3.--LA DÉCORATION.

La tradition antique affirmait que les premiers temples égyptiens ne

renfermaient aucune image sculptée, aucune inscription, aucun symbole,

et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est là toutefois un exemple

unique. Les fragments d'architrave et de parois employés comme matériaux

dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de

Khâfrî, montrent qu'il n'en était déjà plus ainsi dès le temps de la IVe

dynastie. A l'époque thébaine, toutes les surfaces lisses, pylônes,

parements des murs, fûts des colonnes, étaient couvertes de tableaux et

de légendes. Sous les Ptolémées et sous les Césars, lettres et figures

étaient tellement pressées, qu'il semble que la pierre disparaisse sous

la masse des ornements dont elle est chargée. Un coup d'oeil rapide

suffit à montrer que les scènes ne sont pas jetées au hasard. Elles

s'enchaînent, se déduisent les unes des autres et forment comme un grand

livre mystique, où les relations officielles des dieux avec l'homme et

de l'homme avec les dieux sont clairement expliquées à qui sait le

comprendre. Le temple était bâti à l'image du monde, tel que les

Egyptiens le connaissaient. La terre était pour eux une sorte de table

plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'étendait au-dessus,

semblable, selon les uns, à un immense plafond de fer, selon les autres,

à une voûte surbaissée. Comme il ne pouvait rester suspendu sans être

appuyé de quelque support qui l'empêchât de tomber, on avait imaginé de

le maintenir en place au moyen de quatre étais ou de quatre piliers

gigantesques. Le dallage du temple représentait naturellement la terre.

Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient

les piliers. Le toit, voûté à Abydos, plat partout ailleurs, répondait

exactement à l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait

une décoration appropriée à sa signification. Ce qui touchait au sol se

revêtait de végétation. La base des colonnes était entourée de

feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de

papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des

animaux. Des bouquets de plantes fluviales, émergeant de l'eau

(Fig.94), égayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs,

c'étaient des fleurs épanouies, entremêlées de boutons isolés (Fig.95)

ou reliées par des cordes (Fig.96), des emblèmes indiquant la réunion

des deux Égyptes entre les mains d'un seul Pharaon (Fig.97), des

oiseaux à bras d'hommes assis en adoration sur le signe des fêtes

solennelles, ou des prisonniers accroupis et liés au poteau deux à deux,

un nègre avec un Asiatique (Fig.98). Des Nils mâles et femelles

s'agenouillaient (Fig.99), ou s'avançaient majestueusement en

procession, au ras de terre, les mains chargées de fleurs et de fruits.

Ce sont les nomes de l'Égypte, les lacs, les districts qui apportent

leurs produits au dieu. Une fois même, à Karnak, Thoutmos III a gravé

sur le soubassement les fleurs, les plantes et les animaux des pays

étrangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu,

était semé d'étoiles jaunes à cinq branches, auxquelles se mêlent par

endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes

d'hiéroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel

d'Égypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les déesses du midi et du

nord, couronnés et armés d'emblèmes divins (Fig.101), planent dans la

travée centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes,

par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire. Au

Ramesséum, à Edfou, à Philae, à Dendérah, à Ombos, à Esnéh, les

profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et révéler leurs habitants

aux yeux des fidèles. L'Océan céleste déroule ses eaux, où le soleil et

la lune naviguent, escortés des planètes, des constellations et des

décans, où les génies des mois et des jours marchent en longues files. A

l'époque ptolémaïque, des zodiaques, composés à l'imitation des

zodiaques grecs, se placent à côté des tableaux astronomiques d'origine

purement égyptienne (Fig.102). La décoration des architraves qui

portaient les dalles de la couverture était complètement indépendante de

celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des légendes

hiéroglyphiques en gros caractères, où les beautés du temple, le nom des

rois qui y avaient travaillé, la gloire des dieux auxquels il était

consacré, sont célébrés avec emphase. En résumé, l'ornementation du

soubassement et celle du plafond étaient restreintes à un petit nombre

de sujets toujours les mêmes; les tableaux les plus importants et les

plus variés étaient comme suspendus entre ciel et terre, à la paroi des

chambres et des pylônes.

