venus dans la forêt et faisaient là une chose mystérieuse et redoutable.
Les coups durèrent jusqu’à la nuit et ensuite ils recommencèrent dans le
matin brumeux. Il nous paraissait que tout le bois tremblait. Je dis à
Iule:
--S’ils viennent pour nous prendre, j’ai mon couteau.
Pourtant c’était là plutôt une bravoure affectée. Maintenant que l’homme
encore une fois se rapprochait de nous, d’autant plus dangereux qu’il
nous restait caché, j’avais moins confiance. Iule, elle, dans son simple
courage, fut admirable.
--Tu les tueras avec ton couteau, me dit-elle farouchement, et moi je
tirerai des flèches. Et puis avec mes pieds nus je danserai sur leur
cœur comme après que l’écureuil m’a mordue.
Elle parlait comme une vraie guerrière, comme une fille des tribus
sauvages. Nous descendîmes ensemble dans la forêt; j’allais devant,
tenant mon couteau dans mes mains; elle me suivait, portant l’arc. Les
coups dans le jour pluvieux s’étaient assourdis: parfois nous cessions
tout à fait de les entendre; et ils étaient très loin, de l’autre côté
de la forêt. Nous cherchions vainement à nous orienter quand ils
reprenaient. Nous marchions avec une grande prudence comme si à présent
c’était nous le gibier.
Un jour de l’autre année, allant à petit pas, nous avions découvert le
campement: il y avait derrière les paillotes des hommes velus et qui se
mouvaient avec des rythmes subtils qu’avant ce temps nous avions
ignorés. Ceux-là après tout étaient des êtres bienveillants sous leurs
grands visages muets. Et nous nous demandions quel autre ouvrier inconnu
si furieusement faisait gémir le cœur de la forêt. Tout à coup Iule eut
des yeux pâles dans l’ombre du taillis:
--Dis, Petit Vieux. Si ce n’étaient pas des hommes? Si c’était une bête
comme celle qui une fois est passée dans la rue et qui était haute comme
une maison?
Elle m’avait parlé souvent d’une bête qu’on menait jouer comme un acteur
dans un cirque. Je crois bien que c’était un éléphant; mais alors ni
elle ni moi n’en connaissions encore le nom. L’idée qu’un animal aussi
terrible vécût dans la forêt nous fit, ce soir-là, déserter la hutte:
nous grimpâmes au hêtre et nous tenant enlacés au chaud de nos peaux
d’écureuils, nous dormîmes dans l’abri où nos nuits avaient été si
souvent bercées au vent de l’été.
A l’aube, la forêt de nouveau tressaillit, et maintenant il semblait que
les coups s’étaient rapprochés. Notre vie resta troublée de la crainte
d’un ennemi secret qui toujours sûrement avançait et attaquait le bois
par tous les côtés. Vers le midi du jour, les profondeurs mugirent;
l’air fut déchiré d’un fracas horrible après lequel il régna un grand
silence; et à présent je ne croyais plus que c’était une bête qui fît un
tel bruit.
--Je t’assure, Iule, ce sont bien les hommes et ils abattent la forêt.
Quand la grosse branche une nuit est tombée, c’était aussi comme un coup
de tonnerre.
Elle me regarda en riant:
--Oh! fit-elle, il y a peut-être parmi eux des garçons comme toi, Petit
Vieux.
Pourquoi me dit-elle cela ainsi? Ses narines battaient. Elle ne parlait
plus de danser sur leur cœur avec ses talons nus. J’aurais voulu lui
mordre le cou. Je dis:
--S’il y a là un garçon comme moi...
Et voilà, je demeurai muet ensuite, avec une chose en moi que je
n’aurais pu exprimer; et peut-être aussi Iule avait pensé à cette chose.
Le lendemain elle me dit tranquillement:
--Nous irons devant nous tant que nous aurons vu.
Elle a raison, songeais-je; tu sauras alors ce qu’il te reste à faire.
Nous étions venus avec l’arc et le couteau dans les mains: cependant si
dans ce moment une forme humaine avait apparu, j’aurais jeté mon couteau
à terre.
Nous marchâmes longtemps: les coups retentirent plus distinctement et à
chaque coup la forêt gémissait. Nous étions légers, confiants; nous
chantions, nous tenant par la main. Mais un coq des bois, au plumage de
cuivre et de feu, avec un cri bruyamment s’éleva d’un fourré. Je tirai
une flèche; elle s’égara, et presque aussitôt un lapin piqua dans sa
rabouillère. Nous oubliâmes les hommes.
