si simplement que je n’en fus pas étonné moi-même. Je regardai ce garçon
dans les yeux, je le serrai de toutes mes forces contre moi, et il était
debout sur ses pieds. Je ne savais pas ce que je faisais. Mais cela, je
le fis naturellement comme si de tout temps je l’avais fait. Je lui dis
profondément:
--A présent je veux que tu marches.
Il fit trois pas sans l’aide de sa mère et dans le grand silence on
entendait monter la mer vers la dune.
--Va, dis-je encore, puisque tu es guéri.
Et encore une fois, il allait comme j’avais dit.
Alors seulement les sanglots de la femme retentirent: elle le menait par
le bras, toute secouée par des cris sans mots. Et avec son cœur à terre,
elle marchait à côté et semblait lui aplanir les sables. Les autres
maintenant me touchaient du bout de leurs mains. Tout le hameau vint à
l’annonce du miracle: on regardait le garçon à petits pas s’avancer vers
les eaux. La mère criait:
--Ne va pas trop loin, fils, tu pourrais ne plus revenir.
Moi, le petit pauvre des villes, avec ma seule volonté j’avais fait
cette chose. Mon cœur s’était levé, j’avais dit à l’enfant paralysé:
Marche! Et il avait obéi à mon geste. J’étais pourtant simple et nu
comme eux. Mais ceux-là étaient de ma race de misère à travers le temps
et à cause de cela il m’était venu une grande force d’amour. Ces âmes
rudes maintenant étaient douces et soumises entre mes mains. Nous eûmes
un toit.
Tous les jours ils partaient recueillir le long des sables les épaves
que le flot rejetait. Quand le ciel et la mer s’obscurcissaient, ils
montaient au haut des dunes guetter les naufrages. Autrefois, ils
avaient eu des barques. L’une après l’autre, elles avaient été
emportées, avec ceux qui les montaient; il leur en restait deux, qui
leur servaient à pêcher le long des côtes. Le soir, devant les portes,
le plus vieil homme récitait des histoires merveilleuses. Il y avait
bien deux cents ans, ils étaient un peuple redouté. Ils avaient des
maisons d’or où, autour des tables, on faisait bombance. La mer trois
fois avait passé et deux fois ils rebâtirent de riches demeures. La
troisième fois, il n’était plus resté que quelques hommes. Ceux-là
étaient allés voler des femmes au loin. Mais les temps avaient pris fin:
il n’y eut plus que de pauvres cabanes là où s’étaient dressées des
tours.
Dans la ville d’où nous venions, on eût appelé ce hameau un ramassis de
bandits. Ils ne semblaient pas faire plus de cas de la vie d’un homme
que de leur vie à eux. Leurs pères avaient été des écumeurs de mer et, à
leur tour, ils vivaient de rapines, au hasard de la tempête et des
naufrages. Avec ma volonté droite entre mes tempes, je pensais: Si à ton
commandement, celui qui ne pouvait marcher s’est mis à courir, il ne
t’est pas plus difficile d’étendre ta main sur ces cœurs rudes et de les
conduire là où ils doivent aller.
Le vieil almanach toujours battait sur ma poitrine. Je l’ouvrais à une
page et puis, assis près d’eux dans la dune, j’allais jusqu’au bout de
la page. J’étais étonné de tout ce qu’il renfermait de bon et d’éternel.
Un seul homme peut-être l’avait écrit et il l’avait écrit pour tous les
hommes. Un petit coin de terre, selon la pluie et le vent, suffit à
faire pousser des essences hautes et durables.
Quand je refermais les feuillets jaunis, ils me disaient:
--Voilà oui, c’est bien ainsi, le livre a raison.
La hache restait pendue au mur, toute rouillée à cause de l’air de la
mer.
Comme ils n’avaient ni arts ni industries, Iule leur apprit à tresser
des paniers. Je les aidai à réparer leurs toits en ruines. Avec les bois
échoués, ils se construisirent des clôtures. J’allais avec les jeunes
hommes sur la dune, je leur disais:
--Un jour je vous mènerai vers la forêt. Elle est sortie d’un gland.
Vous planterez un des glands et il vous viendra une forêt aussi.
Ayant frappé du pied le sol, je disais encore:
--Avec cette terre, vous ferez des maisons.
Je parlais comme un homme qui rêve de peupler un désert.