[Illustration: Fig. 93]

[Illustration: Fig. 94]

[Illustration: Fig. 95]

[Illustration: Fig. 96]

[Illustration: Fig. 97]

[Illustration: Fig. 98]

[Illustration: Fig. 99]

[Illustration: Fig. 100]

[Illustration: Fig. 101]

[Illustration: Fig. 102--Zodiaque circulaire de Dendérah.]

Ils illustrent les rapports officiels de l'Égypte avec les dieux. Les

gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la

divinité. Il leur fallait un médiateur qui, tenant à la fois de la

nature humaine et de la nature divine, fût en état de les percevoir

également l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, était d'assez

haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui

parler face à face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par

délégation de lui; même l'offrande aux morts était censée passer par ses

mains, et la famille se prévalait de son nom (_souten di hotpou_) pour

l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple,

debout, assis, agenouillé, occupé à égorger la victime, à en présenter

les morceaux, à verser le vin, le lait, l'huile, à brûler l'encens:

c'est l'humanité entière qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers

la divinité. Lorsque la cérémonie qu'il exécute exige le concours de

plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que

possible des membres de sa famille, paraissent à ses côtés. La reine,

debout derrière lui, comme Isis derrière Osiris, lève la main pour le

protéger, agite le sistre ou bat le tambourin pour éloigner de lui les

mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase à libation. Le fils aîné

tend le filet ou lasse le taureau, et récite la prière pour lui, tandis

qu'il lève vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un prêtre

remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des

rôles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou

le palanquin du dieu. Le dieu, de son côté, n'est pas toujours seul; il

a sa femme et son fils à côté de lui, puis les dieux des nomes voisins

et, d'une manière générale, les dieux de l'Égypte entière. Du moment que

le temple est l'image du monde, il doit comme le monde même renfermer

tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent rangés

derrière le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui

l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part

active aux cérémonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent

devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amènent Pharaon à

son père Amon-Râ, ou remplissent à côté de lui les fonctions réservées

ailleurs au prince ou au prêtre: ils l'aident à renverser la victime, à

prendre dans le filet les oiseaux destinés au sacrifice, ils versent sur

sa tête l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures.

La place et la fonction de ces dieux synèdres était définie strictement

par la théologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait,

disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du

nord. Le temple était double comme l'univers, et une ligne idéale,

passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple

du midi à droite, le temple du nord à gauche. Les dieux et leurs

différentes formes étaient répartis entre ces deux temples, selon qu'ils

appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualité était

Poussée plus loin encore: chaque chambre se divisait, à l'imitation du

temple, en deux moitiés dont l'une, celle de droite, était du midi et

l'autre était du nord. L'hommage du roi, pour être complet, devait se

faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et

à ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque

tableau devait donc se répéter au moins deux fois dans le temple, sur

une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon, à droite, recevait

le blé, le vin, les liqueurs du midi; à gauche, le blé, le vin, les

liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou,

de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace

empêchait qu'il en fût toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un

seul tableau où produits du nord et produits du midi étaient confondus,

devant un Amon qui représentait à lui seul l'Amon du midi et l'Amon du

nord. Cette dérogation à l'usage n'est jamais que momentanée: la

symétrie se rétablissait dès que le permettaient les circonstances.

Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas très serrés l'un contre

l'autre. La surface à couvrir, arrêtée en bas par une ligne tracée

au-dessus de la décoration du soubassement, est limitée vers le haut,

soit par la corniche normale, soit par une frise composée d'uraeus, de

faisceaux de lotus alignés côte à côte, de cartouches royaux (Fig.103),

entourés de symboles divins, d'emblèmes empruntés au culte local, des

têtes d'Hathor, par exemple, dans un temple d'Hathor, ou d'une dédicace

horizontale en belles lettres gravées profondément. Le panneau ainsi

encadré ne formait souvent qu'un seul registre, souvent aussi se

divisait en deux registres superposés; il fallait une muraille bien

haute pour que ce nombre fût dépassé. Figures et légendes étaient

espacées largement et les scènes se succédaient à la file presque sans

séparation matérielle; c'était affaire au spectateur d'en discerner le

commencement et la fin. Les têtes du roi étalent de véritables portraits

dessinés d'après nature, et la figure des dieux en reproduisait les

traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon était fils des

dieux, la façon la plus sûre d'obtenir la ressemblance était de modeler

leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'étaient

pas moins soignés que les autres, mais quand il y en avait trop, on les

distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne

dépasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les

sceptres, les bijoux, les vêtements, les coiffures, les meubles, tous

les accessoires étaient traités avec un souci très réel de l'élégance et

de la vérité. Les couleurs, enfin, étaient combinées de telle façon

qu'une tonalité générale dominât dans une même localité. Il y avait dans

les temples des pièces qu'on pouvait appeler à juste titre: la _salle

bleue_, la _salle rouge_, la _salle d'or_. Voilà pour l'époque

classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scènes se

multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si

nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir à moins de

quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales

semblent se contracter sur elles-mêmes pour occuper moins de place, et

des milliers de menus hiéroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne

remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du

souverain régnant, mais des types de convention sans vigueur et sans

vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un

souci, c'est de les entasser aussi serré que possible. Ce n'est pas là

faute de goût; une idée religieuse a décidé et précipité ces

changements. La décoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir

des yeux. Qu'on l'appliquât à un meuble, à un cercueil, à une maison, à

un temple, elle possédait une vertu magique, dont chaque être ou chaque

action représentée, chaque parole inscrite ou prononcée au moment de la

consécration, déterminait la puissance et le caractère. Chaque tableau

était donc une amulette en même temps qu'un ornement. Tant qu'il durait,

il assurait au dieu le bénéfice de l'hommage rendu ou du sacrifice

accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les grâces

que le dieu lui avait accordées en récompense, il préservait contre la

destruction le pan de mur sur lequel il était tracé. A la XVIIIe

dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient à

obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait

trop en augmenter la quantité, et on en mit autant que la muraille

pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Dendérah fournit

à l'étude plus de matériaux que la salle hypostyle de Karnak, et la

chapelle d'Antonin à Philae, si elle avait été terminée, renfermerait

autant de scènes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui

l'enveloppe.

[Illustration: Fig. 103]

[Illustration: Fig. 104--Paroi d'une chambre à Dendérah, pour montrer

la disposition des tableaux.]

En voyant la variété des sujets traités sur les murs d'un même temple,

on est d'abord tenté de croire que la décoration ne forme pas un

ensemble suivi d'un bout à l'autre, et que, si plusieurs séries sont, à

n'en pas douter, le développement d'une seule idée historique ou

dogmatique, d'autres sont jetées simplement à la file, sans aucun lien

qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramesséum, chaque face de

pylône est un champ de bataille, sur lequel on peut étudier presque jour

à jour la lutte de Ramsès II contre les Khiti, en l'an V de son règne,

le camp des Égyptiens attaqué de nuit, la maison du roi surprise pendant

la marche, la défaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou

sortie au secours des vaincus, les mésaventures du prince de Khiti et de

ses généraux. Ailleurs la guerre n'est point représentée, mais le

sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi

saisit aux cheveux les prisonniers prosternés à ses pieds, et lève la

massue comme pour écraser leurs têtes d'un seul coup. A Karnak, le long

du mur extérieur, Séti Ier fait la chasse aux Bédouins du Sinaï. Ramsès

III, à Médinét-Habou, détruit la flotte des peuples de la mer, ou reçoit

les mains coupées des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de

trophées. Puis, sans transition, on aperçoit un tableau pacifique, où

Pharaon verse à son père Amon une libation d'eau parfumée. Il semble

qu'on ne puisse établir aucun lien entre ces scènes, et pourtant l'une

est la conséquence nécessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donné

la victoire au roi, le roi à son tour n'aurait pas institué les

cérémonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a

transporté les événements sur la muraille, dans l'ordre où ils s'étaient

passés, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et

les actions de grâces du roi. A y regarder de près, tout se suit, tout

s'enchaîne de la même manière dans cette multitude d'épisodes. Tous les

tableaux, et ceux-là dont la présence s'explique le moins au premier

coup d'oeil, représentent les moments d'une action unique, qui commence

à la porte et se déroule, à travers les salles, jusqu'au fond du

sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses

victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort à sa

rencontre, caché dans une châsse et environné de prêtres. Les rites

prescrits en pareil cas sont retracés sur les murs de l'hypostyle où ils

s'exécutaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du

sanctuaire. Arrivés à la porte qui donne accès de la partie publique

dans la partie mystérieuse du temple, le cortège humain s'arrête, et le

roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un

après l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume;