Le souffle court, nous guettions si le lapin n’allait pas sortir par un
autre passage à une petite distance. Il ne vint qu’un écureuil qui pour
nous regarder s’avança jusqu’au bout d’une branche. Encore une fois je
brandis l’arc et visai. La bestiole rusée tournait autour du tronc et
moi aussi, avec mon arc tendu, je me mis à tourner, attendant le moment.
Enfin la flèche partit, l’écureuil roula. Dans notre joie, nous dansâmes
autour de sa mort. Avec nos peaux de bête, nous avions l’air vraiment
terrible; elle poussait ses ouah ouah; mes cris faisaient envoler les
oiseaux. Notre folie remua tout le bois. Il nous parut que des voix au
loin répondaient à nos clameurs.
--Crois-moi, dit-elle, c’est par là qu’il faut aller.
Elle me montrait l’occident.
Nous écoutâmes: les voix s’étaient tues et encore une fois le cœur des
arbres sonnait sous les coups.
Il y avait des mois que nous vivions dans la solitude de cette forêt; je
ne savais plus comment était fait le visage d’un homme. Mes yeux
regardaient ardemment devant moi. Nos sabots dans les mains, nous
courûmes dans la direction des voix. J’avais mis le petit corps tiède de
l’écureuil sous un lit de feuilles; j’avais planté une branche à côté
afin de reconnaître l’endroit quand nous reviendrions pour le reprendre.
Et maintenant une force secrète nous attirait, détendait sous nous les
ressorts de la course. Je pensais: il y a là peut-être des filles comme
Iule; mais je ne le disais pas à Iule. Une odeur de bois brûlé efflua;
les fonds se vaporisèrent de spirales bleues que doucement le vent
portait. C’était une fumée comme celle qui un jour nous avait attirés
vers les paillotes de la tribu. Elle sentait l’abri, le repas familial
après la journée de travail; elle nous caressait si mollement le cœur
quand, à la tombée du soir, elle venait vers nous, aux limites du désert
d’argile où toute une journée pleine, sous l’ardent soleil, nous avions
peiné! Nous l’aspirions comme après une longue faim on mange le pain. Ni
l’un ni l’autre ne pensions plus à notre petite hutte au cœur de la
forêt.
Une jeune voix d’homme chanta et j’avais pris les mains de Iule; elle
serrait les miennes; nous avions envie de pleurer. Un vaste découvert
ajoura la forêt vers les fonds. Nous avions peur qu’un chien aboyât.
Nous rampions sous les arbres, moi tenant le couteau dans les mains.
J’aurais tué le chien. Et puis tout à coup à une petite distance, le
chant recommença. Des hommes sous les arbres parlaient: leurs voix, dans
le silence lourd, avec le poids de la forêt sur elles, étaient inouïes,
comme si elles montaient de la profondeur d’un puits. Elles nous
faisaient mal délicieusement.
Couchés dans les végétations basses, nous nous dressâmes sur nos poings,
regardant fumer des huttes dans la clairière. Il y en avait deux, moitié
faites de planches aboutées, moitié hourdées avec des mottes de terre;
et elles n’avaient d’autre ouverture que la porte. Elles étaient bien
plus primitives que la maison des briquetiers.
Mon Dieu! comme soudain ma sympathie s’éveilla pour ces hommes qui
s’étaient fait un toit semblable à notre toit! Sans doute eux aussi
vivaient de proies libres et sauvages comme nous. Combien étaient-ils?
Avaient-ils leurs femmes avec eux? Mon cœur battait contre la terre.
Quelque chose parfois bougeait dans l’une des huttes, une forme vague
que nous ne pouvions reconnaître. Un vieux, très grand, avec la cognée
frappait le pied d’un hêtre. A chaque coup, il se baissait, lançait de
toute sa taille le fer dans l’entaille déjà profonde; et ensuite d’un
effort de bras il la retirait et recommençait à frapper. On n’entendait
pas tout de suite le han. J’enviais la force tranquille de cet homme.
Sans doute les autres étaient plus loin: on entendait les coups de leurs
cognées et on ne les voyait pas.
