un arbre dans la campagne, près de la ville. Il est venu vers l’arbre au
moment où moi aussi je venais. Jamais nous ne nous étions vus. Nous
avons partagé ensemble un morceau de pain. Et puis il m’a prise par la
main, nous ne nous sommes plus quittés. C’est comme ça que nous sommes
arrivés dans cette forêt.
Maintenant moi aussi je riais, l’entendant ainsi parler comme si
vraiment il n’y avait eu que cela dans notre vie.
Cependant elle était plus près de la vérité que si elle eût dit par le
détail l’aventure quotidienne de nos famines et de nos caravanes. La vie
se limite en quelques lignes essentielles et une petite vague d’un grand
fleuve suffit à donner aux rives le goût du sel ou du miel. Mais le
vieillard, nous voyant rire tous deux, entra en défiance. La solitude
n’avait pas encore exprimé toute l’âcreté de ses anciennes blessures.
--Qui m’assure, fit-il, que c’est là la vérité?
Et il était triste, un nuage l’isola de nous. Je levai mes yeux droits,
je lui dis avec franchise:
--Elle a dit ce qui est. Petit Vieux n’a jamais trompé personne. Une
fois il a manqué tuer avec sa cognée un homme qui l’avait trompé et puis
il lui a donné la vie.
--Iacq, oui! cria Iule.
Voilà, je parlais comme un petit sauvage des bois dont les idées n’ont
pas de suite et tourbillonnent d’un vol errant de feuilles au vent de
l’automne. Nous disions souvent, Iule et moi, des choses comprises de
nous seuls dans l’unité simple de notre vie comme un grand chemin en
forêt.
L’homme était petit, craintif, rapide dans ses élans, comme toute
créature qui a désappris la dissimulation chez les arbres. Il posa la
main sur mon épaule, enfonça dans mes tempes ses claires prunelles,
buvant ainsi ma sincérité à sa source. La minute fut solennelle, nos
vies l’une devant l’autre balancèrent en suspens. Et enfin doucement il
dit:
--Il y a donc des êtres qui ne mentent pas! Sois le bienvenu dans ma
pauvre cabane, toi qui as les yeux limpides comme le jour.
Il nous mena vers la maison verte. Des torsades de lierre pendaient en
travers du seuil: l’hiver seulement il tirait sur lui la porte; et la
nuit et le jour entraient librement. Il y avait près de dix ans, étant
venu dans la forêt, il avait trouvé là cette roulotte abandonnée.
Peut-être ses habitants étaient morts: il n’avait jamais su comment elle
avait pu arriver en cet endroit sauvage, loin des routes. Déjà les
ronces et les orties l’avaient recouverte: elle avait perdu ses roues,
toute vide comme la carcasse d’une barque après un naufrage. Et à
présent nous étions dans cette ancienne chose de vie comme au cœur même
de la destinée du vieil homme. Avec des arbres abattus par le vent il
s’était fait une table, une cahière, un cadre étroit qu’il emplissait de
fougères et qui lui servait de couchette. Des tablettes supportaient les
ustensiles nécessaires à ses repas. Une lucarne aux vitres maillées de
toiles d’araignée versait un jour vert sur des bottelées d’herbes sèches
accrochées aux cloisons. Il y avait aussi, pendu au-dessus du lit, dans
une bordure de cuivre, un petit portrait de femme et un vieux calendrier
barré de ratures. Pourquoi, voyant que Iule regardait le portrait,
cria-t-il tout à coup avec emportement:
--Ferme les yeux: il y a là-dessus du sang.
Il prit le portrait et le jeta sous les fougères. Ses mains tremblaient:
il demeura un peu de temps perdu dans une idée, oubliant notre présence.
Et puis il nous dit:
--Un pauvre homme comme moi a une longue vie derrière lui et toutes les
heures ne sont pas bonnes. La pluie, la neige et le vent n’ont rien
effacé.
Il m’apparut concentré et farouche, avec le mal triste d’une chose
inconnue enfoncée dans ses jours. Je n’osais l’interroger, sentant sur
lui le poids lourd d’une peine. Il alla sur le seuil, aspira fortement
l’air et ensuite revint nous offrir du miel et du pain qu’il cassait
avec un marteau et qu’il mit tremper dans de l’eau.
