C'est un préjugé de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que
des blocs de dimensions considérables. La grosseur de leurs matériaux
variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les
architraves, les fûts de colonnes, les linteaux et les montants de porte
atteignaient quelquefois des dimensions considérables. Les architraves
les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'allée
centrale de la salle hypostyle à Karnak, ont en moyenne 9m,20; elles
représentent chacune une masse de 31 mètres cubes et un poids de 65,000
kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus
forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est
de 0m,80 à 1m,20, la longueur de 1 mètre à 2m,50, l'épaisseur de 0m,50 à
1m,80.
Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les
matériaux d'espèce différente sont juxtaposés à proportions inégales.
Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire très fin; les
colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes,
toutes les parties où l'on craignait que le calcaire n'eût pas une force
de résistance suffisante, sont en grès dans l'édifice de Séti Ier, en
grès, en granit ou en albâtre dans celui de Ramsès II. A Karnak, à
Louxor, à Tanis, à Memphis, on remarque des mélanges analogues; au
Ramesséum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur
des massifs de briques crues. La pierre à pied d'oeuvre, les ouvriers
la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper
telle ou telle position. Quand les murs étaient de médiocre épaisseur,
comme c'est généralement le cas des murs de refend, on la parait
exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils étaient épais, les blocs du
noyau étaient dégrossis de manière à rappeler le plus possible la forme
cubique et à s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficulté,
sauf à combler les vides avec des éclats plus petits, du caillou, du
ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destinée à
être vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de
la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pièces
les plus fortes étaient réservées aux parties basses des édifices, et
cette précaution était d'autant plus nécessaire que les architectes
d'époque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples
beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne
s'enfoncent guère qu'à 2 ou 3 mètres; à Louxor, dans la partie qui borde
le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un
patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramesséum, la couche
de briques sèches sur laquelle pose la colonnade ne paraît pas avoir
plus de 2 mètres; ce sont là des profondeurs insignifiantes, mais
l'expérience des siècles a prouvé qu'elles suffisaient. L'humus compact
et dur qui compose partout le sol de la vallée subit chaque année, au
moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend à peu près
incompressible; le poids des maçonneries, augmentant graduellement au
cours de la construction, lui fait bientôt atteindre le maximum de
tassement et achève d'assurer à l'édifice une assiette solide. Partout
où j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constaté qu'ils n'avaient pas
bougé.
Le système de construction des anciens Égyptiens ressemble par bien des
points à celui des Grecs. Les pierres y sont souvent posées à joint vif,
sans lien d'aucune sorte, et le maçon se fie au poids propre des
matériaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attachées par des
crampons en métal, ou, comme dans le temple de Séti Ier à Abydos, par
des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur.
D'ordinaire, elles sont comme soudées les unes aux autres par des
couches de mortier plus ou moins épaisses. Tous les mortiers dont j'ai
recueilli les échantillons sont jusqu'à présent de trois sortes: les
uns, blancs et réduits aisément en poudre impalpable, ne contiennent que
de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont mêlés de chaux
et de sable; les autres doivent leur aspect rougeâtre à la poudre de
brique pilée dont ils sont pénétrés. Grâce à l'emploi judicieux de ces
procédés divers, les Égyptiens ont su, quand ils le voulaient,
appareiller aussi bien que les Grecs des assises régulières, à blocs
égaux, à joints verticaux symétriquement alternés; s'ils ne l'ont pas
toujours fait, cela tient surtout à l'imperfection des moyens mécaniques
dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des
façades secondaires étaient perpendiculaires au sol; on se servait pour
élever les matériaux d'une chèvre grossière plantée sur la crête. Les
murs des pylônes, ceux des façades principales, parfois même ceux des
façades secondaires étaient en talus, selon des pentes variables au gré
de l'architecte; on établissait pour les construire des plans inclinés,
dont les rampes s'allongeaient à mesure que montait le monument. Les
deux méthodes étaient également dangereuses; si soigneusement qu'on
enveloppât les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs
arêtes et leurs angles, ou même de se briser en éclats. Il fallait
presque toujours les retoucher, et le désir d'avoir le moins de déchet
possible portait l'ouvrier à leur prêter des coupes anormales (Fig.49).
