1.--LE DESSIN ET LA COMPOSITION.

Nous ne connaissons pas les méthodes que les Égyptiens employaient à

l'enseignement du dessin. La pratique leur avait appris à déterminer les

proportions générales du corps et à établir des relations constantes

entre les parties dont il est constitué, mais ils ne s'étaient jamais

inquiétés de chiffrer ces proportions et de les ramener toutes à une

commune mesure. Rien, dans ce qui nous reste de leurs oeuvres, ne nous

autorise à croire qu'ils aient jamais possédé un canon, réglé sur la

longueur du doigt ou du pied humain. Leur enseignement était de routine

et non de théorie. Ils avaient des modèles que le maître composait

lui-même, et que les élèves copiaient sans relâche, jusqu'à ce qu'ils

fussent parvenus à les reproduire exactement. Ils étudiaient aussi

d'après nature, comme le prouve la facilité avec laquelle ils

saisissaient la ressemblance des personnages, et le caractère ou le

mouvement propre à chaque espèce d'animaux. Ils jetaient leurs premiers

essais sur des éclats de calcaire planés rudement, sur une planchette

enduite de stuc rouge ou blanc, au revers de vieux manuscrits sans

valeur: le papyrus neuf coûtait trop cher pour qu'on le gaspillât à

recevoir des barbouillages d'écolier. Ils n'avaient ni crayons ni

stylet, mais des joncs, dont le bout, trempé dans l'eau, se divisait en

fibres ténues et formait un pinceau plus ou moins fin, selon la grosseur

de la tige. La palette en bois mince, oblongue, rectangulaire, était

pourvue à la partie inférieure d'une rainure verticale à serrer la

calame, et creusée à la partie supérieure de deux ou plusieurs cavités

renfermant chacune une pastille d'encre sèche: la noire et la rouge

étaient le plus usités. Un petit mortier et un pilon (Fig.156) pour

broyer les couleurs, un godet plein d'eau pour humecter et laver les

pinceaux, complétaient le trousseau de l'apprenti. Accroupi devant son

modèle, palette au poing, il s'exerçait à le reproduire en noir, à main

levée et sans appui. Le maître revoyait son oeuvre et en corrigeait les

défauts à l'encre rouge.

[Illustration: Fig. 156]

Les rares dessins qui nous restent sont tracés sur des morceaux de

calcaire, en assez mauvais état pour la plupart. Le British Museum en a

deux ou trois au trait rouge, qui ont peut-être servi comme de cartons

au décorateur d'un tombeau thébain de la XXe dynastie. Un fragment

du musée de Boulaq porte des études d'oies ou de canards à l'encre

noire. On montre à Turin l'esquisse d'une figure de femme, nue au

caleçon près, et qui se renverse en arrière pour faire la culbute: le

trait est souple, le mouvement gracieux, le modelé délicat. L'artiste

n'était pas gêné, comme il l'est chez nous par la rigidité de

l'instrument qu'il maniait. Le pinceau attaquait perpendiculairement la

surface, écrasait la ligne ou l'atténuait à volonté, la prolongeait,

l'arrêtait, la détournait en toute liberté. Un outil aussi souple se

prêtait merveilleusement à rendre les côtés humoristiques ou risibles de

la vie journalière. Les Égyptiens, qui avaient l'esprit gai et caustique

par nature, pratiquèrent de bonne heure l'art de la caricature. Un

papyrus de Turin raconte, en vignettes d'un dessin sûr et libertin, les

exploits amoureux d'un prêtre chauve et d'une chanteuse d'Amon. Au

revers, des animaux jouent, avec un sérieux comique, les scènes de la

vie humaine. Un âne, un lion, un crocodile, un singe se donnent un

concert de musique instrumentale et vocale. Un lion et une gazelle

jouent aux échecs. Le Pharaon de tous les rats, monté sur un char traîné

par des chiens, court à l'assaut d'un fort défendu par des chats. Une

chatte du monde, coiffée d'une fleur, s'est prise de querelle avec une

oie: on en est venu aux coups, et la volatile malheureuse, qui ne se

sent pas de force à lutter, culbute d'effroi. Les chats étaient

d'ailleurs les animaux favoris des caricaturistes égyptiens. Un ostracon

du musée de New-York nous en montre deux, une chatte de race assise sur

Un fauteuil, en grande toilette, et un misérable matou qui lui sert à

manger, d'un air piteux, la queue entre les jambes (Fig.157).

