rêves célestes,... j'ai eu des extases... des extases, vous
savez?... Mon âme s'est entretenue avec des âmes... pareilles
à votre âme... Des anges m'ont souri à travers des cyprès,...
et _coetera_ pantoufles!
Madame Durmaître rougit légèrement, haussa les épaules et prit
la _Revue_ que j'avais posée sur la cheminée.
-- A propos, Nathalie, reprit madame de Palme, savez-vous qui
nous aurons aujourd'hui à dîner, en fait d'hommes?
L'excellente Nathalie nomma M. de Breuilly, deux ou trois
autres personnages mariés et le curé de la commune.
-- Alors, je vais partir après le déjeuner, dit la petite
comtesse en me regardant.
-- C'est fort gracieux pour nous, murmura madame Durmaître.
-- Vous savez, répliqua l'autre avec un aplomb imperturbable,
que je n'aime que la société des hommes, et il y a trois
classes d'individus que je considère comme n'appartenant pas à
ce sexe, ni à aucun autre: ce sont les hommes mariés, les
prêtres et les savants. En terminant cette sentence, madame de
Palme m'adressa un nouveau regard dont je n'avais, d'ailleurs,
nul besoin pour comprendre qu'elle me faisait figurer dans sa
classification des espèces neutres: ce ne pouvait être que
parmi les individus de la troisième catégorie, bien que je n'y
aie aucun droit; mais on est savant à peu de frais pour ces
dames.
Cependant, le son d'une cloche retentit presque aussitôt dans
la cour du château, et elle reprit:
-- Ah! voilà le déjeuner, Dieu merci, car j'ai une faim
diabolique, n'en déplaise aux purs esprits et aux âmes en
peine.
Elle fit alors une glissade jusqu'à l'autre extrémité du salon
et alla sauter au cou du marquis de Malouet, qui entrait suivi
de ses hôtes. Pour moi, je m'empressai d'offrir mon bras à
madame Durmaître et de lui faire oublier, à force de
politesses, l'orage que venait d'attirer sur elle l'ombre de
sympathie qu'elle me témoigne.
Ainsi que tu as pu le remarquer, la petite comtesse avait fait
preuve dans le cours de cette scène, comme toujours, d'une
liberté de langage sans mesure et sans goût; mais elle y avait
déployé plus de ressources d'esprit que je ne lui en
supposais, et, quoiqu'elle les eût dirigées contre moi, je ne
pus me défendre de lui en savoir gré, -- tant je hais les
bêtes, que j'ai toujours trouvées en ce monde plus
malfaisantes que les méchants. D'ailleurs pour être juste, les
représailles dont je venais d'être l'objet, à part la
circonstance qu'elles avaient frappé les trois quarts du temps
sur une tête innocente, me semblaient d'assez bonne guerre:
elles ne partaient point d'un fond mauvais; elles avaient une
tournure d'espièglerie plutôt que ce caractère de sérieuse
méchanceté auquel se monte si aisément une haine de femme, et
pour de moindres provocations que celles dont la petite
comtesse avait eu à se plaindre. En résumé, j'avais souri
intérieurement plus d'une fois pendant cette escarmouche, et
l'impression qu'elle me laissait sur le compte de mon ennemie
était plutôt atténuante qu'aggravante. A l'éloignement et au
dédain, que m'inspirait la mondaine extravagante, se mêlait
désormais une nuance de douce pitié pour l'enfant mal élevée
et pour la femme mal dirigée.
Les femmes sont habiles à saisir les nuances, et celle-ci
n'échappa point à madame de Palme. Elle eut vaguement
conscience de mon léger retour d'opinion vers elle; elle ne
tarda pas même à s'en exagérer la portée et à prétendre en
abuser. Pendant deux jours, elle me harcela de traits piquants
que je supportai avec bonhomie, et auxquels je répondis même
par quelques attentions, car j'avais encore sur le coeur les
rudes expressions de mon dialogue avec madame de Malouet, et
je ne croyais pas les avoir suffisamment expiées par le faible
martyre que j'avais subi, le lendemain, en commun avec la
belle veuve du Malabar.
