os déchira la terre spongieuse, l’humus antique des végétations géantes.
Des blocs moussus, de profondes nervures de pierre perpétuaient un
primitif chaos. Cet aspect nouveau de l’univers charma et épouvanta nos
sens vierges. Dans notre ignorance, nous nous imaginions qu’une ville
autrefois avait été bâtie là, attestée par des ruines. Les ressacs
persistèrent, brusques, violents, les apophyses et les vertèbres d’une
anatomie de bête monstrueuse, surgie des âges farouches du monde. Iule
avec des cris s’aventurait; mais moi étrangement je palpitais, pris d’un
obscur sentiment religieux. Les pentes ensuite s’escarpèrent: il n’y eut
plus, dans une débâcle de grès, que le tremblement d’argent des
bouleaux. Et à présent je voyais bien que c’était là une des formes de
la terre, comme la plaine et le lit des rivières et les courbes légères
qui seules nous étaient connues encore.
L’âpre paysage de nouveau s’abaissa, dessina l’échancrure d’un vallon
sauvage, comble d’une mêlée d’arbres et d’arbustes. Sous des éboulis de
roches tigrées de rouille, un ruisseau courut, un filet d’eau claire et
froide qui moussait et bouillonnait à petits remous d’or et d’émeraude.
Depuis que nous vivions dans la forêt, nous n’avions point éprouvé une
pareille joie. Nous écartâmes les rameaux; ils se recourbaient en voûte
sur notre passage; et les jambes nues, avec la fraîcheur du flot à nos
peaux brûlantes, nous remontâmes le courant. Des bagues lumineuses nous
cerclaient les chevilles et les genoux, selon la profondeur: nous étions
obligés de nous retenir aux rives pour ne pas glisser sur les cailloux
gras de fucus. Et quelquefois Iule ou moi, penchés sur le ruisseau, nous
en puisions l’onde au creux de la main et la portions à nos lèvres. Il y
avait si longtemps que nos soifs ne s’apaisaient qu’aux petites mares
des sous-bois! Un sang frais coula en nous avec cette eau brillante
comme le givre. Il nous sembla que nous étions vraiment là au tabernacle
du mystère et de la solitude, avec cette petite musique de silence qui
glougloutait contre les pierres. Elle appuyait son doigt à ma bouche et
me disait:
--Ecoute, on n’entend plus rien que la petite chose.
Et il n’y avait, en effet, dans cette grande paix du cœur de la forêt,
que le bruit sourd, continu de notre vie.
L’eau lentement se brouilla: nous vîmes que le soir était venu. Et ce
jour-là, à peine nous avions pensé à la faim: des fruits sauvages,
l’amande des pommes de pin à présent suffisaient à nous alimenter. Les
riches ne savent pas combien peu il faut à l’homme pour se nourrir. Elle
coucha sa tête dans mon épaule et nous nous endormîmes près du ruisseau.
Le lendemain je dis à Iule:
--Si tu veux, c’est ici que je construirai la maison.
J’allai donc dans la forêt avec ma cognée, ayant mon plan. Je choisis de
jeunes arbres sveltes et droits. Le premier jour j’en ébranchai deux, je
les abattis ensuite, et les jours suivants, j’en abattis encore trois.
Je les divisai en parts égales, je les fendis, en outre, dans le sens de
leur longueur, comme le bûcheron fend ses bûches; et à l’un des bouts de
chacun de ces tronçons à mesure je donnai la forme d’un pieu. Je taillai
une large mortaise à l’autre bout.
Ensuite à mi-pente nous cherchâmes un sol ferme et profond. Je traçai
les limites de la demeure en sorte qu’elle fût abritée par les arbres du
côté de l’ouest. Et puis, ayant creusé la terre avec la cognée, je
commençai à abouter les bois en les enfonçant dans la tranchée. Un pâlis
ainsi se dressa, la primitive clôture des hommes vivant en forêt. Et
seulement, quand je fus venu à bout de ce travail, je me mis à équarrir
la charpente du toit. Iule battit des mains, car à présent l’extrémité
des pièces, taillées en tenons, s’insérait au creux des mortaises; et
toutes avaient une inclinaison légère pour l’écoulement des eaux. Une
étroite ouverture servit d’entrée et s’orienta au levant. Je comblai
ensuite les joints avec de la fougère. Voilà, avec ma seule cognée pour
outil, je m’étais égalé à l’art naïf du premier constructeur.
