Heureusement, et au grand avantage de la question sociale,

toutes les jeunes femmes qui séjournent et se succèdent au

château ne sont point gardées par des dragons de cette taille.

Quelques-unes mêmes, et parmi elles deux ou trois Parisiennes

en vacances, affichent une liberté d'allures, un amour du

plaisir et une exagération d'élégance qui dépassent les bornes

de la discrétion. Tu sais que je n'apprécie pas beaucoup cette

manière d'être qui répond mal à l'idée que je me fais des

devoirs d'une femme, et même d'une femme du monde; mais je me

range sans hésiter du parti de ces évaporées; leur conduite me

paraît même l'idéal de la splendeur du vrai, quand j'entends

ici, le soir, certaines pieuses matrones distiller contre

elles, dans des commérages de portières, le venin de la plus

basse envie qui puisse gonfler un coeur départemental. Au

surplus, il n'est pas toujours nécessaire de quitter Paris

pour avoir le vilain spectacle de ces provinciales déchaînées

contre ce qu'elle appellent le vice, c'est à savoir la

jeunesse, l'élégance, la distinction, le charme, en un mot

tout ce que les bonnes dames n'ont plus ou n'ont jamais eu.

Toutefois, quelque dégoût que les chastes mégères m'inspirent

pour la vertu qu'elles prétendent soutenir (ô vertu! que de

crimes on commet en ton nom!), je suis forcé, à mon vif

regret, de m'accorder avec elles sur un point, et de convenir

qu'une de leurs victimes au moins donne une apparence de

justice à leur réprobation et à leurs calomnies. L'ange même

de la bienveillance se voilerait la face devant ce modèle

achevé de dissipation, de turbulence, de futilité, et

finalement d'extravagance mondaine, qui s'appelle de son nom

la comtesse de Palme, et de son surnom -- la petite comtesse:

surnom assez impropre d'ailleurs, car la dame n'est point

petite, mais simplement mince et élancée. Madame de Palme a

vingt-cinq ans: elle est veuve; elle demeure l'hiver à Paris

chez une soeur, et l'été dans un manoir de Normandie, chez sa

tante, madame de Pontbrian. Permets que je me défasse d'abord

de la tante.

Cette tante, qui est d'une très-ancienne noblesse, se

distingue à première vue par un double mérite, par la ferveur

de ses opinions héréditaires et par une dévotion stricte. Ce

sont deux titres de recommandation que j'admets pleinement

pour mon compte. Tout principe ferme et tout sentiment sincère

commandent en ce temps-ci un respect particulier.

Malheureusement, madame de Pontbrian me paraît être du nombre

de ces grandes dévotes qui sont de fort petites chrétiennes.

Elle est de celles qui, réduisant à quelques menues

observances, dont elles sont ridiculement fières, tous les

devoirs de leur foi religieuse ou politique, prêtent à l'une

et à l'autre une mine revêche et haïssable, dont l'effet n'est

pas précisément d'attirer des prosélytes. Les pratiques, en

toute chose, suffisent à sa conscience: du reste, aucune

trace de charité, de bonté, aucune trace surtout d'humilité.

Sa généalogie, son assiduité aux églises, et ses pèlerinages

annuels auprès d'un illustre exilé (qui probablement se

passerait fort de voir ce visage) inspirent à cette fée une si

haute idée d'elle-même et un si profond mépris pour son

prochain, qu'elle en est véritablement insociable. Elle

demeure sans cesse absorbée, avec une physionomie de relique,

dans le culte de latrie qu'elle croit se devoir à elle-même.

Elle ne daigne parler qu'à Dieu, et il faut que Dieu soit

vraiment le bon Dieu s'il l'écoute.

Sous le patronage nominal de cette duègne mystique, la petite

comtesse jouit d'une indépendance absolue dont elle use à

outrance. Après avoir passé l'hiver à Paris, où elle crève

régulièrement deux chevaux et un cocher par mois pour se

donner le plaisir de faire un tour de valse chaque soir dans

une demi-douzaine de bals différents, madame de Palme sent le

besoin de goûter la paix des champs. Elle arrive chez sa

tante, elle saute sur un cheval et part au galop. Peu lui

importe où elle va, pourvu qu'elle aille. Le plus souvent,

elle vient au château de Malouet, où l'excellente maîtresse du

logis lui témoigne une prédilection que je ne m'explique pas.

Familière avec les hommes, impertinente avec les femmes, la

petite comtesse offre une large prise aux hommages les plus

indiscrets des uns, à la haine jalouse des autres.

