-- Monsieur, me dit-il, je vous ai parlé de mes deux cuisiniers

rivaux; voici le moment de me prouver que vous méritez la

réputation de haut discernement dont je vous ai gratifié

auprès de ces virtuoses... Hélas! je vais perdre le plus

ancien, et sans contredit le plus savant de ces maîtres, --

l'illustre Jean Rostain. C'est lui, monsieur, qui, m'arrivant

de Paris, il y a deux ans, me dit cette belle parole: "Un

homme de goût, monsieur le marquis, ne peut plus habiter

Paris; on y fait maintenant une certaine cuisine... romantique

qui nous mènera loin!" Bref, monsieur, Rostain est classique;

cet homme rare a une opinion! Eh bien, vous venez de goûter

successivement à deux plats d'entremets dont la crème forme la

base essentielle: suivant moi, ces deux plats sont réussis

l'un et l'autre; mais l'oeuvre de Rostain m'a paru d'une

supériorité prononcée... Ah! ah! monsieur, je suis curieux de

savoir si vous pourrez de vous-même, et sur cette seule

indication, assigner à chaque arbre son fruit, et rendre à

César ce qui est à César... Ah! ah! voyons cela.

Je jetai un coup d'oeil à la dérobée sur les restes des deux

plats que me signalait le marquis, et je n'hésitai pas à

qualifier de classique celui que couronnait un temple de

l'amour, avec une image de ce dieu en pâte polychrome.

-- Touché! s'écria le marquis. Bravo! Rostain le saura, et son

coeur en sera réjoui. Ah! monsieur, que n'ai-je eu l'honneur de

vous recevoir chez moi quelques jours plus tôt! J'aurais peut-être

gardé Rostain, ou, pour mieux dire, Rostain m'eût peut-être

gardé, car je ne puis vous cacher, messieurs les

chasseurs, que vous n'êtes point dans les bonnes grâces du

vieux chef, et je ne suis pas loin d'attribuer son départ, de

quelques prétextes qu'il le colore, aux dégoûts dont l'abreuve

votre indifférence. Je crus lui être agréable en lui

annonçant, il y a quelques semaines, que nos réunions de

chasse allaient lui assurer un concours d'appréciateurs digne

de ses talents. "Monsieur le marquis m'excusera, me répondit

Rostain avec un sourire mélancolique, si je ne partage point

ses illusions: en premier lieu, un chasseur dévore et ne

mange point; il apporte à table un estomac de naufragé, _iratum

ventrem_, comme dit Horace, et engloutit sans choix et sans

réflexion, _guloe parens_, les productions les plus sérieuses

d'un artiste; en second lieu, l'exercice violent de la chasse

a développé chez le convive une soif désordonnée qui

s'assouvit généralement sans modération. Or, M. le marquis

n'ignore pas le sentiment des anciens sur l'usage excessif du

vin pendant le repas: il émousse le goût -- _exurdant vina

palatum!_ -- Néanmoins, M. le marquis peut être assuré que je

travaillerai pour ses invités avec ma conscience habituelle,

quoique avec la douloureuse certitude de n'être point

compris." En achevant ces mots, Rostain se drapa dans sa toge,

adressa au ciel le regard du génie méconnu, et sortit de mon

cabinet.

-- J'aurais cru, dis-je au marquis, qu'aucun sacrifice ne vous

eût coûté pour retenir ce grand homme.

-- Vous me jugea bien, monsieur, reprit M. de Malouet; mais

vous allez voir qu'il me conduisit jusqu'aux limites de

l'impossible. Il y a précisément huit jours, M. Rostain,

m'ayant demandé une audience particulière, m'annonça qu'il se

voyait dans la pénible nécessité de quitter mon service.

"Ciel! monsieur Rostain, quitter mon service! Et où irez-vous?

-- A Paris. -- Comment! à Paris? Mais vous aviez secoué sur la

grande Babylone la poudre de vos sandales! La décadence du

goût, l'essor de plus en plus marqué de la cuisine romantique,

ce sont vos propres paroles, Rostain..." Il soupira: "Sans

doute, monsieur le marquis; mais la vie de province a des

amertumes que je n'avais point pressenties." Je lui proposai

des gages fabuleux, il refusa. "Voyons, qu'y a-t-il donc, mon

ami? Ah! je sais! vous n'aimez point la fille de cuisine; elle

trouble vos méditations par ses chants grossiers? Soit, je la

congédie!... Cela ne suffit pas? C'est donc Antoine qui vous

déplaît? Je le renvoie! Est-ce mon cocher? Je le chasse!"