Il n'en fallut pas davantage pour que madame Bathilde de Palme
s'imaginât qu'elle pouvait me traiter en pays conquis et
joindre Ulysse à ses compagnons. Avant-hier, dans la journée,
elle avait essayé à plusieurs reprises la mesure de son
pouvoir naissant sur mon coeur et sur ma volonté, en me
demandant deux ou trois petits offices de cavalier servant,
offices dont chacun ici ambitionne l'honneur avec émulation,
et dont je m'acquittai pour ma part avec politesse, mais avec
une froideur évidente. Ces jolis actes de servage ont
quelquefois du charme, et surtout quand ils ne sont pas
imposés; mais tous les âges et tous les caractères ne sont
point faits pour s'y plier avec la même bonne grâce. Les
esprits graves et les naturels un peu raides, sans jamais se
refuser d'une façon maussade à ce que peut exiger en ce genre
le simple savoir-vivre, doivent s'en tenir au nécessaire et ne
pas rechercher des fonctions que la jeunesse et une certaine
souplesse élégante sauvent seules du ridicule.
Cependant, malgré l'extrême réserve avec laquelle je l'étais
prêté, tout le jour, à ces épreuves, madame de Palme crut à
son entier succès; elle jugea étourdiment qu'il ne lui restait
plus qu'à river ma chaîne et à me joindre à son triomphe,
faible supplément de gloire assurément, mais qui enfin avait à
ses yeux le mérite de lui avoir été contesté. Dans la soirée,
comme je quittais la table de whist, elle s'avança vers moi
délibérément et me pria de lui faire l'honneur de figurer avec
elle dans la danse de caractère qu'on nomme cotillon. Je
m'excusai, en riant, sur ma complète inexpérience; elle
insista, me déclarant que j'avais évidemment des dispositions
pour la danse, et me rappelant l'agilité dont j'avais donné
des preuves dans la forêt. Enfin, pour terminer le débat, elle
m'entraîna familièrement par le bras, en ajoutant qu'elle
n'avait pas l'habitude de se voir refusée.
-- Ni moi, madame, dis-je, celle de me donner en spectacle.
-- Quoi! pas même pour me plaire?
-- Pas même pour cela, madame, et quand même ce serait l'unique
moyen d'y réussir.
Je la saluai en souriant sur ces mots, que j'avais accentués
d'une manière si positive, qu'elle n'insista plus. Elle quitta
mon bras brusquement et alla rejoindre un groupe de danseurs
qui nous observait de loin avec un intérêt manifeste. Elle y
fut accueillie par des chuchotements et des sourires, auxquels
elle répondit par quelques phrases rapides, dont je n'entendis
que le mot _revanche_. Je n'y fis pas autrement attention pour
l'instant, et mon âme alla s'entretenir dans les nuages avec
l'âme de madame Durmaître.
Le lendemain, une grande chasse devait avoir lieu dans la
forêt. Je m'étais arrangé pour n'y point prendre part, voulant
profiter d'une journée entière de solitude pour pousser mon
malheureux travail. Vers midi, les chasseurs se réunirent dans
la cour du château, qui retentit pendant un quart d'heure du
son éclatant des trompes, du piétinement des chevaux et des
aboiements de la meute. Puis cette mêlée tumultueuse
s'engouffra dans l'avenue; le bruit s'éteignit peu à peu, et
je demeurai maître de moi et de mon esprit, dans un silence
d'autant plus doux qu'il est singulièrement rare sous ce
méridien.
Je jouissais, depuis quelques minutes, de mon isolement, et je
feuilletais, en souriant à mon bonheur, les pages in-folio de
la _Neustria pia_, quand je crus entendre un cheval galoper dans
l'avenue, et bientôt après sur le pavé de la cour.
-- Quelque chasseur en retard! me dis-je à part moi.
En prenant ma plume, je commençai à extraire de l'énorme
volume le passage relatif aux chapitres généraux des
bénédictins; mais une nouvelle et plus grave interruption vint
m'affliger: on frappait à la porte de la bibliothèque. Je
secouai la tête avec humeur, et je dis: "Entrez!" du ton dont
j'aurais pu dire: "Sortez!" On entra. J'avais vu, peu
d'instant auparavant, madame de Palme prendre son vol, avec
ses plumes, en tête de la cavalcade, et je ne fus pas
médiocrement surpris de la retrouver à deux pas de moi, dès
que la porte se fut ouverte. -- Elle avait la tête nue et les
cheveux attifés en arrière d'une façon bizarre: elle tenait
d'une main sa cravache et relevait de l'autre la queue
traînante de ses longues jupes d'amazone. L'animation de la
course qu'elle venait de faire semblait encore exagérer
l'expression d'audace qui est habituelle à son regard et à ses
traits. Et portant sa voix était moins assurée qu'à
l'ordinaire, lorsqu'elle me dit, à peine entrée:
-- Ah! pardon!... est-ce que madame de Malouet n'est pas ici?
