La plupart des sanctuaires célèbres, Dendérah, Edfou, Abydos, avaient
été fondés avant Minì par les _serviteurs d'Hor_; mais, vieillis ou
ruinés au cours des âges, ils avaient été restaurés, remaniés,
reconstruits l'un après l'autre sur des devis nouveaux. Nul débris ne
nous est resté de l'appareil primitif pour nous montrer ce que
l'architecture égyptienne était à ses commencements. Les temples
funéraires bâtis par les rois de la IVe dynastie ont laissé plus de
traces. Celui de la seconde pyramide, à Gizéh, était assez bien conservé
encore dans les premières années du XVIIIe siècle, pour que de Maillet y
ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est à peu près
complète aujourd'hui; mais cette perte a été compensée, vers 1853, par
la découverte d'un temple situé à quarante mètres environ au sud du
Sphinx (Fig.71). La façade ne paraît pas, cachée qu'elle est sous le
sable; l'extérieur seul a été déblayé en partie. Le noyau de la
maçonnerie est en calcaire fin de Tourah. Le revêtement, les piliers,
les architraves, la couverture, étaient en blocs d'albâtre ou de granit
gigantesques. Le plan est des plus simples. Au centre (A), une grande
salle en forme de T, ornée de seize piliers carrés, hauts de cinq
mètres; à l'angle nord-ouest, un couloir étroit, en plan incliné (B) par
lequel on pénètre aujourd'hui dans l'édifice; à l'angle sud-ouest, un
retrait qui contient six niches superposées deux à deux (C). Une galerie
oblongue (D), ouverte à chaque extrémité sur un cabinet rectangulaire
enseveli sous les décombres (E, E), complète cet ensemble. Point de
porte monumentale, point de fenêtre, et le corridor d'entrée était trop
long pour amener la lumière; elle ne pénétrait que par des fentes
obliques ménagées dans la couverture, et dont les traces sont visibles
encore à la crête des murs (e, e), de chaque côté de la pièce
principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitué à
rencontrer partout en Egypte manque là, et pourtant ces murailles nues
produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les
mieux décorés de Thèbes. L'architecte est arrivé à la grandeur et
presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albâtre
ajustés, par la pureté des lignes et par l'exactitude des proportions.
[Illustration: Fig. 71]
Quelques ruines éparses en Nubie, au Fayoum, au Sinaï, ne nous
permettent pas de décider si les temples de la XIIe dynastie méritaient
les éloges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des
rois thébains, des Ptolémées, des Césars, subsistent encore, plusieurs
intacts, presque tous faciles à rétablir, le jour où on les aura étudiés
consciencieusement sur le terrain. Rien de plus varié, au premier abord,
que les dispositions qu'ils présentent: quand on les regarde de près,
ils se ramènent aisément au même type. D'abord, le sanctuaire. C'est une
pièce rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible à d'autres
qu'aux Pharaons ou aux prêtres de service. On n'y trouvait ni statue ni
emblème établis à demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en
bois peint posé sur un piédestal, une niche réservée dans l'épaisseur du
mur ou dans un bloc de pierre isolé, recevaient à certains jours la
figure ou le symbole inanimé du dieu, un animal vivant ou l'image de
l'animal qui lui était consacré. Un temple pouvait ne renfermer que
cette seule pièce et n'en être pas moins un temple, au même titre que
les édifices les plus compliqués; cependant il était rare, au moins dans
les grandes villes, qu'on se contentât d'attribuer aux dieux ce strict
nécessaire. Des chambres destinées au matériel de l'offrande ou du
sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux étoffes, aux vases précieux, se
groupaient autour de la _maison divine_; puis on bâtissait, en avant du
massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles à colonnes où
les prêtres et les dévots s'assemblaient, une cour entourée de
portiques, où la foule pénétrait en tout temps, une porte flanquée de
deux tours et précédée de statues ou d'obélisques, une enceinte de
briques, une avenue bordée de sphinx, où les processions manoeuvraient à
l'aise les jours de fête. Rien n'empêchait un Pharaon d'élever une salle
plus somptueuse en avant de celles que ses prédécesseurs avaient
édifiées, et ce qu'il faisait là, d'autres pouvaient le faire après lui.
Des zones successives de chambres et de cours, de pylônes et de
portiques, s'ajoutaient de règne en règne au noyau primitif. La vanité
ou la piété aidant, le temple se développait en tous sens, jusqu'à ce
que l'espace ou la richesse manquât pour l'agrandir encore.