--Tous les mois, dit-il, je vais au couvent des Pères à six lieues de
marche d’ici. Je connais les dates par le calendrier. Les lunes et les
mois y sont marqués. Je me figure que rien n’a changé depuis le temps où
il réglait les heures de ma vie. Et, après tout, un jour n’est qu’un
jour dans la durée du temps. Je porte aux bons Pères des herbes qu’ils
distillent et ils me donnent en échange du pain, du sel, un peu d’élixir
et les fruits qui ne mûrissent pas dans la forêt. Il ne m’en faut pas
plus pour vivre.
Ses paroles souvent demeuraient mystérieuses pour moi. Il parlait moins
simplement que le bonhomme Jean. Quelquefois il semblait se parler à
lui-même d’une voix basse. Toi, chère Iule, tu prenais moins attention à
ce qu’il disait qu’aux nourritures qu’il avançait sur la table. Le pain
a beau être moisi, c’est toujours le pain: tu étais un peu gênée de le
manger à la cuillère, tu ne t’étais servie jusqu’alors que de tes dents
et de tes doigts. Mon Dieu! qu’il y avait encore une fois de temps que
le goût nous en était passé! Il paraissait prendre plaisir à étudier sur
nos visages la franchise de nos sensations. Je ne pus réprimer un rire
sauvage quand, ayant froissé entre son pouce et son index des feuilles
couleur d’amadou, il m’en donna ma part en disant que c’était du tabac
qu’il avait planté près de la cabane. Si quelqu’un était venu heurter à
notre hutte, nous n’aurions pu lui donner que les fruits âcres de la
forêt. Sa pauvreté était riche à côté de notre dénûment.
--Père, lui dit Iule, par quel nom faut-il que nous t’appelions au loin
si, venant vers toi, nous trouvons la maison vide?
Ses yeux parurent interroger le petit portrait sous les fougères et il
demeura un instant muet. Enfin remuant son front chevelu, il répondit:
--Je suis celui qui n’a plus de nom. Mais il me sera très doux que tu
continues à m’appeler Père.
--Moi, autrefois j’étais Frilotte, fit-elle. A présent on m’appelle
Iule.
--Frilotte... Petit Vieux...
Il riait doucement.
--Toi et lui cependant aviez un père, une mère.
Iule haussa les épaules.
--Voilà, ils nous ont tous demandé la même chose. Mon père, peut-être on
lui a coupé le cou. Quant à ma mère, celle-là sans doute buvait et
causait avec les hommes comme Mama. Petit Vieux, lui, tout petit
couchait sous les ponts. Nous ne savons pas autre chose.
Les paupières du vieillard battirent; son regard se mouilla. Aucune
larme encore n’avait pleuré sur notre enfance. Et maintenant il tenait
nos têtes rapprochées dans ses larges paumes et nous caressait.
--Petits... petits... O misère!
Nous étions là tendrement devant sa grande vie comme des enfants. Nous
avions chaud au battement de son cœur. Il regarda un point du ciel, eut
l’air d’interroger quelqu’un dans l’espace. Un souffle faiblement expira
dans sa barbe.
--Pourquoi faut-il qu’une telle chose soit?
Je n’aurais pu trouver une parole; mais Iule, plus près de la nature,
eut un élan délicieux.
--Nous ne voulions pas te faire de la peine, dit-elle.
Il sécha ses yeux avec le doigt et sourit, disant:
--Vous qui n’avez point désespéré de la vie, vous êtes plus hauts devant
elle que moi, le vieil arbre. Cœurs de bon courage, je croyais n’avoir
plus rien à apprendre et vous m’apportez la bonne leçon.
Nous ne comprenions qu’à demi ce qu’il voulait dire et cependant nous
étions remués d’une chose profonde en nous, comme si notre race et tous
ceux de la vieille humanité palpitaient dans la longue peine de cet
homme. Iule se mit à jouer avec sa barbe et dit:
--Toi, tu n’es pas heureux, Père.
--Je tâche d’oublier le mal que m’ont fait les hommes et celui que je
leur ai fait moi-même, répondit-il en secouant la tête.
La communion s’étendit, la chaleur fraternelle sur l’humble famille
réunie au cœur de la vie par une destinée pareille. Un chêne immense
au-dessus de nous bourdonnait de mouches et d’abeilles. Nous fûmes
ensemble sous ses arceaux comme une petite humanité détachée de la
grande et qui sent repousser les anciennes fibres. Et l’homme et l’arbre
faisaient une même ombre profonde. Il nous dit qu’un jour il avait
entendu le choc de la cognée; c’était le temps où je commençais de
construire la maison; toute la forêt avait saigné de sa propre angoisse;
et puis, se dirigeant au bruit, il était venu, il avait vu rôder deux
êtres humains dans le silence outragé des solitudes. Ce jour-là il était
reparti pour la cabane, sanglotant comme un enfant. Lui qui pour jamais
croyait avoir fui les hommes, il les retrouvait dans la forêt qu’il
avait élue pour y mourir d’une mort ignorée, rendue à la nature. Et de
nouveau ensuite une invincible sympathie l’avait attiré. Une fois il
nous avait appelés: personne n’ayant répondu, il s’était glissé sous le
toit, il avait vu le lit, les nattes, nos jeunes industries.
