Il y avait sur moi cette parole de l’ancêtre: «Ouvre les yeux et tu

verras.» Voilà, je tâchais d’ouvrir les yeux comme l’enfant ouvrait ses

mains au soleil, au vent, au frisson des feuilles.

Iule portant son faix léger entre ses épaules, nous allions avec le Père

récolter les plantes officinales. Cet été-là, la moisson fut abondante;

le pain qu’on lui donnait en échange nous alimentait largement. C’était

une grande douceur pour nous de penser que le pain ne nous manquerait

jamais tant que l’été ferait reverdir les pousses nouvelles. Le sens

sacré de l’éternité de la terre ainsi nous fut révélé et s’associa à nos

destinées. La terre! ce n’était là qu’un mot, et il nous remuait, il

faisait autour de nous du vent comme une porte qui s’ouvre sur quelque

chose d’infini. Rien qu’à le prononcer, j’en demeurais tout pâle, avec

un frisson.

Un jour il nous dit:

--Cette forêt est grande; en marchant pendant des jours, on en touche

seulement les limites; et ensuite c’est la mer et par-dessus la mer, il

n’y a plus que le ciel.

--De quoi veut-il parler? fit Iule, cessant d’allaiter l’enfant.

A mon tour je dis:

--Je t’assure, Père, nous ne te comprenons pas. C’est là une chose de

laquelle jamais personne ne nous a parlé. Elle n’était pas dans

l’almanach.

Avec une pierre il dessina sur le sol la forme des continents; les

grandes eaux formaient autour un anneau liquide; et la terre et les mers

se mouvaient dans l’espace. Cependant elles n’étaient ensemble qu’un

point infiniment petit de l’univers et les planètes qui brillaient dans

la nuit étaient aussi des mondes où sans doute vivaient d’autres hommes.

Iule, avec le petit dans ses bras, avait fléchi les genoux et se tenait

penchée sur les signes qu’il traçait. Elle secoua la tête.

--Quand tu me dirais cela cent fois, fit-elle, il y a là quelque chose

que je ne comprendrai jamais.

Elle embrassa l’enfant et ensuite se mit à rire.

--Vois-tu, petit homme, un jour tu seras grand; je prendrai alors aussi

une pierre comme il fait et puis je te dirai: ceci est la mer et ceci

est la terre, et ceci est le ciel. Je verrai bien ce que tu en penseras.

Mais moi, avec mes yeux profonds, je ne pouvais me détacher de la vue

des cercles. Mon cœur battait à me faire mal. Un poids lourd m’accablait

comme si tout l’univers m’eût pesé aux épaules. Et je ne trouvais rien à

dire, avec une force enchaînée au fond de moi.

--Répète encore la leçon, demandai-je.

Il ramassa le caillou et alors seulement une chose dans ma vie se délia;

je pris ma tête dans mes mains et pleurai comme un petit enfant.

Les jours suivants, j’allai seul dans la forêt et avec un bâton entre

les doigts, je dessinais les trois cercles de la terre, des eaux, de

l’espace. Je n’étais plus heureux.

--Voilà, dis-je à cet homme, à présent il faut que j’aille devant moi

par le monde. Si Iule veut rester ici avec le petit, elle le peut. Je

partirai seul.

Sa voix trembla: il eut la défaillance des vieillards.

--Je t’ai aimé comme mon fils. Tu ne trouveras ailleurs ni un meilleur

pain ni plus de fruits. Réfléchis aussi que tu rencontreras les hommes

sur ton chemin.

--Je prendrai ma cognée.

Alors il haussa doucement les épaules.

--Eh bien, va, dit-il. On n’arrête pas la vie.

J’appelai Iule: elle avait mis l’enfant sur la mousse et cueillait des

mûres dans le roncier, car encore une fois on touchait à la fin de

l’été. Et quand elle fut venue, je lui dis:

--Voilà; on n’arrête pas la vie. J’irai jusqu’à la mer, là-bas. Si tu

préfères demeurer ici avec le petit, tu le peux.

Elle fut sous ses crins jaunes comme un son ardent. Et elle criait:

--Je ne te laisserai pas partir seul. J’irai avec toi, portant l’enfant.

Tu ne feras pas un pas que je n’en fasse un autre auprès de toi.

M’étant tourné vers le vieillard, je le vis penché vers la terre et

triant les semences qu’il avait récoltées. Avec son front calme et ses

yeux clairs, il avait l’air d’un sage qui se retire des actions

humaines. Mon cœur mollit, je lui mis la main sur l’épaule et lui dis

tristement:

--Tu resteras donc seul dans la forêt?