Je m'étais levé de toute ma grandeur.
-- Non, madame, elle n'est pas ici.
-- Ah! pardon!... Vous ne savez pas où elle est?
-- Non, madame, mais je vais m'en informer, si vous le désirez.
-- Merci, merci... Je vais la trouver... C'est qu'il m'est
arrivé un accident...
-- Vraiment, madame?
-- Oh! fort peu de chose,... une branche a déchiré le bourdalou
de mon chapeau, et mes plumes sont tombées...
-- Vos plumes bleues, madame?
-- Oui,... mes plumes bleues... Enfin, je suis revenue au
château pour faire recoudre mon bourdalou... Vous êtes bien là
pour travailler?
-- Parfaitement, madame, on ne peut mieux.
-- Etes-vous très-occupé dans ce moment-ci?
-- Mais oui, madame, assez occupé.
-- Ah! tant pis!
-- Pourquoi donc?
-- Parce que... j'avais envie,... l'idée m'était venue de vous
demander de m'accompagner à la forêt... Ces messieurs seront
presque arrivés quand je repartirai,... et je ne puis guère
m'en aller seule,... si loin...
En gazouillant du bout des lèvres cette explication un peu
embrouillée, la petite comtesse avait un air à la fois
sournois et troublé qui fortifia beaucoup le sentiment de
défiance que la gaucherie de son entrée avait fait naître dans
mon esprit.
-- Madame, lui dis-je, vous me désespérez: je regretterai
toute ma vie d'avoir laissé échapper l'occasion charmante que
vous daignez m'offrir, mais il faut que le courrier de demain
emporte ce travail, que le ministre attend avec une extrême
impatience.
-- Vous avez peur de perdre votre place?
-- Je n'en ai pas, madame; ainsi...
-- Eh bien, laissez attendre le ministre pour moi; ça me
flattera.
-- C'est impossible, madame.
Elle prit un ton fort sec:
-- Mais... c'est trop singulier!... Comment! vous ne tenez pas
plus que cela à m'être agréable?
-- Madame, lui dis-je assez sèchement, à mon tour, je tiendrais
beaucoup à vous être agréable, mais je ne tiens nullement à
vous faire gagner votre pari.
Je lançais cette insinuation un peu au hasard, m'appuyant sur
quelques souvenirs et sur quelques indices que tu as pu
recueillir çà et là dans mon récit. Toutefois, j'avais touché
juste. Madame de Palme rougit jusqu'au front, balbutia deux ou
trois paroles que je n'entendis pas, et sortit de
l'appartement, ayant perdu toute contenance.
Cette déroute précipitée me laissa moi-même très-confus. Je ne
saurais admettre que nous devions pousser le respect pour le
sexe faible jusqu'à nous prêter sottement à tous les caprices
et à toutes les entreprises qu'il peut plaire à une femme de
diriger contre notre repos ou contre notre dignité; mais notre
droit de légitime défense en de telles rencontres est
circonscrit dans des limites étroites et délicates que je
craignais d'avoir franchies. Il suffisait que madame de Palme
fût isolée dans le monde, et sans autre protection que son
sexe, pour qu'il me parût extrêmement pénible d'avoir cédé,
sans mesure, à l'irritation, juste d'ailleurs, que m'avait
causée son impertinente récidive. Comme j'essayais d'établir
entre nos torts réciproques une balance qui calmât mes
scrupules, on frappa de nouveau à la porte de la bibliothèque.
Ce fut cette fois madame de Malouet qui entra. Elle était
émue.
-- Ah çà! me dit-elle, qu'est-ce donc qui s'est passé?
Je lui contai de point en point le détail de mon entretien
avec madame de Palme, et, tout en exprimant un profond regret
de ma vivacité, j'ajoutai que la conduite de cette dame à mon
égard était inexprimable, qu'elle m'avait pris deux fois en
vingt-quatre heures pour objet de ses gageures, et que c'était
beaucoup trop d'attention de sa part pour un homme qui lui
demandait uniquement la grâce de ne pas s'occuper de lui plus
qu'il ne s'occupait d'elle.
-- Mon Dieu! me dit la bonne marquise, je ne vous reproche
rien. J'ai pu apprécier par mes yeux, depuis quelques jours,
votre conduite et la sienne; mais tout cela est fort
désagréable. Cette enfant vient de se jeter en pleurant dans
mes bras. Elle prétend que vous l'avez traitée comme une
créature...