On retaillait en biseau une des faces latérales, et le joint, au lieu
d'être vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la
hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la différence au moyen d'une
dalle complémentaire. Parfois même, on laissait subsister une saillie,
qui s'emboîtait, pour ainsi dire, dans un creux correspondant, ménagé à
l'assise supérieure ou inférieure. Ce qui n'était d'abord qu'accident
devenait bientôt négligence. Les maçons, qui avaient hissé par
inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient pas de le redescendre,
et se tiraient d'affaire avec l'un des expédients dont je viens de
parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et
la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes
la même hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre
elles fussent dans un même prolongement. Le gros oeuvre achevé, on
ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une
couche de ciment ou de stuc, coloré à la teinte de l'ensemble, et qui
dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent
presque jamais en arête vive. Ils sont comme cernés d'un tore autour
duquel court un ruban sculpté, et couronnés soit de la gorge évasée que
surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme à Semnéh, d'une corniche
carrée, soit, comme à Médinét-Habou, d'une ligne de créneaux. Ainsi
encadrés, on dirait autant de panneaux unis, levés chacun sur un seul
bloc, sans saillies et presque sans ouvertures. Les fenêtres, toujours
très rares, ne sont que de simples soupiraux, destinés à éclairer des
escaliers comme au second pylône d'Harmhabi, à Karnak, ou à recevoir des
pièces de charpente décorative les jours de fête. Les portes ne
présentent que peu de relief sur le corps de l'édifice (Fig.51), sauf
le cas où le linteau est surhaussé de la gorge et de la plate-bande.
Seul, le pavillon de Médinét-Habou possède des fenêtres réelles; mais il
était construit sur le plan d'une forteresse et ne doit être rangé qu'à
titre d'exception parmi les monuments religieux.
[Illustration: Fig. 49]
[Illustration: Fig. 50]
[Illustration: Fig. 51]
Le sol des cours et des salles était revêtu de dalles rectangulaires
assez régulièrement ajustées, sauf dans l'intervalle des colonnes où,
désespérant de raccorder à l'ensemble les lignes courbes de la base, les
architectes ont accumulé des fragments de petite dimension sans ordre ni
méthode (Fig.52). Au contraire de ce qu'ils pratiquaient pour les
maisons, ils n'ont presque jamais employé la voûte dans les temples. On
ne la rencontre guère qu'à Déir-el-Baharî et dans les sept sanctuaires
parallèles d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La
courbe en est dessinée dans trois ou quatre assises horizontales,
placées en porte à faux l'une au-dessus de l'autre, puis évidées au
ciseau, suivant une ligne continue (Fig.53). La couverture ordinaire
consiste en dalles plates juxtaposées. Quand les vides entre les murs ne
sont pas trop considérables, elle les franchit d'une seule volée; sinon,
on l'étayait de supports d'autant plus multipliés que l'espace à couvrir
est plus étendu. Ils étaient alors reliés par d'immenses poutres en
pierre, les architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le
toit se compose.
[Illustration: Fig. 52]
[Illustration: Fig. 53]
Les supports sont de deux types différents: le pilier et la colonne. On
en connaît d'un seul bloc. Les piliers du temple du Sphinx, les plus
anciens qui aient été découverts jusqu'à présent, ont 5 mètres de
hauteur sur 1m,40 de côté. Des colonnes en granit rose, éparses au
milieu des ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et qui remontent
aux règnes d'Harmhabi et de Ramsès II, mesurent 6 et 8 mètres d'une même
venue. Ce n'est là qu'une exception. Colonnes et piliers sont bâtis en
assises souvent inégales et irrégulières, comme celles des murailles
environnantes. Les grandes colonnes de Louxor ne sont pleines qu'au
tiers du diamètre: elles ont un noyau de ciment jaunâtre, qui n'a plus
de consistance et tombe en poudre sous les doigts. Le chapiteau de la
colonne de Taharqou, à Karnak, contient trois assises hautes chacune
d'environ 0m,123. La dernière, la plus saillante, se compose de
vingt-six pierres, dont les joints verticaux tendent au centre, et qui
ne sont maintenues en place que par le poids du dé superposé. Les mêmes
négligences que nous avons signalées dans l'appareil des murs, on les
retrouve toutes dans celui des colonnes.