Il me répondit tranquillement:

--J’y vivais seul avant toi.

Nous restâmes silencieux, comme deux hommes qui se regardent d’une rive

opposée. Il ramassa les semences, se redressa, fit quelques pas, et puis

s’arrêtant, il me cria:

--Nous ferons route ensemble par la forêt; tandis que je m’arrêterai au

couvent, vous continuerez seuls votre chemin.

Le lendemain, au petit jour, nous quittâmes la maison; il nous attendait

près des ruches; il avait noué pour nous dans son sac des gâteaux de

miel et du pain. Il donna aussi à Iule quelques hardes, disant:

--Il ne faut pas que les hommes rient de ta nudité.

La forêt se referma sur nous. Quand l’enfant criait, Iule lui mettait

son sein dans la bouche; et ensuite il s’endormait, elle le portait

suspendu entre ses épaules par des lianes. Le Vieux allait devant,

frayant le passage; Iule marchait entre nous. Je la suivais, la cognée

passée dans ma ceinture.

D’abord des courbes légères ondulèrent. Le jour tomba comme nous

atteignions une roche puissante, ouverte en arche à sa base.

--Ici, dit le Père, d’anciens hommes vécurent.

Jamais mon cœur n’avait battu aussi fortement. A mon tour, comme ils

avaient fait, je voulus pénétrer dans la roche; la cavité s’espaçait;

une clarté à mesure affaiblie en dessina les parois et puis mourut. Il

me sembla que j’étais moi-même à jamais séparé des vivants. J’appelai

Iule en criant; sa voix me guida vers la sortie. J’apparus au jour, tout

pâle d’avoir vu la vieille humanité dans la nuit des origines.

Nous étendîmes une litière de feuilles. Nos voix profondes grondaient

sous la voûte comme un bruit de siècles. L’air était mort et glacé:

j’allai ramasser des branches sèches; je battis le silex. Nos ombres

avec la flamme s’allongeaient jusqu’aux limites de l’antre. Quelquefois

le Vieux s’avançait vers le fond: ses pas semblaient s’enfoncer aux

spirales d’un puits. Quand il revenait, sa taille avait l’air de se

dresser hors des temps.

Nous dormîmes toute cette nuit près du cœur d’une humanité tendre et

farouche. Elle aussi, dans sa marche sans trêve, connut là l’étape et

elle attendait venir le jour. Des renards aigrement glapissaient au

dehors; des chats sauvages se battaient; le râle dur des grands oiseaux

nocturnes ne cessait pas.

Et puis des vols de freux croassèrent: nous sûmes ainsi que le matin

était descendu.

Des pentes nouvelles s’escarpèrent; un aigle longtemps plana. Celui-là,

je n’aurais pu l’abattre avec mes flèches. Cette terre volcanique

ensuite petit à petit s’aplanit. La caravane s’enfonça dans la forêt des

pins: elle s’étendait pendant des lieues; leurs fibres nerveuses seules

avaient pu pousser dans le sol léger et cendreux que les eaux salées de

la mer autrefois avaient épuisé. On entendait toujours les cris amusés

de l’enfant et Iule chantait; ses chansons étaient douces et n’avaient

pas de sens. Parfois aussi elle sifflait, imitant le chant des oiseaux.

Le Père et moi à présent marchions devant sans rien dire, le cœur serré,

car le temps de la séparation était proche.

Il m’embrassa et me dit:

--En avançant droit devant toi, tu ne peux manquer de rencontrer la mer.

Quant à moi, mon chemin est à l’est. Adieu!

Il me serra une dernière fois dans sa poitrine; et frappant de son bâton

la terre molle, il allait à grands pas. Iule était restée en arrière

avec l’enfant; il parut l’avoir oubliée. Je le regardais s’avancer sous

les arbres, pensant: Tant que tu pourras l’apercevoir, il sera vivant

pour toi; mais qui peut dire qu’ensuite tu le reverras jamais?

Il ne fut plus qu’une ombre; et maintenant Iule m’avait rejoint: elle

lutinait avec l’enfant et à peine elle s’aperçut qu’il nous avait

quittés.

--Vois, dis-je, cet homme est parti et de nouveau nous sommes seuls

comme au premier jour.

--Pourquoi aussi, me répondit-elle aigrement, voulais-tu voir cette mer?

N’avais-tu pas assez du ruisseau? Et es-tu sûr qu’une fois arrivés là,

nous toucherons aux limites du monde et qu’ensuite il n’y aura plus rien

que le vide?