Encore une fois la voix joyeuse s’éleva. Elle venait du fond de la hutte
et puis elle s’avança jusqu’au seuil. Et maintenant un jeune homme était
là, les bras croisés, dans l’attitude du repos entre deux besognes,
regardant avec ses prunelles claires vers la forêt. Il portait des
guêtres de cuir aux jambes; sa tête bouclée s’attachait fortement à ses
larges épaules. Iule, droite sur ses poings, le considérait avec des
yeux de petite louve.
--Celui-là est plus beau que toi! souffla-t-elle dans mon cou.
--Eh bien! va avec lui. Je retournerai seul au bois.
Si elle l’eût fait, peut-être j’aurais levé sur elle mon couteau.
J’étais très doux et triste. Moi aussi j’admirais ce jeune garçon:
j’aurais aimé l’avoir pour frère.
Sans doute il entendit nos voix. Il eut le regard fixe et dur des hommes
habitués à regarder dans la nuit du bois; et il tendait un peu le cou,
curieux, étonné. Nous nous vîmes découverts: cependant nous n’avions pas
la force de fuir, cloués sur place par ces yeux qui ne nous quittaient
pas.
Un autre, après tout, eût éprouvé la même surprise en voyant surgir de
terre deux créatures vêtues de peaux saigneuses et dont les visages
seuls avaient gardé une apparence humaine. D’un bond il s’élança, fendit
la clairière; son rire sonnait comme un aboi; et nos sabots dans les
mains, maintenant aussi nous courions comme des bêtes traquées. Nous
avions de l’avance; nos pieds nus nous donnaient plus d’agilité. Il
perdit notre piste.
La lune monta. Ni Iule ni moi ne parlions plus: peut-être elle songeait
à ce jeune homme magnifique. Dans la nuit pâle, des soies d’argent
glissaient en longues traînées mouillées. Toute la forêt sembla un rêve
dans une paix de sommeil immense. Enfin l’abri s’aperçut: nous fûmes là
au cœur même du silence. Et Iule, avec sa tête contre mon épaule, était
une petite chose doucement évanouie et palpitante. Les heures
n’existèrent plus.
Des voix. Des rires. Un tumulte étouffé. Nos yeux se rouvrirent et
c’était le matin venu à petits pas avec une troupe d’hommes qui
étrangement se penchaient et nous regardaient nous éveiller. Il y en
avait trois, déjà vieux, très droits sous les ans, et le quatrième était
ce garçon qui, du fond de la clairière, s’était élancé vers nous. Iule,
avec un cri, se ramassa sous les feuilles. J’étais debout, je tâtai mon
couteau dans ma poche.
Les vieux nous considéraient d’un air peu rassurant. Mais le jeune homme
riait en leur montrant nos peaux de bêtes.
--Voilà. Ils étaient assis au bord de la clairière quand je leur ai
donné la chasse. J’ai pensé qu’il était venu des singes dans la forêt.
Iule s’agita sous les feuilles, amusée de l’idée. Elle se mit à rire et
me dit:
--Oh! Petit Vieux, tu entends? Ils nous ont pris pour des singes.
Quelquefois des hommes s’installaient aux carrefours: ils possédaient de
petits ouistitis aux yeux malades, affublés d’épaulettes de troupier ou
de falbalas de marquise. Elle et moi souvent avions pris plaisir à les
voir danser à la corde ou manœuvrer un fusil. Je dis fièrement à ce
garçon:
--Nous sommes des hommes comme toi.
--Oui, ma foi! s’écria-t-il. Ils ont des bras et des visages comme nous.
Et il ne cessait pas de regarder Iule. Un des vieux aperçut nos réserves
de bois, les peaux séchant aux branches, les pierres sur lesquelles nous
mettions cuire nos proies. Il montra la forêt d’un large geste et dit
rudement:
--C’est eux qui cassent les jeunes arbres. Ils tuent les bêtes.
J’appuyai sur lui des yeux résolus et répondis tranquillement:
--La forêt est à nous. Il n’y avait personne ici quand nous sommes
venus.
Alors ce vieil homme se mit à rire aussi.
--Ils disent que la forêt est à eux!... Il y a cent ans que les miens et
moi abattons les arbres et pas même une feuille ne nous appartient.
Le jeune homme se penchait sur moi et me demandait avec douceur qui
était cette fille aux cheveux rouges. Je crus qu’elle allait lui
répondre comme aux briquetiers:
--Celui-là est Petit Vieux et moi je suis sa femme.
Elle me dit seulement:
--Parle-lui, toi, comme tu croiras devoir parler.