Les temples les plus simples étaient parfois les plus élégants. C'était
le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'île d'Éléphantine,
que les membres de l'expédition française dessinèrent à la fin du siècle
dernier, et que le gouverneur turc d'Assouân détruisit en 1822. Le mieux
conservé, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en grès,
haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 mètres. Les murs, droits et
couronnés de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux
en maçonnerie, élevé de 2m,25 au-dessus du sol, et entouré d'un parapet
à hauteur d'appui. Un portique régnait tout autour. Il était composé,
sur chacun des côtés, de sept piliers carrés, sans chapiteau ni base,
sur chacune des façades, de deux colonnes à chapiteau lotiforme. Piliers
et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf à l'est, où un
perron de dix ou douze marches, resserré entre deux murs de même hauteur
que le soubassement, donnait accès à la cella. Les deux colonnes qui
encadraient le haut de l'escalier étaient plus espacées que celles de la
face opposée, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir
une porte richement décorée. Une seconde porte ouvrait à l'autre
extrémité, sous le portique. Plus tard, à l'époque romaine, on tira
parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit
les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle,
grossière et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les
temples d'Eléphantine rappellent assez exactement le temple périptère
des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture
classique à laquelle nous sommes le plus habitués, explique peut-être
l'admiration sans bornes que les savants français ressentirent à les
voir. Ceux de Méshéïkh, d'El-Kab, de Sharonnah, présentaient une
disposition plus compliquée. Il y a trois pièces à El-Kab (Fig.73), une
salle à quatre colonnes (A), une chambre (B), soutenue par quatre
piliers hathoriques, et dans la muraille du fond, en face de
la porte, une niche (C) à laquelle on montait par quatre marches. Le
modèle le plus complet qui nous soit parvenu de ces oratoires de petite
ville appartient à l'époque ptolémaïque: c'est le temple d'Hathor, à
Déir-el-Médinét (Fig.74). Il est deux fois plus long qu'il n'est large.
Les faces en sont inclinées et nues à l'extérieur, la porte exceptée,
dont le cadre en saillie est chargé de tableaux finement sculptés.
L'intérieur est divisé en trois parties: un portique (B) de deux
colonnes campaniformes, un pronaos (C), auquel on arrive par un escalier
de quatre marches, et qui est séparé du portique par un mur à hauteur
d'homme, tracé entre deux colonnes campaniformes et deux piliers d'antes
à chapiteaux hathoriques; enfin, le sanctuaire (D), flanqué de deux
cellules (E, E) éclairées par des lucarnes carrées, pratiquées dans le
toit. On monte à la terrasse par un escalier (F) fort ingénieusement
relégué dans l'angle sud du portique, et muni d'une jolie fenêtre à
claire-voie. Ce n'est qu'un temple en miniature, mais les membres en
sont si bien proportionnés dans leur petitesse qu'on ne saurait rien
concevoir de plus fin et de plus gracieux.
[Illustration: Fig. 72]
[Illustration: Fig. 73--Temple d'Amenhotpou III, à El-Kab.]
[Illustration: Fig. 74]
On n'est point tenté d'en dire autant du temple que les Pharaons de la
XXe dynastie construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du dieu
Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est pas irréprochable, le plan
en est si clair qu'on est porté à le prendre pour type du temple
égyptien, de préférence à d'autres monuments plus élégants ou plus
majestueux. Il se résout, à l'analyse, en deux parties séparées par un
mur épais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint des Saints (B),
ouvert aux deux extrémités et entièrement isolé du reste de l'édifice
par un couloir (C) large de 3 mètres; à droite et à gauche, des cabinets
obscurs (D, D); par derrière, une halle à quatre colonnes (E), où
débouchent sept autres pièces (F, F). C'était la maison du dieu. Elle ne
communiquait avec le dehors que par deux portes (G, G), percées dans le
mur méridional (A, A), et qui donnaient sur une salle hypostyle (H) plus
large que longue, divisée en trois nefs. La nef centrale repose sur
quatre colonnes campaniformes de 7 mètres de haut; les latérales ne
renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de
la travée médiale est donc plus élevé de 1m,50 que celui des bas côtés.