Le souci s’effaça; je ne songeai plus qu’à rire de la conception qu’elle

se faisait de la terre. Du manche de ma cognée figurant sur le sol un

grand cercle, j’expliquai:

--Le monde est une boule, comprends donc. Et qui jamais est venu à bout

de trouver la fin d’une boule?

Elle secoua la tête et se reprit à chanter.

Au matin du troisième jour, nous entendîmes une vaste rumeur. Nous

avancions péniblement dans le désert mou des sables; des cônes

coururent; nous en atteignîmes la crête et je ne poussai pas de cri.

J’étais là comme un homme pris de stupeur en considérant le balancement

énorme des eaux. Je ne savais plus si je vivais; je n’éprouvais nul

sentiment de grandeur ni de beauté.

Iule auprès de moi riait, disait qu’après tout ce n’était là que de

l’eau; et elle l’avait crue plus grande.

Le flot courbe puissamment s’enflait, poussant des coquilles vers nos

pieds. Iule les ramassait, les mirait à la lumière, et elle s’en faisait

des pendeloques dont le bruit clair chatouillait ses oreilles.

Un voilier tout à coup laboura la haute mer. Moi qui étais resté

jusque-là muet, je poussai alors un cri sauvage; car à présent, avec

cette petite tache claire des voiles dans le vide énorme, l’étendue

m’était révélée. J’avais pareillement crié sous les hauts feuillages.

Encore une fois mes tempes devant le prodige craquèrent. Toute la terre

pesa d’un tel poids à mes épaules que je tombai sur mes genoux. Iule

ramassait à poignées les coquilles et les laissait retomber en pluie

pour amuser l’enfant. Son rire aussi avait l’air d’un coquillage à sa

bouche.

Le voilier ne fut plus qu’un oiseau dans l’espace; je pensais aux marins

qui avec ce pont frêle sous eux, se risquaient par-dessus les gouffres.

C’étaient là des hommes faits comme moi, avec une âme et des membres

semblables aux miens; mais moi, à peine je pouvais me dire encore un

homme à côté de leur grand héroïsme tranquille. Peut-être ils partaient

à la découverte d’un monde. Mon être s’exalta, humble et fraternel.

J’aurais voulu les étreindre dans mes bras ou simplement toucher avec

les mains leurs vêtements. A présent la mer était petite à côté de

l’homme debout sur un navire.

Le point clair encore diminua: je courus le long de la plage, je montai

sur la plus haute dune, avec la volonté de l’apercevoir plus longtemps.

Il plongea dans l’horizon et de nouveau il n’y avait plus là que

l’énormité des eaux. Mon cœur battait avec force. Je revins auprès de

Iule, les dents serrées sur des choses obscures en moi. J’avais plutôt

du dédain pour cette créature animale qui toujours riait avec l’enfant.

Je les aimais tous deux de toutes mes fibres, mais voilà, j’étais là-bas

avec le grand vaisseau qui labourait la mer et à peine je les apercevais

encore, très petits, sur une pointe infime des terres.

Avec le bruit et le vertige de la mer dans ma tête, je ne voyais pas

qu’une femme, en agitant seulement les mains, remue de la lumière et de

la musique autour de la jeune vie charmée de son nourrisson. Elle fait

une chose simple et nécessaire comme la mer elle-même en poussant ses

coquilles le long de la plage.

Nous allâmes ensuite, dans l’après-midi d’or. Les sels de l’air

brillaient comme des cristaux. Iule rompit un coin du gâteau de miel; et

nous n’avions pas épuisé tous les fruits cueillis dans la forêt. Mais

tout à coup d’un large flot la mer monta, et elle se mit à courir en

gémissant, le petit dans les bras. Moi aussi je criais dans ma colère,

croyant que la mer allait nous atteindre. De loin nous la regardions

venir; elle bondissait comme un million de bêtes furieuses et elle était

terrible. Si seulement elle escaladait les monts de sable, toute la

terre eût été franchie d’une seule de ses lames; et pas un arbre, la

mort livide des sables, à l’infini.

D’angoisse le sein de Iule tarit; elle se lamentait après la bonne

forêt, vagissait comme une bête blessée et follement elle baisait la

petite vie roulée dans ses cheveux.

Un grand vent souffla; la nuit était tombée. Toute l’étendue fut noire

comme si plus jamais le jour ne devait se lever. Et moi, dans cette

épouvante, j’étais sans paroles, écoutant la mort aboyer. L’âme

maternelle, l’âme héroïque et sauvage des races alors cria.