--O Petit Vieux, s’écria Iule, un homme a vu le lit!
Pourquoi me parlait-elle ainsi, elle qui n’avait pas caché ses jambes
pour Iacq? Je ne compris pas tout de suite que le lit aussi était une
part de sa nudité et que la pudeur lui était venue avec l’amour. Les
fibres de l’homme tressaillent de désir et d’héroïsme et après l’amour
il s’en va au combat, à la chasse, laissant à la maison la femme,
gardienne fidèle des choses nuptiales et secrètes.
Le vieillard souriait et répondit:
--Ton lit était alors pour moi le lit d’une ennemie. Maintenant que tu
m’as appelé du nom paternel, il sera le lit d’une fille.
Le silence bruissa léger comme une pluie de mai. Iule sans honte
m’attira par la tête et me baisa sur la bouche.
Il nous mena voir ses abeilles. Vers le temps qu’il était venu, il avait
capturé l’essaim à une grande distance et l’avait transporté près d’un
tronc d’arbre creux, aux limites d’une étendue de bruyères. D’anciens
hommes avaient abattu les pins qui y poussèrent autrefois. Une friche
vaste à présent se déroulait, une terre cendreuse bouquetée de touffes
violettes à l’arome doucement amer. Les abeilles avaient élu l’arbre
pour y bâtir la ruche; mais avec le temps à leur tour elles avaient
essaimé. De la cité primitive d’autres cités étaient sorties qui
également s’étaient fixées dans le voisinage des bruyères. Ensemble
elles lui donnaient en abondance le miel et la cire: il ne gardait que
le miel, il portait la cire au couvent des Pères. Elles connaissaient
leur maître: il s’avança jusqu’au seuil de la ruche et aucune ne lui
faisait de mal. Leur vol l’effleurait et ensuite se repliait au bord de
l’ouverture ou se dispersait par-dessus les jardins fleuris de la
friche. Un long frisson vermeil vibrait dans l’air, un vent d’or comme
l’été aux portes d’une ville. Par multitudes, du flot d’un fleuve elles
entraient, sortaient, ronflaient. Autour de son grand front d’ancêtre
elles avaient l’air d’être le tourbillon de ses pensées. Et nous étions
là, moi muet et frémissant, Iule poussant de petits cris, tous deux
secoués d’une joie intérieure devant cette image de la vie.
Nous connaissions le gîte des lapins, les galeries de la taupe, le
dédale des fourmilières; nous ignorions encore la maison des abeilles,
les porches blonds, le miracle des sucs de la terre changés en gâteaux
parfumés. Un peuple infiniment travaillait derrière les cloisons,
distillait les essences, faisant là à petites fois une chose d’éternité.
Et j’étais saisi de respect comme devant un mystère, une force plus
grande que celle qui était en moi. Toute la forêt bruissait d’un vol
subtil d’esprits, cependant que le vieillard expliquait les cellules,
les mâles et les reines, la ponte des œufs, le drame d’amour et de mort
duquel sans fin renaissait la ruche bourdonnante. Iule alors eut la
question naïve de l’enfant:
--Dis-nous, père, qui leur apprit tout cela?
Voilà, c’était la même chose qu’elle et moi avions dite devant le
ruisseau, l’arbre, le fruit et l’aurore. Elle nous revenait toujours aux
lèvres et personne encore ne nous avait répondu. Notre âme en nous se
tourmentait comme un aveugle dans une maison sans portes. Nous ne
savions pas que cette même question, les hommes des âges l’avaient faite
avant nous; et à ceux-là non plus l’eau ni le vent ni les autres
prodiges du monde n’avaient répondu.
Le vieillard dit simplement:
--La vie peut-être, la vie qui à vous-mêmes, petits, vous apprit à vous
nourrir des fruits du bois et à vous préserver de la pluie en vous
construisant un toit.