Un hiver ainsi passa: la mer entra dans la dune; des barques échouèrent
à la côte; et ils étaient redevenus sauvages. Une fois, ils se ruèrent
sur des naufragés: le meurtre plana; et moi, avec le livre dans les
mains, je les soumis: j’avais bien dit au paralytique de marcher devant
lui. Et puis les matins légers bleuirent. Iule, en caressant ma jeune
barbe, reparla de la forêt. Je cessai de regarder la mer et à mon tour
j’éprouvais une peine infinie.
--Oui, dis-je comme en songe, les nouveaux essaims ont bâti des cités
nouvelles.
Des vols d’abeilles tourbillonnèrent. Les âges étaient remplis de leur
labeur et elles travaillaient pour les siècles. Mon âme nouvelle remua
en moi: comme elles, j’étais venu aux limites de la mer vers des fleurs
d’humanité rude et à présent je jetais les fondements d’une cité dans
les sables jusque-là incultes. Je ne savais plus que Iule était là avec
ses mains dans ma barbe et ses yeux pâles regardant vers la forêt.
--Crois-moi, fit-elle, nous irons avec l’enfant. Il y a si longtemps que
nous n’avons bu l’eau claire du ruisseau.
Mon cœur orgueilleusement se leva et je répondis:
--Femme, vois ces hommes: ils ont mis leur confiance en moi. Puis-je les
abandonner?
Elle prit sa tête dans ses mains et doucement elle gémissait:
--Quand nous vivions à deux dans la forêt, il n’y avait personne entre
toi et moi.
Alors je la repoussai, criant:
--Ne touche pas à ma force. Toi, tu danses avec l’enfant au soleil et tu
crois que le monde entier tient dans la petite ombre qui tourne autour
de toi.
Ses bras se déplièrent; depuis un peu de temps son ventre comme le flot
de nouveau avait monté; et elle était très belle. Elle vint donc et
s’appuya, les bras lourds à mon épaule.
--Le jour où tu m’as prise pour la première fois, tu ne m’aurais pas
parlé ainsi, fit-elle.
Sentant peser son flanc, j’éprouvai que son amour avait des droits plus
anciens que les autres; car elle était venue la première avec moi par le
chemin de la forêt. Elle tint ma vie au creux de ses mains et toute ma
race à l’infini passa.
--Je serai toujours pour toi un homme que les autres n’auront pas connu,
Iule. Cela, je te le dis sincèrement.
Elle riait à présent comme une petite chèvre avec sa lèvre haute.
Iule me donna vers la fin de l’été un second enfant mâle et déjà l’aîné
courait droit parmi les sables. Ma vie monta, fut devant moi comme un
peuple. Je tenais cette petite chair dans mes mains, et la terre entière
était légère à côté. Je ressentais à la fois une grande force d’orgueil
et de l’humilité. Est-ce que cela aussi n’était pas un miracle comme les
saisons, comme l’arbre qui sort d’une faîne, comme le poids énorme de la
mer? Cependant il m’avait suffi d’une goutte de ma substance vive; toute
l’éternité avait crié dans le premier cri de l’enfant et ma volonté n’y
était pour rien.
Au printemps suivant, nous partîmes avec les bêches. La terre se fendit,
les fours brûlèrent; ils commencèrent à bâtir des maisons. Entre eux
toujours ils parlaient d’une grande tour. Un jour peut-être les marins
passant au large verraient là des feux qui les mèneraient vers un port;
mais voilà, le bois manquait et eux aussi me parlaient de la forêt. Je
disais:
--Toute la mer ne monte pas d’un flot.
Iule, dans le soir des dunes, doucement chantait. Elle chantait le cœur
vert des solitudes et la chanson des eaux tièdes. Ses yeux étaient
religieux, attendris par un mystère. Ils l’écoutaient émus et graves,
avec une foi naïve. Le rêve, la douceur de la vie loin des rivages salés
s’éveilla. Ils palpitèrent du désir de la terre aimable et fraîche sous
des airs légers. Quand ils me demandaient si le temps n’était pas encore
venu d’aller ramasser les glands, je m’en allais seul le long des eaux,
pleurant comme un enfant. Cependant si quelqu’un, dans ce moment, avait
tenté de souffler sur ma force, peut-être je l’aurais couché bas avec ma
hache.
--S’ils connaissent trop tôt le repos sous les arbres, pensais-je, ils
ne finiront jamais de bâtir la ville.
Il arriva que ces gens vivant au bord de la mer un jour jetèrent là les
bêches et, ayant marché vers moi, me dirent avec des visages froncés:
--Voilà, nous irons là-bas sans toi.
