Ma question monta ardente, inquiète, comme si tout à coup quelqu’un

avait crié en moi, dans le mystère. Lui, le front courbé, regardait à

terre son ombre.

--Si tu me demandes pourquoi cette ombre est là, je me tournerai vers le

soleil: mais je ne puis te dire quelles mains ont lancé ce soleil à

travers l’espace ni s’il n’existait pas avant toutes les mains. Aucun

homme ne l’a jamais su et tous parlent d’un dieu qui était à l’origine

des choses. Moi aussi, étant enfant, j’ai bégayé son nom en tremblant. A

présent je ne le sépare plus de la vie: elle était de tout temps avec

lui. Je les adore ensemble à travers la beauté du monde. Ne m’en demande

pas davantage.

Mes yeux suivirent le geste de sa main vers l’ombre et puis se perdirent

dans l’orbe dont il marquait la courbe du soleil. J’étais comme le

premier homme devant les prodiges. L’abîme dans un sillon de feux

s’ouvrit, se referma et je demeurais au bord de la grande ténèbre, muet,

saisi de vertige. Qu’est-ce qu’un enfant sauvage comme moi aurait pu

comprendre à ces grandes images sublimes? S’il avait simplement évoqué

le dieu terrible de la Bible, je me serais tu épouvanté, sentant entre

lui et moi une morne barrière infranchissable. Un poids lourd pesa sur

mes tempes.

--Je ne sais pas ce que tu veux dire, balbutiai-je.

Il caressa mon front et lentement, comme perdu dans un rêve, il parlait.

--Ouvre les yeux et tu verras, toi qui apparais vierge devant le

mystère. L’obscur encore est plein de clartés si on l’aborde d’une âme

ingénue. Le tout est de ne rien savoir. Celui-là seul comprend qui n’a

rien appris et regarde avec des yeux frais la nature. N’écoute donc pas

ce que je te dis: je suis un vieil homme qui a cherché à tâtons la

lumière, tandis que toi, n’ayant pas connu le mensonge, tu tiens la

vérité au creux de ta main. J’envie ta jeune âme qui n’a rien à oublier.

Ouvre donc les yeux, jaillis de ta propre force vers les évidences.

Crois sans raisonner avec la foi émerveillée de la vie devant la vie. Tu

entendras le vrai dieu éternel te répondre du fond des choses. Il est

dans le brin de mousse aussi bien que dans le chêne et dans toute la

forêt. Il est dans le tonnerre et il est dans le bruit léger du vent.

C’est lui qui bat dans le battement de ton cœur et il tourne avec ton

ombre à tes pieds. Quand Iule te baise sur la bouche, il est entre vos

lèvres. Cherche-le partout dans ta vie et aux limites de ta vie; tu le

trouveras encore dans ce que les hommes appellent la mort et qui n’est

que le recommencement de la vie.

Moi, j’étais secoué par une force intérieure. Je pensais:

--Peut-être celui-là aussi est un dieu.

Et il était là, dans une grande lumière, comme les apôtres, comme les

saints, comme ceux qui avec la main levée marchent devant les autres

hommes. Les idées sont des graines qui tombent en terre et ne germent

pas aussitôt; et un jour elles cassent le dur caillou et le champ entier

est levé. Quand plus tard, les ayant mûries, je pus les rapporter à

l’ensemble des choses, le monde divinement s’éclaira devant moi. Mais

alors je ne voyais encore que l’arbre, le brin d’herbe, le ruisseau là

où il fallait voir tout l’univers. La vie entra au dedans de mon être

comme l’eau qui filtre d’une petite source et à présent elle comble mes

citernes.

Le vieillard encore une fois nous donna un gâteau de miel: il partagea

avec nous ce qui lui restait de pain. Et en nous en retournant tous deux

avec nos mains enlacées par la forêt, je dis à Iule:

--Ne croyais-tu pas entendre quelquefois parler le bon maître Jean?