Le labeur fut patient et difficile. A peine j’eus dressé le toit, il
s’écroula; et des semaines peut-être s’étaient passées; il fallut
recommencer avec un courage nouveau. Mais nous qui avions perdu la
notion du temps, nous ne mesurions pas la longueur de l’effort à la
brièveté des jours. Chacun amenait sa tâche, et sans le savoir, nous
étions à notre manière d’humbles ouvriers d’éternité: nous avions édifié
la maison comme la fourmi élève ses dômes légers, comme l’abeille bâtit
ses cellules. Un antique instinct, venu du lointain des races, avait
présidé à notre industrie. J’ignorais encore que l’homme ne fait que
répéter le geste qu’un autre homme fit naïvement avant lui. Dans
l’orgueil de l’œuvre accompli, je criais sous les arbres: je ne voyais
pas que pendant que j’étais là, combinant les formes et la pesanteur, un
pensif ancêtre doucement était sorti de la forêt et me conseillait.
Iule, viens à présent, étends un lit de fougères fraîches pour notre
amour. Nos paisibles nuits se riront de l’averse et de l’ouragan. Et
voilà le ruisseau, voici la pierre sur laquelle, devant la porte, tu
allumeras le feu.
Je partais en chasse. J’avais fabriqué un arc souple et terrible; des
figures gravées au couteau le décoraient, et il était très grand. Mes
flèches atteignaient aux plus hauts feuillages. Iule disait:
--Voilà. Tu es à présent le premier des hommes. Tu es plus beau que
celui qui, avec une grande canne et des plumes sur la tête, marchait
là-bas devant le régiment. Tu as bâti la maison et quand tu pars avec
tes flèches, tu es terrible.
Cependant j’étais toujours le même Petit Vieux; mais l’amour était venu
et un jour nous nous étions fait l’un à l’autre, avec la pointe du
couteau, une blessure. Et nous avions bu notre sang. C’était là une idée
de Iule. Avec mon sang rouge à ses lèvres, elle cria:
--Maintenant, j’ai ta vie en moi et je t’ai donné la mienne.
Les bois regardaient cette petite femme tendre et furieuse, dont la
bouche baisait comme elle eût mordu.
Tous les soirs, Iule partait ramasser des cônes dans la pinède. Or, une
fois, elle rentra soudain, le souffle court, et me dit:
--Petit Vieux, un visage d’homme était là derrière les arbres et me
regardait.
Je m’élançai, j’étais armé de la cognée. J’aurais vengé au prix de ma
vie notre chère solitude violée. Les ombres s’étendirent et je n’avais
pas vu l’humain redoutable entré dans notre royaume. Je revins vers la
maison et dis à Iule:
--Vois, le fer est humide de sang.
Elle vit que je me moquais: elle n’était plus aussi assurée qu’elle eût
aperçu réellement un homme.
--Je t’assure cependant, fit-elle, il avait une bouche et des yeux comme
toi.
--C’était un arbre, petite Iule, rien qu’un arbre.
Mon rire joyeusement sonnait sous le ciel pâle.
Je n’aimais pas qu’elle me parlât de Iacq. Un levain jaloux toujours
fermentait à l’idée que ce garçon avait porté la main sur sa chair
vierge. C’était aussi un regret pénible qu’il ne fût plus là pour me
donner du tabac. Voilà oui, j’étais obligé de fumer maintenant des
feuilles sèches: son tabac à lui avait un goût plus délicat. Je ne
pouvais oublier cela, je m’en voulais de ne pouvoir penser à Iacq sans
rancune à la fois et sans gratitude. Mais un jour qu’assis avec Iule
sous les bouleaux parmi les roches, nous admirions notre toit, elle me
dit:
--Songe donc à la figure que ferait Iacq s’il pouvait se douter que toi
seul avec tes mains as bâti cette maison! Il n’aurait plus envie de
rire.
Oh! elle put ce jour-là me parler de lui tant qu’elle voulut. Elle me
procura ainsi le plaisir de mépriser Iacq comme un homme grossier et
vain, comme un homme que j’avais le droit de considérer avec des yeux
froids du haut de ma fierté. Si seulement cette petite folle de Iule ne
l’avait pas rejoint si souvent derrière la porte pour rire ensemble de
cette chose qu’il disait toujours!
--Vois-tu, fit-elle, il est beau. Toutes les filles l’aiment à cause de
cela. Mais toi, tu sais lire dans les livres et voici que tu as bâti
cette maison.
Alors je la regardai dans les yeux.