L'énumération des dessins connus est courte, comme on le voit:

l'abondance de vignettes dont on avait coutume d'orner certains ouvrages

compense notre pauvreté en ce genre. Ce sont presque toujours des

exemplaires du _Livre des morts_ et du _Livre de savoir ce qu'il y a

dans l'enfer_. On les copiait par centaines, d'après des

manuscrits-types, conservés dans les temples ou dans les familles

consacrées héréditairement au culte des morts. Le dessinateur n'avait

donc aucun effort d'imagination à faire. Sa tâche consistait uniquement

à imiter le modèle qu'on lui donnait, avec toute l'habileté dont il

était capable. Les rouleaux du _Livre de savoir ce qu'il y a dans

l'enfer_, qui sont parvenus jusqu'à nous, ne sont pas antérieurs à la

XXe dynastie.

[Illustration: Fig. 157]

Le faire en est toujours assez mauvais, et les figures ne sont le plus

souvent que des bonshommes tracés rapidement et mal proportionnés. Le

nombre des exemplaires du _Livre des morts_ est tellement considérable

qu'on pourrait, rien qu'avec eux, entreprendre une histoire de la

miniature en Égypte: d'aucuns remontent en effet à la XVIIIe dynastie,

d'autres sont contemporains des premiers Césars. Les plus anciens sont

généralement d'une exécution remarquable. Chaque chapitre est accompagné

d'une vignette qui représente un dieu, homme ou bête, un emblème divin,

le mort en adoration devant la divinité. Ces petits motifs sont rangés

quelquefois en une seule ligne au-dessus du texte courant (Fig.158),

quelquefois dispersés à travers les pages, comme les majuscules ornées

de nos manuscrits. D'espace en espace, de grands tableaux occupent toute

la hauteur du feuillet, l'enterrement au début, le jugement de l'âme

vers le milieu, l'arrivée du mort aux champs d'Ialou vers la fin de

l'ouvrage. L'artiste avait là beau jeu à déployer son talent et à nous

donner la mesure de ses forces. La momie d'Hounofir est debout devant la

stèle et le tombeau (Fig.159); les femmes de la famille pleurent sur

elle, tandis que les hommes et le prêtre lui présentent l'offrande. Les

papyrus des princes et princesses de la famille de Pinotmou, qui sont au

musée de Boulaq, montrent que les bonnes traditions de l'école se

maintinrent, chez les Thébains, jusqu'à la XXIe dynastie. La décadence

vint rapidement sous les règnes suivants, et, pendant des siècles, nous

ne trouvons plus que des dessins grossiers et sans valeur. La chute de

la domination persane produisit une renaissance. Les tombeaux de

l'époque grecque nous ont rendu des papyrus à vignettes soignées, d'un

style sec et minutieux, qui contraste singulièrement avec la manière

large et hardie des temps antérieurs. Le pinceau à pointe large avait

été remplacé par le pinceau à pointe fine. Les scribes rivalisèrent à

qui mènerait les lignes les plus déliées, et les traits dont ils se

complurent à surcharger les accessoires de leurs figures, barbe,

cheveux, plis du vêtement, sont quelquefois si ténus qu'on a peine à les

distinguer sans loupe. Si précieux que soient ces documents, ils ne

suffiraient pas à nous faire apprécier la valeur et les procédés de

travail des artistes égyptiens; c'est aux murailles des temples ou des

tombeaux que nous devons nous adresser si nous désirons connaître leurs

habitudes de composition.