Bref, je lui offris, messieurs, toute ma maison en holocauste.

A ces prodigieuses concessions, le vieux chef secouait la tête

avec indifférence. "Mais enfin, m'écriai-je, au nom du ciel,

monsieur Rostain, expliquez-vous! -- Mon Dieu! monsieur le

marquis, me dit alors Jean Rostain, je vous avouerai qu'il

m'est impossible de vivre dans un endroit où je ne trouve

personne pour faire ma partie de billard!... -- Ma foi! c'était

trop fort! ajouta le marquis avec une bonhomie plaisante; je

ne pouvais pourtant pas faire moi-même sa partie de billard!

J'ai dû me résigner: j'ai écrit aussitôt à Paris, et il m'est

arrivé hier soir un jeune cuisinier à moustaches, qui m'a

déclaré se nommer Jacquemart (des Deux-Sèvres). Le classique

Rostain, par un sublime mouvement de gloire, a voulu seconder

M. Jacquemart (des Deux-Sèvres) dans son premier travail, et

voilà comment j'ai pu vous servir aujourd'hui, messieurs, ce

grand repas éclectique, dont, je le crains, nous aurons seuls

apprécié, monsieur et moi, les mystérieuses beautés.

M. de Malouet se leva de table en achevant l'épopée de

Rostain. Après le café, je suivis les fumeurs dans la cour. La

soirée était magnifique. Le marquis m'entraîna dans l'avenue,

dont le sable fin étincelait aux rayons de la lune, entre les

ombres épaisses des grands marronniers. Tout en causant avec

une négligence apparente, il me fit subir une sorte d'examen

sur beaucoup de matières, comme pour s'assurer que j'étais

digne de l'intérêt qu'il m'avait témoigné si gratuitement

jusque-là. Nous fûmes loin de nous accorder sur tous les

points; mais, doués l'un et l'autre de bonne foi et de

bienveillance, nous trouvâmes presque autant de plaisir à

discuter qu'à nous entendre. Cet épicurien est un penseur; sa

pensée, toujours généreuse, a pris dans la solitude où elle

s'exerce un tour bizarre et paradoxal.

Je voudrais t'en donner une idée, il m'embarrassa un peu en me

disant tout à coup:

-- Quel est votre sentiment, monsieur, sur la noblesse,

considérée comme institution dans notre temps et dans notre

France?

Il vit que j'hésitais.

-- Parlez franchement, que diantre! Vous voyez que je suis un

homme franc!

-- Ma foi! monsieur, dis-je, j'ai pour la noblesse les

sentiments d'un artiste: je la regarde... comme un monument

national..., comme une belle ruine historique, que j'aime, que

je respecte, quand elle daigne ne pas m'écraser.

-- Oh! oh! reprit-il en riant, nous avons du chemin à faire

pour nous entendre sur ce point-là! Je ne conviendrai jamais

que je sois une ruine, même historique! Je vous étonnerais

beaucoup, n'est-ce pas, si je vous disais que, suivant ma

manière de voir, il n'y a pas de France possible sans

noblesse?

-- Vous m'étonneriez positivement, dis-je.

-- C'est pourtant ma pensée, et je la crois sérieuse. Je ne

conçois pas plus une nation sans une aristocratie classée,

sans une noblesse, que je ne concevrais une armée sans état-major.

La noblesse est l'état-major intellectuel et moral d'un

pays.

-- Est-elle cela chez nous?

-- Elle a été, en d'autres temps, monsieur, tout ce qu'elle

devait être dans la mesure de la civilisation de ces temps-là;

elle a été la tête, le coeur et le bras de la nation. Elle a

méconnu depuis, je l'avoue, et jamais plus cruellement qu'au

siècle dernier, le rôle nouveau que lui imposait une ère

nouvelle. Aujourd'hui, sans le méconnaître, elle semble

généralement l'oublier. Si le ciel m'eût donné un fils... ah!

je touche là une corde toujours douloureuse dans mon coeur!...

