Les tombes monumentales les plus anciennes sont toutes réunies dans la
nécropole de Memphis, d'Abou-Roâsh à Dahshour, et appartiennent au type
des mastabas. Le mastaba (Fig.110) est une construction quadrangulaire
qu'on prendrait de loin pour une pyramide tronquée. Plusieurs ont 10 ou
12 mètres de haut, 50 mètres de façade, 25 mètres de profondeur;
d'autres n'atteignent pas 3 mètres de hauteur et 5 mètres de largeur.
Les faces sont inclinées symétriquement et le plus souvent unies;
parfois cependant les assises sont en retraite et forment presque
gradins. Les matériaux employés sont la pierre ou la brique. La pierre
est toujours le calcaire, débité en blocs, longs d'environ 0m,80 sur
0m,50 de hauteur et sur 0m,60 de profondeur. On rencontre trois sortes
de calcaire: pour les tombes soignées, le beau calcaire blanc de Tourah
ou le calcaire siliceux compact de Saqqarah; pour les tombes ordinaires,
le calcaire marneux de la montagne Libyque. Ce dernier, mêlé à des
couches minces de sel marin et traversé par des filons de gypse
cristallisé, est friable à l'excès et prête peu à l'ornementation. La
brique est de deux espèces, et simplement séchée au soleil. La plus
ancienne, dont l'usage cesse vers la VIe dynastie, est de petites
dimensions (0m,22 x 0m,11 x 0m,14), d'aspect jaunâtre, et ne renferme
que du sable mêlé d'un peu d'argile et de gravier; l'autre est de la
terre mêlée de paille, noire, compacte, moulée avec soin et d'assez
grand module (0m,38 x 0m,18 x 0m,14). La façon de la maçonnerie interne
n'est pas la même selon la nature des matériaux que l'architecte a
employés. Neuf fois sur dix, les mastabas en pierre n'ont d'appareil
régulier qu'à l'extérieur. Le noyau est en moellons grossièrement
équarris, en gravats, en fragments de calcaire, rangés sommairement par
couches horizontales, et noyés dans de la terre délayée, ou même
entassés au hasard, sans mortier d'aucune sorte. Les mastabas en briques
sont presque toujours de construction homogène; les parements
extérieurs sont cimentés avec soin, et les lits reliés à l'intérieur par
du sable fin coulé dans les interstices. La masse devait être orientée
canoniquement, les quatre faces aux quatre points cardinaux, le plus
grand axe dirigé du nord au sud; mais les maçons ne se sont point
préoccupés de trouver le nord juste, et l'orientation est rarement
exacte. A Gizéh, les mastabas sont distribués selon un plan symétrique
et rangés le long de véritables rues; à Saqqarah, à Abousîr, à Dahshour,
ils s'élèvent en désordre à la surface du plateau, espacés ou pressés
par endroits. Le cimetière musulman de Siout présente encore aujourd'hui
une disposition analogue à celle qu'on observe à Saqqarah, et nous
permet d'imaginer ce que pouvait être la nécropole memphite dans les
derniers temps de l'ancien Empire.
[Illustration: Fig. 109--Naos en bois du musée de Turin.]
[Illustration: Fig. 110]
Une plate-forme unie, non dallée, formée par la dernière couche du
noyau, s'étend au sommet du cube en maçonnerie. Elle est semée de vases
en terre cuite, enterrés presque à fleur de sol, nombreux au-dessus des
vides intérieurs, rares partout ailleurs. Les murs sont nus. Les portes
sont tournées vers l'est, quelquefois vers le nord ou vers le sud,
jamais vers l'ouest. On en comptait deux, l'une réservée aux morts,
l'autre accessible aux vivants; mais celle du mort n'était qu'une niche
étroite et haute, ménagée dans la face est, à côté de l'angle nord-est,
et au fond de laquelle étaient tracées des raies verticales, encadrant
une baie fermée. Souvent même on supprimait ce simulacre d'entrée, et
l'âme se tirait d'affaire comme elle pouvait. La porte des vivants avait
plus ou moins d'importance, selon le plus ou moins de développement
de la chambre à laquelle elle conduisait. Chambre et porte se confondent
plus d'une fois en un réduit sans profondeur, décoré d'une stèle et
d'une table d'offrandes (Fig.111), et protégé à l'occasion par un mur
qui fait saillie sur la façade. On a alors une sorte d'avancée, ouvrant
vers le nord, carrée au tombeau de Kaâpîr (Fig.112), irrégulière dans
celui de Nofirhotpou à Saqqarah. (Fig.113). Quand le plan comporte
l'existence d'une ou de plusieurs chambres, la porte est pratiquée au
milieu d'une petite façade architecturale (Fig.114), ou sous un petit
portique soutenu par deux piliers carrés, sans base et sans abaque
(Fig.115). Elle est d'une simplicité extrême: deux jambages, ornés de
bas-reliefs représentant le défunt et surmontés d'un tambour cylindrique
Gravé aux titre et au nom du propriétaire. Dans le tombeau de Pohounika,
à Saqqarah, les montants figurent deux pilastres, couronnés chacun de
deux fleurs de lotus en relief: c'est là un fait unique jusqu'à ce jour.
