Je ne sais depuis combien de temps je dormais, quand j'ai ét

Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: Octave Feuillet, _La petite comtesse_ (1878),

édition de 1879]

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

LA PETITE COMTESSE

CALMANN LEVY, EDITEUR

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

Format grand in-18

LES AMOURS DE PHILIPPE 1 vol.

BELLAH 1 vol.

LE DIVORCE DE JULIETTE 1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE 1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME 1 vol.

JULIA DE TRECOEUR 1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS 1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA 1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 1 vol.

SCENES ET COMEDIES 1 vol.

SCENES ET PROVERBES 1 vol.

THEATRE

L'ACROBATE, comédie en un acte.

LA BELLE AU BOIS DORMANT, comédie en cinq actes.

LE CAS DE CONSCIENCE, comédie en un acte.

LE CHEVEU BLANC, comédie en un acte.

CIRCE, proverbe en un acte.

LA CRISE, comédie en quatre actes.

DALILA, drame en quatre actes, six parties.

LA FEE, comédie en un acte.

JULIE, drame en trois actes.

MONTJOYE, comédie en cinq actes.

PERIL EN LA DEMEURE, comédie en deux actes.

LE POUR ET LE CONTRE, comédie en un acte.

REDEMPTION, comédie en cinq actes.

ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comédie en cinq actes.

LE SPHINX, drame en quatre actes.

LA TENTATION, comédie en cinq actes, six tableaux.

LE VILLAGE, comédie en un acte.

Paris. -- Typ. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.

LA PETITE COMTESSE

LE PARC - ONESTA

PAR

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

NOUVELLE EDITION

PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1879

Droits de reproduction et de traduction réservés.

LA

PETITE COMTESSE

ETUDE DE LA VIE MONDAINE

LA

PETITE COMTESSE

I

GEORGES L. A PAUL B., A PARIS

Du Rozel, 15 septembre.

Il est neuf heures du soir, mon ami, et tu arrives

d'Allemagne. On te remet ma lettre, dont le timbre t'annonce

d'abord que je suis absent de Paris. Tu te permets un geste

d'humeur, et tu me traites de vagabond. Cependant, tu te

plonges dans ton meilleur fauteuil, tu ouvres ma lettre, et tu

apprends que je suis installé depuis cinq jours dans un moulin

de basse Normandie. -- "Un moulin! comment diantre! que peut-il

faire dans un moulin?" -- Ton front se plisse, tes sourcils se

rapprochent: tu déposes ma lettre pour un moment, tu prétends

pénétrer ce mystère par le seul effort de ton imaginative.

Soudain un aimable enjouement se peint sur tes traits; ta

bouche exprime l'ironie du sage, tempérée par l'indulgence de

l'ami, tu as entrevu dans un nuage d'opéra-comique une

meunière poudrée, un corsage de rubans en échelle, une jupe

fine et courte, et des bas à coins dorés; bref, une de ces

meunières dont le coeur fait tic tac avec accompagnement de

hautbois. -- Mais les Grâces, qui se jouent sans cesse devant

ta pensée, l'égarent parfois: ma meunière ressemble à la

tienne comme je ressemble au jeune Colin; elle est coiffée

d'un vaste bonnet de coton, auquel la couche la plus intense

de farine ne réussit pas à rendre sa couleur primitive; elle

porte un jupon d'une laine grossière, qui écorcherait la peau

d'un éléphant; bref, il m'arrive fréquemment de confondre la

meunière avec le meunier; après quoi, il est superflu

d'ajouter que je ne suis nullement curieux de savoir si son

coeur fait tic tac.

La vérité est que, ne sachant comment tuer le temps, en ton

absence, et n'ayant pas lieu d'espérer ton retour avant un

mois (c'est ta faute), j'ai sollicité une mission. Le conseil

général du département de... venait tout à point d'émettre le

voeu qu'une certaine abbaye ruinée, dite l'abbaye du Rozel,

fût classée parmi les monuments historiques: on m'a chargé

d'examiner de près les titres de la postulante. Je me suis

rendu en toute hâte au chef-lieu de ce département _artistique_,

où j'ai fait mon entrée avec la gravité importante d'un homme

qui tient entre ses mains la vie ou la mort d'un monument cher

au pays. J'ai pris dans l'hôtel quelques renseignements:

grande a été ma mortification quand j'ai reconnu que personne

ne paraissait soupçonner qu'une abbaye du Rozel existât ou eût

jamais existé à cent lieues à la ronde. -- Je me suis présenté

à la préfecture, sous le coup de ce désenchantement: le

préfet, qui est V..., que tu connais, m'a reçu avec sa bonne

grâce ordinaire; mais aux questions que je lui adressais sur

l'état des ruines qu'il s'agissait de conserver à l'amour

traditionnel de ses administrés, il m'a répondu, avec un

sourire distrait, que sa femme, qui avait vu ces ruines dans

une partie de campagne, pendant son séjour aux bains de mer,

m'en parlerait mieux qu'il ne saurait le faire.

Il m'invita à dîner, et, le soir, madame V..., après les

combats ordinaires de la pudeur expirante, me montra sur son

album quelques vues des fameuses ruines dessinées avec goût.

Elle s'exalta tout doucement en me parlant de ces vénérables

restes, encadrés, si on l'en croit, dans un site enchanteur,

et fort propres, surtout, aux parties de campagne. Un regard

suppliant et corrupteur termina sa harangue. Il me semble

évident que cette jeune femme est la seule personne du

département qui porte à cette pauvre vieille abbaye un intérêt

véritable, et que les pères conscrits du conseil général ont

émis un voeu de pure galanterie. Au surplus, il m'est

impossible de ne pas me ranger à leur opinion: l'abbaye a de

beaux yeux; elle mérite d'être classée, elle le sera.

Mon siége était donc fait, dès ce moment; mais il fallait

encore l'écrire et l'appuyer de quelques pièces

justificatives. Malheureusement, les archives et les

bibliothèques locales n'abondent pas en traditions relatives à

mon sujet: après deux jours de fouilles consciencieuses, je

n'avais recueilli que de rares et insignifiants documents, qui

peuvent se résumer dans ces deux lignes: "L'abbaye du Rozel,

commune du Rozel, a été habitée de temps immémorial par les

moines, -- qui l'ont quittée lorsqu'elle a été détruite."