La ruse, la défiance s’éveillèrent. Après tout, de quel droit nous
interrogeaient ces gens?
--C’est Iule, dis-je, et moi, on m’appelle Petit Vieux. Je n’en dirai
pas davantage.
Ils échangèrent encore quelques mots entre eux; puis le plus vieux fit
un pas.
--Voilà. Il y a du pain chez nous. Si tu as du cœur, tu viendras
travailler. On s’arrangera pour le reste.
Du pain! La tentation encore une fois monta. Celui-là avait parlé comme
le vieil homme chez les briquetiers. Je me tournai vers Iule et ensuite
toute la vie libre de la forêt fut devant moi: je n’osai plus la
regarder. Elle palpita contre ma poitrine. Elle me chuchota dans
l’oreille: «Du pain, Petit Vieux! Pense à cela!»
Je lui dis:
--Ce sera comme tu voudras. Dis, toi.
J’aurais voulu qu’elle me montrât la forêt en secouant la tête; mais
elle se leva, elle mit la main sur le bras du jeune garçon en riant.
--J’irai avec toi, puisqu’il le veut, fit-elle.
Ce cœur de Iule était plein de détours. Elle parla comme si j’avais
décidé que nous suivrions ces hommes inconnus. Quand j’étais un petit
pauvre des villes, je lançais en l’air un caillou. Selon qu’il tombait,
je faisais une chose ou l’autre. Et à présent c’était elle qui était ma
destinée.
Nous quittâmes donc la hutte. Des palombes amoureusement sanglotaient.
Un brouillard bleu fumait sur la forêt. Toutes les herbes scintillaient.
Jamais le matin ne m’avait paru plus beau. Et j’avais fixé mes souliers
par une liane à mon cou, Iule portait sa belle robe roulée dans le sac.
C’est ainsi que nous gagnâmes le campement des bûcherons.
Le jeune homme poussa la porte de la maison de planches. Il dit
joyeusement à Iule:
--Il n’y a que toi de femme ici. Les autres sont dans la forêt plus
loin.
Ensuite il nous coupa du pain. Mon Dieu! le goût nous en était toujours
resté aux dents; cependant nous croyions, elle et moi, en manger pour la
première fois.
Ce fut le recommencement de notre ancienne vie chez les hommes.
L’instinct d’humanité encore une fois prévalut, nous fit accepter le
vague lien social dont demeurait unie cette tribu au fond des bois. Elle
se composait d’âmes simples et rudes qui avaient les silences, la vie
dormante des petites mares de soleil au creux des ravines. Ils vivaient
parmi les arbres, ligneux et indestructibles, avec une sève sauvage et
de tendres moelles. Un durable compagnonnage au cœur vert des solitudes
les unissait d’une affection tenace sans paroles. Ils n’éprouvaient pas
le besoin de se rien dire, ayant tous les mêmes idées et dépourvus de
mots pour les exprimer. Lequel d’entre eux le premier était venu à la
forêt avec sa hache, ils l’ignoraient: c’était une ancienne tradition
qui se perdait dans l’âge même de la silve. Leurs générations s’étaient
épuisées à toujours frapper au cœur les grands chênes: là où ils
passaient, des fleuves de sèves coulaient et ne diminuaient pas les
intarissables fontaines de la vie. Comme les briquetiers, ils marchaient
devant eux, faisant une œuvre obscure, frappant en tous sens des coups
qui retentissaient aux matrices de la terre. Ils ne raisonnaient pas la
destinée qui les poussait à travailler sans trêve pour les villes.
La plupart n’avaient pas dépassé la limite des hameaux. Quelquefois ils
allaient y chercher des femmes et s’y mariaient. Les noces étaient
brèves et s’achevaient sous les arches bleues de la forêt, dans la nuit
des huttes. Quand l’un des leurs mourait, on le clouait entre des
planches fraîchement sciées et ensemble, en se relayant, on le portait
au cimetière, très loin. C’étaient les seules corvées qui les
rattachaient à la vie des autres hommes. Ils étaient doux et dissimulés,
un peu tristes.
Iacq était le nom du garçon. Il m’apprit à manier la cognée. Après que
l’arbre était tombé, il fallait abattre les branches; les grosses
passaient à la scie; on bottelait les moyennes en falourdes; les
brindilles formaient des fagots et des balais. Les maîtres bûcherons
seulement frappaient l’arbre au pied.
Iacq me dit:
--Je t’apprendrai à abattre les chênes.