--Oui, fit-elle. Mais toujours il nous parlait d’un dieu qui était mort

sur la croix. Je ne sais plus son nom.

--Celui-là, dis-je, était un dieu triste.

Elle eut faim et soif d’amour et prit ma bouche entre ses lèvres. Une

douce folie passa dans mon sang: je tombai avec elle dans les feuilles.

Je ne finissais pas de lui dire:

--O Iule! pense à cela, tu es la vie!

Ce fut ce jour-là que pour la première fois elle porta la main à son

flanc. Elle était très pâle, les yeux évanouis, et elle gémissait

doucement:

--Quelque chose est venu, Petit Vieux.

Et voilà, l’enfant avait crié en elle. Je la portai dans mes bras

jusqu’à la cabane; et ensuite elle se mit à rire elle-même comme un

petit enfant qui ne sait pas pourquoi elle rit. O Iule! petite Iule,

aimée à mains jointes! toi qui étais arrivée vers moi du bout du monde

m’apporter ta vie, à présent tu avais reçu la Sainte Visitation et une

autre vie, faite de nous deux, palpitait dans ton sein. Mais aucun de

nous ne se doutait que ton mal était la vie qui frappait à la porte. Si

quelqu’un avait dit: C’est l’enfant! nous nous serions regardés sans

comprendre.

La grive se pendit aux sorbes mûres dans la forêt empourprée. Nous

connûmes ainsi que c’était l’automne. Il coula des jours gracieux et

frais, dans un moût ardent de sèves. Toujours j’allais devant moi,

disant comme une prière qu’on épèle:

--Vie! O Vie! O Vie! O Vie!

Je levais ma main vers le soleil; une onde vermeille courait aux

contours, la diaphane et lourde chaleur de mon sang. Vie! O Iule! Vie!

Je prenais les cheveux de Iule, je les étendais dans leur longueur au

bout de mes doigts; chacun était comme une fibre de sa vie, comme une

petite chose vivante dans le cours sonore de sa vie. J’avais une joie

sacrée à regarder les fines arborescences des veines à sa peau: elles

ressemblaient aux ramuscules d’une feuille, au réseau délicat d’une

chair de fruit. Je l’avais fait ainsi autrefois et alors j’ignorais ce

qu’était la vie. Il ne faut d’abord que la petite ouverture par où un

peu d’eau sourd de terre et ensuite passe tout le fleuve. Mes tempes

bourdonnaient comme une ruche où sont captives les abeilles. Je criais:

Vie! Vie! n’ayant pas d’autre parole à dire. Mon cri se perdait dans la

vie rouge de la forêt.

Le père arrivait par le chemin des arbres. Il s’asseyait devant notre

seuil auprès du ruisseau. Il tirait sur sa pipe, secouait sa tête entre

ses épaules, demeurait longtemps muet, comme un homme qui était déjà en

marche avant le jour. Le silence ne nous pesait pas: nous aussi, pendant

des jours entiers, n’échangions que les paroles nécessaires. Elle avait

son petit cri de bête, dans la joie et la surprise. Ouah! Ouah! Moi, je

sifflais, avec le piaulis du vent léger à mes oreilles comme une flûte.

J’étais devenu habile à imiter le chant des oiseaux nouveaux qu’amenait

chaque saison. Nous n’éprouvions pas le besoin de rien nous dire pour

nous comprendre.

Quand il parlait, il disait de belles choses. Avec le tremblement de sa

barbe blanche, il était comme un vieux cerisier en fleurs. Il avait

l’air de se parler tout bas.

--Voilà oui, disait-il, c’est la vérité. Il faut tirer de soi le toit et

les outils, il faut que la maison soit un acte de volonté et d’amour.

Votre maison sauvage, petits, est plus belle que les palais des villes,

ayant été faite à la mesure de votre vie. Un jour les hommes

comprendront cela. Chacun aux lisières des bois aura sa demeure et son

champ selon son rêve.

