On travailla jusqu’aux grosses neiges. Le gel n’arrêtait pas les

cognées: elles frappaient au cœur des grands arbres dans la mort des

sèves. Un silence plombait l’air dur; il n’était déchiré que par le

graillement des geais et la clameur rauque des corbeaux. Les hommes de

la nature ne sentent pas le froid: leur sang demeure jeune et chaud sous

les glaçons. Sitôt que mes mains avaient touché la cognée, une force de

vie coulait en elles, je frappais droit mes coups, réchauffé jusqu’aux

moelles. Ah! Iule! quelle joie c’était pour nous maintenant, la grande

forêt d’hiver avec ses cristallisations qui filigranaient les moindres

branches à l’égal des orfèvreries scintillant là-bas à l’étalage des

marchands! Ni toi ni moi jamais n’avions rien vu de plus beau. Il nous

semblait que notre cœur battait plus sonore près du cœur rigide de la

nature, dans toute cette immobilité figée des anciens frissons de l’été.

Nous étions la chaleur des anciennes humanités survivant aux cataclysmes

du monde. Les races criaient la vie en nous quand autour de nous

régnaient les apparences de la mort.

Ensuite les grandes neiges tourbillonnèrent: il fallut se frayer un

chemin à travers l’avalanche, se rabattre sur les hauts campements. La

tribu, la grande famille disséminée dans les coupes, se reforma sous des

toits plus solides que le précaire abri des huttes. Il y avait six

vastes cases, avec les fours à pain, l’étable aux chèvres, la soue aux

porcs. Une sorte de noyau humain vivait là d’une vie commune à la limite

des triages. Des mères allaitaient leurs enfants près des grands feux de

bois. Les aïeules aidaient à pétrir le seigle ou réparaient les hardes.

De vieux hommes, d’anciens bûcherons, perclus d’ans et de maux,

desséchés jusqu’à l’os, expiaient les immémoriaux outrages de la forêt.

Ceux-là traînaient d’étranges infirmités qui faisaient penser aux

ganglions des arbres tourmentés dans leur croissance.

L’alcool était leur grande tentation à tous: il était proscrit au camp;

ils se dédommageaient dans les villages. Iacq lui-même, cet honnête

garçon, une fois rentra ivre-mort: il avait rencontré d’autres gars avec

lesquels il s’était battu jusqu’au sang. Il eût péri dans les neiges si

un des vieux, qui était allé boire aux cantines avec lui, ne l’avait

ramené sur ses épaules. Iule l’admira. Elle me dit étrangement:

--Toi, Petit Vieux, tu n’aurais pas fait cela pour moi.

Elle parlait là comme si une fille eût été le motif de la rixe.

Les cases, d’ailleurs, ne chômaient pas dans l’hiver de la forêt. Avec

les genêts on faisait des balais. De menus branchages servaient à

tresser des corbeilles et des jardinières que, vers le printemps, des

marchands venaient acheter. C’était la même industrie que chez les

hommes du désert; mais ceux-là employaient l’osier.

On réparait aussi les outils. Dans le soir, les crassets s’allumaient.

J’ouvrais le livre; le doigt sur les lignes, je lisais. Une lumière

était dans les yeux tandis qu’à petites fois, en me reprenant, je

développais naïvement les maximes ou commentais à ma façon les

histoires. Quel bel auditoire c’était, ces rugueux visages tannés par

les hâles, ces âmes de simples montées au pli des fronts, tendues dans

l’effort de comprendre! Je croyais que toute la forêt m’écoutait.

Cependant un malentendu subsistait entre ces gens des cases et nous. Ils

avaient la vie régulière d’une tribu fixée dans la forêt. Iule et moi

étions pour eux des êtres suspects, échappés des villes et venus se

terrer dans les bois. Ils éprouvaient la défiance sourde des créatures

résignées au servage à l’égard des libres enfants de la vie. Etait-ce

moi qui leur étais inférieur, avec mon instinct farouche?