Je me récriai.
-- Madame, je vous ai rapporté textuellement mes paroles.
-- Ce ne sont pas vos paroles, c'est votre air, votre ton...
Monsieur George, permettez-moi de m'expliquer franchement avec
vous: avez-vous peur de devenir amoureux de madame de Palme?
-- Nullement, madame.
-- Avez-vous envie qu'elle devienne amoureuse de vous?
-- Pas davantage, je vous assure.
-- Eh bien, faites-moi un plaisir: mettez pour aujourd'hui
votre amour-propre de côté, et accompagnez madame de Palme à
la chasse.
-- Madame!
-- Le conseil vous paraît singulier; mais vous pouvez croire
que je ne vous le donne pas sans y avoir réfléchi.
L'éloignement que vous témoignez à madame de Palme est
précisément ce qui attire vers vous cette enfant impérieuse et
gâtée. Elle s'irrite et s'obstine contre une résistance à
laquelle on ne l'a point accoutumée. Ayez l'humilité de lui
céder. Faites cela pour moi.
-- Sérieusement, madame, vous pensez...?
-- Je pense, reprit en riant la vieille dame, ne vous en
déplaise, que vous perdrez votre principal mérite à ses yeux
aussitôt qu'elle vous verra subir son joug comme tout le
monde.
-- En vérité, madame, vous me présentez les choses sous un
point de vue tout nouveau. Jamais je n'ai conçu la pensée
d'attribuer les taquineries de madame de Palme à un sentiment
dont j'eusse lieu de me glorifier.
-- Et vous avez eu raison, reprit-elle vivement: il n'y a
jusqu'à présent rien de pareil, Dieu merci; mais cela eût pu
venir, et vous êtes trop galant homme pour le vouloir avec les
dispositions que je vous connais.
-- Je m'abandonne absolument à votre direction, madame; je vais
mettre mon chapeau et mes gants. Reste à savoir comment madame
de Palme accueillera mon empressement un peu tardif.
-- Elle l'accueillera fort bien, si vous mettez de la bonne
grâce à le lui offrir.
-- Pour cela, madame, j'y mettrai toute celle dont je suis
capable.
Sur cette assurance, madame de Malouet me tendit sa main, que
je baisai avec un profond respect, mais avec une assez mince
gratitude.
Quand j'arrivai dans le salon, botté et éperonné, madame de
Palme y était seule: plongée dans un fauteuil et ensevelie
sous ses jupes, elle achevait de rattacher son bourdalou. Elle
leva et baissa rapidement les yeux qu'elle avait fort rouges.
-- Madame, lui dis-je, je suis si sincèrement affligé de vous
avoir offensée, que j'ose vous demander le pardon d'une
maussaderie impardonnable. Je viens me mettre à votre
disposition; si vous refusez ma compagnie, vous ne ferez que
m'infliger une mortification très-méritée, mais vous me
laisserez plus malheureux que je n'ai été coupable... et c'est
beaucoup dire.
Madame de Palme, tenant plus de compte de l'émotion de ma voix
que de mon pathos diplomatique, releva les yeux vers moi,
entr'ouvrit les lèvres, ne dit rien, et finalement avança une
main un peu tremblante que je me hâtai de recevoir dans la
mienne. Elle se servit aussitôt de ce point d'appui pour se
dresser sur ses pieds, et bondit légèrement sur le parquet.
Quelques minutes après, nous étions tous deux à cheval, et
nous sortions de la cour du château.
Nous atteignîmes l'extrémité de l'avenue sans avoir échangé
une parole. Je sentais profondément, tu peux le croire,
combien ce silence, de mon côté du moins, était gauche, empesé
et ridicule; mais, comme il arrive souvent dans les
circonstances qui réclament le plus impérieusement des
ressources d'éloquence, j'étais frappé d'une stérilité
d'esprit invincible. Je cherchais vainement une entrée en
matière vraisemblable, et plus je me dépitais de n'en trouver
aucune, moins je devenais capable d'y réussir. J'étais,
d'ailleurs, agité de réflexions aussi nouvelles que pénibles;
je suivais malgré moi l'ordre d'idées très-imprévu où
m'avaient jeté les étranges appréciations de madame de
Malouet. Je me demandais jusqu'à quel point ces appréciations
pouvaient être fondées, et jusqu'à quel point, en ce cas, les
conseils et la prudence de la marquise avaient été bien
inspirés. Je me rappelais la vivacité hautaine, volontaire et
capricieuse de la jeune femme qui était à mes côtés; je voyais
son air accablé et presque dompté. Tout cela me troublait et
me touchait vaguement. L'abîme qui me sépare à jamais d'une
telle personne n'en subsistait pas moins dans son immensité;
mais, si cela peut se dire, je sentais toujours entre nous la
distance, et je ne sentais plus l'éloignement.