ses mérites s'accroissent par la vertu des prières, ses sens s'affinent,

il prend place parmi les types divins, et pénètre enfin dans le

sanctuaire, ou le dieu se révèle à lui sans témoin et lui parle face à

face. La décoration reproduit fidèlement le progrès de cette

présentation mystique: accueil bienveillant des divinités, gestes et

offrandes du roi, les vêtements qu'il dépouille ou revêt successivement,

les couronnes dont il se coiffe, les prières qu'il récite et les grâces

qui lui sont conférées, tout est gravé sur les murs en ses lieu et

place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos

tourné à la porte d'entrée, la face tournée à la porte du fond. Les

dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le

moment de l'escorte royale, ont la face à la porte, le dos au

sanctuaire. Si, au cours d'une cérémonie, le roi officiant venait à

manquer de mémoire, il n'avait qu'à lever les yeux vers la muraille pour

y trouver ce qu'il devait faire.

Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son décor accessoire

et son mobilier. La face extérieure des pylônes était garnie, non

seulement des mâts à banderoles dont j'ai déjà parlé, mais de statues et

d'obélisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, étaient en

calcaire, en granit ou en grès. Elles représentaient toujours le roi

fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux

Memnon qui siégeaient à l'entrée de la chapelle d'Amenhotpou III, à

Thèbes, mesurent environ seize mètres de haut. Le Ramsès II du Ramesséum

a dix-sept mètres et demi, celui de Tanis vingt mètres au moins. Le plus

grand nombre ne dépassait pas six mètres. Elles montaient la garde en

avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front à l'ennemi.

Les obélisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours

intérieures; même ceux de la reine Hatshopsitou ont été encastrés,

jusqu'à cinq mètres au-dessus du sol, dans des massifs de maçonnerie qui

en cachaient la base. Ce sont là des accidents faciles à expliquer.

Chacun des pylônes qu'ils précèdent a été tour à tour la façade du

temple, et ne s'est trouvé relégué aux derniers plans que par les

travaux successifs des Pharaons. La place réelle des obélisques est en

avant des colosses, de chaque côté de la porte; ils ne vont jamais que

par paire, de hauteur souvent inégale. On a prétendu reconnaître en eux

l'emblème d'Amon-Générateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de

soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme régularisée de ces

pierres levées, qu'on plantait en commémoration des dieux et des morts

chez les peuples à demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en

renferment déjà, qui n'ont guère plus d'un mètre, et sont placés à

droite et à gauche de la stèle, c'est-à-dire de la porte qui conduit au

logis du défunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et

des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des

dimensions considérables, 20m,75 à Héliopolis (Fig.105), 23m,59 et

23m,03 à Louxor. Le plus élevé de ceux que l'on possède aujourd'hui,

celui de la reine Hatshopsitou à Karnak, monte jusqu'à 33m,20. Faire

voyager des masses pareilles et les calibrer exactement était déjà chose

difficile, et l'on a peine à comprendre comment les Égyptiens

réussissaient à les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de

sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taillé, transporté, érigé

les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa

parole. Les obélisques étaient presque tous établis sur plan carré, avec

les faces légèrement convexes et une pente insensible de haut en bas. La

base était d'un seul bloc carré, orné de légendes ou de cynocéphales en

ronde bosse, adorant le soleil. La pointe était coupée en pyramidion et

revêtue, par exception, de bronze ou de cuivre doré. Des scènes

d'offrandes à Râ-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont gravées sur les pans