J’avais aussi une âme à la fois plus sauvage et plus tendre, une âme qui

ne voyait pas tout de suite le mal autour de moi. J’avais cru détester

les hommes: je ne ressentais contre eux nulle rancune profonde;

cependant il y avait entre l’humanité et moi notre ancienne vie

martyrisée.

Iacq était l’unique homme des camps que j’aimais réellement: je serais

parti avec lui au bout de la forêt. Si seulement il avait voulu appeler

moins souvent Iule pour rire avec elle derrière les cases, j’aurais été

tout à fait son ami. Elle avait toujours le sang aux joues ensuite; le

rire la laissait toute frémissante.

--Oh! disait-elle, ce Iacq est un si étrange garçon... Tu ne peux te

douter de ce qu’il me dit!

Elle me regardait, recommençait à rire et je ne savais jamais ce que

Iacq avait pu lui dire. Je n’aimai plus ce jeune homme d’un même cœur

confiant, bien qu’après tout, avec cette folle de Iule, les torts

peut-être n’étaient pas entièrement de son côté. Il riait d’ailleurs

avec toutes les femmes. Celles-ci entre elles parlaient d’une fille

qu’il connaissait dans les hameaux.

Un jour un des hommes revint de la forêt et dit:

--Les neiges ont fondu.

On rassembla les hardes, on noua les pains dans les draps. La petite

troupe un matin reprit le chemin des cabanes.

Avec les jours il vint des oiseaux, les premiers chants timides de

l’année. Les ciels furent hauts; un jeune et mâle soleil éclaira la

repousse des feuilles. Ma joie était vierge et fraîche comme le réveil

de la nature. Toute la forêt chantait en moi et Iacq sous les arbres

chantait avec sa gaîté de jeune géant. A présent, quand ils se

regardaient, Iule et lui, c’était pour rire ensemble avec des voix

étouffées comme si moi je ne comptais plus pour eux. Ou bien il lui

faisait signe et ils allaient à deux derrière la hutte. Il me parlait

doucement; il me donnait plus souvent du tabac; et Iule aussi se

frottait contre moi avec plus de tendresse. Tous deux parurent

s’entendre pour endormir mes défiances à propos d’une chose qui devait

me rester ignorée. Jamais elle n’avait été aussi caressante; elle avait

des frôlements de petite chatte joueuse. J’étais troublé de l’entendre

quelquefois soupirer auprès de moi.

Pourquoi me dit-elle un jour qu’elle m’aimait mieux que Iacq? Son élan

fut spontané et sincère, bien que je ne lui eusse rien demandé. Si elle

m’avait dit au contraire qu’elle me préférait ce garçon, je l’aurais

traînée par les cheveux. Je commençai seulement alors à me douter qu’ils

me cachaient quelque chose. Je ne croyais à rien de mal, c’était plutôt

le sentiment qu’entre elle et lui régnait une entente pour s’abandonner

librement à leur humeur enjouée. Iule aimait le plaisir et je n’étais,

moi, que le maussade Petit Vieux. Si j’avais pu soupçonner de quoi

toujours ils riaient ensemble, je n’aurais pas éprouvé d’ennui. Mais

voilà, quand j’étais là, tous deux se pinçaient les lèvres et cessaient

de rire.

Il arriva plusieurs fois que Iule elle-même allât prendre le tabac et en

bourrât ma pipe. Je ne savais pas si c’était Iacq qui l’envoyait ou si

elle l’avait fait d’elle-même, et alors quel droit avait-elle sur le

tabac de Iacq?

--Non, vois-tu, lui dis-je une fois, je ne fumerai plus de son tabac.

C’est une idée que j’ai. Tu peux le lui dire de ma part.

Iule aussitôt se mit à crier aigrement que le tabac de Iacq était le

mien, que tout d’ailleurs dans la hutte était en commun.

