2.--LES PROCÉDÉS TECHNIQUES.

La préparation des surfaces à couvrir exigeait beaucoup de temps et

beaucoup de soin. Comme l'imperfection des procédés de construction ne

permettait pas à l'architecte de planer avec exactitude les parements

extérieurs des murs du temple ou des pylônes, il fallait bien que le

décorateur s'accommodât d'une surface légèrement bombée ou déprimée par

endroits. Du moins était-elle formée de blocs à peu près homogènes: les

filons de calcaire où l'on creusait les hypogées contenaient presque

toujours des rognons de silex, des fossiles, des chapelets de coquilles

pétrifiées. On remédiait à ces défauts de façons différentes, selon que

la décoration devait être peinte ou sculptée. Dans le premier cas, après

avoir dégrossi la paroi, on appliquait sur la surface encore rugueuse un

crépi d'argile noire et de paille hachée menu, semblable au mélange avec

lequel on fabriquait la brique. Dans le second, on s'arrangeait autant

que possible de manière à éviter les inégalités de la pierre. Quand

elles tombaient dans le champ des figures, mais n'offraient point trop

de résistance au ciseau, on les laissait subsister, sinon on les

enlevait et on bouchait le trou avec du ciment blanchâtre ou des

morceaux de calcaire ajustés. Ce n'était point petite affaire, et l'on

cite telle salle de tombeau où chaque paroi est incrustée au quart de

dalles rapportées. Ce travail préliminaire achevé, on répandait sur

l'ensemble une couche mince de plâtre fin, gâché avec du blanc d'oeuf,

qui masquait l'enduit ou le rapiéçage, et formait un champ lisse et

poli, sur lequel le pinceau du dessinateur pouvait glisser librement.

On rencontre un peu partout, et jusque dans les carrières, des chambres

ou parties de chambres inachevées, qui gardent encore l'esquisse à

l'encre rouge ou noire des bas-reliefs dont elles devaient être

revêtues. Le modèle, exécuté en petit, était mis au carreau et

transporté sur la muraille à grande échelle par les aides et par les

élèves. En quelques endroits, le sujet est indiqué sommairement par deux

ou trois coups de calame hâtifs: tel est le cas pour certaines scènes

des tombeaux thébains que Prisse a relevées avec soin (Fig.174).

Ailleurs, le trait est entièrement terminé et les figures n'attendent

plus sur le treillis que l'arrivée du sculpteur. Quelques praticiens se

contentaient de déterminer la position des épaules et l'aplomb des corps

par des lignes horizontales et verticales, sur lesquelles ils notaient

la hauteur du genou, des hanches et des membres (Fig.175). D'autres,

plus confiants dans leurs propres forces, abordaient le tableau à même

et plaçaient leurs personnages sans secours d'aucune sorte; ainsi, les

artistes qui ont décoré la syringe de Séti Ier et les salles

méridionales du temple d'Abydos. Leur trait est si net et leur facilité

d'exécution si surprenante qu'on les a soupçonnés d'avoir employé des

poncifs découpés à l'avance. C'est une opinion dont on revient bien

vite, quand on examine de près leurs figures et qu'on se donne la peine

de les mesurer au compas. La taille est plus mince chez les unes, les

contours de la poitrine sont plus accentués chez les autres ou les

jambes moins écartées. Le maître n'avait pas grand'chose à corriger dans

l'oeuvre de ces gens-là. Il redressait ça et là une tête, accentuait ou

atténuait la saillie d'un genou, modifiait un détail d'ajustement. Une

fois pourtant, à Kom-Ombo, dans un portique d'époque gréco-romaine,

plusieurs des divinités du plafond avaient été mal orientées et posaient

les pieds où elles auraient dû avoir le bras: il les a remises en

position sur le même carreau, sans effacer l'esquisse primitive. Là, du

moins, il avait aperçu l'erreur à temps: à Karnak, sur la paroi

septentrionale de la salle hypostyle, et à Médinét-Habou, il ne l'a

reconnue qu'après que le sculpteur avait achevé son travail. Les figures

de Séti Ier et de Ramsès III penchaient trop en arrière et paraissaient

prêtes à perdre l'équilibre: il les empâta de ciment ou de stuc, puis

les fit tailler à nouveau. Aujourd'hui, le ciment est tombé, et les

traces du premier ciseau sont redevenues visibles. Séti Ier et Ramsès

III ont deux profils, l'un à peine marqué, l'autre levé franchement sur

la surface de la pierre (Fig.176).