je me serais fait un cas de conscience, pour moi, de

l'arracher à cette oisiveté boudeuse et découragée où les

restes de notre vieille phalange vivent et meurent dans un

vain regret du passé. Sans cesser d'être le premier par le

courage, -- vertu ancienne qui n'a pas cessé, comme on voit,

d'être utile au pays, -- j'aurais pris soin qu'il fût encore le

premier, un des premiers du moins, par les lumières, par la

science, par le goût, par toutes les expressions de cette

noble activité d'esprit qui nous assure aujourd'hui notre

place sous le soleil! Ah! dites-moi qu'une aristocratie doit

surveiller attentivement la marche de la civilisation de son

temps et de son pays, et non-seulement la suivre, mais la

guider toujours! Dites-moi encore, si vous voulez, qu'elle ne

doit jamais fermer ses cadres à demeure, qu'elle a parfois

besoin de recrues et de sang nouveau; qu'elle doit

s'approprier avec choix tout mérite éminent et toute vertu

éclatante, je vous l'accorde de grand coeur: c'est mon

opinion; mais ne me dites pas qu'une nation peut se passer

d'une aristocratie, ou, permettez-moi, en ce cas, de vous

demander ce que vous pensez de la civilisation américaine:

c'est la seule, en effet, qui soit complétement dégagée de

toute influence immédiate ou lointaine d'une aristocratie

présente ou passée.

-- Mais il me semble, lui dis-je, évitant de répondre

directement à sa question, il me semble qu'en France du moins,

nous avons cet état-major intellectuel que vous demandez:

c'est l'aristocratie naturelle et légitime du travail et du

mérite. J'espère que celle-là ne nous manquera jamais. Je

crois que la classer, c'est vouloir l'entraver et la

restreindre. A quoi bon créer une institution, quand il y a là

un fait éternel de sa nature, qui se renouvelle et se perpétue

de lui-même à chaque génération?

-- Ta ta ta! s'écria le marquis en s'échauffant, voilà du fruit

nouveau! Croyez-vous de bonne foi qu'une nation, un génie

national, une civilisation nationale, puissent naître, se

développer et se conserver par le seul fait des individualités

plus ou moins brillantes que chaque génération met au jour?

Interrogez l'histoire, ou plutôt regardez l'Amérique encore

une fois: les Etats-Unis ont, comme tous les autres Etats, je

suppose, leur contingent naturel d'hommes de talent et de

vertu, ont-ils ce qu'on peut appeler un génie national? quel

est-il? Faites-moi l'honneur de m'en décrire un seul trait.

Bah! ils n'ont pas de capitale seulement! Je les défie d'en

avoir une! Une capitale n'est que le siége d'une aristocratie.

Non, monsieur, non, le fait ne suffit pas, il y a une loi

qu'on ne peut méconnaître: rien de fort, rien de grand, rien

de durable sous le ciel sans l'autorité, sans l'unité, sans la

tradition. Ces trois conditions de grandeur et de durée, vous

ne les trouverez que dans une institution permanente. Il faut

une tribu sainte à la garde du feu sacré. Il nous faut un

corps d'élite qui se fasse un devoir et un honneur

héréditaires de concentrer dans son sein le culte du génie de

la patrie, de maintenir, de pratiquer ou d'encourager les

vertus, l'urbanité, les sciences, les arts, les industries qui

composent ce que le monde entier salue sous le nom de

civilisation française! Figurez-vous enfin une noblesse

régénérée dans cet esprit-là, comprenant son métier, ni

exclusive ni banale, appuyant toujours sa suprématie

officielle sur une véritable et évident supériorité, notre

société, notre civilisation, notre patrie vivront et

grandiront. Sinon, non. Paris, vrai symbole aristocratique,

vous maintiendra encore quelque temps. Voilà tout... Ah! ah!

qu'est-ce que vous répondrez à cela?

-- Je vous répondrai par une question, si vous me le permettez

: Comment vous comportez-vous de votre personne dans ce petit

coin de la France où vous résidez?

-- Mais, monsieur, je m'y comporte fort bien, et suivant mes

principes: j'y suis autant qu'il est en moi, l'expression la

plus élevée de mon temps et de mon pays. J'y importe le bon

sens, le bon goût et le drainage. Je daigne être le maire de

ma commune. Je bâtis à mes paysans des écoles, des salles

d'asile et une église, -- le tout à mes frais, bien entendu.

-- Et vos paysans, dis-je, qu'est-ce qu'ils font?

-- Parbleu! ils me détestent!

-- Vous voyez, lui dis-je en riant, que l'esprit moderne ne

souffle pas directement dans le sens de vos théories,

puisqu'il suffit de votre qualité de noble pour fermer les

yeux et le coeur de ces messieurs à vos vertus et à vos

bienfaits.

-- Ah! l'esprit moderne! l'esprit moderne! s'écria le marquis:

eh bien, quand il souffle de travers, il faut le redresser!