--Il ne me plaît pas, répondis-je. C’est mon idée. Je n’ai pas autre

chose à te dire.

--Iacq est un si étrange garçon. Il pourrait se fâcher et tu n’es pas le

plus fort.

--J’ai planté la cognée droit au cœur du chêne. Il peut venir, je ne le

crains pas.

Sans doute elle rapporta mes paroles à Iacq, car il vint le lendemain

m’offrir lui-même du tabac, et comme j’écartais sa main, il me dit sans

colère:

--Pourquoi me fais-tu cette injure? Je t’assure, je te l’offrais de bon

cœur.

J’aurais dû lui tourner le dos, puisque c’était mon idée de ne rien

accepter de lui et que je l’avais dit à Iule. Mais il paraissait sincère

et me parlait comme un homme déterminé à ne pas garder rancune. Le

courage me manqua; j’avançai la main, il la pressa dans la sienne. Et à

présent encore une fois tous deux riaient.

Un matin avec Iacq j’avais gagné une coupe reculée. J’étais là dans un

arbre, travaillant de la cognée dans les hautes branches. Lui aussi, à

une petite distance, frappait au cœur d’un hêtre. Le fer sonnait après

le fer, les coups se répondaient comme des voix dans la jeune vie de la

forêt. Depuis deux jours, il cessait de me parler; il avait dans les

sourcils un pli de volonté. Je ne savais pas encore quel projet

mûrissait chez ce garçon fourbe. Nous étions donc venus ensemble à la

coupe, sans rien nous dire; et puis nous avions joué de nos cognées. La

sève nouvelle me grisait, mon sang courait rapide dans mes artères.

Chacun de mes coups retentissait en moi et m’étourdissait comme si ma

vie adhérait à celle de l’arbre, comme si moi-même j’étais une des

branches gonflées du flux vert qui charriait le printemps. Je cessai

tout à coup d’entendre la cognée de Iacq et, ayant regardé à travers les

feuillages, je le vis qui courait sous bois du côté des huttes.

Ma force tomba, je serais roulé à bas du chêne, dans la peine d’angoisse

qui m’étranglait. Il est allé rejoindre Iule, pensai-je. Et un tel

mouvement de douleur et de jalousie, je ne l’avais pas encore ressenti.

Je me laissai glisser, l’écorce dure me râpait les membres; et avec ma

cognée dans les mains, à mon tour je courus devant moi. Il entra dans la

maison de planches, appela Iule, et elle n’était pas là. Alors du seuil

il cria plusieurs fois Iule! Iule! doucement, en se tournant vers les

limites de la clairière. Elle apparut derrière les arbres avec une

charge de bois; de loin elle lui souriait. Maintenant moi je me tenais

caché, écrasant mon cœur contre la terre.

--Vois, dit-il, je te cherchais. J’ai quitté la forêt pour te dire

quelque chose.

Et encore une fois il s’élançait, un rire sauvage aux dents. Elle avait

laissé tomber la bourrée de bois qu’elle portait et se tenait assise,

pleurant mollement dans ses mains.

--Non, fit-elle, cela, je ne veux pas l’entendre. Tu me l’as déjà dit

trop de fois. Et cependant, je t’assure, quand tu me le dis, j’en meurs

de plaisir.

L’air était léger et une petite distance nous séparait: j’entendais

nettement leurs paroles. Iacq à présent haussait les épaules et la

regardait avec des yeux froids sous ses sourcils levés. Je pensais:

«S’il porte seulement la main sur elle, je bondirai, je le tuerai avec

la cognée.» Je ne savais pas ce que je ferais ensuite de Iule. Je

demeurai ainsi un peu de temps tendu comme la corde de l’arc, mordant

mes mains jusqu’au sang pour ne pas crier. Toute ma force m’était

revenue, une énergie froide et bandée, dans l’attente sournoise de

l’événement. Je voulais savoir enfin pourquoi toujours à deux ils

riaient. Et c’était aussi un autre sentiment torturant et mauvais, une

joie trouble de saigner là ma vie, dans une soif de souffrance impure.