Ce jeune homme était une grande force de vie. Quand celui-là riait, les
oiseaux se taisaient, tout le silence de la forêt était rompu. C’était
un vrai fils des bois, et pourtant il n’avait pas la taciturnité des
autres enfants de la tribu. Sa gaîté d’homme sain et robuste tranchait
sur leur vie sourde et renfermée. J’admirais sa vigueur calme tandis
qu’il jetait la cognée, cambré sur les reins, le torse tordu de côté. Le
fer s’abattait, faisait une large blessure, mousse et mouillé d’avoir
frappé dans le sang vert. Iacq semblait cogner dans l’ivresse joyeuse de
sa force, les muscles câblés à l’égal des nervures puissantes du hêtre.
Sa cognée vibrait, avec un ronflement de grosse mouche quand on
l’entendait de loin. Quelquefois il coupait son rude labeur d’une
chanson chantée à tue-tête, ou bien il sifflait, imitant les oiseaux.
Je ne connaissais pas encore la souffrance des arbres: les coups de la
cognée me donnaient envie de frapper à mon tour. Un jour, comme il me
défiait en plaisantant, je ramassai la lourde masse; je la lançai à la
volée; elle s’abattit à côté de l’entaille, s’enraîna aux moelles
profondes. J’eus le vertige d’avoir entré le fer dans un torse humain,
dans une vie d’or et de sang. L’arbre frémit de tout son feuillage: un
fracas sourd se perdit aux silences de la forêt. Et à présent je
n’ignorais plus ma force. Iacq cessa de rire et dit:
--Toi, tu seras un bûcheron.
Nous étions là, dans la coupe, huit hommes et Iule. Le reste de la tribu
s’éparsait de clairière en clairière. Ils avaient des huttes comme les
nôtres: ils étaient plus nombreux et des femmes préparaient leurs repas.
Ce fut Iule qui fut chargée du ménage dans notre camp. Elle allumait le
feu, passait l’eau ensuite sur la cafetière. Une décoction de chicorée
trempait notre pain bis pendant le jour. La fumée montait sous les
arbres, se ouatait en légers flocons bleus qui ne se dissipaient que
lentement, roulaient au vent jusque dans les combes. Le soir, la flamme
dardait plus haute: Iule alors mettait cuire les pommes de terre.
C’était, avec de la couenne de porc, notre habituelle nourriture. Ces
gens de forêt n’en connaissaient pas d’autre. Iule et moi demeurions
surpris qu’ayant les fruits et les bêtes du bois, ils se contentassent
de ces simples aliments. Leur probité était farouche: ils vivaient d’une
pauvreté volontaire, dans la large abondance de la terre. Aucun d’eux ne
pensait qu’après tout celle-ci est aux hommes qui peinent et ahannent à
son flanc. Ils respectaient les antiques défenses, soumis à leur destin,
vaillants et nus. Une fois je tuai d’un coup de bâton un jeune lapin et
le rapportai à la hutte. Iacq à grandes dents en mangea. Les vieux, eux,
n’étaient pas contents. Je compris que nous seuls, Iule et moi, avions
connu la vie libre.
Dès l’aube, le travail commençait. Le premier frisson du jour glissait
aux cimes, une vapeur glauque duvetait l’ombre humide. Et puis la clarté
descendait, fraîche, trouble encore comme une grande onde après les
vannes levées. Les profondeurs restaient longtemps brumeuses; un
brouillard violet de proche en proche s’irisait aux filtrées du soleil,
obliques et mobiles comme des colonnes oscillantes. La cognée bondissait
comme un palet d’or. Les coups faisaient trembler le ciel au-dessus des
arbres.
Midi amenait une trêve: un lourd sommeil pesait; le bourdonnement des
grosses mouches planait; et les hommes, couchés au frais des mousses,
avec leurs larges torses écroulés, eux-mêmes ressemblaient à des troncs
abattus. Un des vieux ensuite frappait dans les mains: on abattait
jusqu’au déclin du jour. Puis l’ombre fraîchissait, bleue comme au
matin; le mystère descendait. Mon Dieu! c’étaient là des sensations que
nous connaissions depuis longtemps; et pourtant, mêlés à cette vie de la
tribu, elles nous semblaient toujours nouvelles. Iule, entre le temps
des repas, liait avec des hardes les falourdes et moi quelquefois je
laissais reposer la hache, écoutant rire les pies ou hennir le pivert.