Il semblait regarder toujours vers le fond de la forêt et il disait:

--Les temps viendront.

Nous ne savions pas de quels temps il voulait parler.

Il nous révéla les racines, les champignons et les herbes; toute la

table du riche croît à l’état sauvage dans la forêt. Nous mettions cuire

au feu nos cueillettes ou bien nous les mangions crues, toutes parfumées

de l’odeur de la terre. C’était aussi le temps des derniers fruits: la

pomme de l’églantier et de l’épine-vinette, la nèfle et la cornouille ne

manquaient jamais. La nature nous comblait comme un grenier d’abondance.

Et une fois il commença à nous parler de la terre, de la lune et du

soleil. A la ville tout le monde disait: le soleil se lève et se couche.

Le vieil almanach là-dessus était de l’avis du commun des gens. Nous

comme les autres, en regardant son disque rouge plonger au bas du ciel,

nous avions cru qu’il disparaissait chaque soir. Et voilà; maintenant il

nous était révélé que la terre seule s’enfonçait dans l’espace. Deux

créatures des bois ont bien alors le droit de prendre leur tête avec

leurs mains, comme si elles sentaient l’espace vaciller.

L’univers s’étendit: nos humbles vies pantelèrent dans le vertige. Oui,

c’était là un grand miracle. Un pas que nous faisions après un autre

chaque fois reculait les limites du monde. Est-ce que cela seul, tourner

sur ses pieds comme tournait la terre, n’était pas déjà une chose

merveilleuse? Nous ne cessions pas d’être étonnés sur nous-mêmes et ce

qui nous entourait.

De grands vents tourbillonnèrent comme des meules rouges; toute la forêt

fut nue. Nous allumions des feux de bois devant la hutte. Avec de la

fougère sèche j’avais bouché les joints des cloisons.

--Vois-tu, disait Iule, si seulement il te laissait tuer les bêtes, nous

aurions des peaux qui nous réchaufferaient.

Les pauvres hommes d’autrefois, dans leur industrie naïve, avaient tiré

l’étoupe des fibres ligneuses pour s’en vêtir ou s’étaient fait des

manteaux avec les feuilles sèches. Mais nous étions, nous, les rejetons

des vieilles souches pourries: peut-être nos pères inconnus avaient

couché dans de bons draps moelleux. Iule tendrement attirait ma tête

vers sa poitrine et moi, au cœur de sa vie, entre ses deux bras repliés,

j’avais chaud comme aux jours de l’été. Maintenant aussi, il lui

arrivait de lever jusqu’à mes mains ses seins épais et blessés. C’était

un grand poids qui lui tirait son corps en avant comme se courbe un

arbre sous le fruit. Elle disait:

--Quand tu les portes ainsi avec moi, je souffre moins.

Elle traînait un mal sourd, continu; quelquefois, comme un fruit blet,

elle tombait sur le sol en gémissant et criait:

--Petit Vieux, je crois que je vais mourir.

Déjà c’était la fin de l’hiver: de petites neiges étaient tombées comme

si avec les mains nous avions secoué des pommiers fleuris. Jamais nous

n’avions autant dormi; nous dormîmes un long songe d’oubli et de repos.

Et une à une les petites mains des feuilles se déplièrent au vent doux.

L’herbe s’étoila d’anémones, comme des gouttes de lait tombées des

mamelles de la nuit. Nous savions que c’était encore une fois le

printemps.

Je traversai la forêt. J’allai devant moi jusqu’à la maison du vieil

homme et je lui dis:

--Père, Iule souffre d’un mal que nous ne savons pas. N’as-tu pas une

herbe qui puisse la secourir?

Il riait:

--C’est la vie, petit, c’est la vie.

J’étais là triste et penchant la tête.

--Pourquoi alors ne nous appris-tu pas à craindre la vie?

Il souffla sur mon front et dit:

--Ouvre les yeux et tu comprendras.

Avec une grande secousse au fond de mes os, je le regardai.