Indifférente aux outrages de l'opinion, elle semble respirer

volontiers l'encens le plus grossier de la galanterie; mais ce

qu'il lui faut avant tout, c'est le bruit, le mouvement, le

tourbillon, le plaisir mondain poussé jusqu'à sa fougue la

plus extrême et la plus étourdissante; ce qu'il lui faut

chaque matin, chaque soir et chaque nuit, c'est une chasse à

toute volée qu'elle dirige avec frénésie, un lansquenet

d'enfer où elle fasse sauter la banque, un cotillon échevelé

qu'elle mène jusqu'à l'aurore. Un seul temps d'arrêt, une

minute de repos, de recueillement, de réflexion, -- dont elle

est d'ailleurs incapable, -- la tuerait. Jamais existence ne

fut à la fois plus remplie et plus vide, jamais activité plus

incessante et plus stérile.

C'est ainsi qu'elle traverse la vie à la hâte et sans

débrider, gracieuse, insouciante, affairée et ignorante comme

son cheval. Quand elle touchera le poteau fatal, cette femme

tombera du néant de son agitation dans le néant du repos

éternel, sans que jamais l'ombre d'une idée sérieuse, la

notion la plus faible du devoir, le nuage le plus léger d'une

pensée digne d'un être humain, aient effleuré, même en rêve,

le cerveau étroit que recouvre son front pur, souriant et

stupide. On pourrait dire que la mort, à quelque âge qu'elle

doive la surprendre, trouvera la petite comtesse telle qu'elle

sortit du berceau, s'il était permis de penser qu'elle en a

retenu l'innocence comme elle en a gardé la profonde

puérilité.

Cette folle a-t-elle une âme? -- Le mot de néant m'est échappé.

C'est qu'en vérité il m'est difficile de concevoir ce qui

pourrait survivre à ce corps une fois qu'il aura perdu la

fièvre vaine et le souffle frivole qui semblent seuls

l'animer.

Je connais trop le misérable train du monde pour prendre à la

lettre les accusations d'immoralité dont madame de Palme est

ici l'objet de la part des sorcières, et de la part aussi de

quelques rivales qui ont la bonté de porter envie à son

mérite. Ce n'est pas à ce point de vue, tu le comprends, que

je la traite avec cette rigueur. Les hommes, lorsqu'ils se

montrent impitoyables pour certaines fautes, oublient trop

qu'ils ont tous plus ou moins passé une partie de leur vie à

les provoquer pour leur compte. Mais il y a dans le type

féminin que je viens de t'esquisser quelques chose de plus

choquant pour moi que l'immoralité même, qui, du reste, en est

difficilement séparable. Aussi, malgré mon désir de ne me

singulariser en rien, n'ai-je pu prendre sur moi de me joindre

au cortège d'admirateurs que madame de Palme traîne après son

char. Je ne sais si

Le tyran dans sa cour remarqua mon absence;

je serais tenté de le croire quelquefois aux regards

d'étonnement et de dédain dont on me foudroie en passant; mais

il est plus simple d'attribuer ces symptômes hostiles à

l'antipathie naturelle qui sépare deux créatures aussi

dissemblables que nous le sommes. Je la regarde parfois de mon

côté avec la surprise ébahie que doit éveiller chez tout être

pensant la monstruosité d'un tel phénomène psychologique. De

toute façon, nous sommes quittes.

Je devrais plutôt dire: nous étions quittes, car nous ne le

sommes véritablement plus depuis une petite aventure assez

cruelle qui m'est arrivée hier soir, et qui me constitue, dans

mon compte courant avec madame de Palme, une avance

considérable, qu'elle aura de la peine à regagner. -- Je t'ai

dit que madame de Malouet, par je ne sais quel raffinement de

charité chrétienne, témoignait une vraie prédilection à la

petite comtesse. Je causais hier soir avec la marquise dans un

coin du salon: je pris la liberté de lui dire en riant que

cette prédilection, venant d'une femme comme elle, était d'un

mauvais exemple, que je n'avais jamais bien compris, pour moi,

ce passage de l'Evangile où le retour d'un seul pécheur est

célébré par-dessus le mérite assidu d'un millier de justes, et

que cela m'avait toujours paru très-décourageant pour les

justes.

-- D'abord, me dit madame de Malouet, les justes ne se

découragent point: ensuite, il n'y en a pas. -- Croyez-vous en

être un, vous, par hasard?