Iacq un instant s’assit auprès d’elle, sifflant dans ses dents et

balançant la tête. Quelquefois, avant d’abattre la hache, il s’attardait

ainsi à siffler, mesurant à la puissance de l’arbre la force de

l’effort. Le coup n’en était que plus terrible après. Mais Iule soudain

retira sa main de dessus ses yeux et le regarda d’un air de défi: elle

m’avait aussi regardé comme cela autrefois. Et maintenant, avec une

clameur de bête il la poussait par les épaules, lui mangeait goulûment

la bouche, couché sur elle de toute sa masse de géant.

--Petit Vieux! cria Iule.

Voilà oui, cette chose aurait pu arriver. J’aurais tué cet homme sans

défense, écoutant l’instinct originel, et ensuite plus jamais je

n’aurais touché à une hache sans le voir étendu à terre dans son sang.

Je courus donc sur Iacq en brandissant la cognée: s’il avait eu un

couteau, nous nous serions battus jusqu’à la nuit. Mais, s’étant relevé,

il avait croisé les bras et me disait tranquillement:

--Eh bien, tu l’as vu. Frappe, puisque c’est toi qui as la chance.

Iule aussi, dans sa lâcheté de femme, criait:

--Oui, oui, frappe-le, ce n’est pas moi qui t’en empêcherai.

Ce fut le premier mouvement trouble de la nature. Elle trembla devant

mon bras armé. Elle me sentit vainqueur et se tourna contre le vaincu.

D’autres femmes ainsi l’avaient fait avant elle. Cependant cet homme

l’avait désirée d’une chaude passion de sang et de jeunesse. O Iule!

étrange cœur violent et mobile, il t’avait dit les mots d’amour! Elle le

vit dans sa beauté calme, s’offrant fièrement à la mort et sans doute

elle l’admira, car tout à coup, me saisissant le bras:

--Je ne veux pas. Si tu le manquais, il ne te manquerait pas, lui.

Moi alors, de toute ma force, je jetai ma cognée. Elle s’enfonça

profondément dans la terre, devant Iacq. Et je dis à Iule:

--Ce n’est pas tant à cause de toi que parce qu’il est venu sans sa

cognée.

Il me regarda, les yeux droits.

--Je n’aime pas te devoir la vie, à toi le plus jeune. Et cependant je

le dis: Si tu aimes cette fille, prends-la; je ne mettrai pas un pas

devant l’autre pour te la disputer.

Si comme moi, il eût conquis Iule sur la misère et la douleur, il eût

préféré la mort. Mais sa chair seule hennissait: Iule n’avait été pour

ses convoitises de mâle qu’un butin de chasse, la tentation et la

poursuite d’un gibier dans l’odeur âcre de la forêt. Il s’éloigna en

sifflant; je le vis reprendre le chemin de la coupe; et, à mesure, la

petite chanson, douce comme le flûtet du vent, s’enfonçait avec lui sous

les arbres. Maintenant je sanglotais, la tête dans les poings, écroulé

parmi les fougères, sans orgueil et faible comme un enfant. Toute ma

colère était tombée, je n’en voulais ni à Iule ni à ce garçon sauvage.

C’était une peine molle, un mal sourd de mes fibres, avec un même cri

qui revenait toujours:

--Pourquoi as-tu fait cela, Iule?

Cependant je n’aurais pu dire quelle chose mauvaise avait faite Iule.

Elle me caressa les cheveux: elle s’était assise près de moi et me

tenait la tête dans ses genoux.

--Si tu veux dire que j’ai ri avec ce garçon, oui, j’ai eu tort,

fit-elle. Il m’appelait constamment derrière la hutte et là il me

serrait de toute sa force contre lui. Il voulait toujours m’embrasser.