--Père, est-ce que le temps serait venu?

Une grande lumière était sur moi et j’avais le cœur mou d’un homme qui a

été frappé sur le chemin. Il me tint un peu de temps serré entre ses

bras, d’une pression paternelle, et lui-même ne pouvait plus parler. Et

enfin sa barbe remua:

--C’est à cause de l’enfant, fit-il.

Un enfant! un petit enfant! Le petit enfant de Iule! Toute ma vie fut

morte, passa dans un cri d’agonie délicieuse. Nous pleurions tous les

deux. Et puis, tenant dans mes mains le poids lourd de mon cœur, je

retraversai la forêt en courant.

Je criais de loin:

--Iule! Iule!

Elle vint sur le seuil et je tombai sur les genoux, l’appelant toujours

de son cher nom sans oser lui dire que l’enfant était là. Comme elle

était debout, elle leva ma tête vers elle et toute pâle, elle

m’interrogeait, entrant ses yeux loin dans les miens. Son souffle rapide

courait comme le vent du matin. Elle n’avait plus le même visage; elle

avait plutôt le visage de la petite Iule qui vint le premier jour avec

moi dans la forêt. Elle ressemblait à une Iule enfant et aussi à

quelqu’un d’autre qui ne m’était pas encore connu. Voilà, elle avait

déjà un peu dans ses yeux brumeux de la vie de l’enfant qu’elle portait.

Doucement, en tremblant, elle appuya une main à son flanc et l’autre,

elle la tenait ouverte sous sa gorge, là où battait fortement son cœur.

Toute la forêt se tut, et avec une voix montée des sources jeunes de son

être, elle dit la première:

--Ne sois pas fâché. Je crois que c’est une petite chose de vie.

Elle se laissa glisser près de moi sur la terre; elle me baisait

tendrement comme pour me consoler. Elle ne l’eût pas fait autrement si

elle m’avait été infidèle; et elle ne me parlait plus. Sa bouche me

chatouillait de légers baisers chauds dans la nuque. Et moi, de joie je

sanglotais entre ses genoux. Ainsi j’étais venu en courant comme un

messager d’annonciation; et c’était elle qui, avertie par la nature,

tout à coup me parlait de l’enfant tandis que je tenais encore mes dents

fermées sur le secret divin.

Le printemps s’avança. Maintenant comme le Vieux, elle se tournait

toujours vers un côté de la forêt et elle regardait devant elle. Une

femme ainsi dans les maisons tient les yeux fixés sur la porte par

laquelle doit venir celui qui est attendu. Elle riait en voyant l’ombre

que faisait à terre la courbe de son ventre. Elle eut l’humeur mobile,

les grâces mièvres et irritées des jeunes animaux à l’époque des dents.

Quelquefois elle pleurait, disant:

--Que ferons-nous de l’enfant quand il sera venu? Pense un peu; à la

ville elles ont toutes des poupées qu’elles habillent et qu’elles

bercent dans leurs bras. Ça les habitue doucement à avoir des petits.

Moi je n’ai jamais eu de poupée. Une fois, Mama m’avait donné un fichu

de soie qu’elle ne portait plus. Elle demeurait près d’un ancien

cimetière, un ancien cimetière où un homme toujours retournait la terre.

A chaque coup de la bêche, c’étaient des os qui venaient. Vois un peu

s’il n’y a pas de quoi rire! J’avais ramassé un de ces os, je l’ai cousu

dans le fichu et je le baisais comme une vraie poupée. Crois-moi, le

mieux serait de mettre le doigt dans la bouche de l’enfant. Toi, tu

irais creuser une petite fosse.

Le vent ensuite tournait; une folie la prenait à l’idée de l’avoir tout

nu entre ses petites mamelles. Avec le balancement de ses hanches, elle

imita le bercement qui invite au sommeil. Une fois elle dit:

--C’est à mourir de joie quand ils commencent à vous appeler avec leur

petite bouche comme une fraise.