C'est pourquoi je résolus d'aller, sans plus de retard,

demander leur secret à ces ruines mystérieuses, et de

multiplier au besoin les artifices de mon crayon pour suppléer

à la concision forcée de ma plume. -- Je partis mercredi matin

pour le gros bourg de ***, qui n'est qu'à deux ou trois lieues

de l'abbaye. Un coche normand, compliqué d'un cocher normand,

me promena tout le jour, comme un monarque indolent, le long

des haies normandes. Le soir, j'avais fait douze lieues, et

mon cocher douze repas. Le pays est beau, quoique d'un

caractère agreste un peu uniforme. Sous un bocage éternel se

déploie une verdure opulente et monotone, dans l'épaisseur de

laquelle ruminent des boeufs satisfaits. Je conçois les douze

repas de mon cocher: l'idée de manger doit se présenter

fréquemment et presque uniquement à l'imagination de tout

homme qui passe sa vie au milieu de cette grasse nature, dont

l'herbe même donne appétit.

Vers le soir cependant, l'aspect du paysage changea: nous

entrâmes dans des plaines basses, marécageuses et nues comme

des steppes, qui s'étendaient de chaque côté de la route; le

bruit des roues sur la chaussée prit une sonorité creuse et

vibrante; des joncs de couleur sombre et de hautes herbes

d'apparence malsaine couvraient, à perte de vue, la surface

noirâtre du marais. J'aperçus au loin, à travers le crépuscule

et derrière un rideau de pluie, deux ou trois cavaliers lancés

à toute bride, qui parcouraient, comme affolés, ces espaces

sans bornes: ils s'ensevelissaient par intervalles dans les

bas-fonds du pâturage, et reparaissaient tout à coup, galopant

toujours avec la même frénésie. Je ne pouvais imaginer vers

quel but idéal se précipitaient ces fantômes équestres. Je

n'eus garde de m'en informer. Le mystère est doux et sacré.

Le lendemain, je m'acheminai vers l'abbaye, emmenant dans mon

cabriolet un grand paysan qui avait les cheveux jaunes, comme

Cérès. C'était un valet de ferme qui demeurait depuis sa

naissance à deux pas de mon monument; il m'avait entendu, le

matin, prendre des informations dans la cour de l'auberge, et

s'était offert obligeamment à me conduire aux ruines, qui

étaient la première chose qu'il eût vue en venant au monde. Je

n'avais nul besoin d'un guide: j'acceptai cependant l'offre

de ce garçon, dont l'officieux bavardage semblait me promettre

une conversation suivie, où j'espérais surprendre quelque

légende intéressante; mais, dès qu'il eut pris place à mes

côtés, le drôle devint muet: mes questions semblaient même,

je ne sais pourquoi, lui inspirer une profonde méfiance,

voisine de la colère. J'avais affaire au génie des ruines,

gardien jaloux de leurs trésors. En revanche, j'eus l'avantage

de le ramener chez lui en voiture: c'était apparemment ce

qu'il avait voulu, et il eut tout lieu d'être satisfait de ma

complaisance.

Après avoir déposé devant sa porte cet agréable compagnon, je

dus mettre moi-même pied à terre: un escalier de rochers,

serpentant sur le flanc d'une lande, me conduisit au fond

d'une étroite vallée, qui s'arrondit et s'allonge entre une

double chaîne de hautes collines boisées. Une petite rivière y

dort sous les aulnes, séparant deux bandes de prairies fines

et moelleuses comme les pelouses d'un parc: on la traverse

sur un vieux pont d'une seule arche, qui dessine dans une eau

tranquille le reflet de sa gracieuse ogive. Sur la droite, les

collines se rapprochent en forme de cirque, et semblent réunir

leurs courbes verdoyantes: à gauche, elle s'évasent et vont

se perdre dans la masse haute et profonde d'une forêt. La

vallée est ainsi close de toutes parts, et offre un tableau

dont le calme, la fraîcheur et l'isolement pénètrent l'âme. Si

l'on pouvait jamais trouver la paix hors de soi-même, ce doux

asile la donnerait: il en donne du moins pour un instant

l'illusion.

Le site eût suffi pour me faire deviner l'abbaye, qui sans

doute succéda à l'ermitage. Dans cette période de transition

brutale et convulsive qui ouvrit si péniblement l'ère moderne,

quel immense besoin de repos et de recueillement devait se

faire sentir aux âmes délicates et aux esprits contemplatifs!

-- Je lis dans le coeur du moine, du poëte, du spiritualiste

inconnu que le hasard amena un jour, au milieu de cet âge

terrible, que la pente de ces collines, et qui découvrit

soudain le trésor de solitude qu'elles recélaient: je me

figure l'attendrissement de ce rêveur fatigué en face d'une

scène si paisible; je me le figure, et, en vérité, je ne suis

pas loin de le partager. Notre époque, à travers de grandes

dissemblances, n'est pas sans quelques rapports essentiels

avec les premiers temps du moyen âge: le désordre moral, la

convoitise matérielle, la violence barbare, qui

caractérisaient cette phase sinistre de notre histoire, ne

semblent éloignés de nous, aujourd'hui, que par la distance

qui sépare la théorie de la pratique, le complot de

l'exécution, et l'âme perverse de la main criminelle.

Les ruines de l'abbaye sont adossées à la forêt. Ce qui survit

de l'abbaye elle-même est peu de chose: à l'entrée de la

cour, une porte monumentale; une aile de bâtiment du XIIe

siècle, où loge la famille du meunier dont je suis l'hôte; la

salle du chapitre, remarquable par d'élégants arceaux et

quelques traces de peintures murales; enfin, deux ou trois

cellules, dont une paraît avoir servi de lieu de correction si

j'en juge par la solidité de la porte et des verrous. Le reste

a été démoli, et se retrouve par fragments dans les

maisonnettes du voisinage. L'église, qui a presque les

proportions d'une cathédrale, est d'une belle conservation et

d'un effet merveilleux. Le portail et le chevet de l'abside

ont seuls disparu: toute l'architecture intérieure, les

voussures, les hautes colonnes, sont intactes et comme faites

d'hier. Là, il semble qu'un artiste ait présidé à l'oeuvre de

destruction: un coup de pioche magistral a ouvert aux deux

extrémités de l'église, à la place du portail et à la place de

l'autel, deux baies gigantesques, de sorte que le regard, du

seuil de l'édifice, plonge dans la forêt comme à travers un

profond arc triomphal. Dans ce lieu solitaire, cela est

inattendu et solennel. J'en fus ravi.