--Hommes de peu de foi, leur répondis-je, depuis quand est-il écrit que
le pasteur suivra son troupeau? Lui seul connaît la route et il n’y a
d’herbes que là où il passe.
Un des anciens faiblement se lamenta:
--Est-ce qu’il nous faudra mourir sans que nos yeux brûlés par le sel se
soient rafraîchis à la lumière verte des arbres?
Celui-là m’émut à cause de ses ans misérables. Sa voix venait à moi
comme du fond d’une agonie.
Je touchai avec les doigts ses paupières et je dis:
--Voici mes mains sur tes veux, et mes mains sont la vie. Maintenant la
vie ne t’abandonnera pas avant que tu aies vu les choses promises.
Crois-en ce que je te dis, la vie est avec moi.
Une grande force montait du fond de mon être: je tins la vie de ce vieil
homme dans mes mains et j’avais parlé sans imposture, croyant moi-même à
ce que je lui disais.
--S’il en est ainsi, dirent les autres, qu’il en soit fait selon ta
volonté. Il est juste que celui-là commande qui a un signe sur lui.
J’étais donc avec ce peuple comme quelqu’un venu du côté de l’orient.
Ils regardaient profondément la vie dans mes yeux clairs. Pour l’avoir
eue en moi, j’avais mérité d’être le berger qui va devant le bêlement du
troupeau. Celui-là est le plus près de la vie qui, sans raisonner, met
un pas devant l’autre, et tous rapprochent d’une chose qu’on ne sait pas
et qui est la destinée. Je pensais: Un jour il viendra des hommes
vierges et terribles selon le cœur de la vie et la terre leur
appartiendra. Un pauvre homme comme moi qui avait été à l’école chez les
arbres et les oiseaux, avait bien le droit de penser cela.
Le troisième été brûla et la ville montait. La forêt alors de nouveau
tressaillit en moi. C’était le temps où mûrissaient les secourables
vulnéraires, où les sauvages abeilles distillaient un miel abondant. Mon
cœur se gonfla comme autrefois le cœur des fils libres de la terre à
l’idée des proies chaudes. Aux limites parfumées, peut-être le Père
écoutait si des pas ne venaient pas du côté de la mer.
Je dis aux hommes:
--Iule et moi irons devant, car à présent le temps est arrivé.
Dans le matin les eaux chantaient. Nous marchâmes tout un jour. Quand le
soir tomba, nous avions atteint la zone des pins.
A l’aube, la tribu repartit; l’air avait perdu son goût salé et se
parfumait d’une odeur de résine. Ils ramassaient les cônes, ils en
mangeaient les amandes laiteuses. Notre marche sous les arbres faisait
le bruit d’une grosse pluie. Là où nous passions, les feuillages étaient
agités comme par le vent et puis, sur nos pas, l’immense paix de l’été
retombait.
Ils allaient à la file, muets, pleins de stupeur et quelquefois criaient
tous ensemble dans une ivresse de vie. La hauteur des troncs les
effraya; ils croyaient entendre battre un cœur sous la terre; le fracas
de la mer n’était rien auprès du bruit d’éternité terrible qui montait
du fond des silences lourds. Les vieux étaient redevenus enfants: ils
collaient leur oreille aux écorces et jouaient avec le soleil sur le
chemin comme avec de longs insectes d’or. La douceur de la vie rendait
les yeux pâles. J’allais devant comme quand nous avions quitté la mer:
ma main toujours devant eux levait des barrières. Et un jour encore
s’écoula. Nous marchions avec l’été et le vent sans hâte, car maintenant
nous approchions des jardins de vie. La jeunesse du monde palpitait en
nous. J’étais moi-même un jour d’humanité, avec la tribu entrée aux
hautes ramures, fendant derrière moi la puissante ombre végétale.
L’épais dédale s’éclaircit. Des porches vaporeux se dressèrent; l’énorme
frisson léger des siècles verts passa. Un soir des âges tomba sur la
dernière étape. Alors toute la forêt nocturne remua en moi, la joie très
pure des origines. Nous étions partis de là au matin de la vie et une
destinée, après des choses accomplies, nous y ramenait, traînant après
nous l’âme d’un peuple. Ma clameur monta: je redevins le chef sauvage
qui souffle sa force par les naseaux.
O Iule! à présent le rêve nous menait par la main. Nos visages se
reconnaissaient avec mystère comme au premier jour: ils n’étaient plus
les mêmes que ceux qui s’étaient regardés devant les sombres eaux. Tu
eus vraiment l’âge du jeune hymen au temps de la halte dans la nuit
printanière. Mon cœur sous ta main battit une éternité.