du pyramidion et s'étagent à la partie supérieure du prisme; le plus

souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des

inscriptions en lignes parallèles consacrées exclusivement à l'éloge du

roi. Voilà l'obélisque ordinaire: on en rencontre çà et là d'un type

différent. Celui de Bégig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan

rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratiquée au

sommet, prouve qu'il se terminait par quelque emblème en métal, un

épervier peut-être, comme l'obélisque représenté sur une stèle votive du

Musée de Boulaq. Cette forme, qui dérive ainsi que la première de la

pierre levée, dura jusqu'aux derniers jours de l'art égyptien: on la

signale encore à Axoum, en pleine Éthiopie, vers le IVe siècle de notre

ère, à une époque où l'on se contentait en Égypte de transporter les

anciens obélisques, sans plus songer à en élever de nouveaux. Telle

était la décoration accessoire du pylône. Les cours intérieures et les

salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adossés à

la face externe des piliers ou des murs, étaient à demi engagés dans la

maçonnerie et bâtis par assise; ils présentaient le roi, debout, muni

des insignes d'Osiris. Les autres, placés à Louxor sous le péristyle, à

Karnak des deux côtés de la travée centrale, entre chaque colonne,

étaient aussi à l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revêtu

de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le

temple était avant tout un droit régalien; cependant le roi permettait

quelquefois à des particuliers d'y dédier leurs statues à côté des

siennes. C'était alors une grande faveur, et l'inscription de ces

monuments mentionne toujours qu'ils ont été déposés _par la grâce du

roi_ à la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilège fût

accordé par le souverain, les statues votives avaient fini par

s'accumuler avec les siècles, et les cours de certains temples en

étaient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire était garnie

extérieurement d'une sorte de banc épais, construit à hauteur d'appui en

façon de socle allongé. C'est là que les statues étaient placées, le dos

au mur. Elles étaient accompagnées chacune d'un bloc de pierre

rectangulaire, muni sur l'un des côtés d'une saillie creusée en

gouttière: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La

face supérieure en est évidée plus ou moins profondément et porte

souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases à libations

couchés à plat, et les autres objets qu'on avait accoutumé de présenter

aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemhâït, à Boulaq,

sont des blocs de plus d'un mètre de long, en grès rouge, dont la face

supérieure est chargée de godets creusés régulièrement; une offrande

particulière répondait à chaque godet. Un culte était en effet attaché

aux statues, et les tables étaient de véritables autels, sur lesquels on

déposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gâteaux,

les fruits, les légumes.

[Illustration: Fig. 105]

[Illustration: Fig. 106]

[Illustration: Fig. 107]

Le sanctuaire et les pièces qui l'environnent contenaient le matériel du

culte. Les bases d'autel sont, les unes carrées et un peu massives, les

autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernières

ressemblent assez à un petit canon pour que les Arabes leur en donnent

le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle,

déposée aujourd'hui à Boulaq, a été dédiée par Séti Ier. Le seul autel

complet que je connaisse a été découvert à Menshiéh en 1884 (Fig.108).

Il est en calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied

un cône très allongé, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimètres

au-dessous du sommet. Un vaste bassin hémisphérique s'emboîte dans une

entaille carrée, qui sert comme de gueule au canon. Les naos sont de

petites chapelles de pierre ou de bois (Fig.109) où logeait en tout

temps l'esprit, à certaines fêtes, le corps même du dieu. Les barques

sacrées étaient bâties sur le modèle de la bari dans laquelle le soleil

accomplissait sa course journalière. Un naos s'élevait au milieu,

recouvert d'un voile qui ne permettait pas aux spectateurs de voir ce

Qu'il renfermait; l'équipage était figuré, chaque dieu à son poste de

manoeuvre, les pilotes d'arrière au gouvernail, la vigie à l'avant, le

roi à genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouvé jusqu'à

présent aucune des statues qui servaient aux cérémonies du culte, mais

nous savons l'aspect qu'elles avaient, le rôle qu'elles jouaient, les

matières dont elles étaient composées. Elles étaient animées et avaient,

outre leur corps de pierre, de métal, ou de bois, une âme enlevée par

magie à l'âme de la divinité qu'elles représentaient. Elles parlaient,

remuaient, agissaient, réellement et non par métaphore. Les derniers

Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient

à elles, leur exposaient l'affaire, et, après chaque question, elles

approuvaient en secouant la tête. Dans la stèle de Bakhtan, une statue

de Khonsou impose quatre fois les mains sur la nuque d'une autre statue,

pour lui transmettre le pouvoir de chasser les démons. La reine

Hatshopsitou envoya une escadre à la recherche des Pays de l'Encens,

après avoir conversé avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire.

En théorie, l'âme divine était censée produire seule des miracles: dans

la pratique, la parole et le mouvement étaient le résultat d'une fraude

pieuse. Avenues interminables de sphinx, obélisques gigantesques,

pylônes massifs, salles aux cent colonnes, chambres mystérieuses ou le

jour ne pénétrait jamais, le temple égyptien tout entier était bâti pour

servir de cachette à une poupée articulée, dont un prêtre agitait les

fils.

[Illustration: Fig. 108]

L'archéologie égyptienne · 第 14 / 35 题