Le pilier quadrangulaire, à côtés parallèles ou légèrement inclinés, le
plus souvent sans base ni chapiteau, est fréquent dans les tombes de
l'ancien Empire. Il apparaît encore à Médinét-Habou, dans le temple de
Thoutmos III, ou à Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces
en sont souvent habillées de tableaux peints ou de légendes, et la face
extérieure reçoit un motif spécial de décoration: des tiges de lotus ou
de papyrus en saillie, sur les piliers-stèles de Karnak, une tête
d'Hathor coiffée du sistre, au petit spéos d'Ibsamboul (Fig.54), une
figure debout, Osiris dans la première cour de Médinét-Habou, Bîsou à
Dendérah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'édifice construit
probablement par Harmhabi avec les débris d'un sanctuaire d'Amenhotpou
II, le pilier est surmonté d'une gorge qu'un mince abaque séparé de
l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en
un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un
prisme à seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux
d'Assouân et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III, à Karnak
(Fig.56), et des chapelles de Déir-el-Baharî. A côté de ces formes
régulièrement déduites on en remarque dont la dérivation est
irrégulière, à six pans, à douze, à quinze, à vingt, ou qui aboutissent
presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris à Abydos
sont au terme de la série; le corps en offre une section curviligne
à peine interrompue par une bande lisse aux deux extrémités d'un même
diamètre. Le plus souvent les pans se creusent légèrement en cannelures;
parfois, comme à Kalabshéh, les cannelures sont divisées en quatre
groupes de cinq par autant de bandes (Fig.57). Le pilier polygonal a
toujours un socle large et bas, arrondi en disque. A El-Kab, il porte
une tête d'Hathor appliquée à la face antérieure (Fig.58). Presque
partout ailleurs, il est surmonté d'un simple tailloir carré qui le
réunit à l'architrave. Ainsi constitué, il présente un air de famille
avec la colonne dorique, et l'on comprend que Jomard et Champollion ont
pu lui donner, dans l'enthousiasme de la découverte, le nom peu justifié
de _dorique primitif_.
[Illustration: Fig. 54]
[Illustration: Fig. 55]
[Illustration: Fig. 56]
[Illustration: Fig. 57]
[Illustration: Fig. 58]
La colonne ne repose pas immédiatement sur le sol. Elle est toujours
pourvue d'un socle analogue à celui du pilier polygonal, au profil
tantôt droit, tantôt légèrement arrondi, nu ou sans autre ornement
qu'une ligne d'hiéroglyphes. Les formes principales se ramènent à trois
types: 1° la colonne à chapiteau en campane; 2° la colonne à chapiteau
en bouton de lotus; 3° la colonne hathorique.
1° _Colonne à chapiteau campaniforme_.--D'ordinaire, le fût est lisse ou
simplement gravé d'écriture et de bas-reliefs. Quelquefois pourtant,
ainsi à Médamout, il est composé de six grandes et de six petites
colonnettes alternées. Aux temps pharaoniques, il s'arrondit, par le
bas, en bulbe décoré de triangles curvilignes enchevêtrés, simulant de
larges feuilles; la courbe est alors calculée de telle sorte que le
diamètre inférieur soit sensiblement égal au diamètre supérieur. A
l'époque ptolémaïque, le bulbe disparaît souvent, probablement sous
l'influence des idées grecques: les colonnes qui bordent la première
cour du temple d'Edfou s'enlèvent d'aplomb sur leur socle. Le fût subit
toujours une diminution de la base au sommet. Il se termine par trois ou
cinq plates-bandes superposées. A Médamout, où il est fasciculé,
l'architecte a pensé sans doute qu'une seule attache au sommet
paraîtrait insuffisante à maintenir les douze colonnettes, et il a
indiqué deux autres anneaux de plates-bandes à intervalles réguliers. Le
chapiteau, évasé en forme de cloche, est garni à la naissance d'une
rangée de feuilles, semblables à celles de la base, et sur lesquelles
s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons.