On en profita pour régler l'éclairage: l'intervalle entre la terrasse
inférieure et la supérieure fut garni de claires-voies en pierre qui
laissaient filtrer la lumière. La cour (I) était carrée, bordée d'un
portique à deux rangs de colonnes. On y avait accès par quatre poternes
latérales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours
quadrangulaires à pans inclinés. Ce pylône (K) mesure 32 mètres de long,
10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier
étroit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de là, au sommet
des tours. Quatre longues cavités prismatiques rayent la façade jusqu'au
tiers de la hauteur, correspondant à autant de trous carrés qui
traversent l'épaisseur de la construction. On y plantait de grands mâts
en bois, formés de poutres entrées l'une sur l'autre, consolidées
d'espace en espace par des espèces d'agrafes et saisies par des
charpentes engagées dans les trous carrés: de longues banderoles de
diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel était le temple de
Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des
grands monuments d'époque thébaine ou ptolémaïque, Louxor, le Ramesséum,
Médinét-Habou, Philae, Edfou, Dendérah. Même ruinés à demi, l'aspect en
a quelque chose d'étouffé et d'inquiétant. Comme les dieux égyptiens
aimaient à s'envelopper de mystère, le plan est conçu de manière à
ménager insensiblement la transition entre le plein soleil du monde
extérieur et l'obscurité de leur retraite. A l'entrée, ce sont encore de
vastes espaces où l'air et la lumière descendent librement. La salle
hypostyle est déjà noyée dans un demi-jour discret, le sanctuaire est
plus qu'à moitié perdu sous un vague crépuscule, et au fond, dans les
dernières salles, la nuit règne presque complète. L'effet de lointain
que produit à l'oeil cette dégradation successive de la lumière était
augmenté par divers artifices de construction. Toutes les parties ne
sont pas de plain-pied. Le sol se relève à mesure qu'on s'éloigne de
l'entrée (Fig.77), et il faut toujours enjamber quelques marches pour
passer d'un plan à l'autre. La différence de niveau ne dépasse pas 1m,60
au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente
de la toiture, qui est d'ordinaire accentué vigoureusement. Du pylône au
mur de fond, la hauteur décroît progressivement: le péristyle est plus
élevé que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle à
colonnes et la dernière chambre sont de moins en moins hautes. Les
architectes de l'époque ptolémaïque ont changé certains détails
d'arrangement. Ils ont creusé dans les murs des couloirs secrets et des
cryptes où cacher les trésors du Dieu (Fig.78). Ils ont placé des
chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au
plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait
jadis deux portes opposées, ils ne lui en ont laissé qu'une. La
colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la façade du temple,
quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le
pronaos. Les colonnes de la rangée extérieure subsistent, mais reliées,
jusqu'à mi-hauteur environ, par un mur couronné d'une corniche, qui
forme écran et empêchait la foule d'apercevoir ce qui se passait au
delà (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou même quatre
rangs de colonnes, selon la grandeur de l'édifice qui s'étend derrière
elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) à
celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils diffèrent
l'un de l'autre.
[Illustration: Fig. 75]
[Illustration: Fig. 76]
[Illustration: Fig. 77--Le Ramesséum restauré, pour montrer le
relèvement du sol.]
[Illustration: Fig. 78--Les cryptes dans l'épaisseur des murs,
autour du sanctuaire à Dendérah.]
[Illustration: Fig. 79--Le pronaos d'Edfou, vu du haut du pylône
oriental.]
[Illustration: Fig. 80]
Ainsi conçu, l'édifice suffisait à tous les besoins du culte. Lorsqu'on
voulait l'accroître, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni
aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat,
hypostyles, cours ou pylônes. Rien n'est plus propre que l'histoire du
grand temple de Karnak à illustrer le procédé des Égyptiens en pareille
circonstance. Osirtasen Ier l'avait fondé, probablement sur le site d'un
temple plus ancien (Fig.81). C'était un édifice de petites dimensions,
construit en calcaire et en grès avec portes en granit: des piliers à
seize pans unis en décoraient l'intérieur. Amenemhat II et III y
travaillèrent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y
consacrèrent des statues et des tables d'offrandes; il était encore
intact au XVIIIe siècle avant notre ère, lorsque Thoutmos Ier, enrichi
par la guerre, résolut de l'agrandir. Il éleva en avant de ce qui
existait déjà deux chambres, précédées d'une cour et flanquées de
chapelles isolées, puis trois pylônes échelonnés l'un derrière l'autre.