[Illustration: Fig. 158]

[Illustration: Fig. 159]

Les conventions de leur dessin diffèrent sensiblement de celles du

nôtre. Homme ou bête, le sujet n'était jamais qu'une silhouette à

découper sur le fond environnant. On cherchait donc à démêler, parmi les

formes, celles-là seules qui offrent un profil accentué, et que le

simple trait pouvait saisir et amener sur une surface plane. Pour les

animaux, le problème n'offrait rien de compliqué: l'échine et le ventre,

la tête et le cou, allongés parallèlement au sol, se profilent d'une

seule venue, les pattes sont bien détachées du corps. Aussi les animaux

sont-ils pris sur le vif, avec l'allure, le geste, la flexion des

membres, particulière à chaque espèce. La marche lente et mesurée du

boeuf, le pas court, l'oreille méditative, la bouche ironique de l'âne,

le trot menu et saccadé des chèvres, le coup de rein du lévrier en

chasse, sont rendus avec un bonheur constant de ligne et d'expression.

Et si des animaux domestiques on passe aux sauvages, la perfection n'est

pas moindre. Jamais on n'a mieux exprimé qu'en Égypte la force calme du

lion au repos, la démarche sournoise et endormie du léopard, la grimace

des singes, la grâce un peu grêle de la gazelle et de l'antilope. Il

n'était pas aussi facile de projeter l'homme entier sur un même plan,

sans s'écarter de la nature. L'homme ne se laisse pas reproduire

aisément par la ligne seule, et la silhouette supprime une part trop

grande de sa personne. La chute du front et du nez, la coupe des lèvres,

le galbe de l'oreille, disparaissent quand la tête est dessinée de face.

Il faut, au contraire, que le buste soit posé de face pour que la ligne

des épaules se développe en son entier, et pour que les deux bras

soient visibles à droite et à gauche du corps. Les contours du ventre se

modèlent mieux lorsqu'on les aperçoit de trois quarts et ceux des jambes

lorsqu'on les prend de côté. Les Égyptiens ne se firent point scrupule

de combiner, dans la même figure, les perspectives contradictoires que

produisent l'aspect de face et l'aspect de profil. La tête, presque

toujours munie d'un oeil de face, est presque toujours plantée de profil

sur un buste de face, le buste surmonte un tronc de trois quarts, et le

tronc s'étaye sur des jambes de profil. Ce n'est pas qu'on ne rencontre

assez souvent des figures établies, ou peu s'en faut, selon les règles

de notre perspective. La plupart des personnages secondaires que

renferme le tombeau de Khnoumhotpou ont essayé de se soustraire à la loi

de malformation; ils ont le buste de profil, comme la tête et les

jambes, mais ils portent en avant tantôt l'une, tantôt l'autre des

épaules, afin de bien montrer leurs deux bras (Fig.160). L'effet n'est

pas des plus heureux, mais examinez le paysan qui gave une oie, et

surtout celui qui pèse sur le cou d'une gazelle pour l'obliger à

s'accroupir (Fig.161): l'action des bras et des reins est rendue

exactement, la fuite du dos est régulière, les épaules, entraînées en

arrière par le déplacement des bras, font saillir la poitrine sans en

exagérer l'ampleur, le haut du corps tourne bien sur les hanches. Les

lutteurs de Béni-Hassan s'attaquent et s'enlacent, les danseuses et les

servantes des hypogées thébains se meuvent avec une liberté parfaite

(Fig.162). Ce sont là des exceptions; ailleurs, la tradition a été plus

forte que la nature, et les maîtres égyptiens continuèrent jusqu'à la

fin à déformer la figure humaine. Leurs hommes et leurs femmes sont donc

de véritables monstres pour l'anatomiste, et cependant ils ne sont ni

aussi laids ni aussi risibles qu'on est porté à le croire, en étudiant

les copies malencontreuses que nos artistes en ont faites souvent. Les

membres défectueux sont alliés aux corrects avec tant d'adresse, qu'ils

paraissent être soudés comme naturellement. Les lignes exactes et les

fictives se suivent et se complètent si ingénieusement qu'elles semblent

se déduire nécessairement les unes des autres.