--Iule, parle-moi franchement. N’as-tu jamais senti autrefois remuer ta
vie en toi en pensant à lui?
Et elle me répondit:
--Une fois j’allai dans le bois; je me roulais à terre comme si j’avais
été piquée d’une abeille. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si en ce
moment il était venu.
Elle me fit cet aveu si simplement que je n’éprouvai pas de colère, car
depuis qu’elle m’avait donné son amour, elle ne mentait plus et encore
une fois elle avait parlé selon la nature. Moi-même, avec cette vie
fraîche de la première femme près de la mienne, j’étais devenu un autre
Petit Vieux plus jeune. Il ne faut qu’un toit d’abord et tout change:
l’homme a déjà conscience d’une destinée. Il peut dire: ma maison, et en
disant ainsi, il pense à celle qui est près de lui et aux enfants qu’il
aura d’elle.
Iule avec des rameaux flexibles tressa des nattes. Elle mailla des
corbeilles. Je taillais dans des racines les humbles ustensiles qui
servaient à nos repas. Une souche devint notre table. Ce fut, avec plus
d’expérience, la petite industrie des premiers temps que nous avions
passés dans la forêt. Et j’avais imaginé d’assurer avec de souples liens
de coudrier tordu une porte faite de branchages et qui nous clôtura dans
notre mystère d’amour. Il vint des pommes sûres aux branches des
aigrins; nous mangions aussi des mûres, des prunelles et des
cornouilles. Chaque jour des fruits nouveaux nous étaient révélés: sous
les châtaigniers le sol était jonché des châtaignes de l’autre automne;
et il y eut de petites noisettes sauvages, les baies rouges de
l’églantier, l’amande huileuse des fênes; le cône laiteux de la pomme de
pin abondait. Ou bien j’allais dans la forêt, j’abattais une chair
vivante et Iule ensuite, en heurtant le caillou, allumait le feu. Un
hérisson quelquefois, comme au temps de la hutte, s’avançait jusque près
de la maison: nous ne lui faisions point de mal.
Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le mystère,
vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité émerveillée
d’enfants devant un prodige. C’était si gentil, cette Iule cueillant la
rosée à ses cheveux et l’égouttant en arc-en-ciel dans le matin frais,
avec des yeux éblouis! Couchée sur le ventre près de moi, elle regardait
glisser à ma peau les filées de soleil comme des scarabées vermeils et
elle criait de plaisir. Elle sentait bon le jour qui se lève, l’écorce
humide, le brouillard monté de l’eau, le vent venu de loin avec ses
corbeilles d’aromes. Elle avait l’odeur du froment mûr et du pain. Elle
était pour ma douce folie la petite chair au goût sauvage qui déjà
vivait dans le sein de toutes les mères de sa race et qui un jour était
venue vers moi du fond des âges par le chemin de la douleur et de la
mort. Cela, petite Iule, je ne te le disais pas encore; c’était une idée
qui remuait obscurément en moi et ne s’élucida qu’avec le temps. Et
néanmoins, quand avec le doigt j’effleurais le grain doré de tes épaules
comme j’épelais les lettres du vieux livre, elle glissait déjà au bord
de ma pensée. O Iule! une chose toujours dérive d’une autre; toutes
plongent leurs racines dans la forêt profonde des origines. Un enfant
sort de la ville et il voit venir à lui une autre enfant et tous deux
sont partis à l’heure dite: ils n’ont pas cessé de marcher l’un vers
l’autre à travers la durée des siècles. Ta vie, chère Iule, me fut
dédiée de toute éternité. Et à présent, dans cette solitude verte,
apaisant nos faims avec les fruits de la forêt, buvant les sèves et les
frissons de la terre aux sources du matin, nous étions pareils au
premier homme et à la première femme et nous recommencions l’humanité.
Cependant si quelqu’un des cités était entré dans la forêt et nous avait
vus près du ruisseau avec les trous clairs de notre peau sous nos
haillons, il nous aurait dénié une âme humaine.
Or voici: un jour Iule revint encore une fois du bois toute pâle, me
disant qu’elle avait aperçu le même visage qui lui avait apparu un soir.
--Je t’assure, Petit Vieux, ce n’est pas une idée. Il y a un autre homme
dans la forêt. Il était là vivant comme toi devant moi. Il me regardait,
je n’osais faire un mouvement. Et puis il a disparu comme il était venu.
Je pris ma cognée comme la première fois et ensemble, en nous parlant à
voix basse, nous allions sous les arbres, du côté où elle l’avait vu.