[Illustration: Fig. 111]
[Illustration: Fig. 112]
[Illustration: Fig. 113]
[Illustration: Fig. 114]
[Illustration: Fig. 115]
La chapelle était généralement petite et se perdait dans la masse de
l'édifice (Fig.116); mais aucune règle précise n'en déterminait
l'étendue. Dans le tombeau de Ti, on rencontre d'abord un portique (A),
puis une antichambre carrée avec piliers (B), puis un couloir (C),
flanqué d'un cabinet sur la droite (D) et débouchant dans une dernière
chambre (E) (Fig.117). Il y a là de l'espace pour plusieurs personnes,
et, en effet, la femme de Ti repose à côté de son mari. Quand le
monument appartenait à un seul personnage, pareille complication n'était
pas nécessaire. Un boyau étranglé et court mène dans une pièce oblongue,
où il tombe à angle droit, par le milieu. Souvent la muraille du fond
est lisse, et l'ensemble offre l'aspect d'une sorte de marteau à têtes
égales (Fig.118); souvent aussi, elle se creuse en face de l'entrée, et
l'on dirait une croix dont le chevet serait plus ou moins découpé
(Fig.119). C'était la distribution la plus fréquente, mais l'architecte
était libre de la rejeter, si bon lui semblait. Telle chapelle consiste
de deux couloirs parallèles, soudés par un passage transversal
(Fig.120). Dans telle autre, la chambre s'emmanche sur le couloir par
un des angles (Fig.121). Ailleurs, dans le tombeau de Phtahhotpou, le
terrain concédé était resserré entre des constructions antérieures et
ne suffisait pas: on a rattaché le mastaba nouveau au mastaba ancien, de
manière à leur donner une entrée commune, et la chapelle de l'un s'est
agrandie de tout l'espace que couvrait celle de l'autre (Fig.122).
[Illustration: Fig. 116]
[Illustration: Fig. 117]
[Illustration: Fig. 118]
[Illustration: Fig. 119]
[Illustration: Fig. 120]
[Illustration: Fig. 121]
[Illustration: Fig. 122]
La chapelle était la salle de réception du double. C'est là que les
parents, les amis, les prêtres célébraient le sacrifice funéraire aux
jours prescrits par la loi, «aux fêtes du commencement des saisons, à la
fête de Thot, au premier jour de l'an, à la fête d'Ouaga, à la grande
fête de la canicule, à la procession du dieu Mînou, à la fête des pains,
aux fêtes du mois et de la quinzaine et chaque jour». Ils déposaient
l'offrande dans la pièce principale, au pied de la paroi ouest, au
point précis où se trouvait l'entrée de la _maison éternelle_ du mort.
Ce point n'était pas, comme la _kiblah_ des mosquées ou des oratoires
musulmans, orienté toujours vers la même région du compas. On le trouve
assez souvent à l'ouest, mais cette position n'était pas réglementaire.
Il était marqué au début par une véritable porte, étroite et basse,
encadrée et décorée comme la porte d'une maison ordinaire, mais dont la
baie n'était point percée. Une inscription, tracée sur le linteau en
gros caractères bien lisibles, commémorait le nom et le rang du maître.