-- Monsieur, dis-je au meunier, qui, depuis mon arrivée,

observait de loin chacun de mes pas avec cette méfiance féroce

qui semble particulière au pays, je suis chargé d'étudier et

de dessiner ces ruines. Ce travail me demandera plusieurs

jours: ne pourriez-vous m'épargner une course quotidienne du

bourg à l'abbaye, en me logeant chez vous, tant bien que mal,

pendant une semaine ou deux?

Le meunier, Normand de race, m'examina des pieds à la tête

sans me répondre, en homme qui sait que le silence est d'or:

il me toisa, me jaugea, me pesa, et finalement, desserrant ses

lèvres enfarinées, il appela sa femme. La meunière apparut

alors sur le seuil de la salle du chapitre, convertie en

étable à veaux, et je dus lui renouveler ma demande. Elle

m'examina, à son tour, mais moins longuement que son mari, et,

avec le flair supérieur de son sexe, sa conclusion fut, comme

j'avais droit de m'y attendre, celle du _Proeses_ dans _le Malade_

: -- _Dignus es intrare_. Le meunier, qui vit la tournure que

prenaient les choses, souleva son bonnet et me régala d'un

sourire. Ces braves gens, du reste, une fois la glace rompue,

s'ingénièrent à me dédommager, par mille attentions

empressées, de la prudence de leur accueil. Ils voulaient

m'abandonner leur propre chambre, ornée des _Aventures de

Télémaque_, à laquelle je préférai -- comme eût fait Mentor --

une cellule d'une austère nudité, dont la fenêtre à petits

carreaux losangés s'ouvre sur le portail ruiné de l'église et

sur l'horizon de la forêt.

Plus jeune de quelques années, j'aurais joui très-vivement de

cette poétique installation; mais je grisonne, ami Paul, ou du

moins j'en ai peur, bien que j'essaye encore d'attribuer à de

simples jeux de lumière les tons douteux dont ma barbe

s'émaille au soleil de midi. Toutefois, si ma rêverie a changé

d'objet, elle dure encore et me charme toujours. Mon sentiment

poétique s'est modifié, et je crois qu'il s'est élevé. L'image

d'une femme n'est plus l'élément indispensable de mon rêve:

mon coeur, plus calme, et qui s'étudie à l'être, se retire peu

à peu du champ où s'exerce ma pensée. Je ne puis, je l'avoue,

trouver un plaisir suffisant dans les pures et sèches

méditations de l'intelligence: il faut que mon imagination

parle d'abord et donne le branle à mon cerveau, car je suis né

romanesque, romanesque je mourrai, et tout ce qu'on peut me

demander, tout ce que je puis obtenir de moi, à l'âge où la

bienséance commande déjà la gravité, c'est de faire des romans

sans amour.

Les monuments du passé favorisent cette disposition incurable

de mon esprit: ils m'aident à ressusciter les moeurs, les

passions, les idées de leurs anciens habitants, et à

interroger, sous les caractères variés de chaque époque, la

vieille énigme de la vie. -- Dans cette cellule où je t'écris,

je ne manque pas d'évoquer, chaque soir, des robes de bure et

des visages macérés: un moine m'apparaît, tantôt à genoux

dans cet angle obscur, sur cette dalle usée, plongé dans les

heureuses extases de la foi, tantôt accoudé sur cette noire

tablette de chêne, couvrant d'auréoles d'or le parchemin des

missels, perpétuant les oeuvres du génie antique, ou

poursuivant sa science, qui l'effraye, jusqu'aux limites de la

magie. Un autre fantôme, debout près de l'étroite fenêtre,

attache son regard humide sur la profondeur de ces bois, qui

lui rappellent les chasses chevaleresques et les palefrois des

châtelaines. -- Tu en diras ce qu'il te plaira, j'aime les

moines, non pas les moines de la décadence, les moines

fainéants, pansus et verts gaillards, qui firent la joie de

nos pères, et qui ne font pas la mienne. J'aime et je vénère

cette ancienne société monastique, telle que je me la figure,

recrutée parmi les races malheureuses et vaincues, conservant

seule, au milieu d'un monde barbare, le sentiment et le goût

des jouissances de l'esprit, ouvrant un refuge, et le seul

refuge possible dans une telle époque, à toute intelligence

qui laissait voir, fût-ce sous le sayon de l'esclave, quelque

étincelle de génie. Combien de poëtes, de savants, d'artistes,

d'inventeurs anonymes ont dû bénir, pendant dix siècles, ce

droit d'asile respecté, qui les avait arrachés aux misères

poignantes et à la vie bestiale de la glèbe! L'abbaye aimait à

découvrir ces pauvres penseurs plébéiens et à seconder le

développement de leurs aptitudes diverses: elle leur assurait

le pain de chaque jour et le doux bienfait du loisir, elle

s'honorait et se parait de leurs talents. Quoique leur cercle

fût étroit, ils y exerçaient, du moins librement, les facultés

qu'ils tenaient de Dieu: ils vivaient heureux, quoiqu'ils

dussent mourir ignorés.

Que plus tard le cloître se soit écarté de ces nobles et

sévères traditions, qu'il ait dégénéré de chute en chute

jusqu'aux frères Fredons et jusqu'au directeur spirituel de

Panurge, cela est possible; il a dû subir le destin commun à

toutes les institutions qui ont fait leur temps, et qui

survivent à leur oeuvre accomplie. Toutefois, il se peut bien

que l'esprit gaulois de la bourgeoisie émancipée, auquel vint

s'ajouter bientôt l'esprit de la Réforme, ait dessiné dans nos

vieilles abbayes plus de caricatures que de portraits. Quoi

qu'il en soit, même en lisant Rabelais avec le respect qu'il

convient, aucun homme doué de pensée ne saurait oublier que,

durant cette triste nuit du moyen âge, le dernier rayon de la

pure vie intellectuelle éclaire le front pâle du moine.

Jusqu'à présent, l'ennui m'a épargné dans ma solitude.

T'avouerai-je même que j'y éprouve un contentement singulier?