[Illustration: Fig. 174]

[Illustration: Fig. 175]

[Illustration: Fig. 176--Double profil de Ramsès III.]

Les sculpteurs égyptiens n'étaient pas aussi bien équipés que les

nôtres. Un des scribes agenouillés en calcaire du musée de Boulaq a été

taillé au ciseau; les sillons lisses qu'avait laissés l'instrument sont

visibles sur son épiderme. Une statue en serpentine grisâtre du même

musée a gardé la trace de deux outils différents: le corps est tout

moucheté des coups de pointe, la tête est encore informe, mais le bloc

qui les renferme a été dégrossi à petits éclats par la marteline.

D'autres constatations du même genre et l'étude des monuments nous

ont appris qu'on employait aussi le violon (Fig.177), la gradine, la

gouge; mais de longues discussions se sont élevées sur la question de

savoir si ceux de leurs instruments qui étaient en métal étaient en fer

ou en bronze. Le fer, a-t-on dit, était considéré comme impur. Personne

n'aurait pu l'employer, même aux usages les plus vils de la vie, sans

contracter une souillure préjudiciable à l'âme en ce monde et dans

l'autre. Mais l'impureté d'un objet n'a jamais suffi à en empêcher

l'emploi. Les porcs, eux aussi, étaient impurs. On les élevait pourtant

et en nombre assez considérable, au moins dans certains cantons, pour

permettre au bon Hérodote de raconter qu'on les lâchait sur les champs,

après les semailles, afin d'enterrer le grain. D'ailleurs le fer, comme

bien des choses en Égypte, était pur ou impur selon les circonstances.

Si certaines traditions l'appelaient _l'os de Typhon_ et le tenaient

pour funeste, d'autres aussi anciennes prétendaient qu'il était la

matière même du firmament, et elles avaient assez d'autorité pour qu'on

l'appelât couramment _Banipit_, le métal céleste. Les quelques outils,

dont on a trouvé les fragments dans la maçonnerie des pyramides, sont en

fer, non en bronze, et si les objets antiques en fer sont si rares

aujourd'hui, par comparaison aux objets en bronze, cela tient à ce que

le fer n'est pas protégé contre la destruction par son oxyde, comme le

bronze l'est par le sien. La rouille le dévore en peu de temps, et c'est

seulement par un concours de circonstances assez difficiles à réunir

qu'il se conserve intact. Toutefois, s'il est bien certain que les

Égyptiens ont connu et employé le fer, il est non moins certain qu'ils

n'ont jamais possédé l'acier, et alors on se demande comment ils s'y

prenaient pour façonner à leur gré les roches les plus dures, celles

mêmes qu'on redoute presque d'attaquer aujourd'hui, le diorite, le

basalte, le granit de Syène. Les quelques fabricants d'antiquités qui

sculptent encore le granit à l'intention des voyageurs ont résolu le

problème très simplement. Ils ont toujours à côté d'eux une vingtaine de

ciseaux ou de pointes en mauvais fer, qu'un petit nombre de coups met

hors de service. La première émoussée; ils passent à une autre, et ainsi

de suite jusqu'à ce que la provision soit épuisée, après quoi ils vont à

la forge et font tout remettre en état. Le procédé n'est ni aussi long

ni aussi pénible qu'on pourrait croire. Un des meilleurs faussaires de

Louxor a tiré, en moins de quinze jours, d'un fragment de granit noir

rayé de rouge, une tête humaine de grandeur naturelle qui est au musée

de Boulaq. Je ne doute pas que les anciens n'aient opéré de même: ils

triomphaient des pierres dures à force d'user du fer sur elles. Le

moyen une fois découvert, l'habitude leur avait enseigné les tours de

main les plus favorables à rendre la besogne aisée et à obtenir de leurs

outils une exécution aussi fine et aussi régulière que celle que nous

tirons des nôtres. Dès que l'apprenti savait manier la pointe et le

maillet, le maître le plaçait devant des modèles gradués qui

représentaient les états successifs d'un animal, d'une portion de corps

humain, du corps humain entier, depuis l'ébauche jusqu'au parfait

achèvement (Fig.178). On les recueille chaque année en assez grand

nombre pour établir des séries progressives: quinze de ceux qui sont à

Boulaq viennent de Saqqarah, quarante et un de Tanis, une douzaine de

Thèbes et de Médinét-el-Fayoum, sans parler des pièces isolées qu'on

ramasse un peu partout. Ils étaient destinés partie à l'étude du

bas-relief, partie à celle de la statuaire proprement dite, et nous en

font connaître les procédés.