--Sauve l’enfant, fit-elle, cours devant toi jusqu’à la forêt, monte au

plus haut d’un grand arbre.

Etant allé une dernière fois vers les eaux, je vis qu’elles s’étaient

arrêtées.

Le vent de la forêt aussi quelquefois semblait rouler tout le ciel et

ensuite il y avait toujours une barrière qui brisait sa force. Je

touchai mon front avec mes doigts, comme un homme qui se réveille après

un sommeil horrible. Un espoir immense m’attendrit, une confiance dans

la bonté de la nature. J’étais là tremblant de tout mon corps, avec des

paroles en moi comme les vagues de la mer. J’avais le sentiment infini

d’une délivrance comme si à présent je me sentais dans les grandes mains

qui à leur gré déchaînaient et refrénaient la mer épouvantable. Iule!

Iule! Voilà bientôt le jour et la mer recule!

Pas à pas j’avançai, refoulant la meute des chiens pâles, entrant dans

l’abîme avec ma poitrine nue, moi sans défense, presque l’égal des

hommes qui de leur vaisseau fendaient l’abîme. Toujours un peu plus la

terre libre sortait des eaux. Et Iule aussi de la dune regardait

s’enfoncer la mer dans ses demeures hurlantes.

Je creusai avec la hache un trou profond. Le sable y était léger et doux

comme un duvet. Elle s’y coucha, à bout de vaillance et d’agonie,

appuyant l’enfant à la palpitation ardente de sa gorge. Ensuite je

restai longtemps assis dans la nuit, les yeux fixés sur la barre

toujours plus lointaine des eaux. J’étais sans idées: pourtant au fond

de mon être quelque chose violemment s’agitait, la force sourde d’une

pensée. Il y a une loi, Petit Vieux, il y a une harmonie qui règle tout

et à quoi tout reste soumis. Voilà, oui, je crois que c’était cela qui

montait et remuait en moi comme la mer elle-même. Et à la fin l’orient

frémit sous les nuées claires, et le jour encore une fois était venu.

Nous dormîmes dans la fraîcheur salée de la dune. La paix, la sécurité

furent sur nous. Une jeune humanité ainsi alla vers l’horreur inconnue

et ayant vu redescendre la mer, s’endormit tranquillement au bercement

des eaux. Nous étions revenus aux jours enfants du monde; le pouls

fiévreux de la tempête avait grondé en nous et à présent, près de la

palpitation harmonieuse du flot, nous reposions sans effroi. Iule

s’était couchée sur ma poitrine et sa poitrine à elle se recourbait en

berceau autour du sommeil de l’enfant. Avec les mains, je les recouvrais

tous les deux. Au-dessus de nous, il y avait la grande douceur bleue de

l’air.

Quand je rouvris les yeux, les chiens livides de nouveau lentement

montaient. Un orgueil fou me gonfla; je descendis en criant vers la mer.

Les eaux bondissaient à mes jarrets, elles rejaillissaient jusqu’à mes

reins, et moi, un simple homme de la nature, déjà je jouais avec leur

puissance mystérieuse. Je pris l’enfant, je le plongeai nu dans les

sels; toute la mer d’une fois passa, et ensuite, avec cette petite vie

au-dessus de ma tête, j’étais là comme un homme dans une joie sacrée.

--Vois, criai-je, celui-là aussi est un homme. Lui et moi avons vaincu

la mort.

La mer fut haute. J’entrai avec Iule dans les sables et la tins là sous

mon amour. Je l’eus dans sa vie profonde comme si la mer et toute la

beauté et toute l’horreur, je les embrassais à travers elle. Je n’avais

pas connu cette sensation sublime dans le murmure doux de la source et

du vent. Un cœur toujours s’égale à la mesure des choses qui

l’entourent. Maintenant la mer violente avait monté sur moi; j’étais un

homme tout frémissant d’avoir affronté les Forces. Voilà, il passa dans

cette minute d’amour l’éternité qu’il y a dans le silence et le fracas

de la mer. Cependant alors je n’étais encore qu’une créature d’instinct

sauvage.