J’entendais les coups de nos cœurs dans le silence, je n’entendais que
cela. L’homme avait une barbe grise et des yeux rusés; Iule l’affirmait;
et il marchait à quatre pattes, il courait comme une bête. Dans sa peur,
elle l’imaginait terrible. Moi-même je n’étais plus aussi assuré que la
cognée ne me tomberait pas des mains si tout à coup il se dressait
derrière un chêne. Le sol s’abaissa: une flaque rouilleuse, une
stagnation d’eau et de feuilles croupies trempait le pli de la ravine.
Je restai saisi, sans souffle: l’empreinte fraîche d’un large pas
s’enfonçait dans l’humus spongieux. Un homme avait passé là; les foulées
ensuite froissaient la mousse à mi-pente. Elles se perdirent dans un
éboulis de pierrailles. La solitude, le mystère se refermait sur ce
passage d’un être humain fait comme nous.
Nos battues s’étendirent les jours suivants. Des sentes filaient sous
bois, étroites, coupées par les dents des lapins, frayées quelquefois
par les hautes faunes. La forêt n’avait point d’autres chemins. Nous
nous coulions, aux aguets, épiant les pistes. D’anciennes traces avaient
séché, des pas qui toujours s’enfonçaient plus loin et ensuite cessaient
d’être visibles. Une fois Iule ramassa des champignons fraîchement
cueillis et que l’homme sans doute avait laissé tomber. Puis, les pas un
matin reparurent au bord d’une zone fleurie, une combe étoilée comme un
ciel d’août, touffue comme la mosaïque d’un jardin: quelqu’un était venu
et avait coupé les tiges par larges gerbes. Et ce jour-là, ayant dilaté
fortement mes narines, je crus humer un lointain arome délicieux dans
l’air et je demandai à Iule:
--Ne sens-tu pas une odeur de tabac venir de là-bas?
--Oui, dit-elle. Si c’était Iacq!
Cette idée me fit rire. Pourquoi le garçon serait-il venu dans cette
forêt? Il disait que personne jamais n’en aurait pu sortir, y étant une
fois entré. Et puis, avec une étrange douceur, je pensai profondément
que peut-être un autre homme un jour partagerait avec moi un tabac
parfumé comme celui de Iacq. Non, songeai-je ensuite, qu’un arbre
l’écrase plutôt, celui-là! Et je n’avais rien dit à Iule.
Des jours passèrent; les empreintes s’étaient effacées; la subtile odeur
ne perça plus à travers l’âcre évent vert des sèves. Mais comme un soir
nous étions assis devant la porte, mangeant des châtaignes, il me sembla
soudain à mon tour qu’un visage se tenait caché derrière les troncs
rouges des pins.
--Crois-moi, c’est bien cet homme, souffla Iule. Demain il entrera dans
cette maison, si tu le laisses faire.
Je courus vers la pinède; il avait disparu; mais au loin quelqu’un
toussa. Je dormis cette nuit avec la cognée entre mes poings.
Voilà, oui, je n’en pouvais plus douter: la forêt avait un habitant. Un
solitaire farouche et sournois rôdait aux limites de notre domaine.
Peut-être il était venu là avant nous: il semblait connaître les fuites
mystérieuses des taillis mieux que nous-mêmes. O quelle ironie, Iule!
Nous avions cru fuir à jamais les hommes et un homme était là, avec un
cœur comme notre cœur, vivant là la vie libre des bois. Tu pleuras de
dépit; je n’osais pas encore te dire quelle chose nouvelle et profonde
s’était levée en moi. Je pensais: quelles misères plus grandes que les
nôtres ont poussé cet homme à se réfugier dans cette forêt? Je restai
tressaillant à la pensée de le savoir plus malheureux que nous, d’une
douleur qui nous était ignorée. Je n’éprouvais plus de rancune contre
l’humain inconnu. Qu’il partageât avec nous la forêt, cela petit à petit
finit par me paraître naturel, puisque nous aussi nous y étions venus,
chassés par notre haine des hommes. Je ne savais pas qu’au fond des
cœurs les plus dépris subsiste encore l’antique lien fraternel. J’avais
fui les tribus et ma solidarité déjà s’éveillait, aspirait à ce passant
triste des solitudes. C’était un sentiment que je n’aurais pas connu
dans la sanglante mêlée des villes. Il me gonfla le cœur; mon cœur un
jour me monta aux lèvres. Je dis à Iule:
--Vois cependant, si celui-là n’avait ni femme ni enfant! Toi, tu m’as
comme moi je t’ai. Peut-être il souffre d’être seul, lui qui déjà avait
souffert chez les hommes.