La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gré de
l'architecte. A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diamètre à la gorge,
5m,50 à la partie supérieure, et une hauteur de 3m,50; à Karnak, dans la
salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diamètre de
21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu élevé et
presque entièrement masqué par la courbure du chapiteau; rarement, comme
au petit temple de Dendérah, il s'élève et reçoit sur chaque face une
figure du dieu Bîsou (Fig.59).
[Illustration: Fig. 59]
La colonne à chapiteau campaniforme (Fig.60) se rencontre de préférence
dans la travée centrale des salles hypostyles, à Karnak, au Ramesséum, à
Louxor; mais elle n'est pas restreinte à cet emploi, et on la voit dans
les portiques, à Médinét-Habou, à Edfou, à Philae. Le promenoir de
Thoutmos III, à Karnak, en renferme une variété des plus curieuses
(Fig.61): la campane est retournée, et la partie amincie du fût
s'enfonce dans le socle, tandis que la partie la plus large se soude à
l'évasement du chapiteau. Cet arrangement disgracieux n'eut pas de
succès; on n'en trouve aucune trace hors du promenoir. D'autres
innovations furent plus heureuses, celles surtout qui permirent aux
artistes de grouper autour de la campane des éléments empruntés à la
flore du pays. C'est d'abord, à Soleb, à Sesébî, à Bubaste, à Memphis,
une bordure de palmes plantées droites sur les bandes plates et dont la
tête se courbe sous le poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux
approches de l'époque ptolémaïque, des régimes de dattes (Fig.63) et
des lotus entr'ouverts vinrent s'ajouter aux branches de palmier. Sous
les Ptolémées et sous les Césars, le chapiteau finit par devenir une
véritable corbeille de fleurs et de feuilles étalées régulièrement et
peintes des couleurs les plus vives (Fig.64). A Edfou, à Ombos, à
Philae, on dirait que le constructeur s'est juré de ne pas répéter deux
fois une même coupe de chapiteau d'un même côté du portique.
[Illustration: Fig. 60]
[Illustration: Fig. 61]
[Illustration: Fig. 62]
[Illustration: Fig. 63]
[Illustration: Fig. 64]
2° _Colonne à chapiteau lotiforme_.--Elle représentait peut-être à
l'origine un faisceau de tiges de lotus dont les boutons, serrés au cou
par un lien, se réunissent en bouquet pour former le chapiteau. La
colonne de Beni-Hassan comporte quatre tiges arrondies (Fig.65). Celles
du labyrinthe, celles du promenoir de Thoutmos III, celles de Médamout
en ont huit qui présentent à la surface une arête saillante (Fig.66).
Le pied est bulbeux et paré de feuilles triangulaires. La gorge est
entourée de trois ou de cinq anneaux. Une moulure, composée de trois
bandes verticales accolées, descend du dernier de ces anneaux dans
l'intervalle de deux tiges; c'est comme une frange qui garnit le haut de
la colonne. Une surface aussi accidentée ne prêtait guère à la
décoration hiéroglyphique; aussi en arriva-t-on progressivement à
supprimer toutes les saillies et à lisser le pourtour du fût. Dans la
salle hypostyle de Gournah, il est divisé en trois segments: celui du
milieu est uni et chargé de sculptures, celui du haut et celui du bas
sont encore fasciculés. Au temple de Khonsou, dans les bas côtés de la
salle hypostyle de Karnak, sous le portique de Médinét-Habou, le fût est
entièrement lisse; seulement la frange subsiste sous les anneaux, et une
arête légère ménagée de trois en trois bandes rappelle l'existence des
tiges (Fig.67). Le chapiteau se dégrade de la même manière. A
Beni-Hassan, il est fasciculé nettement dans toute sa hauteur. Au
promenoir de Thoutmos III, à Louxor, à Médamout, un cercle de petites
feuilles pointues et de cannelures règne autour de la base et amoindrit
l'effet: ce n'est plus guère qu'un cône tronqué et côtelé. Dans la salle
hypostyle de Karnak, à Abydos, au Ramesséum, à Médinét-Habou, des
ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, légendes
hiéroglyphiques, bandes de cartouches flanqués d'uraeus, remplacent les
côtes et se partagent l'espace conquis. L'abaque ne se dissimule pas
comme dans la colonne campaniforme: il déborde hardiment et reçoit la
légende du roi fondateur.