Dans le soir, le soleil roula, rouge: il semblait plonger plus bas que

l’horizon, attiré par l’abîme. Tout le ciel fumait comme une braise sous

des loques humides. Et presque aussitôt la grande ténèbre régna, le vide

hurlant des profondeurs. Nous étions montés sur la plus haute dune pour

voir plus longtemps la lumière, debout par-dessus les houles d’or et de

sang. Là-bas, la barre droite des eaux, dans un recul vertigineux, nous

apparaissait cette fois la fin du monde. Oui, nous étions sur cette

colline comme les premiers humains regardant pour jamais sombrer la mort

du jour dans un cataclysme. Une angoisse jusqu’à la stupeur étreignait

nos âmes muettes. La nuit nous fut une délivrance; elle coula d’un flot

plus énorme que la mer. Et à présent toute la plage à l’infini s’ourlait

de petites lumières vivantes.

Iule et moi avec nos pieds nous remuions cette eau ardente. Notre

ceinture ruissela d’une tunique de pierreries. Nous nous baisions avec

des bouches comme des poissons enflammés. Et moi, innocemment, je lui

disais:

--Petite Iule, ne crois-tu pas que ce sont là des morceaux de soleil

tombés dans la mer?

Le lendemain, nous marchâmes encore une partie du jour devant nous.

Aucun être vivant sans doute n’avait passé par là. Nous perdîmes

l’espoir de revoir jamais un visage humain. Nous n’étions pas tristes,

nous éprouvions plutôt l’orgueil d’avoir découvert un coin du monde.

C’était là aussi le sentiment avec lequel j’étais venu à la forêt: elle

nous apparaissait à présent un point infime de l’univers à côté de la

vaste mer. Quelquefois nous mangions la chair des coquillages; leur goût

nous laissait une fraîcheur brûlante. Bientôt la soif nous tortura: nos

baisers étaient salés comme l’air et le vent. Tout le reste du jour nous

errâmes, espérant un peu d’eau douce. Le soir fraîchit; nous buvions à

nos peaux la rosée nocturne. Mais le matin suivant, il plut: nous

recueillîmes les gouttes précieuses dans nos mains. Iule toujours

regrettait la hutte sous les arbres verts.

Un jour encore passa et à mon tour je commençai de pleurer en moi-même

la forêt et le vieil ami. Je n’aimais plus la mer; un poids effrayant de

solitude m’écrasait. Cependant je ne pensais pas à retourner en arrière.

Une force me poussait, le visage tendu vers les eaux, comme ma destinée.

C’était là un grand mystère.

A la tombée du cinquième jour, comme nous étions assis dans la dune, le

vent tout à coup charria des voix humaines. Mon cœur bondit: il avait

bondi ainsi chaque fois que les hommes avaient apparu. Je pris ma hache

et montai à la pointe des dunes. Ils étaient dix, le front farouche. Et

Iule, près de moi, tenait l’enfant dans les bras. Nous voyant mi-nus

sous nos haillons, ils nous crurent échoués sur la côte, après un

naufrage. D’abord ils s’arrêtèrent, étonnés, défiants; et puis ils se

mirent à courir vers nous avec une grande clameur.

--Dites-nous où est l’argent, criaient-ils.

Leur langue était rude, aux consonnes sifflantes et brusques comme le

vent. Je ne savais de quel argent ils voulaient parler.

Je pris Iule dans mes bras. Je n’avais pas peur. Si l’un d’eux avait

porté la main sur elle ou sur Yantje, je l’aurais abattu avec ma hache.

Je leur dis sans colère:

--Voyez, nous sommes des gens comme vous. Nous venons de la forêt. Il

n’y avait là que des oiseaux, des arbres et des herbes. Nous n’avons

fait de mal à personne.

Ils rôdèrent un peu de temps dans la dune, comme des chiens flaireurs.

Et puis revenant vers nous encore une fois, ils criaient sauvagement:

--Cette terre est à nous!

--Voilà, leur dis-je, si quelqu’un vient trop près, je le frapperai

entre les yeux avec la hache.

Ils se reculèrent à une petite distance et entre eux ils riaient de la

nudité de Iule. Aussitôt je ressentis une grande honte à cause d’elle.

Je n’avais pas éprouvé ce sentiment devant le vieillard. J’allai vers

celui qui paraissait le plus âgé et doucement je dis:

--Donne-moi un morceau de tes habits pour couvrir celle-ci. Dans la

forêt nous allions nus et personne ne nous regardait. Ensuite, si tu

veux, je me battrai avec un de vous.

Je parlais là comme un ancien homme descendu des montagnes vers les

fleuves. Celui-là aussi s’était confié à l’idée que la force seule

décidait du rang des êtres.