Ah! jeune homme, c'est de la faiblesse, cela! Je vous dirai

comme Rostain: "Si vous obéissez servilement à ce que vous

appelez l'esprit moderne, vous nous ferez une cuisine

romantique qui nous mènera loin!..." Or çà, mon jeune ami,

allons retrouver ces dames et faire notre whist.

En nous rapprochant du château, nous entendîmes un grand bruit

de voix et de rires, et nous aperçûmes au bas du perron une

dizaine de jeunes gens sautant et bondissant, comme pour

atteindre, sans l'intermédiaire des degrés, la plate-forme qui

couronne le double escalier. Nous pûmes pressentir

l'explication de cette gymnastique passionnée aussitôt que la

clarté de la lune nous eut permis de distinguer une robe

blanche sur la plate-forme. C'était évidemment un tournoi dont

la robe blanche devait nommer le vainqueur. La jeune femme (si

elle n'eût pas été jeune, ils n'auraient pas sauté si haut)

était appuyée sur la balustrade, exposant hardiment à la rosée

d'un soir d'automne et aux baisers de Diane sa tête jonchée de

fleurs et ses épaules nues; elle se penchait légèrement, et

tendait aux lutteurs un objet assez difficile à discerner de

loin: c'était une fine cigarette, délicat travail de sa main

blanche et de ses ongles roses. Bien que ce spectacle n'eût

rien que de charmant, M. de Malouet y trouva apparemment

quelque chose qui ne lui plut pas, car son accent de bonne

humeur se nuança d'une teinte assez sensible d'impatience

lorsqu'il murmura:

-- Allons! j'en étais sur! c'est la _petite comtesse!_

Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'avais reconnu dans la

_petite comtesse_ mon amazone aux plumes bleues, qui, avec ou

sans plumes, paraît avoir le même tempérament. Elle me

reconnut très-bien de son côté, comme tu vas le voir. Au

moment où nous achevions, M. de Malouet et moi, de monter le

perron, laissant les prétendants rivaux se débattre et

s'élancer avec une ardeur croissante, la petite comtesse,

intimidée peut-être par la présence du marquis, voulut en

finir et me mit brusquement sa cigarette dans la main en me

disant:

-- Tenez! c'est pour vous!... Au fait, c'est vous qui sautez le

mieux.

Et elle disparut sur ce beau trait, qui avait le double

avantage de désobliger à la fois les vaincus et le vainqueur.

Ce fut, en ce qui me concerne, le dernier épisode remarquable

de la soirée. Après le whist, je prétextai un peu de fatigue,

et M. de Malouet eut l'obligeance de m'installer lui-même dans

une jolie chambre tendue de perse et contiguë à la

bibliothèque. J'y fus incommodé une partie de la nuit par le

bruit monotone du piano et par le roulement des voitures,

indices de civilisation qui me firent regretter plus amèrement

que jamais ma pauvre thébaïde.

V

26 septembre.

J'ai eu la satisfaction de trouver dans la bibliothèque du

marquis les documents historiques qui me manquaient. Ils

proviennent effectivement de l'ancien chartrier de l'abbaye,

et offrent à la famille de Malouet, un intérêt particulier. Ce

fut un Guillaume Malouet, très-noble homme et chevalier, qui,

au milieu du XIIe siècle, du consentement de messieurs ses

fils, Hugues, Foulques, Jean et Thomas, restaura l'église et

fonda l'abbaye en faveur de l'ordre des bénédictins, pour le

salut de son âme et des âmes de ses pères, concédant à la

congrégation, entre autres jouissances et redevances, la nue

propriété des hommes de l'abbaye, la dîme de tous ses revenus,

la moitié de la laine de ses troupeaux, trois charges de cire

à toucher chaque année au Mont-Saint-Michel en mer, puis la

rivière, les landes, les bois et le moulin, -- _et molendinum in

eodem situ_. J'ai eu du plaisir à suivre, dans le mauvais latin

du temps, la description de ce paysage familier. Il n'a point

changé.

La charte de fondation est de 1145. Des chartes postérieures

prouvent que l'abbaye du Rozel était en possession, au XIIIe

siècle, d'une sorte de patriarcat sur tous les instituts de

l'ordre de saint Benoît qui existaient alors dans la province

de Normandie. Il s'y tenait chaque année un chapitre général

de l'ordre, présidé par l'abbé du Rozel, et où une dizaine

d'autres couvents étaient représentés par leurs plus hauts

dignitaires. La discipline, les travaux, le régime temporel et

spirituel de tous les bénédictins de la province y étaient

contrôlés et réformés avec une sévérité que les procès-verbaux

de ces petits conciles attestent dans le plus noble langage.