[Illustration: Fig. 177--Violon conservé à Berlin.]

[Illustration: Fig. 178--Dalle ayant servi de modèle.]

Les Égyptiens traitaient le bas-relief de trois façons principales: ou

bien c'était une simple gravure à la pointe, ou bien ils abattaient le

fond autour de la figure et la modelaient en saillie sur la muraille, ou

bien ils réservaient le champ et levaient le motif en relief dans le

creux. Le premier procédé a l'avantage d'aller vite et l'inconvénient

d'être peu décoratif. Ramsès III s'en est servi dans quelques endroits,

à Médinét-Habou; mais on l'appliquait de préférence aux stèles et aux

petits monuments. Le dernier diminuait les chances de destruction de

l'oeuvre et la peine de l'ouvrier: il supprimait en effet le dressage

des fonds, ce qui était une réelle économie de temps, et ne laissait

subsister aucune saillie à la face du parement, ce qui mettait l'image à

l'abri des chocs accidentels. Le procédé intermédiaire était le plus

usité, et on paraît l'avoir enseigné dans les écoles de préférence aux

autres. Les modèles étaient de petites dalles carrées ou rectangulaires,

quadrillées pour permettre à l'élève d'augmenter ou de réduire son sujet

sans rien changer aux proportions traditionnelles. Quelques-unes sont

ouvrées sur les deux plats; la plupart n'ont de sculpture que d'un côté.

C'est alors un boeuf, une tête de cynocéphale, un bélier, un lion, une

divinité; de temps en temps, le même motif y est répété deux fois, à

peine dégrossi sur la gauche, fini à droite jusque dans ses moindres

détails. Dans aucun cas, la figure n'est très élevée au-dessus du fond:

elle ne dépasse jamais les cinq millimètres et se maintient

ordinairement plus bas. Ce n'est pas que les Égyptiens n'aient su

fouiller profondément la pierre à l'occasion. La décoration atteint

jusqu'à seize centimètres de saillie, à Médinét-Habou et à Karnak, sur

le granit et sur le grès, dans les parties hautes du temple, et dans

celles qui sont exposées directement au plein jour; si elle était

moindre, les tableaux seraient comme absorbés par la lumière répandue

sur eux et offriraient une masse de lignes confuses au spectateur. Les

modèles consacrés à l'étude de la ronde bosse sont plus instructifs

encore que les précédents. Plusieurs de ceux que nous possédons sont des

moulages en plâtre d'oeuvres connues dans l'école. La tête, les bras,

les jambes, le tronc, chaque partie du corps était coulée séparément.