L’homme me mesura des yeux et dédaigna mes bras moins musclés que les

siens. Il ne savait pas que j’avais vu passer dans la nuée, au large de

la mer, les grands marins au cœur enfant et héroïque. Il remua donc ses

lourdes épaules et, se tournant vers les autres, il disait en riant:

--Le garçon a sa hache et nous n’avons que nos poings. Ce n’est pas cela

non plus qui nous ferait peur.

Aussitôt je jetai la hache, disant:

--Va la ramasser.

Un d’eux alors se leva, vint mettre son épaule contre la mienne, et il

me dépassait de la tête.

--Qui es-tu, toi si petit, fit-il, pour nous parler aussi hardiment?

J’étais droit sur mes orteils, levant très haut mon front. Je dis:

--Iacq était plus grand que toi et je n’ai pas tremblé. Je connais les

secrets de la vie.

De nouveau ils se regardèrent, ne comprenant pas; et moi, soudain,

j’éprouvai que je portais entre les tempes une chose qui me grandissait

par-dessus eux tous. L’homme dit:

--Eh bien, allez votre chemin ensemble, toi et celle-là. Nous ne te

ferons pas de mal. Personne encore ne nous a regardés droit dans

les yeux comme tu le fais, nous qui sommes redoutés des

hommes-qui-vont-sur-la-mer.

Ils s’enfoncèrent dans la dune et Iule maintenant tranquillement donnait

le sein à l’enfant. Mais de loin ils continuaient à nous regarder et au

bout d’un peu de temps ils revinrent.

--Ecoute, dit le vieil homme, il y a là-bas des femmes et des enfants

malades dans nos maisons. Si tu veux, tu viendras vivre avec nous.

Leurs yeux étaient farouches et bienveillants, et il parlait avec

sincérité. Le livre tout à coup battit contre ma poitrine; il palpitait

comme ma vie même. Je dis à Iule:

--Si tu m’en crois, nous suivrons ces hommes.

Autrefois j’aurais jeté le caillou en l’air.

Elle regarda en soupirant du côté où nous étions venus, avec le regret

de la forêt laissée en arrière et elle dit:

--Là où tu iras, j’irai.

Nous marchâmes à travers la dune. J’avais donné la hache à l’un des

hommes, il la portait sur l’épaule. Je me sentais bien plus fort les

mains nues. Dans un repli des sables, un hameau misérable enfin apparut.

Une petite fille nous jeta une pierre; des femmes étaient tournées vers

la mer et nous crièrent des injures.

Les hommes leur disaient simplement:

--Celui-là sait les secrets.

Qu’est ce qu’il y avait de commun entre ces gens et nous? Nous étions

venus par la forêt comme un roi et une reine, riches de sources et de

vent et d’oiseaux, dans notre jeune nudité heureuse. Au contraire, une

grande détresse était sur eux, tous rudes et chétifs, avec des yeux

tristes, mangés par le sel. Ils amenèrent devant moi deux de leurs

femmes qu’une maladie affreuse rongeait, et à présent tous

m’entouraient, criant avec une grande pitié:

--Toi qui connais les secrets, guéris-les.

Mon cœur alors profondément fut remué, voyant qu’ils s’étaient mépris

sur mes forces: je ne connaissais que les bonnes herbes de la forêt.

--Non, non, criai-je avec une vraie douleur, cela, je ne le peux. Les

bêtes de la mer sont en elles. Il faudrait les porter là-bas où il y a

des herbes et l’eau du ruisseau.

La révolte gronda. L’homme qui avait mesuré son épaule à la mienne fit

un pas.

--Pourquoi nous parlais-tu des secrets si tu ne peux rien pour elles?

Je répondis farouchement:

--Quand un arbre est pourri dans ses moelles, il n’y a plus qu’à le

laisser tomber.

Une des mères vint à son tour, portant son fils, déjà presque un homme,

dans ses bras.

--Oh! gémit-elle, guéris-le moi. Il n’avait pas dix ans que déjà le mal

était dans ses jambes et il ne marche plus. Pense à toutes les larmes

que j’ai pleurées.

Des puissances aussitôt s’éveillèrent dans l’inconnu de ma vie. Il me

vint un si grand élan d’amour que les eaux me jaillirent des yeux. On

m’aurait dit: «Ce jeune homme jamais plus ne marchera;» j’aurais répondu

qu’il n’avait qu’à mettre un pied devant l’autre pour s’en aller par le

chemin. Ma bouche trembla, avec cette parole à mes dents, et pourtant je

restais là encore immobile et muet, bandé dans ma volonté.

Au Coeur Frais de la Forêt: Roman · 第 11 / 13 段