-- Pour cela, non: je sais parfaitement le contraire.

-- Eh bien, où prenez-vous le droit de juger si sévèrement

votre prochain?

-- Je ne reconnais pas madame de Palme pour mon prochain.

-- C'est commode. Madame de Palme, monsieur, a été mal élevée,

mal mariée et toujours gâtée; mais, croyez-moi, c'est un vrai

diamant dans sa gangue.

-- Je ne vois que la gangue.

-- Et soyez sûr qu'il ne lui faut qu'un bon ouvrier, j'entends

un bon mari, qui sache le tailler et le polir.

-- Permettez-moi de plaindre ce futur lapidaire.

Madame de Malouet agita son pied sur le tapis et laissa voir

quelques autres signes d'impatience, que je ne sus d'abord

comment interpréter, car elle n'a jamais d'humeur; mais

soudain une pensée, que je crus lumineuse, me traversa

l'esprit: je ne doutai pas que je n'eusse enfin découvert le

côté faible et l'unique défaut de cette charmante vieille

femme. Elle était possédée de la manie de faire des mariages,

et, dans son désir chrétien d'arracher la petite comtesse à

l'abîme de perdition, elle méditait secrètement de m'y

précipiter avec elle, quoique indigne. Pénétré de cette

conviction modeste, je me tins sur une défensive qui me

semble, à l'heure qu'il est, d'un beau ridicule.

-- Mon Dieu! dit madame de Malouet, parce que vous doutez de sa

littérature!...

-- Je ne doute pas de sa littérature, dis-je: je doute qu'elle

sache lire.

-- Mais enfin, sérieusement, que lui reprochez-vous, voyons?

reprit madame de Malouet d'une voix singulièrement émue.

Je voulus démolir d'un seul coup le rêve matrimonial dont je

supposais que se berçait la marquise.

-- Je lui reproche, répondis-je, de donner au monde le

spectacle, souverainement irritant même pour un profane comme

moi, de la nullité triomphante et du vice superbe. Je ne vaux

pas grand'chose, c'est vrai, et je n'ai point le droit de

juger, mais il y a en moi, comme dans tout public de théâtre,

un fond de raison et de moralité qui se soulève en face des

personnages complétement dénués de bon sens ou de vertu et qui

ne veut pas qu'ils triomphent.

L'agitation de la vieille dame redoubla.

-- Pensez-vous que je la recevrais, si elle méritait toutes les

pierres que la calomnie lui jette?

-- Je pense qu'il vous est impossible de croire au mal.

-- Bah! je vous assure que vous ne faites pas ici preuve de

pénétration. Ces histoires d'amour qu'on lui prête, ça lui

ressemble si peu! C'est une enfant qui ne sait pas seulement

ce que c'est que d'aimer!

-- J'en suis persuadé, madame. Sa coquetterie banale en est une

preuve suffisante. Je suis même prêt à jurer que les

entraînements de l'imagination ou de la passion sont

complétement étrangers à ses erreurs, qui de la sorte

demeurent sans excuse.

-- Oh! mon Dieu! s'écria madame de Malouet en joignant les

mains, taisez-vous donc! c'est une pauvre enfant abandonnée!

Je la connais mieux que vous... Je vous atteste que, sous son

apparence beaucoup trop légère, j'en conviens, elle a dans le

fond autant de coeur que d'esprit.

-- C'est précisément ce que je pense, madame; autant de l'un

que de l'autre.

-- Ah! c'est vraiment insupportable! murmura madame de Malouet

en laissant retomber ses bras comme désespérée.

Au même instant, je vis s'agiter violemment le rideau qui

couvrait à demi la porte près de laquelle nous étions assis,

et la petite comtesse, quittant la cachette où l'avait

confinée l'exigence de je ne sais quel jeu, se montra un

moment à nos yeux dans la baie de la porte, et alla rejoindre

le groupe des joueurs qui se tenait dans un petit salon

voisin. Je regardai madame de Malouet:

-- Comment! elle était là?

-- Parfaitement. Elle nous entendait, et, de plus, elle nous

voyait. J'ai eu beau multiplier les signes, vous étiez parti!

Je demeurai un peu confus. Je regrettais la dureté de mes

paroles, car, en attaquant si violemment cette jeune femme,

j'avais cédé à l'entraînement de la controverse plutôt qu'à un

sentiment d'animadversion sérieuse. Au fond, elle m'est

indifférente, mais c'est un peu trop de l'entendre vanter.