Des figures en pied ou assises étaient gravées sur les côtés et
rappelaient son portrait aux visiteurs. Un tableau, sculpté ou peint sur
les blocs qui fermaient la baie de la porte, le montrait assis devant un
guéridon et allongeant la main vers le repas qu'on lui apportait. Une
table d'offrandes plate encastrée dans le sol, entre les deux montants,
recevait les mets et les boissons. Les vivants partis, le double sortait
de chez lui et mangeait. En principe, la cérémonie devait se renouveler
d'année en année, jusqu'à la consommation des siècles; mais il n'avait
pas fallu longtemps aux Égyptiens pour s'apercevoir qu'il n'en pouvait
être ainsi. Au bout de deux ou trois générations, les morts d'autrefois
étaient délaissés au profit des morts plus récents. Lors même qu'on
établissait des fondations pieuses, dont le revenu payait le repas
funèbre et les prêtres chargés de le préparer, on ne faisait que reculer
l'heure de l'oubli. Le moment arrivait tôt ou tard, où le double en
était réduit à chercher pâture parmi les rebuts des villes, parmi les
excréments, parmi les choses ignobles et corrompues qui gisaient
abandonnées sur le sol. Pour obtenir que l'offrande consacrée le jour
des funérailles conservât ses effets à travers les âges, on imagina de
la dessiner et de l'écrire sur les murs de la chapelle (Fig.123). La
reproduction en peinture ou en sculpture des personnes et des choses
assurait à celui au bénéfice de qui on l'exécutait la réalité des
personnes et des choses reproduites: le double se voyait sur la muraille
mangeant et buvant, et il mangeait et buvait. L'idée une fois admise,
les théologiens et les artistes en tirèrent rigoureusement les
conséquences. On ne se borna pas à donner des provisions simulées, on y
joignit l'image des domaines qui les produisaient, des troupeaux, des
ouvriers, des esclaves. S'agissait-il de fournir la viande pour
l'éternité? On pouvait se contenter de dessiner les membres d'un boeuf
ou d'une gazelle déjà parés pour la cuisine, l'épaule, la cuisse, les
côtes, la poitrine, le coeur et le foie, la tête; mais on pouvait aussi
reprendre de très haut l'histoire de l'animal, sa naissance, sa vie au
pâturage, puis la boucherie, le dépeçage, la présentation des morceaux.
De même, à propos des gâteaux et des pains, rien n'empêchait qu'on
retraçât le labourage, les semailles, la moisson, le battage des grains,
la rentrée au grenier, le pétrissage de la pâte. Les vêtements, les
parures, le mobilier servaient de prétexte à introduire les fileuses,
les tisserands, les orfèvres, les menuisiers. Le maître domine bêtes et
gens de sa taille surhumaine. Quelques tableaux discrets le montrent
courant à toutes voiles vers l'autre monde, sur le bateau des
funérailles, le jour où il avait pris possession de son logis nouveau
(Fig.124). Dans les autres, il est en pleine activité et surveille ses
vassaux fictifs comme il surveillait jadis ses vassaux réels (Fig.125).
Les scènes, si variées et si désordonnées qu'elles semblent être, ne
sont pas rangées au hasard. Elles convergent toutes vers le semblant de
porte qui était censé communiquer avec l'intérieur. Les plus rapprochées
Représentent les péripéties du sacrifice et de l'offrande. Au fur et à
mesure que l'on s'éloigne, les opérations et les travaux préliminaires
s'accomplissent chacun à son tour. A la porte, la figure du maître
semble attendre les visiteurs et leur souhaiter la bienvenue. Les
détails changent à l'infini, les inscriptions s'allongent ou s'abrègent
au caprice de l'écrivain, la fausse porte perd son caractère
architectonique et n'est plus souvent qu'une pierre de taille médiocre,
une stèle, sur laquelle on consigne le nom du maître et son état civil:
grande ou petite, nue ou décorée richement, la chapelle reste toujours
comme la salle à manger, ou plutôt comme le garde-manger, où le mort
puise à son gré quand il a faim.
[Illustration: Fig. 123--Offrande au défunt Phtahhotpou.]
[Illustration: Fig. 124]
[Illustration: Fig. 125--Phtahhotpou surveillant la rentrée des
animaux domestiques.]
De l'autre côté du mur se cachait une cellule étroite et haute, ou mieux
un couloir, d'où le nom de _serdab_, que les archéologues lui prêtent à
l'exemple des Arabes. La plupart des mastabas n'en ont qu'un; d'autres
en contiennent trois ou quatre (Fig.126). Ils ne communiquent pas entre
eux ni avec la chapelle, et sont comme noyés dans la maçonnerie
(Fig.127). S'ils sont reliés au monde extérieur, c'est par un conduit
ménagé à hauteur d'homme (Fig.128) et tellement resserré qu'on a peine
à y glisser la main. Les prêtres venaient murmurer des prières et brûler
des parfums à l'orifice: le double était au delà et profitait de
l'aubaine ou du moins ses statues l'accueillaient en son nom. Comme sur
la terre, l'homme avait besoin d'un corps pour subsister; mais le
cadavre défiguré par l'embaumement ne rappelait plus que de loin la
forme du vivant. La momie était unique, facile à détruire; on pouvait la
brûler, la démembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue,