Or, un jour, sentant ses seins se tendre, elle gémit et porta la main à

leurs bouts gonflés. Et le lait avait monté: une goutte claire trembla à

ses doigts et lourdement roula sur l’herbe. Voyant ainsi sa vie couler,

je lui dis:

--Je t’en prie, donne-m’en un peu, puisque aussi bien le petit n’est pas

venu encore.

Elle pressa gravement les pointes roses et moi qui n’avais pas connu le

lait d’une mère, je bus pour la première fois le lait d’amour dans mon

âge d’homme. Il avait un goût aigre et sucré: j’aurais voulu être son

petit enfant.

J’allais à présent sans elle à travers la forêt. J’aidais le Vieux à

faire ses cueillettes de plantes; les moines en distillaient les sucs

pour des dictames et des collyres. Il m’apprit leurs vertus, la plupart

lui étaient connues par leurs noms. Ensemble aussi nous récoltions la

fraise et l’airelle pour Iule. Elle aimait manger la jeune ortie et le

pissenlit. Je battais la pierre et les mettais bouillir dans des jarres.

Celles-ci, je les avais pétries avec de la terre grasse et séchées

ensuite au feu. Il y avait dans l’almanach une histoire d’homme naufragé

perdu en une île inhabitée et qui petit à petit était devenu un habile

potier. Je l’avais lue cent fois; elle correspondait à notre vie. Chaque

feuillet du vieux livre ainsi était une leçon. Je n’en avais encore

épelé que la moitié: il me semblait que je n’arriverais jamais à bout de

le lire jusqu’à la dernière page. Le Vieux riait, disait toujours:

--Crois-moi, le cordonnier avait raison. Il y a là plus de sagesse que

dans tous les livres qu’on a à la ville.

Après tout, nous ne manquions de rien dans notre dénûment. Nous

possédions une cabane, une table, un lit; le ruisseau jamais ne

tarissait; la terre nous procurait en abondance des herbes et des

fruits. Quand le vieil ami s’en revenait du couvent, il partageait avec

nous le pain. Lui et nous, dans cette vie fraternelle, étions comme une

famille échappée d’un désastre, comme une petite tribu qui s’est

retrouvée après de lointaines caravanes. Voilà, nous ressemblions à cet

homme naufragé qui avait fini par se faire à lui seul une ville dans

l’île solitaire.

Une fois, étant à cueillir à deux des herbes près du ruisseau, je lui

dis:

--Père, l’enfant veut sortir et nous ne savons encore quel nom lui

donner. Un arbre s’appelle un arbre, mais un enfant a besoin d’un nom

comme elle est Iule et moi le Petit Vieux. Si tu voulais nous dire quel

nom on te donnait chez les hommes, nous l’appellerions comme toi.

Il tenait en main une petite pelle en forme de truelle avec laquelle il

soulevait délicatement les racines. Il la planta en terre, se releva, me

répondit d’abord durement:

--Autrefois il y avait là-bas un homme qui avait un visage semblable aux

autres hommes. Celui-là, on l’appelait...

Il se laissa tomber, essuya son front bouillant de sueur; et un souffle

ardent lui sortait des narines.

--Ne me demande pas cela, fit-il, je te l’ai dit, je suis celui qui n’a

plus de nom.

--Iule l’aurait désiré, dis-je doucement.

Alors un nuage ternit ses yeux et il pleurait sans larmes, la tête

basse, regardant loin en lui-même.

--Bien, c’est bien. Voilà, oui, c’est bien que tu me demandes cela,

dit-il enfin.

Et tout à coup sa voix baissa, comme s’il avait honte de se rappeler son

nom.

--Je m’appelle Jean. A présent fais selon ton désir.

Je n’aurais pas été plus remué si dans ce moment le vieux maître était

sorti du bois, disant: «Lui et moi nous sommes le même homme.» Mes dents

claquaient.