Ces scènes pleines de dignité se passaient dans cette salle

capitulaire aujourd'hui honteusement profanée.

Mon abbaye était donc, dans cette grande province, la première

d'un ordre illustre, dont le nom seul rappelle ce que le

travail a de plus noble et de plus austère. C'est un beau

titre, qui explique la magnificence de l'église, et qui doit

en préserver les restes. J'ai désormais sous la main les

éléments d'un travail intéressant et complet; mais je m'oublie

trop souvent dans la lecture de ces anciennes chartes remplies

de petits faits caractéristiques, d'incidents et de coutumes

empruntés à la vie de chaque jour, et qui me transportent dans

le coeur et dans la réalité même des âges écoulés: ces âges

vraisemblablement ne valaient pas le nôtre, mais du moins ils

en diffèrent, et nous n'en prenons d'ailleurs que ce qui nous

plaît. Peut-être aussi, quand nous aimons à nous approprier

par l'étude les idées, les émotions, les habitudes même des

hommes qui nous ont précédés sur la terre, sentons-nous la

douceur d'étendre dans le passé notre vie personnelle, que

borne un si court avenir, de remuer dans notre coeur, pendant

notre passage d'un jour, les sensations de plusieurs siècles.

A part les archives, cette bibliothèque est fort riche, et

cela me détourne. De plus, le tourbillon mondain qui sévit

dans le château ne laisse pas de porter quelques atteintes à

mon indépendance. Enfin, mes excellents hôtes me reprennent

souvent d'une main la liberté qu'ils me donnent de l'autre:

comme la plupart des gens du monde, ils ne se font pas une

idée très-nette de l'occupation suivie qui mérite le nom de

travail, et une heure ou deux de lecture leur paraissent le

dernier terme du labeur qu'un homme peut supporter dans sa

journée.

-- Soyez libre! montez à votre ermitage! travaillez à votre

aise! me dit chaque matin M. de Malouet; une heure après, il

est à ma porte.

-- Eh bien, travaillons-nous?

-- Mais oui, je commence.

-- Comment! diantre! il y a plus de deux heures que vous y

êtes! Vous vous tuez, mon ami. Au surplus, soyez libre!... Ah

çà! ma femme est au salon... Quand vous aurez fini, vous irez

lui tenir compagnie, n'est-ce pas?

-- Oui, certainement.

-- Mais seulement quand vous aurez fini, bien entendu!

Et il part pour la chasse ou pour une promenade au bord de la

mer. Quant à moi, préoccupé de l'idée que je suis attendu, et

voyant que je ne ferai plus rien qui vaille, je me décide

bientôt à aller rejoindre madame de Malouet, que je trouve en

grande conversation avec son curé ou avec Jacquemart (des

Deux-Sèvres): elle me dérange, je la gêne, et nous nous

sourions agréablement.

Voilà comment se passe en général le milieu du jour. -- Le

matin, je me promène à cheval avec le marquis, qui veut bien

m'épargner la cohue des grands carrousels. Le soir, je joue le

whist, puis je cause avec les dames, et j'essaye de me défaire

à leurs pieds de ma réputation et de ma peau d'ours, car

aucune originalité ne me plaît en moi, et celle-là moins

qu'une autre. Il y a dans le caractère sérieux, poussé jusqu'à

la raideur et jusqu'à la mauvaise grâce vis-à-vis des femmes,

quelque chose de cuistre qui messied aux plus grands talents

et qui ridiculise les petits. Je me retire ensuite, et je

travaille assez tard dans la bibliothèque. C'est un bon

moment.

La société habituelle du château se compose des hôtes du

marquis, qui sont toujours nombreux dans cette saison, et de

quelques personnes des environs. Ce grand train de maison a

surtout pour objet de fêter la fille unique de M. de Malouet,

qui vient chaque année passer l'automne dans sa famille. C'est

une personne d'une beauté sculpturale, qui s'amuse avec une

dignité de reine, et qui communique avec les mortels par des

monosyllabes dédaigneux, prononcés d'une voix de basse

profonde. Elle a épousé, il y a une douzaine d'années, un

Anglais attaché au corps diplomatique, lord A..., personnage

également beau et également impassible. Il adresse par

intervalles à sa femme un monosyllabe anglais auquel elle

répond imperturbablement par un monosyllabe français.