Un air humide et tiède parfuma le réveil. Je les conduisis vers l’eau
douce au fond du ravin: ils la lapaient longuement dans le creux de
leurs mains. Ils avaient oublié l’âcre sel de la mer. C’était là que
s’ouvrait la caverne: j’y avais vu se lever au recul des âges, l’homme
des races. Quelquefois tous ensemble poussaient une tendre clameur
sauvage. Ils léchaient à leurs bouches les aromes sucrés. Et un nouveau
jour de vie monta.
--Pense donc, dis-je à Iule, le même vent léger qui remue les feuilles
au-dessus de nous passe en ce moment dans l’enclos du Père. Peut-être
déjà il est parti visiter les ruches.
J’avais une âme fraîche et filiale; ma voix tremblait.
Nous entrâmes dans la région des végétaux gras et des floraisons hautes
comme des pâturages. Je leur révélai les essences, les graines, les
herbes de vie comme à moi-même elles avaient été révélées. Ils
commencèrent d’amasser d’abondantes récoltes, et ensuite je leur dis:
--Vous nous voyez ici, mais vous nous chercherez vainement tout à
l’heure. Nous aurons disparu dans la forêt. Cependant ne perdez pas la
confiance et continuez à amasser les bonnes herbes. Vous nous verrez
revenir le quatrième jour après celui-ci.
Ils vinrent sur le bord de la rive et nous regardèrent gravir le versant
jusqu’au moment où nous cessâmes d’être visibles à leurs yeux. La forêt
s’ouvrit, l’enchantement du matin sous les arches vermeilles. Je tenais
Iule par la main et elle portait le petit enfant; celui qui s’appelait
Yantje courait devant nous. Nous avancions doucement dans l’heure
tendre: quelquefois, du bout des lèvres, je sifflais comme les oiseaux.
Le lait puissamment gonflait les mamelles de la femme; le rire de la
sève et du vent bourdonnait dans mes tempes. J’appuyais le froid des
feuillages à ma chair. Une folie me roulait dans les herbes. Cependant
je n’étais plus le même homme furieux qui soufflait comme l’étalon. Mon
cœur criait dans le silence vierge et ma bouche était muette. Tout mon
sang bondissait et il ne faisait pas plus de bruit qu’une herbe sous le
pas. Je marchais comme un homme dans le vertige, avec un poids lourd et
délicieux sur moi: je n’aurais pu expliquer cela. Quand il m’arrivait de
penser qu’avant le soir nous serions à la hutte du vieil ami, mon
souffle un peu de temps s’arrêtait. Je tenais les yeux à terre,
regardant s’il n’avait pas passé là avant nous. Nous frémissions à
l’idée de prendre sa grande barbe dans nos mains: peut-être elle lui
tombait jusqu’aux genoux.
Le coucou chanta dans la belle après-midi. Une roue d’or bourdonna. O
Iule! les abeilles! Les abeilles! Elles venaient à nous comme des
avant-courrières et nous menaient. Tu voulus en prendre une: elle te
piqua et nous nous aperçûmes qu’elles étaient redevenues sauvages. La
forêt en était rousse.
Nos pieds coururent, légers; nos cœurs volaient avec les mouches
vermeilles. Je dus casser des branches pour passer: elles nous
frappaient le visage. Une folie de vie avait poussé autour de l’enclos
et ondulait comme la mer. La tendre paix du soir était sur la maison.
Doucement je frappai dans mes mains en l’appelant par son nom de père et
Iule avec des cris légers excitait l’enfant.
--Ris, petit homme! S’il dort déjà, ton rire l’éveillera.
Il y avait là un si profond silence et les herbes étaient hautes comme
des arbres.
Oh! oh! une telle chose était-elle possible! Il dormait sur le seuil une
éternité de sommeil: la clameur d’un peuple n’aurait pu le réveiller. Il
dormait là comme un siècle tourné du côté où s’en va le soleil. La fin
de la journée l’avait surpris dans sa haute chaise de branchages. Les
poils lourds de sa barbe toujours pendaient au menton et cependant il
n’y avait plus de visage: il n’y avait plus que le résidu fermenté de la
vie. Les mâchoires étaient retombées et restaient ouvertes comme les
portes par où était partie son âme.