Moi, je me défendais comme je pouvais et je riais. Une fois il m’a dit

une chose étrange que toi, Petit Vieux, tu ne m’avais pas dite encore.

Vois-tu, cela, je ne te le répéterai pas.

Elle me parla loyalement: elle avait l’innocence d’une fille que le

baiser de l’homme a seulement effleurée. Je n’osais lui demander s’il

lui avait pris la bouche dans ses lèvres. Mon cœur encore une fois fut

blessé mortellement. Et puis doucement, cachant mon jeu pour mieux

capter sa confiance, je me mis à rire.

--Iule, dis-le moi, comment faisait-il? Comme il le faisait, moi aussi

je le ferai.

--L’autre matin, il m’a renversé la tête comme ça. J’ai cru qu’il

voulait me mordre.

--Comme cela, dis-tu?

Je m’étais dressé sur les poings et avec fureur je lui prenais la bouche

entre mes dents. Elle cria, toute pâle:

--Tu m’as fait mal! Je t’en prie, si tu recommences, fais-le moins fort.

Mais à présent je la roulais sous moi, je cognais sa nuque contre le

sol, je disais sourdement dans ma folie jalouse:

--Vois tu, toi aussi je pourrais te tuer, horrible Iule!

Elle se raidit, les yeux agrandis d’épouvante et charmés:

--Va, tu le peux si c’est ton plaisir: je ne crierai plus.

Et elle était là comme une petite martyre, les bras retombés le long de

son corps, avec un visage heureux, ayant l’air d’attendre la sainte

mort. Je ne sais plus comment il se fit que tout à coup mes mains se

détendirent. Je pleurais, je riais, je tétais tendrement ses lèvres,

disant:

--Te fais-je encore mal ainsi?

Je n’avais jamais connu un tel bonheur. Sa bouche avait le goût d’un

fruit chaud. J’aurais voulu mourir en buvant son jus frais. Iule avait

fermé les yeux et poussait des cris légers. Si cependant Iacq, ce

jour-là, n’était pas revenu vers la hutte, j’aurais ignoré longtemps

encore que j’aimais Iule d’un cœur d’homme. La nature enfin avait jeté

son cri en moi.

Elle me disait gentiment à présent:

--Pourquoi ne le faisais-tu pas avant lui? Je t’ai attendu si longtemps,

j’étais toujours malade d’une chose que tu ne voulais pas comprendre.

Moi aussi, Iule, j’avais crié et sangloté dans le bois, je touchais ma

chair, je croyais la toucher avec tes mains. Une lumière nous inonda: la

nuit fut déchirée, et je ne me cachais plus d’elle. Je lui disais

naïvement de quel mal moi aussi j’avais souffert. Ce fut un moment très

pur au bord de la connaissance, avec le tremblement de la virginité

entre nous, comme une dernière défense. Elle me rendait mes baisers et

soupirait.

--Crois-moi. Il y a encore autre chose dont toujours me parlait le

garçon.

Dans son tourment ingénu, elle fut pareille à Eve rougissante d’un feu

inconnu tandis qu’en riant elle montrait à Adam l’ombre de l’arbre comme

un doigt à son flanc. Le bon maître nous avait conté cette histoire.

En ce moment un des vieux hucha en nous injuriant. Nous fûmes troublés

de nous apercevoir au grand jour de la clairière, avec nos âmes nues sur

nos visages.

O Iule! Cet homme était là! Il nous a vus nous embrassant!

Il me semblait qu’il nous avait volé une part de notre secret. Je le

détestai, je détestai soudain encore une fois tous les hommes. Mais elle

m’attirait en riant, dans son libre instinct d’amour.

--Laisse-le crier. Est-ce que je ne suis vraiment pas ta femme à

présent? S’il vient, je lui dirai qu’il ne dépasse pas l’endroit où tu

as planté la cognée.