Madame de Palme qui n'était pas initiée à mes secrètes
méditations, et qui, d'ailleurs, n'en eût peut-être goûté que
modérément les nuances les plus bienveillantes, finit par
s'impatienter d'un silence au moins embarrassant.
-- Si nous courions un peu? dit-elle tout à coup.
-- Courons, dis-je.
Et nous partîmes au galop, ce qui me soulagea infiniment.
Cependant, il fallut, bon gré, mal gré, ralentir notre allure
au haut du chemin tortueux qui mène dans la vallée des Ruines.
Le soin de guider nos chevaux dans le cours de cette descente
difficile put encore, durant quelques minutes, servir de
prétexte à mon mutisme; mais, en arrivant sur le terre-plein
de la vallée, je vis bien qu'il fallait parler à tout prix, et
j'allais débuter par une banalité quelconque, lorsque madame
de Palme voulut bien me prévenir:
-- On dit, monsieur, que vous avez beaucoup d'esprit?
-- Madame, répondis-je en riant, vous pouvez en juger.
-- Difficilement jusqu'ici, quand même j'en serais capable, ce
que vous êtes très-éloigné de croire... Oh! ne le niez pas!
C'est parfaitement inutile après la conversation que le hasard
m'a fait entendre l'autre soir...
-- Madame, j'ai commis tant de méprises sur votre compte, que
vous devez vous expliquer la confusion pitoyable où je suis
vis-à-vis de vous.
-- Et sur quels points vous êtes-vous mépris?
-- Sur tous, je crois.
-- Vous n'en êtes pas bien sûr... Convenez, au moins, que je
suis une bonne femme...
-- Oh! de tout mon soeur, madame!
-- Vous avez bien dit cela... Je crois que vous le pensez...
Vous n'êtes pas méchant non plus, je crois, et cependant vous
l'avez été pour moi, cruellement.
-- C'est vrai.
-- Quelle espèce d'homme êtes-vous donc? reprit la petite
comtesse de sa voix brève et brusque. Je n'y comprends pas
grand'chose. A quel titre, en vertu de quoi me méprisez-vous?
Je suppose que je sois réellement coupable de toutes les
intrigues qu'on me prête: qu'est-ce que cela vous fait? Etes-vous
un saint, vous? un réformateur? N'avez-vous jamais eu de
maîtresses? Avez-vous plus de vertu que les autres hommes de
votre âge et de votre condition? Quel droit avez-vous de me
mépriser? Expliquez-moi ça.
-- Madame, si j'avais à me reprocher les sentiments que vous me
supposez, je vous répondrais que jamais personne, dans votre
sexe ni dans le mien, n'a pris sa propre moralité pour règle
de son opinion et des jugements sur autrui; on vit comme on
peut, et on juge comme on doit: c'est, en particulier, une
inconséquence très-ordinaire parmi les hommes, de ne point
estimer les faiblesses qu'ils encouragent et dont ils
profitent... Mais, pour mon compte, je me tiens sévèrement en
garde contre un rigorisme aussi ridicule chez un homme que
coupable chez un chrétien... Et quant à cette conversation
qu'un hasard déplorable vous a livrée, et où mes expressions,
comme il arrive toujours, ont dépassé de beaucoup la mesure de
ma pensée, -- c'est une offense que je n'effacerai jamais, je
le sais; mais je vous l'expliquerai du moins avec franchise.
Chacun a ses goûts et sa façon d'entendre la vie en ce monde:
nous différons tellement, vous et moi, à cet égard, que j'ai
conçu pour vous, et que vous avez conçu pour moi, à vue de
pays, une antipathie extrême. Cette disposition, qui, d'un
côté du moins, madame, devait se modifier singulièrement sur
plus ample informé, m'a entraîné à des mouvements d'humeur et
à des vivacités de controverse peu réfléchis: vous avez
souffert sans doute, madame, des violences de mon langage,
mais beaucoup moins, veuillez le croire, que je n'en devais
souffrir moi-même, après en avoir reconnu l'injustice profonde
et irréparable.