Voulait-on une figure complète? on assemblait les morceaux et on avait,

selon le cas, une statue d'homme ou de femme, agenouillée ou debout,

assise sur un siège ou accroupie sur les talons, le bras tendu en avant

ou au repos le long du buste. Cette collection curieuse a été découverte

à Tanis et date probablement du temps des Ptolémées. Les modèles

d'époque pharaonique sont en calcaire tendre et représentent presque

tous le portrait du souverain régnant. Ce sont de vrais dés à base

rectangulaire, hauts de vingt-cinq centimètres en moyenne. On commençait

par établir sur une des faces un réseau de lignes croisées à angle

droit, et qui réglaient la position relative des traits du visage, puis

on attaquait la face opposée, en se guidant d'après l'échelle inscrite

au revers. L'ovale seul est dessiné nettement sur le premier bloc: un

saillant au milieu, deux rentrants à droite et à gauche indiquent

vaguement la position du nez et des yeux. La forme s'accuse à mesure

qu'on passe d'un bloc à l'autre, et le visage sort peu à peu de la masse

où il était enfermé. L'artiste en limite les contours, au moyen de

tailles menées parallèlement de haut en bas, puis abat les angles des

tailles et les tond de manière à préciser le modelé: les linéaments

se dégagent, l'oeil se creuse, le nez s'affine, la bouche s'épanouit. Au

dernier bloc, il ne reste plus rien d'inachevé que l'uraeus et le détail

de la coiffure. Nous n'avons aucun morceau d'école en granit ou en

basalte; mais les Égyptiens, comme nos marbriers de cimetière, gardaient

toujours en magasin des statues de pierre dure, à moitié prêtes, et

qu'ils pouvaient terminer aisément en quelques heures. Les mains, les

pieds, le buste n'attendent plus que la touche finale, mais la tête est

à peine dégrossie et l'habit n'est qu'ébauché; une demi-journée aurait

suffi pour transformer le masque en un portrait de l'acheteur et pour

mettre le jupon à la mode nouvelle. Deux ou trois statues de ce genre

nous révèlent le procédé aussi clairement que les modèles théoriques

auraient pu le faire. La taille régulière et continue du calcaire ne

convenait pas aux roches volcaniques, la pointe seule parvenait à les

assouplir et à triompher de leur résistance. Lorsqu'à force de patience

et de temps, elle avait amené l'oeuvre au point voulu, s'il y avait

encore çà et là quelques aspérités, quelques noyaux de substances

hétérogènes, qu'on n'osait attaquer résolument de peur d'enlever avec

elles les parties environnantes, on avait recours à un instrument

nouveau. L'artiste appuyait sur la parcelle superflue le tranchant d'un

galet en forme de hache, et d'un second galet arrondi, qui remplaçait le

maillet, frappait à coups mesurés sur cet engin grossier: le point ainsi

traité s'écrasait sous le choc et s'en allait en poussière. Les menus

défauts corrigés, le monument avait encore l'aspect fruste et terne. Il

fallait le polir pour faire disparaître les cicatrices de la pointe et

du marteau. L'opération était des plus délicates, un tour de main

malheureux, une distraction d'un moment, et l'oeuvre de longues semaines

était gâtée sans retour. La dextérité des praticiens rendait un accident

assez rare. Examinez le Sovkoumsaouf de Boulaq, examinez le Ramsès II

colossal de Louxor. Les jeux de lumière empêchent d'abord l'oeil d'en

bien saisir les délicatesses; mais si vous vous placez dans un jour

favorable, le détail du genou et de la poitrine, de l'épaule et du

visage, n'est pas moins finement exprimé sur le granit qu'il ne l'est

sur le calcaire. Le poli à outrance n'a pas plus gâté les statues

égyptiennes qu'il n'a fait celles des sculpteurs italiens de la

Renaissance.

Au sortir des mains du sculpteur, l'oeuvre tombait entre celles du

peintre. Elle aurait été jugé imparfaite si on lui avait laissé la

teinte de la pierre dans laquelle elle était taillée. Les statues

étaient peintes des pieds à la tête. Dans les bas-reliefs, le fond

restait nu, les figures étaient enluminées. Les Égyptiens avaient à leur

disposition plus de couleurs qu'on n'est disposé à leur en prêter

d'ordinaire. Les plus anciennes de leurs palettes--et on en connaît qui

sont de la Ve dynastie--ont des compartiments séparés pour le jaune, le

rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres, à la

XVIIIe dynastie, comptent trois variétés de jaune, trois de brun, deux

de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons

différents. On obtenait le noir en calcinant les os d'animaux. Les

autres matières employées à la peinture existent naturellement dans le

pays. Le blanc est du plâtre mêlé d'albumine ou de miel, les jaunes sont

de l'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres, les

rouges de l'ocre, du cinabre ou du vermillon, les bleus du lapis-lazuli

ou du sulfate de cuivre broyés. Si la substance était rare ou coûteuse,

on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplaçait le

lapis-lazuli par du verre coloré en bleu au sulfate de cuivre et qu'on

réduisait en poussière impalpable. La couleur, conservée dans des

sachets, était délayée, au fur et à mesure des besoins, avec de l'eau

additionnée légèrement de gomme adragante. On l'étalait au moyen d'un

calame ou d'une brosse en crin plus ou moins grosse. Bien préparée, elle

était d'une solidité remarquable et s'est à peine modifiée au cours des

siècles. Les rouges ont foncé, le vert s'est terni, les bleus ont verdi

ou grisé, mais ce n'est qu'à la surface; dès qu'on enlève la couche

extérieure, les dessous apparaissent brillants et inaltérés. Jusqu'à

l'époque thébaine, on ne prit aucune précaution pour défendre la

peinture contre l'action de l'air et de la lumière. Vers la XXe

dynastie, l'usage se répandit de la recouvrir d'un vernis transparent,

soluble dans l'eau, probablement la gomme d'une sorte d'acacia. L'emploi

n'en était point le même partout: certains peintres l'étendaient

également sur le tableau entier, d'autres se contentaient d'en glacer

les ornements et les accessoires, sans toucher aux nus ni aux vêtements.