Le tout présentait l'aspect d'un vaste rectangle posé debout sur un
autre rectangle allongé en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou
couvrirent de bas-reliefs les murs que leur père avait bâtis, mais
n'ajoutèrent rien; seulement, la régente, pour amener ses obélisques
entre deux des pylônes, pratiqua une brèche dans le mur méridional et
abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos
III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute
indignes de son dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit de
Syène, le premier pylône. Il réédifia, à l'est, d'anciennes chambres,
dont la plus importante, celle qui porte le nom de _Promenoir_, servait
de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble
d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on lançait les barques
sacrées les jours de fête; puis, changeant brusquement de direction, il
érigea deux pylônes tournés vers le sud. Il rompit de la sorte la juste
proportion qui avait existé jusqu'alors entre le corps et la façade:
l'enceinte extérieure devint trop large pour les premiers pylônes et ne
se raccorda plus exactement au dernier. Amenhotpou III corrigea ce
défaut: il éleva un sixième pylône plus massif, partant, plus propre à
servir de façade. Le temple en fût resté là, qu'il surpassait déjà tout
ce qu'on avait entrepris jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons de
la XIXe dynastie réussirent à faire mieux encore. Ils ne construisirent
qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylône, mais l'hypostyle a
50 mètres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze
colonnes à chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais
employées à l'intérieur d'un édifice; dans les bas côtés, 122 colonnes à
chapiteau lotiforme, rangées en quinconce sur neuf files. Le plafond de
la travée centrale était à 23 mètres au-dessus du sol, et le pylône le
dominait d'environ 15 mètres. Trois rois peinèrent pendant un siècle
avant d'amener l'hypostyle à perfection. Ramsès Ier conçut l'idée, Séti
Ier termina le gros oeuvre, Ramsès II acheva presque entièrement la
décoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputèrent quelques
places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer
à la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allèrent pas plus loin.
Pourtant le monument, arrêté à ce point, demeurait incomplet: il lui
manquait un dernier pylône et une cour à portiques. Près de trois
siècles s'écoulèrent avant qu'on songeât à reprendre les travaux. Enfin,
les Bubastites se décidèrent à commencer les portiques, mais faiblement,
comme il convenait à leurs faibles ressources. Un moment, l'Éthiopien
Taharqou imagina qu'il était de taille à rivaliser avec les Pharaons
thébains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais
ses mesures étaient mal prises. Les colonnes de la travée centrale, les
seules qu'il eut le temps d'ériger, étaient trop éloignées pour qu'on
pût y établir la couverture: elles ne portèrent jamais rien et ne
subsistèrent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolémées, se
conformant à la tradition des rois indigènes, se mirent à l'ouvrage;
mais les révoltes de Thèbes interrompirent leurs projets, le tremblement
de terre de l'an 27 détruisit une partie du temple, et le pylône resta à
jamais inachevé. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands
temples égyptiens. A l'étudier de près, on comprend la raison des
irrégularités qu'ils présentent pour la plupart. Le plan est partout
sensiblement le même, et la croissance se produit de la même manière,
mais les architectes ne prévoyaient pas toujours l'importance que leur
oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se prêtait
pas jusqu'au bout au développement normal. A Louxor (Fig.83), le
progrès marcha méthodiquement sous Amenhotpou III et sous Séti Ier;
mais, quand Ramsès II voulut ajouter à ce qu'avaient fait ses
prédécesseurs, un coude secondaire de la rivière l'obligea à se rejeter
vers l'est. Son pylône n'est point parallèle à celui d'Amenhotpou III,
et ses portiques forment un angle marqué avec l'axe général des
constructions antérieures. A Philae (Fig.84), la déviation est plus
forte encore. Non seulement le pylône le plus grand n'est pas dans
l'alignement du plus petit, mais les deux colonnades ne sont point
parallèles entre elles et ne se raccordent pas naturellement au pylône.
Ce n'est point là, comme on l'a dit souvent, négligence ou parti pris.
Le plan premier était aussi juste que peut l'exiger le dessinateur le
plus entiché de symétrie; mais il fallait le plier aux exigences du
site, et les architectes n'eurent plus souci dès lors que de tirer le
meilleur parti des irrégularités auxquelles la configuration du sol les
condamnait. Cette contrainte les a souvent inspirés: Philae nous montre
jusqu'à quel point ils savaient faire de ce désordre obligé un élément
de grâce et de pittoresque.
[Illustration: Fig. 81--Le temple de Karnak jusqu'au règne
d'Amenhotpou III.]
[Illustration: Fig. 82]
[Illustration: Fig. 83]
[Illustration: Fig. 84--Plan de l'île de Philae.]