qu'adviendrait-il du double? Les statues qu'on enfermait dans le serdab
devenaient, par la consécration, les corps de pierre ou de bois du
défunt. La piété des parents les multipliait, et, par suite, multipliait
aussi les supports du double; un seul corps était une seule chance de
durée pour lui, vingt représentaient vingt chances. C'est dans une
intention analogue qu'on joignait aux statues du mort celles de sa
femme, de ses enfants, de ses serviteurs, saisis dans les différents
actes de la domesticité, broyant le grain, pétrissant la pâte, poissant
les jarres destinées à contenir le vin. Les figures plaquées à la
muraille de la chapelle s'en détachaient et prenaient dans le serdab un
corps solide. Ces précautions n'empêchaient pas d'ailleurs qu'on
n'employât tous les moyens pour mettre ce qui restait du corps de chair
à l'abri des causes naturelles de destruction et des attaques de
l'homme. Au tombeau de Ti, un couloir rapide, qui affleure le sol au
milieu de la première salle, conduit du dehors au caveau; mais c'est là
une exception presque unique; on y descend par un puits perpendiculaire,
creusé rarement dans un coin de la chapelle, d'ordinaire au centre de la
plate-forme (Fig.129). La profondeur en varie entre 3 et 30 mètres. Il
traverse la maçonnerie, pénètre dans le rocher; au fond, vers le sud, un
couloir, trop bas pour qu'on y chemine debout, donne accès à une
chambre. C'est là que la momie repose, dans un grand sarcophage en
calcaire blanc, en granit rose ou en basalte. Il porte rarement une
inscription, le nom et les titres du mort, plus rarement des ornements;
on en connaît pourtant qui simulent la décoration d'une maison
égyptienne avec ses portes et ses fenêtres. Le mobilier est des plus
simples: des vases en albâtre pour les parfums, des godets où le prêtre
avait versé quelques gouttes des liqueurs offertes au mort, de grandes
jarres en terre cuite rouge pour l'eau, un chevet en albâtre ou en bois,
une palette votive de scribe. Après avoir scellé la momie dans la cuve
qui l'attendait, les ouvriers dispersaient sur le sol les quartiers du
boeuf ou de la gazelle qu'on venait de sacrifier; puis ils muraient avec
soin l'entrée du couloir et remplissaient le puits jusqu'à la bouche
d'éclats de pierre mêlés de sable et de terre. Le tout, largement
arrosé, finissait par s'agglutiner en un béton presque impénétrable,
dont la dureté défiait tout essai de profanation. Le corps, livré à
lui-même, ne recevait plus d'autre visite que celle de son âme. L'âme
quittait de temps en temps la région céleste où elle voyageait en
compagnie des dieux, et descendait se réunir à la momie. Le caveau était
sa maison, comme la chapelle était la maison du double.
[Illustration: Fig. 126]
[Illustration: Fig. 127]
[Illustration: Fig. 128]
[Illustration: Fig. 129]
Jusqu'à la VIe dynastie, le caveau est nu; une seule fois Mariette y a
trouvé des lambeaux d'inscriptions appartenant au _Livre des morts_.
J'ai découvert à Saqqarah, en 1881, des tombes où il est orné de
préférence à la chapelle. Elles sont en grosses briques et n'ont pour le
sacrifice qu'une niche renfermant la stèle. A l'intérieur, le puits est
remplacé par une petite cour rectangulaire, dans la partie occidentale
de laquelle on ajustait le sarcophage. Au-dessus du sarcophage, on
bâtissait en calcaire une chambre aussi large et aussi longue que lui,
haute d'environ 1 mètre et recouverte de dalles posées à plat. Au fond
ou sur la droite, on réservait une niche qui tenait lieu de serdab. On
ménageait au-dessus du toit plat une voûte de décharge d'environ 0m,50
de rayon, et, par-dessus la voûte, on plaçait des lits horizontaux de
briques jusqu'au niveau de la plate-forme. La chambre occupe les deux
tiers environ de la cavité et a l'aspect d'un four, dont la gueule
serait restée béante. Quelquefois, les murs de pierre reposent sur le
couvercle même du sarcophage, et la chambre n'était achevée qu'après
l'enterrement (Fig.130). Le plus souvent, ils s'appuient sur deux
montants de briques, et le sarcophage pouvait être ouvert ou fermé à
volonté. La décoration, tantôt peinte, tantôt sculptée, est la même
partout. Chaque paroi était comme une maison où étaient déposés les
objets dessinés ou énumérés à la surface; aussi avait-on soin d'y
figurer une porte monumentale, par laquelle le mort avait accès
à son bien. Il trouvait sur la paroi de gauche un monceau de provisions
(Fig.131) et la table d'offrandes; sur celle du fond, des ustensiles de
ménage, du linge, des parfums, avec le nom et l'indication des
quantités. Ces tableaux sont un résumé de ceux qu'on voit dans la
chapelle des mastabas communs. Si on les a distraits de leur place
primitive, c'est qu'en les transportant au caveau, on les garantissait
contre les dangers de destruction, qui les menaçaient dans des salles
accessibles au premier venu, et que leur conservation assurait plus
longtemps au mort la possession des biens qu'ils représentaient.
[Illustration: Fig. 130]