Elle me répondit justement:
--Autrefois, Petit Vieux, tu serais parti à sa rencontre avec la cognée.
Tu n’aurais pas pensé si loin.
Une querelle de geais aigrement cria dans les arbres. Nous vîmes les
plumes voler sous les coups de bec dont ils se déchiraient.
--Le geai était là seul aussi, dis-je, et puis un second est venu.
Maintenant c’est à qui tuera l’autre. Crois-moi, l’homme n’est pas fait
pour ressembler aux bêtes.
Le vieil almanach encore une fois battit dans ma poitrine. Il frémissait
de chaude humanité comme si tout le cœur des hommes palpitait dans ses
tendres apologues.
--Eh bien, fit Iule, tu es le maître de suivre ton idée.
Des soleils encore coururent et les traces de l’homme semblèrent s’être
définitivement perdues dans la vaste solitude. Il n’y eut plus que le
silence des arbres sur le sillage furtif de cette vie d’une créature. Et
moi, je croyais sentir qu’il allait me manquer quelque chose. Une âme
encore élémentaire ne peut s’expliquer: elle a des mouvements qu’elle
ignore et qui déjà sont la haute vie des êtres. Quand les briquetiers et
les bûcherons étaient venus, je n’avais pensé qu’au pain. Ceux-là
vivaient en commun, ils n’étaient pas malheureux. Ce frère errant des
bois, avec son mal solitaire, était bien plus de ma famille.
--Il a vu ta cognée, il aura tremblé, disait Iule.
Je secouai la tête.
--Non, ce n’est pas cela. Un homme ne craint pas un autre homme.
Maintenant je ne partais plus avec la cognée. Si l’homme avait reparu,
j’aurais crié vers lui, je lui aurais montré mes mains désarmées.
Une fois, ayant suivi le cours de l’eau, nous fûmes tout à coup très
loin de la maison; nous étions partis au matin, avec le désir d’aller
jusqu’où irait cette eau. Quelquefois elle s’encaissait entre de hauts
pans de roches: nous descendions alors dans son lit, mouillés jusqu’à la
ceinture. Nous goûtions là une petite horreur charmée; et ensuite les
parois s’abaissaient; le défilé se terminait en ressacs lentement
aplanis. Nous reprenions notre route au fil de la rive, sous les voûtes
vertes. L’air était lourd et laiteux; un brouillard léger embrumait les
taillis; les grosses mouches dormaient, collées aux feuilles. Et puis
vers midi le ciel se déchira, une fine ondée de soleil dora les vapeurs
qui remontaient; la forêt fuma dans la chaleur vermeille.
J’allais devant Iule, lui frayant un passage entre les rameaux. Mais
bientôt la fatigue l’accabla; elle voulut se reposer près du ruisseau,
et à peine elle se fut étendue, ses yeux se fermèrent, elle s’endormit.
Je continuai à marcher seul un peu de temps. Je ne pensais plus à
l’homme, j’écoutais se réveiller la forêt dans la claire lumière. Son
énorme vie me grisait, l’odeur de safran et de tanin efflué des écorces
tièdes, l’infini bruissement des artérioles resuant tardivement au
soleil les humidités de la nuit. J’étais, moi aussi, avec le
bourdonnement sonore du sang à mes tempes, une part de cette vie. Et
j’avançais doucement, regardant bouger les feuilles, courir un insecte,
trembler sous bois un silence de clarté.
Les arbres s’éclaircirent; je demeurai saisi, mon cœur entre mes mains,
voyant là tout à coup, sous le ciel nu, l’homme assis près d’un étrange
abri et triant des herbes. Le site était farouche et délicieux, des
blocs de rocs, une petite forêt de digitales, de seneçons, de
doradilles, une sauvagerie de nature roulant à grandes ondes diaprées
dans l’échancrure d’une clairière. Une chape de lierres recouvrait les
parois de l’habitation. C’était une voiture sans roues enfoncée de
guingois dans le sol, une de ces maringotes de forains comme il en
venait près des carrousels, aux fêtes des banlieues. Et je ne voyais pas
les yeux de l’homme; il avait une longue barbe grise qui lui descendait
sur la poitrine.