[Illustration: Fig. 65]
[Illustration: Fig. 66]
[Illustration: Fig. 67--Colonne des bas côtés de la salle hypostyle
à Karnak.]
3º _La colonne hathorique_.--On en a des exemples aux temps anciens,
dans le temple de Déir-el-Baharî; mais c'est par les monuments d'époque
ptolémaïque, par Contra-Latopolis, par Philae, par Dendérah surtout,
qu'on la connaît le mieux. Le fût et la base ne présentent aucun
caractère spécial: c'est le fût et la base de la colonne campaniforme.
Le chapiteau a deux étages. Au plus bas, un bloc carré, sur chaque face
duquel une tête de femme, à oreilles pointues de génisse, se détache, en
haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes
verticales, passe derrière les oreilles et tombe le long du cou. Chaque
tête porte une corniche cannelée, sur laquelle s'élève un naos encadré
entre deux volutes; un mince dé carré couronne le tout (Fig.68). La
colonne a donc pour chapiteau quatre têtes d'Hathor. Aperçue de loin,
elle rappelle immédiatement à l'esprit un des sistres que les
bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des déesses.
C'est un sistre en effet, mais où les proportions normales des diverses
parties ne sont pas observées: le manche est gigantesque, tandis que la
moitié supérieure de l'instrument est réduite outre mesure. Ce motif
plut tellement qu'on n'hésita pas à le combiner avec des éléments
empruntés à d'autres ordres. Les quatre têtes d'Hathor, mises par-dessus
un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanébo
employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le
mélange soit très satisfaisant: vue en place, la colonne est moins
disgracieuse qu'on ne serait tenté de le croire d'après les gravures.
[Illustration: Fig. 68]
[Illustration: Fig. 69]
Les supports ne sont pas soumis à des règles fixes de proportions et
d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une
hauteur égale à des supports de diamètre très différent, et en dessiner
chacun des éléments à l'échelle qui lui convenait le mieux, sans autre
souci que d'une certaine harmonie générale: les dimensions du chapiteau
n'étaient pas en rapport immuable avec celles du fût, et la hauteur du
fût ne dépendait nullement du diamètre de la colonne. A Karnak, les
colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 mètres de haut pour
le chapiteau, un peu moins de 17 pour le fût, 3m,57 de diamètre
inférieur; à Louxor, 3m,50 pour le chapiteau, 15 pour le fût, 3m,45 au
bulbe; au Ramesséum, 11 mètres pour le chapiteau et pour le fût et
2 mètres au bulbe. L'étude des colonnes lotiformes nous amène à des
résultats semblables. A Karnak, sur les bas côtés de la salle hypostyle,
elles ont 3 mètres de haut pour le chapiteau, 10 pour le fût, 2m,08 de
diamètre sur le socle; au Ramesséum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour
le fût, 1m,78 de diamètre sur le socle. Même irrégularité dans la
disposition des architraves: rien n'en détermine l'élévation que le
caprice du maître ou les nécessités de la construction. Même
irrégularité dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en
diffère beaucoup de temple à temple et de chambre à chambre, mais
parfois, comme dans la première cour de Médinét-Habou, ils sont inégaux
pour un même portique. Voilà pour les types employés séparément. Quand
on les associait dans un seul édifice, on ne s'astreignait pas à leur
donner des proportions fixes par rapport l'un à l'autre.
Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes à campanes soutiennent la
travée la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont reléguées
aux bas côtés (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, où
c'est la colonne lotiforme qui est la plus élevée, d'autres où c'est la
colonne campaniforme. A Médamout, lotiformes et campaniformes ont
partout la même hauteur dans ce qui subsiste de l'édifice. L'Égypte n'a
jamais eu d'ordres définis comme en a possédé la Grèce. Elle a essayé
toutes les combinaisons auxquelles se prêtaient les éléments de la
colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de précision pour
qu'étant donné un des membres, on puisse en déduire, même
approximativement, les dimensions de tous les autres.
[Illustration: Fig. 70--Coupe de la salle hypostyle de Karnak pour
montrer l'agencement des deux ordres campaniforme et lotiforme.]