Le petit oiseau qui fait son nid avec des brins d’herbe aussi eût dit
cela, s’il avait pu parler. La vie infiniment sort de la vie et toute
chose était déjà dans la substance à ses origines. Je le pense ainsi à
présent, après être resté longtemps penché sur l’obscur mystère. Mais
alors c’était encore une chose nouvelle qu’une bouche humaine exprimât
cette conjecture. Je ne savais pas que moi qui avais fait œuvre de vie
en bâtissant la maison, j’étais moi-même une part de la vie dans la
durée.
Le jour s’inclina, une fraîcheur monta des fonds. Ce fut le vieil homme
qui nous avertit de l’heure: nous serions demeurés jusqu’à la nuit à
regarder la ruche. Il nous combla de miel et marchant devant nous, il
nous fit suivre une sente que lui-même avait frayée et qui accourcissait
la distance entre son toit et le nôtre. La forêt maintenant se peuplait
des pas que depuis des ans il avait mis l’un devant l’autre, finissant
par être l’âme partout visible des taillis. D’autres sentes croisaient
celle qui sinuait vers notre hutte; et à peine elles traçaient une ride
légère dans la grande vie mystérieuse de la silve. Nous les aurions
longtemps ignorées, nous qui vivions près du ruisseau.
Le vent s’était levé avec la pleine lune, un vent clair et limpide comme
le bruit d’une eau. Elle semblait couler d’entre les arbres, s’étendre
avec les mares de lumière dormante sur les mousses et les fougères. Un
brouillard bleu noyait les éclaircies: nous ne pouvions voir la lune
entière dans la masse lourde des cimes. Elle glissait entre les
feuilles, filtrait en gouttes lentes comme des jets de lait. Une pâleur
de jour mort traînait aux transparences froides de l’ombre. La nuit de
clair de lune entra avec nous dans la maison. Je disais à Iule:
--La vie! La vie! O Iule! Pense à cela!
Elle s’était tue une partie du chemin, nourrissant une envie secrète
dans son cœur sauvage; et maintenant elle desserrait les dents et
suivait son idée sans me répondre.
--Vois-tu, Petit Vieux, il n’est pas juste qu’un homme ait à lui seul
tant de ruches. Si tu m’en crois, un jour qu’il sera dans la forêt, tu
emporteras un essaim.
--Cela, non, ni maintenant ni jamais. Toi et moi lui avons donné le nom
de Père.
Elle me sauta au cou et cria avec une fureur d’amour:
--Toi seul, Petit Vieux, es pour moi tous les hommes. Il n’y a ni père
ni frère pour Iule.
Elle exprimait là un sentiment selon le cœur même de la vie et une fois
elle l’avait dit déjà, au temps de notre passage chez les briquetiers.
Toute sa vie, la femme la donne en une fois à celui qui lui est arrivé
le premier et ensuite les autres hommes peuvent venir ou passer leur
chemin: son amour n’a saigné qu’une fois. Si j’avais dit: «Je repartirai
au matin, je frapperai entre les tempes cet homme que la première tu
appelas père et qui a des abeilles,» elle-même m’eût passé la cognée. Je
ne l’aurais pas moins aimée pour cela.
Nous retournâmes voir le vieillard. Deux fois la terre avait tourné et
ce jour-là la pluie tombait doucement. J’avais tué un écureuil près de
la maison. Je me figurais la joie du solitaire quand je lui dirais:
--Il était tout frais de vie. Vois, c’est pour toi que je l’ai tué.
Mais sitôt qu’il aperçut le sang, il repoussa ma main et dit rudement:
--Tu as immolé une chair vivante. Maintenant ta main à jamais sera
rouge. Comment veux-tu qu’entre toi et moi, il n’y ait pas la pensée de
cette mort?
Et ensuite il contempla l’écureuil.
--C’était la gaîté de la forêt. Sa femelle le cherchera dans l’ombre et
ne le trouvera plus. Peut-être il avait des petits.
Iule riait.
--Ce n’est là qu’une bête et tu en parles comme si c’était un de nous.
--La vie est la vie! cria-t-il en secouant son front chevelu. Il n’y a
pas plus de vie en Petit Vieux et toi qu’il n’y en avait dans cet
animal. Et toute chose qui vit est sacrée. Il a suffi d’un geste pour
lui enlever la vie; et nulle force au monde ne pourrait la lui rendre.
Cependant il avait un cœur et des poumons et une chair comme vous deux.
Il avait une petite âme farouche et tendre qui criait de plaisir et de
douleur.
Iule cessa de rire et elle regarda l’écureuil avec des yeux étonnés. Son
souffle courait rapide. Elle se serra contre moi.