L'idée du temple-caverne dut venir de bonne heure aux Égyptiens; ils
taillaient la maison des morts dans la montagne, pourquoi n'y
auraient-ils pas taillé la maison des dieux? Pourtant, les spéos les
plus anciens que nous possédions ne remontent qu'aux premiers règnes de
la XVIIIe dynastie. On les rencontre de préférence dans les endroits où
la bande de terre cultivable était le moins large, près de Beni-Hassan,
au Gebel Silsiléh, en Nubie. Toutes les variantes du temple isolé se
retrouvent dans le souterrain, plus ou moins modifiées par la nature du
milieu. Le Spéos Artémidos s'annonce par un portique à piliers, mais ne
renferme qu'un naos carré avec une niche de fond pour la statue de la
déesse Pakhit. Kalaat-Addah présente au fleuve (Fig.85) une façade (A)
plane, étroite, où l'on accède par un escalier assez raide; vient
ensuite une salle hypostyle flanquée de deux réduits (C), puis un
sanctuaire à deux étages superposés (D).
[Illustration: Fig. 85]
La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsiléh, se compose d'une
galerie parallèle au Nil, étayée de quatre piliers massifs réservés dans
la roche vive, et sur laquelle la chambre débouche à angle droit.
[Illustration: Fig. 86]
A Ibsamboul, les deux temples sont entièrement dans la falaise. La face
du plus grand (Fig.87) simule un pylône en talus, couronné d'une
corniche, et gardé, selon l'usage, par quatre colosses assis,
accompagnés de statues plus petites; seulement les colosses ont ici près
de 20 mètres. Au delà de la porte s'étend une salle de 40 mètres de long
sur 18 de large, qui tient lieu du péristyle ordinaire. Huit Osiris, le
dos à autant de piliers, semblent porter la montagne sur leur tête. Au
delà, un hypostyle, une galerie transversale qui isole le sanctuaire,
enfin le sanctuaire lui-même entre deux pièces plus petites. Huit
cryptes, établies à un niveau plus bas que celui de l'excavation
principale, se répartissent inégalement à droite et à gauche du
péristyle. Le souterrain entier mesure 55 mètres du seuil au fond du
sanctuaire. Le petit spéos d'Hathor, situé à quelque cent pas vers le
nord, n'offre pas des dimensions aussi considérables; mais la façade est
ornée de colosses debout, dont quatre représentent Ramsès, et deux sa
femme Nofritari. Le péristyle manque (Fig.88) ainsi que les cryptes, et
les chapelles sont placées aux deux extrémités du couloir transversal,
au lieu d'être parallèles au sanctuaire; en revanche, l'hypostyle a six
piliers avec tête d'Hathor. Où l'espace le permettait, on n'a fait
entrer qu'une partie du temple dans le rocher; les avancées ont été
construites en plein air, de blocs rapportés, et le spéos devient une
moitié de caverne, un hémi-spéos. Le péristyle seul à Derr, le pylône et
la cour à Beit-el-Oualli, le pylône, la cour rectangulaire, l'hypostyle
à Gerf Hosseïn et à Ouady-es-Seboua, sont au-dehors de la montagne. Le
plus célèbre et le plus original des hémi-spéos est à Déir-el-Bahari.
dans la nécropole thébaine, et fut bâti par la reine Hatshopsitou
(Fig.89).