-- Et maintenant, que dois-je faire? dis-je à madame de

Malouet.

Elle réfléchit un moment, et me répondit, en haussant

légèrement les épaules:

-- Ma foi, rien: c'est ce qu'il y a de mieux.

Le moindre souffle fait déborder une coupe pleine: c'est

ainsi que le petit désagrément de cette scène semble avoir

exagéré le sentiment d'ennui qui ne me quitte guère depuis mon

arrivée dans ce lieu de plaisance. Cette gaieté continue, ce

mouvement convulsif, ces courses, ces danses, ces dîners,

cette allégresse sans trêve et cet éternel bruit de fête

m'importunent jusqu'au dégoût. Je regrette amèrement le temps

que j'ai perdu à des lectures et à des recherches qui ne

concernent en rien ma mission officielle, et n'en ont guère

avancé le terme; je regrette les engagements que les aimables

instances de mes hôtes ont arrachés à ma faiblesse; je

regrette ma vallée de Tempé; par-dessus tout, Paul, je te

regrette. Il y a certainement dans ce petit centre social

assez d'esprits distingués et bienveillants pour former les

éléments des relations les plus agréables et même les plus

élevées; mais ces éléments se trouvent noyés dans la cohue

mondaine et vulgaire. On ne les en dégage qu'avec peine, avec

gêne, et jamais sans mélange. M. et madame de Malouet, M. de

Breuilly même, quand sa jalousie insensée ne le prive pas de

l'usage de ses facultés, sont certainement des intelligences

et des coeurs d'élite; mais la seule différence des années

ouvre des abîmes entre nous. Quant aux jeunes gens et aux

hommes de mon âge que je rencontre ici, ils marchent tous d'un

pas plus ou moins alerte dans le chemin de madame de Palme. Il

suffit que je ne les y suive pas pour qu'ils me témoignent une

sorte de froideur voisine de l'antipathie. Ma fierté n'essaye

pas de rompre cette glace, bien que deux ou trois parmi eux me

semblent bien doués, et révèlent des instincts supérieurs à la

vie qu'ils ont adoptée.

Il est une question que je me pose quelquefois à ce sujet:

valons-nous mieux, toi et moi, jeune Paul, que cette foule de

joyeux compagnons et d'aimables viveurs, ou bien en différons-nous

simplement? Comme nous, ils ont de l'honnêteté et de

l'honneur; comme nous, ils n'ont ni vertu ni religion

proprement dites. Jusque-là, nous sommes égaux. Nos goûts

seuls et nos plaisirs ne se ressemblent pas: toutes leurs

préoccupations appartiennent aux légers propos du monde, aux

soins de la galanterie et à l'activité matérielle; les nôtres

se donnent avec une prédilection presque exclusive à

l'exercice de la pensée, aux talents de l'esprit, aux oeuvres

bonnes ou mauvaises de l'intelligence. Au point de vue de la

vérité humaine et suivant l'estime commune, il n'est guère

douteux que la différence ne soit ici à notre avantage; mais,

dans un ordre plus élevé, dans l'ordre moral, et, pour ainsi

dire, devant Dieu, cette supériorité se soutient-elle? Ne

faisons-nous, comme eux, que céder à un penchant qui nous

entraîne d'un côté plutôt que d'un autre, ou obéissons-nous à

un grand devoir? Quel est aux yeux de Dieu le mérite de la vie

intellectuelle? Il me semble quelquefois que nous professons

pour la pensée une sorte de culte païen dont il ne tient nul

compte, et qui peut-être même l'offense. Plus souvent je crois

qu'il veut qu'on use de la pensée, dût-on même la tourner

contre lui, et qu'il agrée comme des hommages tous les

frémissements de ce noble instrument de joie et de torture

qu'il a mis en nous.

La tristesse n'est-elle pas, aux époques de doute et de

trouble, une sorte de piété? J'aime à l'espérer. Nous

ressemblons un peu, toi et moi, à ces pauvres sphinx rêveurs

qui demandent vainement, depuis tant de siècles, aux thébaïdes

du désert le mot de l'éternelle énigme. Serait-ce une folie

plus grande et plus coupable que l'insouciance heureuse de la

petite comtesse! Nous verrons bien. En attendant, garde, pour

l'amour de moi, ce fond de mélancolie sur lequel tu brodes ta

douce gaieté; car, Dieu merci, tu n'es pas un pédant: tu sais

vivre, tu sais rire, et même aux éclats; mais ton âme est

triste jusqu'à la mort, et c'est pourquoi j'aime jusqu'à la

mort ton âme fraternelle.