Il s'est craquelé sous l'influence du temps, ou a noirci au point de

gâter ce qu'il aurait dû protéger. Les Égyptiens reconnurent sans doute

les mauvais effets qu'il produisait, car on ne le rencontre plus à

partir de la XXe dynastie.

De grandes teintes plates, uniformes, juxtaposées, mais non fondues: on

enluminait, on ne peignait pas au sens où nous prenons le mot. De même

qu'en dessinant, on résumait les lignes et on supprimait presque le

modelé interne, en mettant la couleur, on la simplifiait et on ramenait

à une seule teinte, non rompue, toutes les variétés de tons qui existent

naturellement sur un objet ou qu'y produisent les jeux de l'ombre et de

la lumière. Elle n'est jamais ni entièrement vraie ni entièrement

fausse. Elle se rapproche de la nature autant que possible, mais sans

prétendre à l'imiter fidèlement, l'atténue tantôt, tantôt l'exagère et

substitue un idéal, une convention à la réalité visible. L'eau est

toujours d'un bleu uni ou rayé de zigzags noirs. Les reflets fauves et

bleuâtres du vautour sont rendus par du rouge vif et du bleu franc. Tous

les hommes ont le nu brun, toutes les femmes l'ont jaune clair. On

enseignait dans les ateliers la couleur qui convenait à chaque être ou à

chaque objet, et la recette, une fois composée, se transmettait sans

changement de génération en génération. De temps à autre quelques

peintres plus hardis que le commun se risquaient à rompre avec la

tradition. Vous trouverez des hommes au teint jaune comme celui des

femmes, à Saqqarah sous la Ve dynastie, à Ibsamboul sous la XIXe, et des

personnages aux chairs roses, dans les tombeaux de Thèbes et d'Abydos,

vers l'époque de Thoutmos IV et d'Harmhabi. Ces nouveautés ne duraient

guère, un siècle au plus, et l'école retombait dans ses anciens

errements. N'allez pas imaginer cependant que l'ensemble produit par ce

coloris factice soit criard ou discordant. Même dans des ouvrages de

petite dimension, manuscrits du _Livre des Morts_, ornements des

cercueils ou des coffrets funéraires, il a de l'agrément et de la

douceur. Les tons les plus vifs y sont juxtaposés avec une hardiesse

extrême, mais avec la pleine connaissance des relations qui

s'établissent entre eux et des phénomènes qui résultent nécessairement

de ces relations. Ils ne se heurtent, ne s'exaspèrent, ni ne

s'éteignent; ils se font valoir naturellement et donnent naissance, par

le rapprochement, à des demi-tons qui les accordent. Passez du petit au

grand, du feuillet de papyrus ou du panneau en bois de sycomore à la

paroi des tombeaux et des temples, l'emploi habile des teintes plates,

loin d'y blesser l'oeil, le flatte et le caresse. Chaque mur est traité

comme un tout, et l'harmonie des couleurs s'y poursuit à travers les

registres superposés: tantôt elles sont réparties avec rythme ou

symétrie, d'étage en étage, et s'équilibrent l'une par l'autre, tantôt

l'une d'elles prédomine et détermine une tonalité générale, à laquelle

le reste est subordonné. L'intensité de l'ensemble est toujours

proportionnée à la qualité et à la quantité de lumière que le tableau

devait recevoir. Dans les salles entièrement sombres, le coloris est

poussé aussi loin que possible; moins fort, on l'aurait à peine aperçu à

la lueur vacillante des lampes et des torches. Aux murs d'enceinte et

sur la face des pylônes, il atteignait la même puissance qu'au fond des

hypogées; si brutal qu'on le fît, le soleil en atténuait l'éclat. Il est

doux et discret dans les pièces où ne pénètre qu'un demi-jour voilé,

sous le portique des temples et dans l'antichambre des tombeaux. La

peinture en Egypte n'était que l'humble servante de l'architecture et de

la sculpture. La comparer à la nôtre ou même à celle des Grecs, il n'y

faut point songer; mais si on la prend pour ce qu'elle est dans le rôle

secondaire qui lui était assigné, on ne pourra s'empêcher de lui

reconnaître des mérites peu communs. Elle a excellé au décor monumental,

et si jamais on en revient à colorer les façades de nos maisons et de

nos édifices publics, on ne perdra rien à étudier ses formules ou

à rechercher ses procédés.

L'archéologie égyptienne · 第 23 / 35 题