Je n’aurais pas cru que la vue d’une créature m’eût fait tant de
plaisir. Je n’osais avancer de peur qu’il ne m’aperçût. Je tenais les
branches écartées avec les mains et je demeurais là sans respirer. Ce
que je pensais exactement en ce moment, je n’aurais pu le dire. C’était
sans doute une chose confuse comme toutes les perceptions de ma
sensibilité encore vierge et cependant il me semble aujourd’hui qu’elle
eût pu s’expliquer ainsi: un homme et moi étions venus de deux points
opposés du monde pour nous joindre un jour. L’almanach n’en disait rien,
mais une grande lumière était en moi qui éclairait devant moi la Vie.
Une chose après une chose était venue et toutes étaient venues à leur
heure: aucun mouvement de notre volonté n’avait été nécessaire pour les
susciter. Iule et moi simplement avions obéi au geste d’une main qui
nous avait conduits l’un vers l’autre et ensuite avait conduit les
hommes vers nous. Un ordre admirable ainsi avait présidé à chacun de nos
pas dans les chemins du monde. Nous suivions notre vie: elle ne nous
suivait pas; et personne n’a appris au ruisseau à chercher son niveau ni
au chardon à carder son étoupe ni à l’écureuil à grimper dans les
arbres. Cependant on n’a jamais vu l’eau remonter sa pente ni aucune
chose terrestre s’opposer à la loi qui originellement lui fut assignée.
Quand mes tempes élargies eurent pris mesure sur l’effort de ma pensée,
ce fut cette petite source de vérité qui en recula les parois comme il
suffit d’un léger filet d’eau pour frayer à la longue le lit où passera
le torrent. Nous ne cessâmes jamais de nous confier à la vie: elle seule
n’ignore pas par quelles voies tout s’achemine à son but.
Je restai un peu de temps à regarder l’homme et la maison; et puis,
comme chacun des battements de mon cœur se prolongeait dans le cœur de
Iule, à pas étouffés je m’en allai la réveiller.
--Chut! ne dis rien et lève-toi.
Elle vint alors avec moi et maintenant à son tour elle était là, muette,
à la limite des arbres, avec ses sourcils hauts. Un mystère doucement
enveloppait cette vie d’homme sans défense et qui avec confiance
s’abandonnait à la garde de la nature. Aucune chose au monde n’était
plus tendre et plus belle que la paix fleurie, la palpitation du silence
autour du tranquille solitaire, comme si d’invisibles providences
faisaient le cercle et veillaient sur sa rêverie. Il était toujours
assis sur le seuil: il avait fini de trier les herbes et il se tenait
immobile, les mains sur ses genoux. Le front vers le ciel, il paraissait
contempler la beauté du jour. La barbe avait mangé son visage jusqu’aux
sourcils; ses cheveux descendaient sur ses épaules comme le feuillage
d’un chêne; il avait de clairs yeux d’enfant.
Sans doute la vie en forêt avait subtilisé ses sens; il subodora une
présence insolite, tendit sa grosse tête velue.
--Parle-lui, me souffla Iule.
Mais qu’aurais-je dit à cet homme, moi, un si jeune garçon? J’aurais
voulu seulement caresser ses longs cheveux comme un fils.
--Vois-tu, Iule, il vaut mieux que ce soit toi.
Alors hardiment elle fit un pas, toussa et le vieillard à présent nous
regardait avec des yeux irrités.
--Qui êtes-vous? N’entrez pas ici! Allez-vous-en! cria-t-il.
Il parlait comme si la forêt lui eût appartenu. J’avais pris la main de
Iule et nous n’osions ni avancer ni reculer. Nous ne savions que lui
répondre, sortis tout à coup de l’ombre verte, avec nos visages
craintifs dans la haute lumière. Il se leva, marcha violemment à travers
la clairière. Je regrettai de n’avoir pas emporté la cognée, mais Iule
déjà était tombée à genoux et disait:
--Père! ne nous fais pas de mal.
Personne ne lui avait appris ce mouvement, et elle disait là une chose
tendre et filiale, montée du fond de sa vie. L’homme s’arrêta, passa la
main sur son grand visage.
--Aucune autre que toi ne m’a appelé par ce nom, dit-il.
Et il nous regardait à présent sans colère. Sa barbe s’agita au vent des
paroles qu’il se disait à lui même:
--Ce sont les petits de la forêt. A leur âge! Qu’est-ce qu’ils ont bien
pu faire aux autres hommes?
Il appuya la main à mon épaule.
--Dis-moi d’où tu viens.
--De là-bas, je ne sais plus.
J’avais répondu ainsi aux briquetiers.
Iule se mit à rire.