VI

1er octobre.

Paul, il se passe quelque chose ici qui ne me plaît pas. Je

voudrais avoir ton avis: envoie-le-moi le plus tôt possible.

Jeudi matin, après avoir terminé ma lettre, je descendis pour

la remettre au courrier, qui part de bonne heure; puis, comme

il ne restait que quelques minutes avant le déjeuner, j'entrai

dans le salon, qui était encore désert. Je feuilletais

tranquillement une Revue au coin du feu, quand la porte

s'ouvrir brusquement: j'entendis le craquement et les

froissements d'une robe de soie trop large pour franchir

aisément une ouverture d'un mètre, et je vis paraître la

petite comtesse: elle avait passé la nuit au château? -- Si tu

te rappelles le fâcheux dialogue où je m'étais empêtré dans la

soirée de la veille, et que madame de Palme avait surpris d'un

bout à l'autre, tu comprendras sans peine que cette dame fût

la dernière personne du monde avec laquelle il pouvait m'être

agréable de me trouver en tête-à-tête ce matin-là.

Je me levai, et je lui adressai une profonde révérence: elle

y répondit par une inclination qui, bien que légère, était

encore plus que je ne méritais de sa part. Les premiers pas

qu'elle fit dans le salon, après m'avoir aperçu, étaient

marqués d'une sorte d'hésitation et pour ainsi dire de

flottement: c'était l'allure d'une perdrix légèrement touchée

dans l'aile et un peu étourdie du coup. Irait-elle au piano, à

la fenêtre, à droite, à gauche ou en face? -- Il était clair

qu'elle l'ignorait elle-même; mais l'indécision n'est point le

défaut de ce caractère: elle eut vite pris son parti, et,

traversant l'immense salon d'une marche très-ferme, elle se

dirigea vers la cheminée, c'est-à-dire vers mon domaine

particulier.

Debout devant mon fauteuil et ma _Revue_ à la main, j'attendais

l'événement avec une gravité apparente qui cachait mal, je le

crains, une assez forte angoisse intérieure. J'avais lieu, en

effet, d'appréhender une explication et une scène. En toute

circonstance de ce genre, les sentiments naturels à notre coeur

et le raffinement qu'y ajoutent l'éducation et l'usage du

monde, la liberté absolue de l'attaque et les bornes étroites

de la défense permise, donnent aux femmes une supériorité

écrasante sur tout homme qui n'est pas un mal-appris ou un

amant. Dans la crise spéciale qui me menaçait, la vive

conscience de mes torts, le souvenir de la forme presque

injurieuse sous laquelle mon offense s'était produite,

achevaient de m'interdire toute pensée de résistance; je me

voyais livré pieds et poings liés à la vindicte effrayante

d'une femme jeune, impérieuse et courroucée. Mon attitude

était donc fort pauvre.

Madame de Palme s'arrêta à deux pas de moi, étala sa main

droite sur le marbre de la cheminée, et allongea vers la

flamme du foyer la pantoufle mordorée qui emprisonnait son

pied gauche. Ayant accompli cette installation préalable, elle

se tourna vers moi, et, sans m'adresser un seul mot, elle

parut jouir de ma contenance, qui, je te le répète, ne valait

rien. Je résolus de me rasseoir et de reprendre ma lecture;

mais, auparavant, et en guise de transition, je crus devoir

dire poliment:

-- Vous ne voulez pas cette _Revue_, madame?

-- Merci, monsieur, je ne sais pas lire.

Telle fut la réponse qui me fut aussitôt décochée d'une voix

brève. Je fis de la tête et de la main un geste courtois, par

lequel je semblais compatir doucement à l'infirmité qui

m'était révélée; après quoi, je m'assis. J'étais plus

tranquille. J'avais reçu le feu de mon adversaire. L'honneur

me paraissait satisfait.