--Vois donc! Si cette bête avait eu réellement un cœur comme il le dit!
Jamais ni toi ni moi nous n’aurions pensé à cela.
Moi aussi je tenais mon regard fixé sur cette pauvre chose de vie raidie
à terre. Je n’éprouvais plus l’ancien orgueil de l’homme qui a abattu
une proie. Je pensais: «Voilà, il a raison. Je l’ai tuée et je ne
pourrais lui rendre la vie.» Je n’aurais pu dire pourquoi je cachais mes
mains derrière mon dos.
Il me vit triste et pensif. Son visage s’éclaira; il avait les
sensations mobiles et fraîches des jeunes hommes de l’humanité.
--Je lis dans tes yeux, me dit-il joyeusement. Maintenant cette bête
morte tressaillira en toi chaque fois que te reviendra la mauvaise
tentation. Tu ne frapperas plus aucun animal en vie, ayant reçu toi-même
la mesure de vie. Vois cependant: si toi et moi avions mangé de sa
chair, nous n’aurions point fait autre chose que si nous avions mangé
l’un de l’autre puisque la vie est la même chez tous les êtres.
Autrefois, quand j’habitais chez les hommes, je n’éprouvais pas de
répugnance à me nourrir de viandes: tous le faisaient ainsi par un
instinct sauvage. Et puis un jour, étant venu avec mon fusil dans cette
forêt, je tuai un ramier. Ma faim était ardente: je le dévorai chaud
encore, dans le dernier frisson de la vie; je déchirai ses fibres avec
des dents rouges, comme une bête carnassière. Mais tout à coup le goût
du sang frais me tourna le cœur. Je regardai profondément en moi et
j’eus horreur. Crois-moi, il en sera de même pour toi si tu veux écouter
la nature.
Il se baissa, pieusement prit entre ses mains l’écureuil, et m’ayant
montré la bêche, il me dit d’aller devant, en dehors des limites de
l’enclos. C’est ainsi qu’il appelait le coin de la forêt où il vivait.
--La mort n’est pas encore entrée ici, fit-il, mais va là-bas vers le
taillis et creuse une petite fosse.
Je fis comme il disait et la bête maintenant reposait dans la terre
légère. L’humide feuillage pleura sur ses esprits pacifiés. Et nous
restâmes là un peu de temps sans parler. Ensuite la barbe blanche
trembla.
--Si un jour, en venant par la forêt, tu me trouves couché sans vie sur
le seuil, ne m’éveille pas. Je veux dormir près de mes abeilles. Le
temps se chargera du reste. Il m’est doux de penser que le soleil et la
pluie auront bientôt fait de consumer mes os. Et de la vie qu’il y eut
en moi naîtront des fleurs et des feuillages où à l’infini continuera de
bourdonner la rumeur des ruches.
Il parlait avec sérénité de la mort: il ne la désirait pas et il
l’attendait. Mais nous, avec notre jeune force de vie, nous étions
remués à l’idée qu’il nous faudrait voir cet homme étendu raide sur le
sol. Une ombre plana; les sources de la sensibilité tressaillirent. Et
Iule me tenait dans ses bras en pleurant.
--Est-ce que toi aussi, Petit Vieux, tu mourras un jour? Qu’est-ce que
je deviendrai après que tu auras fermé les yeux? Je t’en prie, ne me
fais jamais cette peine.
Le vieil homme haussa les épaules:
--Penses-en ce que tu veux, toi qui as un cœur viril. Elle ont toutes
dit la même chose. Et ensuite quelqu’un vient et boit les larmes sur
leur bouche.
Les veines de son front se cordèrent: il soufflait dans sa barbe avec
colère; et il regardait hors de la forêt. Et puis, pressant sa poitrine
avec ses mains, il cria, la bouche béante, comme une bête qui aboie:
--Vieille souffrance! Ne te tairas-tu jamais?
Iule porta le doigt à son front et me dit à l’oreille:
--Mama aussi quelquefois comme une folle criait contre les hommes...
Il nous vit, demeura saisi comme s’il avait parlé dans un moment
d’égarement et d’un geste de la main devant ses yeux, il parut chasser
une vision pénible.
--Enfants... enfants. Est-ce bien vous qui êtes là? Venez plus près,
défendez-moi contre moi-même. Je suis un si pauvre homme.
Il caressa doucement Iule.