Iacq un jour me donna une pipe et du tabac. Il me plaisait à cause de sa
gaîté et de sa force et cependant je me défiais de lui, je n’aurais pu
dire pourquoi. Peut-être il avait pour Iule un regard qui n’était plus
le même quand il le tournait vers moi. Je ne songeais pas à m’expliquer
ce sentiment. Le don de la pipe nous lia. J’éprouvais un réel bonheur à
fumer comme les vieux qui m’entouraient.
--Vois comme il est bien, ce garçon, me disait Iule. Il partage avec toi
ce qu’il possède et toi, c’est à peine si tu lui parles.
J’aurais voulu lui répondre qu’elle prenait trop attention à lui;
souvent ils s’en allaient ensemble rire derrière les huttes. Et puis,
tirant sur la pipe, je haussai les épaules comme si c’était là un secret
qui ne me regardait pas. Je n’éprouvais pas de jalousie: il me semblait
naturel qu’elle le trouvât plus beau que moi, le Petit Vieux.
Iacq, d’ailleurs, n’eût pas mis un pas devant l’autre pour lui faire
plaisir. Il la traitait comme une petite bête singulière qui criait et
pleurait sans cause. Une fois, comme il la plaisantait sur ses maigres
jambes, elle lui mordit la main et courut se cacher dans le bois.
Son dépit dura deux jours; elle me dit qu’elle le détestait; elle
voulait retourner à la hutte chez nous. Et ensuite elle se remit à rire
avec lui. Il semblait bien plus cordial quand elle n’était pas là. Je
crois que dans l’esprit de ce Iacq, il y avait l’idée que Iule était un
peu un jouet vivant. Il avait été la chercher au cœur du bois; il
n’avait pas fait autrement qu’un homme sauvage à la chasse des femelles.
Elle était pour lui comme une jeune proie de laquelle il aimait rire et
s’amuser, une proie avec une autre âme que la sienne. Oui, je pense,
c’était là son idée.
Je pris goût au métier. Quand l’arbre était très haut et qu’en
s’écroulant il eût fracassé les arbres à l’entour, je passais mes crocs
et montais à la tête. A grands tours de cognée, je sapais les branches.
J’étais là-haut comme le pivert qui donne des coups dans l’aubier et
fait sortir les insectes. Moi je faisais envoler les oiseaux. Je
dominais les silences de la forêt.
C’était là encore, après tout, une vie sauvage: j’avais pour compagnons
les ramiers et les geais. Et un sentiment que j’avais connu chez les
briquetiers m’était revenu, la fierté de n’être pas inutile et de gagner
mon pain, comme il était dit dans le vieil almanach. Le soir, après le
repas, en fumant ma pipe sur le pas de la maison, j’avais vraiment la
conscience d’être devenu un homme.
Maintenant aussi nous connaissions le repos du dimanche. Ce jour-là, les
cognées et les scies demeuraient inactives. Les bûcherons remontaient
vers les hauts campements; quelquefois ils marchaient jusqu’aux hameaux.
Une fois Iacq me dit:
--Toi qui sais lire, lis dans le livre.
Aucun des hommes de la tribu n’avait appris à épeler les lettres. Les
mères, en croisant leurs mains, leur avaient enseigné la prière, au
temps de leur petite enfance. C’était la simple oraison du pain: ils la
récitaient avant et après les repas. Le bonhomme Jean aussi la disait à
voix haute avant de commencer la classe et ensemble les petits la
répétaient, dans un bourdonnement bas qui traînait un instant sous les
solives enfumées. Iule et moi l’avions oubliée depuis notre retour à la
forêt.
La futaie, sous le vent et les pluies, se dépouilla. Au matin la terre
craquait sous le givre et maintenant chaque dimanche je lisais à voix
haute dans le livre pour Iacq et les vieux. J’épelais d’abord, un doigt
sur les lettres, comme faisait le vieux maître. Il y avait des mots
desquels je ne venais jamais à bout; mais je tâchais d’en saisir le sens
et ensuite, ligne par ligne, je lisais. Cette petite maison où un humble
garçon ignorant élevait la voix et disait les choses éternelles dans la
solitude nue, avait sa beauté. Je ne l’ai compris que plus tard. Si
d’autres, selon leurs forces, s’en allaient, comme je le faisais là,
répandre la bonne parole chez les hommes des hameaux et des bois,
l’humanité y gagnerait des âmes nouvelles.