Néanmoins, au bout de quelques minutes de silence, je

recommençai à sentir l'embarras de ma situation; j'essayais

vainement de m'absorber dans ma lecture; je voyais une foule

de petites pantoufles mordorées miroiter sur le papier. Une

scène ouverte m'eût décidément semblé préférable à ce

voisinage incommode et persistant, à la muette hostilité que

trahissaient à mon regard furtif le pied agité de madame de

Palme, le cliquetis de ses bagues sur la tablette de marbre et

la mobilité palpitante de sa narine. Je poussai donc malgré

moi un soupir de soulagement quand la porte, s'ouvrant tout à

coup, introduisit sur le théâtre un nouveau personnage que je

pouvais considérer comme un allié. C'était une dame, amie

d'enfance de lady A..., et qui se nomme madame Durmaître. Elle

est veuve et infiniment belle; elle se distingue par un degré

de folie moindre au milieu des folles mondaines. A ce titre,

et aussi bien en raison de ses charmes supérieurs, elle a

conquis dès longtemps l'inimitié de madame de Palme, qui, par

allusion aux toilettes sombres de sa rivale, au caractère

languissant de sa beauté et à sa conversation un peu

élégiaque, se plaît à l'appeler, entre jeunes gens, la _veuve

du Malabar_. Madame Durmaître manque positivement d'esprit;

elle a de l'intelligence, un peu de littérature et beaucoup de

rêverie. Elle se pique d'un certain art de conversation. Me

voyant dépourvu moi-même de tout autre talent de société, elle

s'est mis dans la tête que je devais avoir celui-là, et a

entrepris de s'en assurer. Il s'en est suivi entre nous un

commerce assez assidu et presque cordial; car, si je n'ai pu

répondre à toutes ses espérances, j'écoute du moins avec une

attention religieuse le petit pathos mélancolique dont elle

est coutumière. J'ai l'air de le comprendre, et elle m'en sait

gré. La vérité est que je ne me lasse point d'entendre sa

voix, qui est une musique, de regarder ses traits, qui sont

d'une exquise pureté, et d'admirer ses grands yeux noirs,

qu'un rideau de cils épais enveloppe d'une ombre mystique.

Quoi qu'il en soit, ne t'inquiète pas: j'ai décidé que la

saison d'être aimé, et d'aimer par conséquent, était passée

pour moi; or, l'amour est une maladie qu'on n'a point quand on

s'attache sincèrement à en réprimer les premières convulsions.

Madame de Palme s'était retournée au bruit de la porte: quand

elle reconnut madame Durmaître, un éclair féroce jaillit de

son oeil bleu; le hasard lui envoyait une proie. Elle laissa la

belle veuve faire quelques pas vers nous avec la lenteur

traînante et douloureuse qui caractérise son allure, et,

partant d'un éclat de rire:

-- Brava! dit-elle avec emphase: la marche du supplice! la

victime traînée à l'autel! Iphigénie... ou plutôt Hermione...

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie!

Qui est-ce donc qui a fait ce vers-là?... Je suis si

ignorante!... Ah! c'est votre ami M. de Lamartine, je crois!

Il pensait à vous, ma chère!

-- Ah! vous citez des vers maintenant, chère madame? dit madame

Durmaître, qui n'a point la réplique.

-- Pourquoi pas, chère madame? En avez-vous le monopole?

"Pleurante après son char..." J'ai entendu dire cela à

Rachel... Au fait, ça n'est pas de Lamartine, c'est de

Boileau... Je vous dirai, ma petite Nathalie, que j'ai

l'intention de vous demander des leçons de conversation

sérieuse et vertueuse... C'est si amusant! et, pour commencer,

voyons, lequel préférez-vous, de Lamartine ou de Boileau?

-- Mais, Bathilde, il n'y a aucun rapport, répondit madame

Durmaître avec assez de bon sens et avec beaucoup trop de

bonne foi.

-- Ah! reprit madame de Palme.

Et, me montrant du doigt tout à coup:

-- Vous préférez peut-être monsieur, qui fait aussi des vers?

-- Non, madame, dis-je, c'est une erreur; je n'en fais pas.

-- Ah! je croyais. Pardon!

Madame Durmaître, qui doit sans doute à la conscience de sa

beauté souveraine son inaltérable sérénité d'âme, s'était

contentée de sourire avec une nonchalance dédaigneuse. Elle se

laissa tomber dans le fauteuil que je lui abandonnais.

-- Quel temps triste! me dit-elle; vraiment, ce ciel d'automne

pèse sur l'âme! Je regardais tout à l'heure par la fenêtre:

tous les arbres ressemblent à des cyprès, et toute la campagne

à un cimetière. On dirait que...

-- Non, ah! non,... je vous en prie, Nathalie, interrompit

madame de Palme, arrêtez-vous là. C'est assez folâtrer à jeun.

Vous vous ferez mal.

-- Ah çà! ma chère Bathilde, il faut décidément que vous ayez

passé une fort mauvaise nuit, dit la belle veuve .

La petite comtesse · 第 3 / 7 段