11 avril 1835.

Ton ami le voyageur est arrivé au gîte sans accident; il est heureux et

fier du souvenir que tu as gardé de lui. Il ne se flattait pas trop à

cet égard; il croyait qu'une âme aussi active, aussi dévorante que la

tienne, devait recevoir vivement les moindres impressions, mais les

perdre aussi vite pour faire place à d'autres. C'est un devoir et une

nécessité pour toi d'être ainsi; tu n'appartiens pas à certains élus, tu

appartiens à tous les hommes, ou plutôt tous t'appartiennent. Pauvre

homme de génie! cela doit bien te lasser. Quelle mission que la tienne!

c'est un métier de gardeur de pourceaux; c'est Apollon chez Admète.

Ce qu'il y a de pis pour toi, c'est qu'au milieu de tes troupeaux, au

fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité; et quand tu vois

passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux.

Que ne puis-je t'emmener avec moi sur l'aile des vents inconstants, te

faire respirer le grand air des solitudes, et t'apprendre le secret des

poëtes et des Bohémiens! Mais Dieu ne le veut pas. Il t'a précipité

comme Satan, comme Vulcain, comme tous ces emblèmes de la grandeur et de

l'infortune du génie sur la terre. Te voilà employé à de vils travaux,

cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines.

Va donc, et que celui qui t'a donné la force et la douleur en partage

entoure longtemps pour toi d'une auréole de gloire cette couronne

d'épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la

vie.

Car, pour la philanthropie dont vous avez l'humilité de vous vanter,

vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n'y crois

pas. La philanthropie fait des soeurs de charité. L'amour de la gloire

est autre chose et produit d'autres destinées. Sublime hypocrite,

tais-toi là-dessus avec moi: tu te méconnais en prenant pour le

sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t'entraîne

l'instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n'es pas de ceux qui

observent des devoirs, mais de ceux qui en imposent. Tu n'aimes pas les

hommes, tu n'es pas leur frère, car tu n'es pas leur égal. Tu es une

exception parmi eux, tu es né _roi_.

Ah! voici qui te fâche; mais au fond, tu le sais bien, il y a une

royauté qui est d'institution divine. Dieu eût départi à tous les hommes

une égale dose d'intelligence et de vertu s'il eût voulu fonder le

principe d'égalité parmi eux comme tu l'entends; mais il fait les grands

hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cèdre pour

protéger l'hysope. L'influence enthousiaste et quasi-despotique que tu

exerces ici, dans ce milieu de la France, où tout ce qui sent et pense

s'incline devant ta supériorité (au point que moi-même, le plus

indiscipliné _voyou_ qui ait jamais fait de la vie une école

buissonnière, je suis force, chaque année, d'aller te rendre hommage),

dis-moi, es-ce autre chose qu'une royauté? Votre majesté ne peut le

nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la

couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre

tribune en plein air est un trône; Fleury le Gaulois est votre capitaine

des gardes; Planet votre fou; et moi, si vous voulez le permettre, je

serai votre historiographe; mais, morbleu! sire, conduisez-vous bien,

car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand

vous aurez touché le but, et vous savez qu'il ne sera pas plus facile à

faire taire que le barbier du roi Midas. Et ici je vous demande pardon

de donner le titre de roi à feu Midas. Celui-là, on le sait, n'est pas

de vos cousins; c'est un roi d'institution humaine, un de ces beaux

types de rois légitimes à qui les oreilles poussent tout naturellement

sous le diadème héréditaire.

Croyez-vous donc que je conteste vos droits? Oh! non pas vraiment: nous

ne disputerons jamais là-dessus. Certain roi naquit pour être maquignon;

toi, tu es né prince de la terre. Moi-même, pauvre diseur de métaphores,

je me sens mal abrité sous le parapluie de la monarchie; mais je ne veux

pas le tenir moi-même, je m'y prendrais mal, et tous les trônes de la

terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d'un lac des

Alpes. Une grande question serait celle de savoir si la Providence a

plus d'amour et de respect pour notre charpente osseuse que pour les

pétales embaumés de ses jasmins. Moi, je vois que la nature a pris

autant de soins de la beauté de la violette que de celle de la femme,

que les lis des champs sont mieux vêtus que Salomon dans sa gloire, et

je garde pour eux mon amour et mon culte. Allez, vous autres, faites la

guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais; je me soucie

bien de conclure quelque chose! J'irai écrire ton nom et le mien sur le

sable de l'Hellespont dans trois mois; il en restera autant, le

lendemain, qu'il restera de mes livres après ma mort, et peut-être,

hélas! de tes actions, ô Marius! après le coup de vent qui ramènera la

fortune des Sylla et des Napoléon sur le champ de bataille.

Ce n'est pas que je déserte ta cause, au moins; de toutes les causes

dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c'est la plus belle et la

plus noble. Je ne conçois même pas que les poëtes puissent en avoir une

autre; car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de

liberté sont harmonieux, tandis que ceux de légitimité et d'obéissance

sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On

peut flatter un peuple de braves; mais aduler une bûche couronnée, c'est

renoncer à sa dignité d'homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs

humaines et je vais écouter la voix des torrents. Sois sûr que je

prierai l'esprit des lacs et les fées des glaciers de prendre

quelquefois leur vol vers toi, et de te porter dans une brise un parfum

des déserts, un rêve de liberté, un souvenir affectueux et profond de

ton frère le voyageur. Je ne suis qu'un oiseau de passage dans la vie

humaine; je ne fais pas de nid et je ne couve pas d'amours sur la terre;

j'irai frapper du bec à ta fenêtre de temps en temps, et te donner des

nouvelles de la création au travers des barreaux de ta prison; et puis

je reprendrai ma course inconstante dans les champs aériens, me

nourrissant de moucherons, tandis que tu partageras des fers et des

couronnes avec tes pareils! Votre ambition est noble et magnifique, ô

hommes du destin! De tous les hochets dont s'amuse l'humanité, vous avez

choisi le moins puéril, la gloire! Oui, c'est beau, la gloire! Achille

prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu'on lui présentait; vous

prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de

l'argent, des titres et des petites vanités qui charment le vulgaire.

Généreux insensés que vous êtes, gouvernez-moi bien tous ces vilains

idiots et ne leur épargnez pas les étrivières. Je vais chanter au soleil

sur ma branche pendant ce temps-là. Vous m'écouterez quand vous n'aurez

rien de mieux à faire; tu viendras t'asseoir sous mon arbre quand tu

auras besoin de repos et d'amusement. Bonsoir, mon frère Éverard, frère

et roi, non en vertu du droit d'aînesse, mais du droit de vertu. Je

t'aime de tout mon coeur, et suis de votre majesté, sire, le

très-humble et très-fidèle sujet.

Lettres d'un voyageur · 第 28 / 52 题