--Vois un peu, m’écriai-je, l’autre aussi s’appelait Jean.

L’almanach battait sur mon cœur; ce fut un des bons moments de ma vie.

Je revins vers Iule et je lui dis:

--Il sera deux fois Jean, car voilà, le Père a le même nom que le vieux

maître. N’est-ce pas là une chose heureuse?

--Bon! fit-elle en riant, si l’enfant pisse droit comme un garçon.

Je n’avais pas encore pensé que ce pût être une fille. Elle ouvrit

plusieurs fois de suite la bouche et elle soufflait doucement le nom

devant elle comme un air de chanson. A mesure il perdait sa rudesse un

peu brusque. Il devint Yan et comme cela il ressembla un peu à Iacq; et

ensuite ce fut plus doux encore. Elle l’appela Yantje. Il traîna ainsi

dans l’air comme un petit cri blessé d’oiseau; il prit son vol et

palpita haut et joyeux comme le vent de l’été. Moi, je l’aurais plutôt

crié comme les geais avec l’orgueil de mes poumons. Puis elle se tut,

elle sembla, avec ses yeux fixes devant elle, regarder le nom vivre et

devenir un petit homme. Je cessai d’exister; il n’y eut plus que

l’enfant; et elle était avec lui du fond de sa vie, avec un grand songe

dans les prunelles. Elle lui parlait comme s’il était là derrière la

porte, remuant ses claires petites mains. Follement elle lui disait:

--Ah! ah! tu sais rire, toi, quand je dis Yantje! C’est qu’il connaît

déjà son nom!

Je cessai tout à coup d’aimer ce petit.

La grande douleur arriva avec la lune d’été. Elle languit un jour entier

et puis encore la nuit, pressant son flanc avec ses deux mains. Et enfin

ses cris montèrent, si horribles que j’aurais donné mon sang pour ne

plus les entendre.

Elle criait toujours:

--Prends la cognée, tue-moi.

Pourquoi le Vieux m’avait-il appris à aimer la vie? A présent j’allais

sur le seuil et je tendais mon poing vers le ciel, j’injuriais quelqu’un

là-haut; celui-là aussi à la ville était constamment blasphémé par la

douleur des hommes. Et ensuite il arriva cette chose: moi, l’enfant vomi

du genre humain, le Petit Vieux mis bas au coin d’une borne, je pensai

pitoyablement aux souffrances de la femme inconnue qui m’avait porté.

Dans la nuit terrible, pour la première fois mon cœur tout à coup cria

vers celle qui m’avait maudit. Une mère naquit de ma pitié très tendre

et profonde: l’orphelin, le rejeton exécré enfanta sa mère.

Il y a de si puissants mouvements dans la nature et qui n’ont pas de

nom! Peut-être cela eût pu s’appeler le pardon, et elle ne l’a jamais

su.

L’aube passa avec son frisson crispé; un jour nouveau monta; et une

petite chose roula dans le lit de fougères. J’étais à genoux, penché sur

l’enfant, tremblant de tout mon corps, avec le saisissement et la peur

de cette vie qui maintenant s’agitait là et était sortie de moi. Il

poussa son petit glapissement sauvage; les arbres reconnurent le fils de

l’homme; et l’agonie de Iule fut déliée. Elle soupira faiblement:

--Va au ruisseau, prends de l’eau: nous le laverons ensemble.

Il y avait si longtemps que cette voix de la femme ne m’avait plus

parlé!

--O chère Iule! il me semble que toi aussi tu viens de renaître,

m’écriai-je.

Je riais et pleurais avec le visage convulsé d’un homme en délire. Et à

peine j’osais la toucher avec mes mains: elle m’était bien plus sacrée

avec sa blessure qu’au jour où pour la première fois les roses avaient

saigné. Et voilà, à présent elles avaient fructifié comme la fleur de

l’églantier.