Il me semble que je suis à mille lieues des choses d'ici-bas,

et qu'il y a une sorte de trêve et de temps d'arrêt dans la

misérable routine de mon existence, à la fois tourmentée et

banale. Je savoure ma complète indépendance avec l'allégresse

naïve d'un Robinson de douze ans. Je dessine quand il me

plaît; le reste du temps, je me promène çà et là à l'aventure,

en ayant grand soin de ne jamais franchir les bornes du vallon

sacré. Je m'assois sur le parapet du pont, et je regarde

couler l'eau; je vais à la découverte dans les ruines; je

m'enfonce dans les souterrains: j'escalade les degrés rompus

du beffroi; je ne puis les redescendre, et je demeure à cheval

sur une gargouille, faisant une assez sotte figure, jusqu'à ce

que le meunier m'apporte une échelle. Je m'égare la nuit dans

la forêt, et je vois passer les chevreuils au clair de lune.

Que veux-tu! tout cela me berce agréablement, et me produit

l'impression d'un rêve d'enfant, que je fais dans l'âge mûr.

Ta lettre, datée de Cologne, et qu'on m'a renvoyée ici suivant

mes instructions, a seule troublé ma béatitude. Je me console

difficilement d'avoir quitté Paris presque à la veille de ton

retour. Que le ciel confonde tes caprices et ton indécision!

Tout ce que je puis faire maintenant, c'est de hâter mon

travail; mais où trouver les documents historiques qui me

manquent? Je tiens sérieusement à sauver ces ruines. Il y a là

un paysage rare, un tableau de prix, qu'on ne peut laisser

périr sans vandalisme.

Et puis j'aime les moines, te dis-je. Je veux rendre à leurs

ombres cet hommage de sympathie. Oui, si j'avais vécu, il y a

quelque mille ans, j'aurais certainement cherché parmi eux le

repos du cloître en attendant la paix du ciel. Quelle

existence m'eût mieux convenu? Sans souci de ce monde et

assuré de l'autre, sans troubles du coeur ni de l'esprit,

j'aurais écrit paisiblement de douces légendes auxquelles

j'eusse été crédule, j'aurais déchiffré curieusement des

manuscrits inconnus et découvert en pleurant de joie l'_Iliade_

ou l'_Enéide;_ j'aurais dessiné des rêves de cathédrale, chauffé

des alambics, -- et peut-être inventé la poudre: ce n'est pas

ce que j'aurais fait de mieux.

Allons, il est minuit: frère, il faut dormir.

_Post-Scriptum_. -- Il y a des spectres! Je fermais cette lettre,

mon ami, au milieu d'un silence solennel, quand soudain mon

oreille s'est emplie de bruits mystérieux et confus, qui

paraissaient venir du dehors, et où j'ai cru distinguer le

sourd murmure d'une foule. Je me suis approché, fort surpris,

de la fenêtre de ma cellule, et je ne saurais trop te dire la

nature précise de l'émotion que j'ai ressentie en apercevant

les ruines de l'église éclairées d'une lumière resplendissante

: le vaste portail et les ogives béantes jetaient des flots de

clarté jusque sur les bois lointains. Ce n'était point, ce ne

pouvait être un incendie. J'entrevoyais, d'ailleurs, à travers

les trèfles de pierre, des ombres de taille surhumaine, qui

passaient dans la nef, paraissant exécuter avec une sorte de

rythme quelque cérémonie bizarre. -- J'ai brusquement ouvert

ma fenêtre: au même instant, de bruyantes fanfares ont éclaté

dans la ruine, et ont fait retentir tous les échos de la

vallée; après quoi, j'ai vu sortir de l'église une double file

de cavaliers armés de torches et sonnant du cor, quelques-uns

vêtus de rouge, d'autres drapés de noir et la tête couverte de

panaches. Cette étrange procession a suivi, toujours dans le

même ordre, avec le même éclat et les mêmes fanfares, le

chemin ombragé qui borde les prairies. Arrivée sur le petit

pont, elle a fait une station: j'ai vu les torches s'élever,

s'agiter et lancer des gerbes d'étincelles; les cors ont fait

entendre une cadence prolongée et sauvage; puis, soudain,

toute lumière a disparu, tout bruit a cessé, et la vallée

s'est ensevelie de nouveau dans les ténèbres et dans le

silence profond de minuit. Voilà ce que j'ai vu, entendu. Toi

qui arrives d'Allemagne, as-tu rencontré le chasseur Noir?

Non? Pends-toi donc!

II

16 septembre.

L'ancienne forêt de l'abbaye appartient à un riche

propriétaire du pays, le marquis de Malouet, descendant de

Nemrod, et dont le château paraît être le centre social du

pays. Il y a presque chaque jour, en cette saison, grande

chasse dans la forêt: hier, la fête s'acheva par un souper

sur l'herbe suivi d'un retour aux flambeaux. J'aurais

volontiers étranglé l'honnête meunier qui m'a donné, à mon

réveil, cette explication en langue vulgaire de ma ballade de

minuit.

Voilà donc le monde qui envahit avec toutes ses pompes ma

chère solitude. Je le maudis, Paul, dans toute l'amertume de

mon coeur. Je lui ai dû hier soir, à la vérité, une apparition

fantastique qui m'a charmé; mais je lui dois aujourd'hui une

aventure ridicule, dont je suis seul à ne point rire, car j'en

suis le héros.

J'étais ce matin mal disposé au travail; j'ai dessiné

toutefois jusqu'à midi, mais il m'a fallu y renoncer: j'avais

la tête lourde, l'humeur maussade, je sentais vaguement dans

l'air quelque chose de fatal. Je suis rentré un instant au

moulin pour y déposer mon attirail; j'ai chicané la meunière

consternée au sujet de je ne sais quel brouet cruellement

indigène qu'elle m'avait servi à déjeuner; j'ai rudoyé les

deux enfants de cette bonne femme qui touchaient à mes

crayons; enfin, j'ai donné au chien du logis un coup de pied

accompagné de la célèbre formule: "Juge, si tu m'avais fait

quelque chose!"

Assez peu satisfait de moi-même, comme tu le penses, après ces

trois petites lâchetés, je me suis dirigé vers la forêt pour

m'y dérober autant que possible à la lumière du jour. Je me

suis promené près d'une heure sans pouvoir secouer la

mélancolie prophétique qui m'obsédait. Avisant enfin, au bord

d'une des avenues qui traversent la forêt, et sous l'ombrage

des hêtres, un épais lit de mousse, je m'y suis étendu avec

mes remords, et je n'ai pas tardé à m'y endormir d'un profond

sommeil. -- Dieu! que n'était-ce celui de la mort!