Cependant, trois petits lords, dignes du pinceau de Lawrence,

rôdent majestueusement autour de ce couple olympien, attestant

entre les deux nations une secrète intelligence qui se dérobe

au vulgaire.

Un couple à peine moins remarquable nous arrive chaque jour

d'un château voisin. Le mari est un M. de Breuilly, ancien

garde du corps et ami de coeur du marquis. C'est un vieillard

fort vif, encore beau cavalier et qui porte un chapeau trop

petit sur des cheveux gris coupés en brosse. Il a le travers

peut-être naturel, de scander ses mots, et de parler avec une

lenteur qui semble affectée. Il serait d'ailleurs fort

aimable, s'il n'avait l'esprit constamment torturé par une

ardente jalousie, et par un crainte non moins ardente de

laisser voir sa faiblesse, qui toutefois crève les yeux de

tout le monde. On s'explique mal comment, avec de pareilles

dispositions et beaucoup de bon sens, il a commis la faute

d'épouser à cinquante-cinq ans une femme jeune, jolie, et

créole, je crois, par-dessus la marché.

-- M. de Breuilly! dit le marquis, lorsqu'il me présenta au

pointilleux gentilhomme, -- mon meilleur ami, qui sera

infailliblement le vôtre, et qui, tout aussi infailliblement,

vous coupera la gorge si vous faites la cour à sa femme.

-- Mon dieu! mon ami, répondit M. de Breuilly avec un

ricanement des moins joyeux, et en accentuant chaque mot à sa

manière, pourquoi me donner à monsieur comme l'Othello bas

normand? Monsieur peut assurément,... monsieur est

parfaitement libre... Il connaît d'ailleurs et il sait

observer la limite des choses... Au surplus, monsieur, voici

madame de Breuilly, soufrez que je la recommande moi-même à

vos attentions.

Un peu surpris de ce langage, j'eus la bonhomie ou l'innocente

malice de l'interpréter littéralement. Je m'assis carrément à

côté de madame de Breuilly, et je me mis à lui faire ma cour,

en observant la limite des choses. Cependant, M. de Breuilly

nous surveillait de loin avec une mine extraordinaire; je

voyais étinceler sa prunelle grise, comme une cendre

incandescente; il riait aux éclats, grimaçait, piétinait, et

se désossait les doigts avec des craquements sinistres. M. de

Malouet vint à moi brusquement, m'offrit une carte de whist,

et, me tirant à l'écart:

-- Qu'est-ce qui vous prend? me dit-il.

-- Moi? rien.

-- Ne vous ai-je pas averti? C'est fort sérieux. Voyez

Breuilly! C'est la seule faiblesse de ce galant homme; chacun

la respecte ici. Faites de même, je vous en prie.

De la faiblesse de ce galant homme, il résulte que sa femme

est vouée dans le monde à une quarantaine perpétuelle. Le

caractère belliqueux d'un mari n'est souvent qu'un attrait de

plus pour la foudre; mais on hésite à risquer sa vie sans

l'apparence d'une compensation possible, et nous avons ici un

homme qui vous menace tout au moins d'un éclat public,

non-seulement avant moisson, comme on dit, mais même avant les

semailles. Cela décourage visiblement les plus entreprenants,

et il est fort rare que madame de Breuilly n'ait pas à sa

droite et à sa gauche deux places vides, malgré sa grâce

nonchalante, malgré ses grands yeux de créole, et en dépit de

ses regards plaintifs et suppliants qui semblent toujours dire

: "Mon Dieu! personne ne m'induira donc en tentation!"

Tu croirais que l'abandon où vit manifestement la pauvre femme

doit être pour son mari un motif de sécurité. Point. Son

ingénieuse manie sait y découvrir une cause nouvelle de

perplexités.

-- Mon ami, disait-il hier à M. de Malouet, tu sais que je ne

suis pas plus jaloux qu'un autre; mais, sans être Orosmane, je

ne prétends pas être Georges Dandin. Eh bien, une chose

m'inquiète, mon ami: as-tu remarqué qu'en apparence personne

ne fait la cour à ma femme?

-- Parbleu! si c'est là ce qui te préoccupe...

-- Sans doute: tu m'avoueras que cela n'est pas naturel. Ma

femme est jolie. Pourquoi ne lui fait-on pas la cour comme à

une autre? Il y a quelque chose là-dessous.

La petite comtesse · 第 2 / 7 段