[Illustration: Fig. 160]

[Illustration: Fig. 161]

[Illustration: Fig. 162]

La convention une fois reconnue et admise, on ne saurait trop admirer

l'habileté technique dont témoignent beaucoup de monuments. Le trait est

net, ferme, lancé résolument et longuement mené. Dix ou douze coups de

pinceau suffisent à établir une figure de grandeur naturelle. Un seul

trait enveloppait la tête de la nuque à la naissance du cou, un seul

marquait le ressaut des épaules et la tombée des bras. Deux traits

ondulés à propos cernaient le contour extérieur, du creux de l'aisselle

à la pointe des pieds, deux arrêtaient les jambes, deux les bras. Les

détails du costume et de la parure, d'abord indiqués sommairement,

étaient repris un à un et achevés minutieusement: on peut compter

presque les tresses de la chevelure, les plis du vêtement, les émaux de

la ceinture ou des bracelets. Ce mélange de science naïve et de

gaucherie voulue, d'exécution rapide et de retouche patiente, n'exclut

ni l'élégance des formes, ni la grâce et la vérité des attitudes, ni la

justesse des mouvements. Les personnages sont étranges, mais ils vivent,

et, qui veut se donner la peine de les regarder sans préjugé, leur

étrangeté même leur prête un charme, que n'ont pas des oeuvres plus

récentes et plus conformes à la vérité.

Les Égyptiens ont donc su dessiner. Ont-ils, comme on le dit souvent,

ignoré l'art de composer un ensemble? Prenez une scène au hasard dans un

des hypogées thébains, celle qui représente le repas funéraire offert au

prince Harmhabi par les gens de sa famille (Fig.163). C'est un sujet

moitié idéal, moitié réel. Le défunt et ceux des siens qui sont déjà de

son monde y figurent à côté des vivants, visibles, mais non mêlés; ils

assistent plus qu'ils ne prennent part au banquet. Harmhabi siège donc

sur un pliant, à la gauche du spectateur. Il a sur les genoux une petite

princesse, une fille d'Amenhotpou III, dont il était le père nourricier

et qui était morte avant lui. Sa mère, Sonit, trône à sa droite, en

retraite, sur un grand fauteuil, et de la main gauche lui serre le bras,

de l'autre lui tend une fleur de lotus; une gazelle mignonne, peut-être

enterrée auprès d'elle, comme la gazelle découverte à côté de la reine

Isimkheb dans le puits de Déir-el-Baharî, est attachée à l'un des pieds

du fauteuil. Ce groupe surnaturel est de taille héroïque. Assis,

Harmhabi et sa mère ont le front de niveau avec celui des femmes qui se

tiennent debout devant eux; il fallait en effet que les dieux fussent

toujours plus grands que les hommes, les rois plus grands que leurs

sujets, les maîtres du tombeau plus grands que les vivants. Les parents

et les amis sont rangés sur une seule ligne, la face aux ancêtres, et

semblent causer entre eux. Le service est commencé. Les jarres de vin et

de bière, posées à la file sur leurs selles en bois, sont déjà ouvertes.