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, quand j'ai été

réveillé tout à coup par un certain ébranlement du sol dans

mon voisinage immédiat: je me suis levé brusquement, et j'ai

vu, à quatre pas de moi, dans l'avenue, une jeune femme à

cheval. Mon apparition subite a un peu effrayé le cheval, qui

a fait un écart. La jeune femme, qui ne m'avait pas encore

aperçu, le ramenait en lui parlant. Elle m'a paru jolie,

mince, élégante. J'ai entrevu rapidement des cheveux blonds,

des sourcils d'une nuance plus foncée, un oeil vif, un air de

hardiesse, et un feutre à panache bleu campé sur l'oreille

avec trop de crânerie. -- Pour l'intelligence de ce qui va

suivre, il faut que tu saches que j'étais vêtu d'une blouse de

touriste maculée d'ocre rouge; de plus, je devais avoir cet

oeil hagard et cette mine effarée qui donnent à celui qu'on

éveille en sursaut une physionomie à la fois comique et

alarmante. Joins à tout cela une chevelure en désordre, une

barbe semée de feuilles mortes, et tu n'auras aucune peine à

t'expliquer la terreur qui a subitement bouleversé la jeune

chasseresse au premier regard qu'elle a jeté sur moi: -- elle

a poussé un faible cri, et, tournant bride aussitôt, elle

s'est sauvée au galop de bataille.

Il m'était impossible de me méprendre sur la nature de

l'impression que je venais de produire: elle n'avait rien de

flatteur. Toutefois, j'ai trente-cinq ans, et il ne me suffit

plus, Dieu merci, du coup d'oeil plus ou moins bienveillant

d'une femme pour troubler la sérénité de mon âme. J'ai suivi

d'un regard souriant la fuyante amazone; à l'extrémité de

l'allée dans laquelle je venais de ne point faire sa conquête,

elle a tourné brusquement à gauche, s'engageant dans une

avenue parallèle. Je n'ai eu qu'à traverser le fourré voisin

pour la voir rejoindre une cavalcade composée de dix ou douze

personnes, qui semblaient l'attendre, et auxquelles elle

criait de loin, d'une voix entrecoupée: "Messieurs!

messieurs! un sauvage! il y a un sauvage dans la forêt!"

Intéressé par ce début, je m'installe commodément derrière un

épais buisson, l'oeil et l'oreille également attentifs. On

entoure la jeune femme; on suppose d'abord qu'elle plaisante,

mais son émotion est trop sérieuse pour n'avoir point d'objet.

Elle a vu, elle a bien clairement vu, non pas précisément un

sauvage si l'on veut, mais un homme déguenillé dont la blouse

en lambeaux semblait couverte de sang, dont le visage, les

mains et toute la personne étaient d'une saleté repoussante,

la barbe effroyable, les yeux à moitié sortis de leurs

orbites; bref, un individu près duquel le plus atroce brigand

de Salvator n'est qu'un berger de Watteau. Jamais amour-propre

d'homme ne fut à pareille fête. Cette charmante personne

ajoutait que je l'avais menacée, et que je m'étais jeté, comme

le spectre de la forêt du Mans, à la tête de son cheval. -- A

ce récit merveilleux répond un cri général et enthousiaste:

"Donnons-lui la chasse! cernons-le! traquons-le! hop! hourra!"

Et, là-dessus, toute la cavalerie s'ébranle au galop sous la

direction de l'aimable conteuse.

Je n'avais, suivant toute apparence, qu'à demeurer

tranquillement blotti dans ma cachette pour dépister les

chasseurs, qui m'allaient chercher dans l'avenue où j'avais

rencontré l'amazone. Malheureusement, j'eus la pensée, pour

plus de sûreté, de gagner le fourré qui se présentait en face

de moi. Comme je traversais le carrefour, avec précaution, un

cri de joie sauvage m'apprend que je suis aperçu; en même

temps, je vois l'escadron tourner bride et revenir sur moi

comme un torrent. Un seul parti raisonnable me restait à

prendre, c'était de m'arrêter, d'affecter l'étonnement d'un

honnête promeneur qu'on dérange, et de déconcerter mes

assaillants par une attitude à la fois digne et simple; mais,

saisi d'une sotte honte, qu'il est plus facile de concevoir

que d'expliquer, convaincu, d'ailleurs, qu'un effort vigoureux

allait suffire pour me délivrer de cette poursuite importune

et pour m'épargner l'embarras d'une explication, je commets la

faute, à jamais déplorable, de hâter le pas, ou plutôt, pour

être franc, de me sauver à toutes jambes. Je traverse le

chemin comme un lièvre, et je m'enfonce dans le fourré, salué

au passage d'une salve de joyeuses clameurs. Dès cet instant,

mon destin était accompli; toute explication honorable me

devenait impossible; j'avais ostensiblement accepté la lutte

avec ses chances les plus extrêmes.

Cependant, je possédais encore une certaine dose de sang-froid,

et, tout en fendant les broussailles avec fureur, je me

berçais de réflexions rassurantes. Une fois séparé de mes

persécuteurs par l'épaisseur d'un fourré inaccessible à la

cavalerie, je saurais gagner assez d'avance pour me rire de

leurs vaines recherches. -- Cette dernière illusion s'est

évanouie lorsque, arrivé à la limite du couvert, j'ai reconnu

que la troupe maudite s'était divisée en deux bandes, qui

m'attendaient l'une et l'autre au débouché. A ma vue, il s'est

élevé une nouvelle tempête de cris et de rires, et les trompes

de chasse ont retenti de toutes parts. J'ai eu le vertige; la

forêt a tourbillonné autour de moi; je me suis jeté dans le

premier sentier qui s'est offert à mes yeux, et ma fuite a

pris le caractère d'une déroute désespérée.

La légion implacable des chasseurs et des chasseresses n'a pas

manqué de s'élancer sur mes traces avec un redoublement

d'ardeur et de stupide gaieté. Je distinguais toujours à leur

tête la jeune femme au panache bleu, qui se faisait remarquer

par un acharnement particulier, et que je vouais de bon coeur

aux accidents les plus sérieux de l'équitation. C'était elle

qui encourageait ses odieux complices, quand j'étais parvenu

un instant à leur dérober ma piste; elle me découvrait avec

une clairvoyance infernale, me montrait du bout de sa

cravache, et poussait un éclat de rire barbare, quand elle me

voyait reprendre ma course à travers les halliers, soufflant,

haletant, éperdu, absurde. J'ai couru ainsi pendant un temps

que je ne saurais apprécier, accomplissant des prouesses de

gymnastique inouïes, perçant les taillis épineux, m'embourbant

dans les fondrières, sautant les fossés, rebondissant sur mes

jarrets avec l'élasticité d'un tigre, galopant à la diable,

sans raison, sans but, et sans autre espérance que de voir la

terre s'entr'ouvrir sous mes pas.