La sauvage passion du bois se déchaîna. Je dis à Iule:

--Ecoute. C’est fini entre les hommes et nous. Toi et moi nous irons

jusqu’à ce qu’il n’y aura plus autour de nous que la nuit verte du bois.

J’ai sommeil de toi. Il y a si longtemps que tu n’as plus dormi près de

moi, avec ta tête contre ma poitrine.

L’homme s’en alla. Et puis Iule, en se coulant derrière les arbres,

entra dans la maison. Elle noua dans le sac ses hardes et les miennes.

Moi, j’avais ramassé la cognée et la portais sur mon épaule. Ainsi nous

quittâmes le camp.

Comme la graine poussée par le vent, nous allâmes devant nous. Iacq

souvent m’avait parlé de la grande forêt qui s’étendait vers l’ouest.

Celle-là, Iule et moi ne la connaissions pas encore. «Vois-tu, me

disait-il, en marchant tous les jours de l’aube à la nuit, il faudrait

des semaines pour en faire le tour. Aucun homme vivant, y étant entré,

n’en est sorti.» C’était déjà l’après-midi; nous nous orientions vers la

courbe du soleil. Aux limites de la futaie, des essences touffues

apparurent, la vie végétale nous enveloppa comme une mer, et maintenant

une lassitude, une langueur infinie nous avait saisis. Nous faisions

quelques pas et puis nos bouches se cherchaient. Un feu très doux nous

consumait. La terre autour de nous aussi entrait en amour.

--Je n’irai pas plus loin, dit-elle. Vois comme mon cœur bat.

Mon Dieu! quelle folie! Je laissai tomber la cognée et j’étais là,

baisant sa petite gorge avec un grand tremblement froid. Notre chair

cria l’une vers l’autre, palpitante, blessée, le divin tourment de la

substance, toute la durée des races en nous depuis les origines.

Je dis une dernière fois faiblement:

--Te fais-je mal ainsi?

Un vent léger bruissait, agitait sur nous les feuilles. Il n’y eut plus

que deux créatures qui avaient échangé le don sacré de la vie.

O petite Iule! C’était pour cela que toi et moi, le premier jour, nous

étions venus vers l’arbre, du fond de la misère horrible des villes. La

destinée avait commencé pour nous par l’échange d’un morceau de pain et

à présent nous nous étions donné la vie à travers le temps sans limites.

Je pleure doucement à évoquer l’heure inouïe.

Iule! Iule!

Cette nuit dans la forêt où tout entière avec ta chère vie chaude, tu

fus dans ma main! Cette nuit d’étoiles et de frissons sous le chêne,

avec des draps de rosée à notre lit, avec la bouche fraîche du vent

buvant nos soupirs à nos bouches! L’ombre d’or et d’azur palpitait,

tendre et farouche; et nous étions à présent, toi et moi, une même chose

de vie. Nous ne savions plus où l’un commençait à devenir l’autre. Je te

donnai pour la première fois le nom de femme. Je ne cessais pas de

t’appeler: Ma femme, et toi tu me disais: Petit Vieux, avec une voix que

je n’avais pas encore entendue. Et puis le matin se leva: tu mis ta main

devant ton visage.

Nous n’allâmes pas loin dans la forêt, ce jour-là, ni le jour suivant.

Nous faisions quelques pas et nous tombions l’un près de l’autre. Il me

semblait que nous n’aurions jamais fini de nous connaître. Je buvais sa

vie à ses lèvres comme une source, et ensuite j’étais plus altéré. Mon

sang tournait comme une meule ardente. J’avais le vertige de tout

l’inconnu de son amour: un pli léger à sa peau et les fins cheveux de

ses aisselles étaient comme autant de petites sœurs d’elle qu’elle me

donnait après s’être donnée elle-même. Elle ne cessait pas de se donner

et elle était une Iule nouvelle dans chaque part de sa vie que

touchaient ma bouche et mes mains. Elle fut bien plus vierge qu’au temps

où sa gorge pour la première fois gonfla, où elle appuyait innocemment

sa nuque à mon épaule, dans la nuit de la hutte.