Deux jeunes esclaves, puisant à merci dans un vase d'albâtre, frottent

les vivants d'essences odorantes. Deux femmes en toilette d'apparat

présentent aux morts des coupes en métal remplies de fleurs, de grains

et de parfums, qu'elles déposent au fur et à mesure sur une table

carrée; trois autres accompagnent de leur musique et de leur danse

l'hommage des premières. Comme ici le tombeau est la salle du festin, il

n'y a d'autre fond au tableau que la paroi couverte d'hiéroglyphes, à

laquelle les invités étaient adossés pendant la cérémonie. Ailleurs, le

théâtre de l'action est indiqué clairement par des touffes d'herbe ou

par des arbres, si elle se passe en rase campagne, par du sable rouge,

si elle se passe au désert, par des fourrés de joncs et de lotus, si

elle se passe dans les marais. Une femme de qualité rentre chez elle

(Fig.164). Une de ses filles, pressée par la soif, boit un long trait

d'eau à même une goullèh; deux petits enfants nus, un garçon et une

fillette à tète rase, sont accourus vers la mère jusqu'à la porte de la

rue, et reçoivent, des mains d'une servante, des joujoux qu'on leur a

rapportés du dehors. Une treille, habillée de vignes, des arbres chargés

de fruits poussent au second plan: nous sommes dans un jardin, mais la

maîtresse et ses deux filles aînées l'ont traversé sans s'y arrêter et

sont entrées dans la maison. La façade, levée à moitié, laisse voir ce

qu'elles font: trois servantes leur servent des rafraîchissements. Le

tableau n'est pas mal composé et pourrait être transcrit sur la toile

par un moderne sans exiger trop de changements; seulement la même

maladresse, ou le même parti pris, qui obligeait l'Égyptien à emmancher

une tête de profil sur un buste de face, l'a empêché de disposer ses

plans en fuite l'un derrière l'autre, et l'a réduit à inventer des

procédés plus ou moins ingénieux pour remédier à l'absence presque

complète de perspective.

[Illustration: Fig. 163]

[Illustration: Fig. 164]

Et d'abord, la plupart des personnages qui concourent à une même action

étaient rabattus sur un même plan, isolés autant que possible, pour

éviter que la silhouette de l'un recouvrît celle de l'autre; sinon, on

les superposait à plat, comme s'ils n'avaient eu que deux dimensions et

point d'épaisseur. Un bouvier qui marche au milieu de ses boeufs repose

directement sur la ligne de terre aussi bien que la bête qui lui cache

le ventre et la cuisse. Le soldat le plus lointain d'une compagnie qui

s'avance en bon ordre au son de la trompette a la tête et les pieds au

même niveau que le soldat le plus voisin du spectateur (Fig.165).