--Vois-tu, ce n’est pas vrai, toi, tu n’es pas comme les filles des
villes. Celles-là mentent avec des bouches peintes; et ensuite il y a un
homme qui fait une chose mauvaise et s’en va expier sa faute dans une
forêt. Ne cherche pas à comprendre: c’est là une histoire dont moi seul
je me souviens encore.
Les images funestes se dispersèrent. Il attira nos mains dans les
siennes et à présent il fermait les yeux, il avait l’air de se parler à
lui-même.
--Ceux-ci sont la vie innocente et libre. Ils ont l’âge charmé des
matins du monde. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre eux et
moi?
Il nous fit entrer dans la maison et comme la première fois nous donna
des fruits et du pain. Il nous dit sa vie dans la forêt: il n’avait
commencé à vivre que le jour où il s’était séparé des hommes. Quand il
revenait de porter ses herbes aux Pères, une chaleur d’humanité lui
demeurait et suffisait à peupler sa solitude. Cependant le dieu qu’ils
vénéraient n’était pas le sien; mais ils étaient bienveillants et
priaient pour son salut. Et les hivers avaient succédé aux étés; son
corps s’était accoutumé aux intempéries. Matin et soir, il descendait se
baigner dans le ruisseau. Lui-même, avec les hardes et les outils que
lui passaient les moines, s’était fait ses vêtements et ses instruments
de travail. Ses veillées, au temps des longues nuits, s’éclairaient de
flambeaux de résine: à leur clarté il rêvait ou lisait dans de vieux
livres. Il connaissait les essences de la forêt: toutes étaient belles,
étant la vie; et chacune avait ses vertus spéciales. Les fruits aussi
lui étaient familiers: il savait leurs propriétés; un petit nombre
recélait des poisons. Et même les oiseaux les plus défiants ne redoutent
pas l’homme s’il est sans méchanceté. Du seuil il siffla: des pies
descendirent à la pointe des branches et ensuite à petits sauts
s’avancèrent vers la maison.
Iule cria tout à coup:
--Petit Vieux aussi sait lire dans les livres!
Elle avait mis la main sur ma tête et elle me regardait fièrement dans
les yeux. Mais je me sentais si humble près de cet homme de grande vie
qui savait les secrets! Je baissai la tête.
--Voilà, oui. Une fois un vieil homme comme toi m’apprit à lire dans le
livre.
J’en parlais comme d’une Bible. Comment aurais-je soupçonné qu’une
pauvre chose des âges comme celle-là, écrite pour les laboureurs,
n’était qu’une foliole sans importance dans la grande sève inépuisable
de l’arbre du savoir humain?
--L’as-tu là? fit-il.
Je le tirai de ma poitrine. Depuis un peu de temps, je le portais roulé
dans un morceau de la belle robe de Iule. La robe s’était usée: elle
n’était plus qu’une loque à ses épaules; toute sa chair passait au
travers et elle et moi allions presque nus dans la forêt. Mais un pauvre
lambeau contient encore assez de richesse pour faire la charité d’une
couverture à un livre qui s’en va d’avoir été trop manié. Iule avait
taillé une pièce dans le tissu et elle en avait protégé les fibres
tordues du papier. Elle n’aurait pas fait autrement pour un talisman,
pour les cendres sacrées d’un ancêtre de sa race.
Il s’émut, tenant à présent le livre ouvert dans ses mains. Ses narines
battirent: il me regardait avec un étrange attendrissement.
--Oh! dit-il, tu en sais plus que moi si tu as saisi toute la beauté qui
est cachée ici. Il y a plus de vraie sagesse dans un petit livre comme
celui-là que dans tous les livres de la terre. N’en lis jamais d’autre.
Celui-là sûrement était un saint qui te le donna.
L’air pluvieux s’éclaircit: un air léger courut, une lumière tiède et
blonde qui fumait aux feuilles. Toutes les herbes scintillaient de
joyaux. Les artères du sol, trempé profondément, buvaient les eaux. La
forêt s’égouttait, chantait dans un bruissement de fontaines. Nous
allâmes revoir les abeilles: elles montaient à la chaleur, ivres de
soleil après la pluie, les ailes frémissantes. Il nous montra comment
elles faisaient le miel, leurs brosses duvetées de pollen, les
corbeilles qu’elles ont aux pattes et qui leur servent à amasser leur
cueillette. Voyant ainsi s’empresser les agiles ouvrières, ma pensée fit
un retour sur elle-même. La parabole jaillie d’un point de la
conjecture, s’acheva dans le bégaiement du jeune homme ivre d’inconnu.
--Si la vie leur apprit ce qu’elles font là, qui leur apprit la vie?