Enfin, et par un simple effet du hasard, car depuis longtemps

j'avais perdu toutes notions topographiques, j'ai aperçu les

ruines devant moi; j'ai franchi par un dernier élan l'espace

libre qui les sépare de la forêt, j'ai traversé l'église comme

un excommunié, et je suis arrivé tout flambant devant la porte

du moulin. Le meunier et sa femme étaient sur le seuil,

attirés par le bruit de la cavalcade, qui me suivait de près;

ils m'ont regardé avec une expression de stupeur; j'ai

vainement cherché quelques paroles d'explication à leur jeter

en passant, et, après d'incroyables efforts d'intelligence, je

n'ai pu que leur murmurer niaisement: "Si l'on me demande,...

dites que je n'y suis pas!..." Puis j'ai gravi d'un saut

l'escalier de ma cellule, et je suis venu tomber sur mon lit

dans un état de complet épuisement.

Cependant, Paul, la chasse se précipitait tumultueusement dans

la cour de l'abbaye; j'entendais le piétinement des chevaux,

la voix des cavaliers, et même le son de leurs bottes sur les

dalles du seuil, ce qui me prouvait qu'une partie d'entre eux

avait mis pied à terre et me menaçait d'un dernier assaut: je

me suis relevé avec un mouvement de rage et j'ai regardé mes

pistolets. Heureusement, après quelques minutes de

conversation avec le meunier, les chasseurs se sont retirés,

non sans me laisser clairement entendre que, s'ils avaient

pris meilleure opinion de ma moralité, ils emportaient une

idée fort réjouissante de l'originalité de mon caractère.

Tel est, mon ami, l'historique fidèle de cette journée

malheureuse, où je me suis couvert franchement, et des pieds à

la tête, d'une espèce d'illustration à laquelle tout Français

préférera celle du crime. J'ai, à cette heure, la satisfaction

de savoir que je suis, dans un château voisin, au milieu d'une

société de brillants cavaliers et de belles jeunes femmes, un

texte de plaisanteries inépuisable. Je sens de plus, depuis

mon mouvement de flanc (comme on a coutume d'appeler à la

guerre les retraites précipitées), que j'ai perdu à mes

propres yeux quelque chose de ma dignité, et je ne puis me

dissimuler, en outre, que je suis loin de jouir auprès de mes

hôtes rustiques de la même considération.

En présence d'une situation si gravement compromise, j'ai dû

tenir conseil: après une courte délibération, j'ai rejeté

bien loin, comme puéril et pusillanime, le projet que me

suggérait mon amour-propre aux abois, celui de quitter ma

résidence, et même d'abandonner le pays. J'ai pris le parti de

poursuivre philosophiquement le cours de mes travaux et de mes

plaisirs, de montrer une âme supérieure aux circonstances, et

de donner enfin aux amazones, aux centaures et aux meuniers le

beau spectacle du sage dans l'adversité.

III

20 septembre.

Je reçois ta lettre. Tu es de la vraie race des amis du

Monomotapa. Mais quel enfantillage! Voilà la cause de ton

brusque retour! Un rien, un méchant cauchemar, qui, deux nuits

de suite, te fait entendre ma voix t'appelant à mon secours.

Ah! fruits amers de la détestable cuisine allemande! --

Vraiment, Paul, tu es bête. Tu me dis portant des choses qui

me touchent jusqu'aux larmes. Je ne saurais te répondre à mon

gré. J'ai le coeur tendre et le verbe sec. Je n'ai jamais pu

dire à personne: "Je vous aime." Il y a un démon jaloux qui

altère sur mes lèvres toute parole de tendresse et lui donne

une inflexion d'ironie. -- Mais, Dieu merci, tu me connais.

Il paraît que je te fais rire quand tu me fais pleurer?

Allons, tant mieux. Oui, ma noble aventure de la forêt a une

suite, une suite dont je me passerais bien. Tous les malheurs

dont tu me sentais menacé sont arrivés: sois donc tranquille.

Le lendemain de ce jour néfaste, je débutai par reconquérir

l'estime de mes hôtes du moulin, en leur racontant de bonne

grâce les plus piquants épisodes de ma course. Je les vis

s'épanouir à ce récit; la femme, en particulier, se pâmait

avec des convulsions atroces et des ouvertures de mâchoires

formidables. Je n'ai rien vu de si hideux en ma vie que cette

grosse joie de vachère.

En témoignage d'un retour de sympathie complet, le meunier me

demanda si j'étais chasseur, ôta du croc de sa cheminée un

long tube rouillé qui me fit penser à la carabine de Bas-de-Cuir,

et me le mit entre les mains en me vantant les qualités

meurtrières de cet instrument. J'acceptai sa politesse avec

une apparence de vive satisfaction, n'ayant jamais eu le coeur

de détromper les gens qui croient m'être agréables, et je me

dirigeai vers les bois-taillis qui couvrent les collines,

portant comme une lance cette arme vénérable, qui me

paraissait en effet des plus dangereuses. J'allai m'asseoir

dans les bruyères et je déposai le long fusil près de moi,

puis je m'amusai à écarter à coups de pierre les jeunes lapins

qui venaient jouer imprudemment dans le voisinage d'une

machine de guerre dont je ne pouvais répondre. Grâce à ces

précautions, pendant plus d'une heure que dura ma chasse, il

n'arriva d'accident ni au gibier ni à moi.

A te dire vrai, j'étais bien aise de laisser passer le moment

où les chasseurs du château avaient coutume de se mettre en

campagne, ne me souciant pas, par un reste de vaine gloire, de

me trouver sur leur passage ce jour-là. Vers deux heures de

l'après-midi, je quittai mon lit de menthe et de serpolet,

convaincu que je n'avais à redouter désormais aucune rencontre

importune. Je remis la canardière au meunier, qui sembla un

peu étonné, peut-être de me revoir les mains vides, et plus

probablement de me revoir en vie. J'allai m'installer en face

du portail, et j'entrepris d'achever une vue générale de la

ruine, aquarelle magnifique qui doit enlever les suffrages du

ministre.