Lorsque des chars défilent devant Pharaon, on jurerait que leurs roues

s'emboîtent exactement dans la même ornière, si la caisse du premier ne

masquait en partie l'attelage du second (Fig.166). Dans ces exemples,

les personnes et les choses sont, par accident ou par nature, placées

assez près l'une de l'autre pour que le défaut ne paraisse pas trop

choquant, et l'artiste égyptien a usé du même procédé qu'ont employé

plus tard les sculpteurs grecs. Ailleurs, il a cherché à s'approcher

davantage de la vérité. Les archers de Ramsès III à Médinét-Habou font

un effort presque heureux pour se tenir en perspective: la file des

casques s'abaisse et celle des arcs se relève régulièrement, mais tous

les pieds s'appuient sur une seule raie de sol, et la ligne qu'ils

tracent ne suit pas, comme elle devrait, le mouvement des autres lignes

(Fig.167). Ce mode de représentation n'est pas rare à l'époque

thébaine. On l'adoptait de préférence lorsqu'on voulait figurer des

troupes d'hommes ou d'animaux placées sur un rang et entraînées au même

acte d'une même impulsion; mais il avait l'inconvénient, grave aux yeux

des Égyptiens, de supprimer presque entièrement le corps des

personnages, le premier excepté, et de n'en laisser subsister qu'un

contour insuffisant. Lors donc qu'on ne pouvait ramener toutes les

figures sur le devant du tableau, sans risquer d'en cacher une partie,

on décomposait l'ensemble en plusieurs groupes, dont chacun représentait

un épisode, et qu'on distribuait l'un au-dessus de l'autre dans le même

plan vertical. La hauteur de chacun d'eux ne dépend en rien de la place

qu'ils occupaient dans la perspective normale, mais du nombre d'étages

superposés dont l'artiste pensait avoir besoin pour rendre complètement

sa pensée. Elle équivaut d'ordinaire à la moitié du registre principal,

s'il se contentait de deux étages, au tiers s'il en voulait trois, et

ainsi de suite. Cependant, lorsqu'il s'agit de simples accessoires, le

registre qui les contient peut être plus bas que les autres; ainsi, au

festin funèbre d'Harmhabi, les amphores sont entassées dans un moindre

espace que celui où siègent les convives. Les scènes secondaires étaient

séparées le plus souvent par une barre horizontale, mais le trait de

division n'était pas indispensable, et, surtout quand on avait à figurer

des masses profondes d'individus rangées régulièrement, les plans

verticaux s'imbriquaient, pour ainsi dire, l'un sur l'autre, dans des

proportions variables au caprice du dessinateur. A la bataille de

Qodshou, les files de la phalange égyptienne se dominent successivement

de toute la hauteur du buste (Fig.168), et celles des bataillons

hittites se dépassent à peine de la tête (Fig.169). Et les déformations

que subissent les groupes d'hommes et d'animaux ne sont point parmi les

plus fortes qu'on se soit permises en Égypte: les maisons, les terrains,

les arbres, les eaux, ont été défigurés comme à plaisir. Un rectangle,

posé de champ sur un des côtés longs et rayé de rubans ondulés,

représente un canal; si vous en doutez, des poissons et des crocodiles

sont là comme enseigne, pour bien montrer que vous devez voir de l'eau

et non autre chose. Des bateaux sont en équilibre sur le bord supérieur,

des troupeaux plongés jusqu'au ventre passent à gué, un pêcheur à la

ligne marque l'endroit où le Nil cesse et où la berge commence.

Ailleurs, le rectangle est comme suspendu à mi-tronc de cinq ou six

palmiers (Fig.170); on comprend aussitôt que l'eau coule entre deux

rangs d'arbres. Ailleurs encore, au tombeau de Rekhmirî, les arbres sont

couchés proprement le long des quatre rives, et le profil d'une barque

et d'un mort, hâlés par des profils d'esclaves, se promènent naïvement

sur l'étang vu de face (Fig.171). Les hypogées thébains de l'époque des

Ramessides fournissent aisément chacun plusieurs exemples d'artifices

nouveaux et, quand on les a relevés, on finit par ne plus savoir ce

qu'on doit admirer le plus, l'obstination des Égyptiens à ne pas trouver

les lois naturelles de la perspective, ou la fécondité d'esprit dont ils

ont fait preuve pour inventer tant de relations fausses entre les

objets.

[Illustration: Fig. 165]

[Illustration: Fig. 166]

[Illustration: Fig. 167]

[Illustration: Fig. 168]

[Illustration: Fig. 169]

[Illustration: Fig. 170]

[Illustration: Fig. 171]

Appliqués à de vastes étendues, leurs procédés de composition choquent

moins qu'ils ne font à des sujets de petites dimensions. On sent

d'instinct que l'artiste le plus habile n'aurait pu se garder de tricher

quelquefois avec la perspective, s'il avait eu à couvrir les surfaces

immenses des pylônes, et cela rend l'oeil plus indulgent. Aussi bien les

motifs qu'on donnait à traiter dans d'aussi grands cadres n'offrent

jamais une unité rigoureuse. Assujettis que les gens étaient à perpétuer

le souvenir victorieux d'un Pharaon, Pharaon joue nécessairement chez

eux le premier rôle; mais, au lieu de choisir parmi ses hauts faits un

épisode dominant, le plus propre à mettre sa grandeur en lumière, ils

prenaient plaisir à juxtaposer tous les moments successifs de ses

campagnes. Attaque de nuit du camp égyptien par une bande d'Asiatiques,

envoi par le prince de Khiti d'espions destinés à donner le change sur

ses intentions, la maison militaire du roi surprise et enfoncée par les

chariots hittites, la bataille de Qodshou et ses péripéties, les pylônes

de Louxor et du Ramesséum portent comme un bulletin illustré de la

campagne de Ramsès II contre les Syriens en l'an V de son règne: ainsi

les peintres des premières écoles italiennes déroulaient, dans le même

milieu, d'une suite non interrompue, les épisodes d'une même histoire.