Père! ô Père! très infiniment et uniquement notre Père! Mon sang
horriblement se figea. Mes sanglots étaient une herse sèche dans ma
gorge et je demeurais sans cri, avec l’aboi sourd d’une bête dans mes
racines. Je ne pouvais ni penser, ni pleurer, ni faire aucun geste,
regardant toujours avec mes yeux morts verdir les os. O Père! il n’y
avait plus là que d’anciennes parcelles de substance retournées à la
nature! Toi, l’ancêtre de la forêt, tu étais à présent moins que le plus
petit insecte vivant; tu étais le moyeu inerte d’une meule
tourbillonnante.
Iule à petits pas s’avançait dans la forêt touffue des herbes. Je sentis
son souffle dans ma joue.
--Vois, fit-elle, ne croirais-tu pas qu’il vit?
Je suivis le geste de sa main. Une lumière passa. Mes paupières furent
comme déchirées avec des tenailles. Et à mon tour je voyais la chose
effrayante et belle qu’une simple femme avait vue avant moi. La barbe
tremblait, bougeait d’un tressaillement de vie comme une eau et comme un
feuillage. De la mousse duvetait les os de la mâchoire. Une semence
d’herbe avait germé aux trous des orbites. Et la tige mince d’un bouleau
jaillissait du sol entre les pieds. Un lierre profond, de souples ronces
s’étaient enroulés autour du corps et l’enchaînaient de liens chevelus à
la chaise. Comme une des mains était restée sur les genoux, un liseron
semblait un petit cierge dans cette main, avec sa fleur au bout comme
une flamme.
La forêt sur les pas de la mort était entrée et il dormait là dans un
linceul royal d’or et d’émeraudes. Voilà, oui, toute la vie, avec un
doigt sur les lèvres, était venue. Elle avait regardé au fond des yeux
vides et ensuite elle l’avait nettoyé des souillures de la mort, comme
une ensevelisseuse. Elle lui avait tissé un manteau immortel de belles
essences jeunes. A présent, la maison était verte, tout l’été riait par
delà le seuil. Un frisson remuait dans la lucarne comme le geste d’un
bras. Le cœur frais de la forêt palpitait à la place où un cœur d’homme
s’était arrêté. Et puis encore je vis ceci: une abeille passa, entra
dans le liseron, et dans l’angle de la porte, un nid vide pendait:
l’oiseau l’avait fait avec les poils de la barbe.
Mes larmes mollement coulèrent: elles arrosaient la terre qui avait bu
la vie et qui avait ressué la vie. Elles n’étaient pas amères: elles
ressemblaient à celles que j’avais versées chaque fois que je m’étais
senti en présence du grand mystère. La vie! La vie! Iule! Mes tempes
battaient, une confiance immense soulevait mon être: nous aussi étions
une des vagues qui sans cesse charriaient l’âme du monde. Il fut debout
devant nous, très doux, avec ses yeux d’enfant et il levait la main, il
nous parlait comme le jour où il nous avait enseigné l’éternité de toute
chose vivante. Son cœur à grands coups battait dans la forêt.
--Pense donc à cela, toi, disait Iule. Une fois il nous parla des fleurs
et des feuilles qui sortiraient de lui. Vois: à présent, toutes les
abeilles sont venues.
Les ruches, dans le soir, eurent une suprême rumeur, et elles
tourbillonnaient sur le seuil comme son âme ancienne. Alors nous
restâmes longtemps sans parler, nous tenant enlacés dans notre amour et
continuant à regarder la beauté de la vie, plus belle au sortir de la
mort. Un rire monta de la terre, près de nous: nous ne savions pas que
le petit enfant était venu comme les abeilles et par jeu il tenait dans
ses petites mains les pieds immenses de l’ancêtre. Cela aussi était un
symbole, comme les abeilles et la maison verte et nous-mêmes avec la
palpitation chaude de notre désir. Elle sourit.
--Viens à la hutte, chez nous, dit-elle.
Le ciel pâlit; un vent léger souffla; le jeune bouleau et le lierre
frémirent, et la nuit était entrée: elle mit le verrou sur le seuil.
Avec son secret mort, dans sa paix d’éternité, le Vieux toujours
semblait garder les trous de ses yeux ouverts du côté de la vie. Un jour
il avait quitté comme nous les villes; déjà en ce temps il était mort
pour les hommes, et nous ignorions quelle destinée l’avait rendu
farouche et bienveillant.
Maintenant Yantje dormait. Je le couchai sur mon épaule et nous allions
devant nous, marchant à travers les végétations hautes: elles avaient
envahi les sentes par lesquelles le vieillard venait à notre rencontre.