Mon Dieu! une telle chose se pouvait elle? Tu étais maintenant ma vie

même comme la sève et l’écorce ne se séparent pas et font une même

rumeur vivante. Tu prenais ma tête dans tes mains, tu la pressais contre

tes seins et j’écoutais vivre ma vie aux ondes profondes de la tienne.

Elles stillaient goutte à goutte comme des eaux jumelles dans un même

bassin et elles faisaient le bruit d’une mer. Mes yeux s’enivraient de

voir palpiter la petite fossette d’ombre qui était la pulsation de ton

cœur. Toi à ton tour tu collais l’oreille à la place où battait ma peau.

Doucement tu la pinçais entre tes lèvres, tu l’aspirais comme un fruit.

--Vois, je mange ton cœur, disais-tu.

Ce n’était qu’une chatouille et il me paraissait que ton cœur tout

entier venait à tes lèvres, qu’il montait du fond de moi sucé par ce

mouvement de bouche dont tu aurais vidé le jus d’une prune mûre.

Quelquefois toi ni moi ne parlions plus, accablés sous un poids lourd et

délicieux; et nous cessions de vivre de longs instants. Nous nous

arrêtions là comme évanouis, submergés dans le flot de l’être, avec tout

notre sang sonore remonté au cœur.

Iule disait:

--Une fois j’ai pris ta main pendant que tu dormais. Je l’ai mise contre

ma gorge. J’aurais voulu mourir comme cela.

--Moi, petite Iule, j’allais pleurer dans le bois. Je ne sais pas

pourquoi je pleurais.

Aucun de nous ne disait le mot d’amour. Personne ne nous l’avait appris,

mais la nature nous avait appris une chose plus belle que tous les noms

et qui était l’amour même. Sa jeune vie nerveuse toujours frémissait

quand j’approchais. Nous ne finissions pas de nous jeter nos lèvres.

Les aromes avec les jours furent plus subtils. Le vent charria les

effluves puissants de l’été. La terre eut l’âge des premiers matins du

monde. Toute la forêt bruissait, frémissait d’une âme de sèves et

d’oiseaux. Chaque seconde était une naissance, toutes les secondes

ensemble tissaient de l’éternité. Il y avait là des arbres immenses

musclés de siècles et ils se rajeunissaient de feuilles et de nids: le

brin d’herbe poussé pendant la nuit n’était pas plus jeune. Le vent et

la clarté aussi vivaient. Nous buvions le silence comme une eau profonde

au bord d’un puits. Iule! est-ce que toi et moi avions vécu avant ce

temps divin? Nous étions nés l’un de l’autre avec le premier baiser et à

chaque baiser nouveau nous renaissions. Notre vie était comme la

continue éclosion des petites lentilles d’un étang. Je regardais remuer

ton ombre à terre et la terre, avec le dessin mobile de ton corps,

s’animait, devenait elle-même une petite Iule vivante.

Nous avançâmes ainsi au cœur inconnu de la forêt, cherchant notre

nourriture aux arbres et sur le sol. Elle s’appuyait à mon épaule,

j’entourais de mes bras sa ceinture, et moi je sifflais comme les

oiseaux, elle chantait. Tout à coup elle se laissait tomber, avec son

désir mûr comme un fruit, et nous ne marchions pas plus avant. Le soir,

j’abattais des branches; je les réunissais en toit; j’étendais une

litière de feuilles. Il m’était venu une molle tendresse pour les aises

de son corps, un goût de la tenir bercée voluptueusement dans ma force

d’homme. Quand elle était lasse, je la portais entre mes bras. Je lui

avais dit:

--Si un jour tu trouves dans cette forêt un endroit qui te plaise plus

que les autres, là je bâtirai pour nous une maison.

Au Coeur Frais de la Forêt: Roman · 第 7 / 13 段