J’allai au ruisseau, j’en rapportai une pleine écuelle d’eau. Elle-même

de ses mains avait délivré l’enfant et elle le tenait appuyé à sa

mamelle, buvant le lait gloutonnement. Cela, personne ne le leur avait

appris; sitôt qu’un petit est venu à une mère chez les bêtes, elle se

couche et il lui prend le pis; et la vie est partout la même. L’enfant

vida le sein et ensuite, le tenant dans les genoux, elle l’ondoya d’eau

fraîche. Moi, j’allai dehors, à bout de force, éprouvant l’impérieux

désir d’étreindre un être vivant contre ma poitrine. J’aurais voulu

crier comme l’enfant. Et, comme il n’y avait là que des arbres, j’ouvris

les bras. Je restai longtemps sanglotant, mon visage collé à la râpeuse

écorce d’un orme; je croyais embrasser toute la forêt. Alors une voix de

loin m’appela. Un pas rapidement traversait les taillis. Et je dis:

--Père! père! l’enfant est venu!

Il fallait que la terre entière l’entendît: mon cœur était trop petit

pour contenir une telle joie. Et il était près de moi, avec sa barbe

grise sur mon épaule, pleurant aussi doucement:

--Voilà, oui, le temps est venu: son cri a passé plus haut que les cris

des geais. Je l’ai entendu du fond de la forêt. Et à présent tu as un

fils, toi qui n’eus pas de père.

Nous marchâmes sous le jour montant. Il prit l’enfant dans ses grandes

mains, le haussa à la lumière du ciel, et ensuite il se mit à souffler

sur ses yeux comme un jour il l’avait fait pour moi. Et religieusement,

par trois fois dans le silence de la forêt, il dit:

--Sois Jean! Sois un homme! Sois la vie!

Un mystère plana, une pause d’éternité sur la petite chair nue qui

voulait prendre sa part d’humanité. Il sembla que l’âme des anciens

hommes aussi fût venue de partout à ce rendez-vous de la vie. Et moi,

avec ma bouche muette, j’étais remué dans mes fibres d’un trouble

profond, pensant que ma race et la race de Iule s’étaient fondues dans

le sang jeune de l’enfant.

Il n’avait jamais fini de se gorger de lait; sa bouche était un anneau à

la mamelle de Iule. Celui-là était mon petit poulain dans la forêt

sauvage de ma jeune force. Quand il criait, mon cœur hennissait de joie;

toute ma vie ruait avec ses petits pieds frappant le vide. Il était roux

comme les renards. Iule le coulait au ruisseau et puis elle l’étendait

nu sur la mousse: le vent chaud séchait la mouillure de sa peau.

L’aventure à travers la forêt, les matins errants et émerveillés

recommencèrent. Elle le porta suspendu par des fibres tressées à son

épaule; il dormit dans son dos ses sommeils secoués; et comme la famille

des premiers hommes, nous allions devant nous, chantant et sifflant avec

les oiseaux. Le soir elle le couchait près d’elle au lit de ses cheveux.

Sa substance prolongea la nôtre et elle ne différait pas de la libre

pousse des essences autour de nous: elle fut le plus haut point de la

vie parmi les formes élémentaires nourries de sève verte. Il eut des

gestes nouveaux; à chacun, je sentais monter l’humanité; tous ensemble

étaient beaux comme la naissance d’une pensée. Je croyais, dans ma

simplicité, qu’ils jouaient avec sa petite âme intérieure, descendue aux

limites. Toi, ô Iule, tu regardais tourner la lune au bout de ses

petites mains dans le soir, comme une boule.

Il joua avec ses pieds, il se traîna sur le ventre après son ombre. Le

premier pas qu’il essaya recula les bornes de l’univers. Là-bas, à la

ville, ils ont aussi des enfants et ils ne les voient pas grandir. Un

jour et un jour ne se ressemblent pas. Chaque aube est une naissance

pour le monde et un cheveu qui vient a la beauté pleine d’une vie.

Au Coeur Frais de la Forêt: Roman · 第 10 / 13 段