Les scènes sont répandues irrégulièrement sur la muraille, sans

séparation matérielle, et l'on est exposé parfois, comme pour les

bas-reliefs de la colonne Trajane, à mal couper les groupes et à

brouiller les personnages. Cette manière de procéder est réservée

presque exclusivement à l'art officiel. A l'intérieur des temples et

dans les tombeaux, les parties diverses d'un même tableau sont

distribuées en registres, qui montent et s'étagent du soubassement à la

corniche. C'est une difficulté de plus ajoutée à celles qui nous

empêchent de comprendre les intentions et la manière des dessinateurs

égyptiens; nous nous imaginons souvent voir des sujets isolés, quand

nous avons devant les yeux les membres disjoints de ce qui n'était pour

eux qu'une même composition.

Prenez une des parois du tombeau de Phtahhotpou à Saqqarah (Fig.172).

Si vous désirez saisir le lien qui en rattache les parties, comparez-la

à un monument d'époque gréco-romaine, la mosaïque de Palestrine, qui

représente à peu près les mêmes scènes, mais groupées d'une façon plus

conforme à nos habitudes d'oeil et d'esprit (Fig.173). Le Nil baigne le

bas du tableau et s'étale jusqu'au pied des montagnes. Des villes

sortent de l'eau, des obélisques, des fermes, des tours de style

gréco-italien, plus semblables aux fabriques des paysages pompéiens

qu'aux monuments des Pharaons; seul, le grand temple situé au second

plan, sur la droite, et vers lequel se dirigent deux voyageurs, est

précédé d'un pylône, auquel sont adossés quatre colosses osiriens, et

rappelle l'ordonnance générale de l'architecture égyptienne. A gauche,

des chasseurs, portés sur une grosse barque, poursuivent l'hippopotame

et le crocodile à coups de harpon. A droite, une compagnie de

légionnaires, massée devant un temple et précédée d'un prêtre, paraît

saluer au passage une galère qui file à toutes rames le long du rivage.

Au centre, des hommes et des femmes à moitié nues chantent et boivent, à

l'abri d'un berceau sous lequel coule un bras du Nil. Des canots en

papyrus montés d'un seul homme, des bateaux de formes diverses comblent

les vides de la composition. Le désert commence derrière la ligne des

édifices, et l'eau forme de larges flaques que surplombent des collines

abruptes. Des animaux réels ou fantastiques, poursuivis par des bandes

d'archers à tête rase, occupent la partie supérieure du tableau. De même

que le mosaïste romain, le vieil artiste égyptien s'est placé sur le

Nil et a reproduit tout ce qui se passait entre lui et l'extrême

horizon. Au bas de la paroi, le fleuve coule à pleins bords, les bateaux

vont et viennent, les matelots échangent des coups de gaffe. Au-dessus,

la berge et les terrains qui avoisinent le fleuve: une bande d'esclaves,

cachés dans les herbes, chassent à l'oiseau. Au-dessus encore, on

fabrique des canots, on tresse la corde, on ouvre et on sale des

poissons. Enfin, sous la corniche, les collines nues et les plaines

ondulées du désert, où des lévriers forcent la gazelle, où des chasseurs

court-vêtus lassent le gibier. Chaque registre répond à un des plans du

paysage; seulement l'artiste, au lieu de mettre les plans en

perspective, les a séparés et superposés. Partout dans les tombeaux on

retrouve la même disposition: des scènes d'inondation et de vie civile

au bas des murailles, dans le haut, la montagne et la chasse. Parfois le

dessinateur a intercalé entre deux des pâtres, des laboureurs, des gens

de métier; parfois il fait succéder brusquement la région des sables à

la région des eaux et supprime l'intermédiaire. La mosaïque de

Palestrine et les parois des tombeaux pharaoniques reproduisent donc un

même ensemble de sujets, traités d'après les conventions et les procédés

de deux arts différents. Comme la mosaïque, les parois des tombeaux

forment, non pas une suite de scènes indépendantes, mais une composition

réglée, dont ceux qui savent lire la langue artistique de l'époque

démêlent aisément l'unité.

[Illustration: Fig. 172]

[Illustration: Fig. 173]

L'archéologie égyptienne · 第 22 / 35 题