Ton ami le voyageur est arrivé au gîte sans accident; il est heureux et
fier du souvenir que tu as gardé de lui. Il ne se flattait pas trop à
cet égard; il croyait qu'une âme aussi active, aussi dévorante que la
tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les
perdre aussi vite pour faire place à d'autres. C'est un devoir et une
nécessité pour toi d'être ainsi; tu n'appartiens pas à certains élus, tu
appartiens à tous les hommes, ou plutôt tous t'appartiennent. Pauvre
homme de génie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne!
c'est un métier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admète.
Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au
fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité; et quand tu vois
passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux.
Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te
faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des
poëtes et des Bohémiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a précipité
comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblèmes de la grandeur et de
l'infortune du génie sur la terre. Te voilà employé à de vils travaux,
cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines.
Va donc, et que celui qui t'a donné la force et la douleur en partage
entoure longtemps pour toi d'une auréole de gloire cette couronne
d'épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la
vie.
Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilité de vous vanter,
vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois
pas. La philanthropie fait des soeurs de charité. L'amour de la gloire
est autre chose et produit d'autres destinées. Sublime hypocrite,
tais-toi là-dessus avec moi: tu te méconnais en prenant pour le
sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t'entraîne
l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui
observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les
hommes, tu n'es pas leur frère, car tu n'es pas leur égal. Tu es une
exception parmi eux, tu es né _roi_.
Ah! voici qui te fâche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une
royauté qui est d'institution divine. Dieu eût départi à tous les hommes
une égale dose d'intelligence et de vertu s'il eût voulu fonder le
principe d'égalité parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands
hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cèdre pour
protéger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu
exerces ici, dans ce milieu de la France, où tout ce qui sent et pense
s'incline devant ta supériorité (au point que moi-même, le plus
indiscipliné _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une école
buissonnière, je suis force, chaque année, d'aller te rendre hommage),
dis-moi, es-ce autre chose qu'une royauté? Votre majesté ne peut le
nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la
couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre
tribune en plein air est un trône; Fleury le Gaulois est votre capitaine
des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je
serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien,
car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand
vous aurez touché le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile à
faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon
de donner le titre de roi à feu Midas. Celui-là, on le sait, n'est pas
de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux
types de rois légitimes à qui les oreilles poussent tout naturellement
sous le diadème héréditaire.
Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous
ne disputerons jamais là-dessus. Certain roi naquit pour être maquignon;
toi, tu es né prince de la terre. Moi-même, pauvre diseur de métaphores,
je me sens mal abrité sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux
pas le tenir moi-même, je m'y prendrais mal, et tous les trônes de la
terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des
Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a
plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les
pétales embaumés de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris
autant de soins de la beauté de la violette que de celle de la femme,
que les lis des champs sont mieux vêtus que Salomon dans sa gloire, et
je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la
guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie
bien de conclure quelque chose! J'irai écrire ton nom et le mien sur le
sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le
lendemain, qu'il restera de mes livres après ma mort, et peut-être,
hélas! de tes actions, ô Marius! après le coup de vent qui ramènera la
fortune des Sylla et des Napoléon sur le champ de bataille.
Ce n'est pas que je déserte ta cause, au moins; de toutes les causes
dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la
plus noble. Je ne conçois même pas que les poëtes puissent en avoir une
autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de
liberté sont harmonieux, tandis que ceux de légitimité et d'obéissance
sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On
peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bûche couronnée, c'est
renoncer à sa dignité d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs
humaines et je vais écouter la voix des torrents. Sois sûr que je
prierai l'esprit des lacs et les fées des glaciers de prendre
quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum
des déserts, un rêve de liberté, un souvenir affectueux et profond de
ton frère le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie
humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre;
j'irai frapper du bec à ta fenêtre de temps en temps, et te donner des
nouvelles de la création au travers des barreaux de ta prison; et puis
je reprendrai ma course inconstante dans les champs aériens, me
nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des
couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, ô
hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanité, vous avez
choisi le moins puéril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille
prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui présentait; vous
prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de
l'argent, des titres et des petites vanités qui charment le vulgaire.
Généreux insensés que vous êtes, gouvernez-moi bien tous ces vilains
idiots et ne leur épargnez pas les étrivières. Je vais chanter au soleil
sur ma branche pendant ce temps-là. Vous m'écouterez quand vous n'aurez
rien de mieux à faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu
auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frère Éverard, frère
et roi, non en vertu du droit d'aînesse, mais du droit de vertu. Je
t'aime de tout mon coeur, et suis de votre majesté, sire, le
très-humble et très-fidèle sujet.