Cette apologie, plus sincère que lucide, n'obtint point de
réponse. Nous achevions, en ce moment, de traverser l'église
de l'abbaye, et nous nous trouvâmes, à l'improviste, mêlés aux
derniers rangs de la cavalcade. Notre apparition fit courir un
sourd murmure dans la foule pressée des chasseurs. Madame de
Palme fut entourée aussitôt d'une troupe joyeuse qui parut lui
adresser des félicitations sur le gain de sa gageure. Elle les
reçut d'une mine indifférente et boudeuse, fouetta son cheval
et gagna les avant-postes pour entrer en forêt.
Cependant, M. de Malouet m'avait accueilli avec une affabilité
plus marquée encore que de coutume; et, sans faire aucune
allusion directe à l'incident qui m'amenait, contre mon gré, à
cette fête cynégétique, il n'omit aucune attention pour m'en
faire oublier le léger désagrément. Bientôt après, les chiens
lancèrent un cerf, et je les suivis avec ardeur, n'étant
nullement insensible à l'ivresse de ce divertissement viril,
quoiqu'elle ne suffise pas à mon bonheur en ce monde.
La meute se laissa dépister deux ou trois fois, et la journée
tourna à l'avantage du cerf. -- Nous reprîmes vers quatre
heures le chemin du château. Quand nous traversâmes la vallée
au retour, la crépuscule dessinait déjà plus nettement sur le
ciel la silhouette des arbres et la crête des collines: une
ombre mélancolique descendait sur les bois, et un brouillard
blanchâtre glaçait l'herbe des prairies, tandis qu'une brume
plus épaisse marquait les détours de la petite rivière. Comme
je m'absorbais dans la contemplation de cette scène, qui me
rappelait des jours meilleurs, je vis, tout à coup, madame de
Palme à mes côtés.
-- Je crois, après réflexion, me dit-elle avec sa brusquerie
accoutumée, que vous méprisez mon ignorance et mon manque
d'esprit beaucoup plus que ma prétendue légèreté de moeurs...
Vous faites moins de cas de la vertu que de la pensée... Est-ce
cela?
-- Non assurément, dis-je en riant, ce n'est pas cela; ce n'est
rien de tout cela. D'abord, le mot de mépris doit être
supprimé, n'ayant rien à faire ici;... ensuite, je ne crois
guère à votre ignorance et pas du tout à votre manque
d'esprit... Enfin, je ne vois rien au-dessus de la vertu,
quand je la vois, ce qui est rare. Je suis confus au reste,
madame, de l'importance que vous attachez à ma manière de
voir... Le secret de mes prédilections et de mes répugnances
est fort simple: j'ai, comme je vous le disais, le plus
religieux respect pour la vertu, mais toute la mienne se borne
à un sentiment profond de quelques devoirs essentiels que je
pratique tant bien que mal; je ne saurais donc exiger
davantage de qui que ce soit... Quant à la pensée, j'avoue que
j'en fais grand cas, et la vie me paraît chose trop sérieuse
pour être traitée sur le pied d'un bal continuel, du berceau à
la tombe. De plus, les productions de l'intelligence, les
oeuvres de l'art en particulier, sont l'objet de mes
préoccupations les plus passionnées, et il est naturel que
j'aime à pouvoir parler de ce qui m'intéresse. Voilà tout.
-- Faut-il absolument avoir sans cesse à la bouche les extases
de l'âme, les cimetières et la Vénus de Milo pour prendre dans
votre opinion le rang d'une femme sérieuse et d'une femme de
goût?... Au surplus, vous avez raison, -- je ne pense jamais;
si je pensais une seule minute, il me semble que je
deviendrais folle, que ma tête craquerait... Et à quoi
pensiez-vous, vous, dans la cellule de ce vieux couvent?
-- J'y ai beaucoup pensé à vous, dis-je gaiement, le soir de ce
jour où vous m'aviez si rudement pourchassé, et je vous y ai
maudite de tout mon coeur.
-- Cela se comprend.
Elle se mit à rire, regarda un peu autour d'elle et reprit:
-- Quel joli vallon! quelle charmante soirée!... Et maintenant
me maudissez-vous?
-- Maintenant, je voudrais, du fond de l'âme pouvoir quelque
chose pour votre bonheur.
-- Et moi pour le vôtre, dit-elle simplement.
Je m'inclinai pour toute réponse, et il s'ensuivit un court
silence.