J'étais profondément absorbé dans mon travail, quand je crus

tout à coup entendre plus distinctement qu'à l'ordinaire ce

bruit de cavalerie qui, depuis ma mésaventure, chagrinait sans

cesse mes oreilles. Je me retournai avec vivacité, et

j'aperçus l'ennemi à deux cents pas de moi. Il était cette

fois en tenue de ville, paraissant équipé pour une simple

promenade; il avait fait depuis la veille quelques recrues des

deux sexes, et offrait véritablement une masse imposante.

Quoique préparé de longue main à cette occurrence, je ne pus

me défendre d'un certain malaise et je pestai fort contre ces

désoeuvrés infatigables. Toutefois, je n'eus pas même la

pensée de faire retraite; j'avais perdu le goût de la fuite

pour le reste de mes jours.

A mesure que la cavalcade approchait, j'entendais des rires

étouffés et des chuchotements dont le secret ne m'échappait

point: je dois t'avouer qu'un grain de colère commençait à

fermenter dans mon coeur, et, tout en continuant ma besogne

avec l'apparence du plus vif intérêt et des poses de tête

admiratives devant mon aquarelle, je prêtais à la scène qui se

passait derrière moi une attention sombre et vigilante. Au

surplus, l'intention définitive des promeneurs parut être de

ménager mon infortune: au lieu de suivre le sentier au bord

duquel j'étais établi, et qui était le chemin le plus court

pour gagner les ruines, ils s'écartèrent un peu sur la droite

et défilèrent en silence. Un seul d'entre eux, quittant le

groupe principal, fit brusquement une pointe de côté, et vint

s'arrêter à dix pas de mon atelier: quoique j'eusse le front

penché sur mon dessin, je sentis, par cette étrange intuition

que chacun connaît, un regard humain se fixer sur moi. Je

levai les yeux d'un air d'indifférence, les rabaissant presque

aussitôt: ce rapide mouvement m'avait suffi pour reconnaître

dans cet observateur indiscret la jeune dame au panache bleu,

cause première de mes disgrâces. Elle était là, campée sur son

cheval, le menton en l'air, les yeux à demi clos, me

considérant des pieds à la tête avec une insolence admirable.

J'avais cru devoir d'abord, par égard pour son sexe

m'abandonner sans défense à son impertinente curiosité; mais,

au bout de quelques secondes, comme elle continuait son

manége, je perdis patience, et, relevant la tête plus

franchement, j'arrêtai mon regard sur le sien, avec une

gravité polie, mais avec une profonde insistance. Elle rougit;

ce que voyant, je la saluai. Elle me fit, de son côté, une

légère inclination, s'éloigna au galop de chasse, et disparut

sous la voûte de la vieille église. -- Je demeurai ainsi maître

du champ de bataille, savourant avec plaisir le triomphe de

fascination que je venais de remporter sur cette petite

personne, qu'il y avait assurément du mérite à décontenancer.

La promenade dans la forêt dura vingt minutes à peine, et je

vis bientôt la brillante fantasia déboucher pêle-mêle hors du

portail. Je feignis de nouveau une profonde abstraction; mais,

cette fois encore, un cavalier se détacha de la compagnie et

s'avança vers moi: c'était un homme de grande taille, qui

portait un habit bleu, boutonné militairement jusqu'à la

gorge. Il marchait si droit sur mon petit établissement, que

je ne pus m'empêcher de lui supposer la résolution arrêtée de

passer par-dessus, afin de faire rire les dames. Je le

surveillai en conséquence d'un oeil furtif mais alerte, lorsque

j'eus le soulagement de le voir s'arrêter à deux pas de mon

tabouret, et ôter son chapeau:

-- Monsieur, me dit-il d'une voix franche et pleine, voulez-vous

me permettre de voir votre dessin?

Je lui rendis son salut, m'inclinai en signe d'acquiescement,

et poursuivis mon travail. Après un moment de silencieuse

contemplation, l'inconnu équestre laissa échapper quelques

épithètes louangeuses, qui semblaient lui être arrachées par

la violence de ses impressions; puis, reprenant l'allocution

directe:

-- Monsieur, me dit-il, permettez-moi de rendre grâces à votre

talent; nous lui devrons, je n'en puis douter, la conservation

de ces ruines, qui sont l'ornement de notre pays.

Je quittai aussitôt ma réserve, qui n'eût plus été qu'une

bouderie enfantine, et je répondis, comme il convenait, que

c'était apprécier avec beaucoup d'indulgence une ébauche

d'amateur; que j'avais, au reste, le plus vif désir de sauver

ces belles ruines, mais que la partie la plus sérieuse de mon

travail menaçait de demeurer très-insignifiante, faute de

renseignements historiques que j'avais vainement cherchés dans

les archives du chef-lieu.

-- Parbleu! monsieur, reprit le cavalier, vous me faites grand

plaisir. J'ai dans ma bibliothèque une bonne partie des

archives de l'abbaye. Venez les consulter à votre loisir. Je

vous en serai reconnaissant.

Je remerciai avec embarras. -- Je regrettais de n'avoir pas su

cela plus tôt. Je craignais d'être rappelé à Paris par une

lettre que j'attendais ce jour même. -- Cependant, je m'étais

levé pour faire cette réponse, dont je m'efforçais d'atténuer

la mauvaise grâce par la courtoisie de mon attitude. En même

temps, je prenais une idée plus nette de mon interlocuteur;

c'était un beau vieillard à large poitrine, qui paraissait

porter très-vertement une soixantaine d'hivers, et dont les

yeux bleu clair, à fleur de tête, exprimaient la bienveillance

la plus ouverte.

-- Allons, allons, s'écria-t-il, parlons franc! Il vous répugne

de vous mêler à cette bande d'étourdis que voilà là-bas, et

que je n'ai pu empêcher hier de faire une sottise pour

laquelle je vous présente mes excuses. Je me nomme le marquis

de Malouet, monsieur. Au surplus, les honneurs de la journée

ont été pour vous. On voulait vous voir: vous ne vouliez pas

être vu. Vous avez eu le dernier mot. Qu'est-ce que vous

demandez?

Je ne pus m'empêcher de rire en entendant une interprétation

si favorable de ma triste équipée.