[Illustration: Fig. 87]
[Illustration: Fig. 88]
[Illustration: Fig. 89]
Le sanctuaire et les deux chapelles qui l'accompagnent, selon la
coutume, étaient creusés à 30 mètres environ au-dessus du niveau de la
vallée. Pour y atteindre, on traça des rampes et on étagea des
terrasses, dont l'insuffisance des fouilles entreprises jusqu'à présent
ne permet pas de saisir l'agencement. Entre l'hémi-spéos et le temple
isolé, les Égyptiens avaient encore quelque chose d'intermédiaire, le
temple adossé à la montagne, mais qui n'y pénètre point. Le temple du
Sphinx à Gizéh, celui de Séti Ier à Abydos sont deux bons exemples du
genre. J'ai déjà parlé du premier; l'aire du second (Fig.90) a été
découpée dans une bande de sable étroite et basse qui sépare la plaine
du désert. Il était enterré jusqu'au toit, la crête des murs sortait à
peine du sol, et l'escalier qui montait aux terrasses conduisait
également au sommet de la colline. L'avant-corps, qui se détachait en
plein relief, n'annonçait rien d'extraordinaire: deux pylônes, deux
cours, un portique droit à piliers carrés, les bizarreries ne
commençaient qu'au delà. C'étaient d'abord deux hypostyles au lieu d'un
seul. Ils sont séparés par un mur percé de sept portes, n'ont point de
nef centrale, et le sanctuaire donne directement sur le second. C'est,
comme d'ordinaire, une chambre oblongue percée aux deux extrémités; mais
les pièces qui, ailleurs, l'enveloppaient sans le toucher, sont ici
placées côte à côte sur une même ligne, deux à droite, quatre à gauche;
de plus, elles sont surmontées de voûtes en encorbellement et ne
reçoivent de jour que par la porte. Derrière le sanctuaire, même
changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses
dépendances sont distribuées inégalement à droite et à gauche. Et, comme
si ce n'était pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour,
des chambres à colonnes, des couloirs, des réduits obscurs, une aile
entière, qui se détache en équerre du bâtiment principal et n'a pas de
contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces
irrégularités. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit
hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal
sans rien y changer, on l'aurait percée de part en part, et le temple
n'aurait plus eu ce caractère de temple adossé, que le fondateur avait
voulu lui donner. L'architecte répartit donc en largeur les membres
qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et même en rejeta une partie
sur le côté. Quelques années plus tard, quand Ramsès II éleva, à une
centaine de mètres vers le nord-ouest, un monument consacré à sa propre
mémoire, il se garda bien d'agir comme son père. Son temple, assis au
sommet de la colline, eut l'espace nécessaire à s'étendre librement, et
le plan ordinaire s'y déploie dans toute sa rigueur.
[Illustration: Fig. 90]
La plupart des temples, même les plus petits, sont enveloppés d'une
enceinte quadrangulaire. A Médinét-Habou, elle est en grès, basse et
crénelée; c'est une fantaisie de Ramsès III qui, en prêtant à son
monument l'aspect extérieur d'une forteresse, a voulu perpétuer le
souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont
en pierre, les murailles en briques sèches, à assises tordues.
L'enceinte n'était pas destinée, comme on l'a dit souvent, à isoler le
temple et à dérober aux yeux des profanes les cérémonies qui s'y
accomplissaient. Elle marquait la limite où s'arrêtait la maison du
dieu, et servait au besoin à repousser les attaques d'un ennemi dont les
richesses accumulées dans le sanctuaire auraient allumé la cupidité. Des
allées de sphinx, ou, comme à Karnak, une suite de pylônes échelonnés,
menaient des portes aux différentes entrées, et formaient autant de
larges voies triomphales. Le reste du terrain était occupé, en partie
par les étables, les celliers, les greniers des prêtres, en partie par
des habitations privées. De même qu'en Europe, au moyen âge, la
population s'amassait plus dense autour des églises et des abbayes, en
Égypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la
tranquillité qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidité
de ses remparts. Au début, on avait réservé un espace vide le long des
pylônes et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et
s'appuyèrent à la paroi même. Détruites et rebâties sur place pendant
des siècles, le sol s'exhaussa si bien de leurs débris, que la plupart
des temples finirent par s'enterrer peu à peu et se trouvèrent en
contrebas des quartiers environnants. Hérodote le raconte de Bubaste, et
l'examen des lieux montre qu'il en était de même dans beaucoup
d'endroits. A Ombos, à Edfou, à Dendérah, la cité entière tenait dans la
même enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple était
distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon où la
garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis, à Thèbes, il y
avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses
divines, d'abord isolées au milieu des maisons, furent, à partir de la
XVIIIe dynastie, réunies entre elles par des avenues bordées de sphinx.
C'était le plus souvent des androsphinx à tête d'homme et au corps de
lion, mais on trouve aussi des criosphinx à corps de lion et à tête de
bélier (Fig.91), ou même, dans les endroits où le culte local
comportait une pareille substitution, des béliers agenouillés qui
tiennent une figure du souverain dédicateur entre leurs pattes de devant
(Fig.92). L'avenue qui va de Louxor à Karnak était composée de ces
éléments divers. Elle a 2 kilomètres de long et s'infléchit à diverses
reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des
Égyptiens pour la symétrie. Les enceintes des deux temples n'étaient pas
orientées de la même manière, et les avenues tracées perpendiculairement
sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordées, si on
ne les avait fait dévier de leur direction première. En résumé, les
habitants de Thèbes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous
en voyons. Le sanctuaire et ses dépendances immédiates leur étaient
fermés; mais ils avaient accès à la façade, aux cours, même à la salle
hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs
architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui.
[Illustration: Fig. 91]
[Illustration: Fig. 92]