La lune s’épandit, mais nous ne pûmes retrouver notre maison de jeunes
amants. Il sembla qu’elle aussi fût retournée à la nature. Et moi je
compris que le dernier lien qui m’attachait à l’ancienne vie était ainsi
rompu et que j’étais irrésistiblement emporté vers une vie nouvelle.
Iule me dit:
--N’allons pas plus loin. Il y a ici des fougères.
Puis le matin trembla. Elle mit ma main sur son ventre et me demanda si
cette fois encore je ne sentais pas remuer la vie.
Je la tenais pressée contre moi dans le jour vierge, et elle était très
grande, auguste comme le matin éternel. Voilà, ma race encore une fois
avait tressailli. Elle était l’arbre de ma vie, avec des branches qui
s’étendraient à travers le temps.
Le jour se levait. Je pensai à ceux qui m’attendaient de l’autre côté de
la forêt. Le chemin nous ramena vers l’enclos; toutes les ruches étaient
éveillées; un nuage bourdonnait autour de nos pas. Dans le matin léger
la maison s’ouvrit. Le jeune été de la forêt était revenu; tous les
oiseaux chantaient. Une vie fraîche d’éternité frémissait dans le
liseron et le bouleau.
Je restai un instant sur le seuil avec le tremblement de ma vie dans mes
mains. Je ne dérangeai ni une branche ni une feuille. Je laissai la
porte ouverte, et suivi de Iule, je m’en allai vers les hommes.
Ce fut le soir du quatrième jour. Le bois se referma sur nous comme un
matin il s’était ouvert et tous accouraient, demandant ce que j’avais
vu.
--La vie.
Je ne disais pas autre chose. J’étais comme un homme qui est sorti d’un
nuage et qui a vu une chose secrète et éternelle. Mais eux me
regardaient avec des yeux étonnés et soumis. «Sûrement, se disaient-ils,
un miracle est arrivé. Il fait devant nous le geste de quelqu’un qui est
au-dessus de lui.» Il n’y avait eu pourtant que le miracle du vent et
des petites semences germées; il y avait toute la forêt qui avait
repoussé d’un peu d’os et de sang là où un fils de la vieille humanité
s’était endormi. Mais Iule allait derrière les arbres mystérieusement;
je ne savais pas ce qu’elle disait; ses paroles faisaient un bruit de
petits cailloux qui tombent dans un puits.
Je levai mon bâton et les ramenai vers la mer. Voilà, pensais-je, tu
étais nu et tu es bien plus nu à présent: tu n’as plus même l’ombre et
la clarté de la forêt sur ta peau. Une tristesse lourde passa; et puis
le vieil almanach battit sur le cœur de ma vie. Va devant, homme;
l’humanité ne s’arrête pas. Etant avec ce peuple, tu es toi-même un
peuple.
C’est ainsi que Iule et moi quittâmes pour jamais le cœur frais de la
forêt. J’avais suivi ma vie: elle ne m’avait pas suivi; et d’autres
choses depuis sont advenues. J’ai été l’ouvrier levé avant le jour; j’ai
vécu un grand temps d’humanité et à présent il y a au bord de la mer une
jeune ville et des hommes libres. Rien de tout cela ne serait arrivé si
un matin je n’étais allé avec Iule vers la forêt. Il faut que chaque
homme, avec une âme personnelle et ingénue, recommence toute la vie
avant lui et j’ai mis mon pied là où le premier ancêtre avait mis le
sien. J’ai demandé ma subsistance à la terre, j’ai vécu solitaire dans
le meurtre et l’innocence. J’ai élevé de mes mains mon toit; mes dieux,
je les ai créés selon ma destinée. Et un jour les tribus ont apparu:
j’ai dit à ceux qui avaient faim: voilà le pain; à ceux qui mouraient:
voilà la vie; à ceux qui coulaient bas les barques: n’allez pas contre
le vœu de la tempête. Je ne leur ai pas donné de lois: ainsi ils n’ont
connu ni l’hypocrisie ni le servage. Mais je les ai aidés à se
construire une cité; ils ont eu des industries; vivant entre la mer
éternelle et la forêt, ils sont restés près des forces, au cœur même de
la nature.
J’ai tourné le dernier feuillet du vieux livre; ma journée est finie: je
puis attendre tranquillement la mort. Je sais qu’elle est encore une des
formes de la vie. Je vivrai donc dans les âges comme l’ancêtre dans les
essences vives de la forêt. Une forêt humaine reverdira de mes bras
ouverts sous la terre et mes os repousseront à travers les races.
FIN