-- Vous riez! reprit le vieux marquis: bravo! nous allons nous

comprendre. Ah çà! qu'est-ce qui vous empêche de venir passer

quelques jours chez moi? Ma femme m'a chargé de vous inviter:

elle a compris par le menu tous vos ennuis d'hier. Elle a une

bonté d'ange, ma femme! elle n'est plus jeune, elle est

toujours malade, c'est un souffle, mais c'est un ange... Je

vous logerai dans ma bibliothèque... Vous vivrez en ermite, si

cela vous convient... Mon Dieu, je vois votre affaire, vous

dis-je: mes étourneaux vous font peur; vous êtes un homme

sérieux: je connais ce caractère-là!... Eh bien, vous

trouverez à qui parler... Ma femme est pleine d'esprit;...

moi-même, je n'en manque pas... J'aime l'exercice... il est

nécessaire à ma santé... Mais il ne faut pas me prendre pour

une brute: diable! pas du tout! je vous étonnerai. Vous devez

aimer le whist, nous le ferons ensemble; vous devez aimer à

bien vivre, délicatement, j'entends, comme il sied à un homme

de goût et d'intelligence... Eh bien, puisque vous appréciez

la bonne chère, je suis votre homme; j'ai un cuisinier

excellent... j'en ai même deux pour le quart d'heure, un qui

part et l'autre qui arrive;... il y a conjonction... cela fait

une lutte savante... un tournoi académique... dont vous

m'aiderez à décerner le prix!... Allons! ajouta-t-il en riant

lui-même ingénument de son bavardage, voilà qui est dit,

n'est-ce pas? je vous enlève.

Heureux, Paul, l'homme qui sait dire: "Non!" Seul, il est

vraiment maître de son temps, de sa fortune et de son honneur.

Il faut savoir dire: "Non;" même à un pauvre, même à une

femme, même à un vieillard aimable, sous peine de livrer à

l'aventure sa charité, sa dignité et son indépendance. Faute

d'un non viril, que de misères, que de crimes, depuis Adam!

Tandis que je pesais à part moi l'invitation qui m'était

adressée, ces réflexions m'assaillirent en foule; j'en connus

la profonde sagesse, -- et je dis: "Oui." -- Oui fatal, par

lequel je perdais mon paradis, échangeant une retraite

complétement à mon gré, paisible, laborieuse, romanesque et

libre, contre la gêne d'un séjour où la vie mondaine déploie

toutes les fureurs de son insipide dissipation.

Je réclamai le temps nécessaire pour préparer mon

déménagement, et M. de Malouet me quitta, après une

chaleureuse poignée de main, en me déclarant que je lui

plaisais fort, et qu'il allait exciter ses deux cuisiniers à

me faire un accueil triomphal.

-- Je vais, me dit-il, leur annoncer un artiste, un poëte; ça

va leur monter l'imagination.

Vers cinq heures, deux domestiques du château vinrent prendre

mon mince bagage et m'avertir qu'une voiture m'attendait au

haut des collines. Je dis adieu à ma cellule; je remerciai mes

hôtes, et j'embrassai leurs marmots, tout barbouillés et mal

peignés qu'ils étaient. Ce petit monde sembla me voir partir

avec regret. J'éprouvais moi-même une tristesse

extraordinaire. Je ne sais quel étrange sentiment m'attachait

à cette vallée, mais je la quittai, le coeur serré, comme on

quitte une patrie.

A demain, Paul, car je n'en puis plus.

IV

26 septembre.

Le château de Malouet est une construction massive et assez

vulgaire, qui date d'une centaine d'années. De belles avenues,

une cour d'honneur d'un grand style et un parc séculaire lui

prêtent toutefois une véritable apparence seigneuriale. -- Le

vieux marquis vint me recevoir au bas du perron, passa son

bras sous le mien, et, après m'avoir fait traverser une longue

file de corridors, m'introduisit dans un vaste salon, où

régnait une obscurité presque complète; je ne pus qu'entrevoir

vaguement, aux lueurs intermittentes du foyer, une vingtaine

de personnages des deux sexes, espacés çà et là par petits

groupes. Grâce à ce bienheureux crépuscule, je sauvai mon

entrée, qui de loin s'était présentée à mon imagination sous

un jour solennel et un peu alarmant. Je n'eus que le temps de

recevoir le compliment de bienvenue que madame de Malouet

m'adressa d'une voix faible mais pénétrante et sympathique.

Elle me prit le bras presque aussitôt pour passer dans la

salle à manger, ayant résolu, à ce qu'il paraît, de ne refuser

aucune marque de considération à un coureur d'une si

surprenante agilité.

Une fois à table et en pleine lumière, je ne laissai pas de

m'apercevoir que mes prouesses de la veille n'étaient pas

oubliées, et que j'étais le point de mire de l'attention

générale; mais je supportai bravement le feu croisé des

regards curieux et ironiques, retranché d'une part, derrière

une montagne de fleurs qui ornait le milieu de la table, et

soutenu de l'autre dans ma position défensive par la

bienveillance ingénieuse de ma voisine. -- Madame de Malouet

est une de ces rares vieilles femmes qu'une force d'esprit

supérieure ou une grande pureté d'âme ont protégées contre le

désespoir, à l'heure fatale de la quarantième année, et qui

ont sauvé du naufrage de leur jeunesse une épave unique, mais

un charme souverain, celui de la grâce. Petite, frêle, le

visage pâli et macéré par une souffrance habituelle, elle

justifie exactement le mort de son mari: "C'est un souffle,"

un souffle qui respire l'intelligence et la bonté. Aucune

trace de prétention malséante à son âge, un soin exquis de sa

personne sans ombre de coquetterie, un oubli complet de la

jeunesse perdue, une sorte de pudeur d'être vieille, et un

désir touchant, non de plaire, mais d'être pardonnée, telle

est cette marquise que j'adore. Elle a beaucoup voyagé,

beaucoup lu, et connaît bien son Paris. Je m'égarai avec elle

dans une de ces causeries rapides où deux esprits qui se

rencontrent pour la première fois aiment à faire connaissance,

allant d'un pôle à l'autre, effleurant toutes choses,

controversant avec gaieté et s'accordant avec bonheur.

M. de Malouet profita de l'enlèvement du plat gigantesque qui

nous séparait pour s'assurer de l'état de mes relations avec

sa femme. Il parut satisfait de notre bonne intelligence

évidente, et, élevant sa voix sonore et cordiale:

La petite comtesse · 第 1 / 7 段