C’était la saison d’amour: il volait de petites plumes grises dans l’air

et les mères elles-mêmes avec leurs cris nous signalaient la place des

couvées. Elle apprit à grimper aux branches; quelquefois elle

m’apportait des œufs frais au goût sauvage. Nous mettions rôtir les

petits à des feux de bois que j’allumais en battant le silex. L’eau de

la source près de la mare ensuite nous désaltérait. Il nous vint de

petites industries: je taillai au couteau des disques; ils nous

servirent d’assiettes. A la pointe de la lame, j’avais gravé des formes

de bêtes sur le houx noueux que je brandissais comme un sceptre. J’avais

aussi creusé une racine de buis: elle prit le dessin d’une pipe. J’y

fumais des feuilles sèches de châtaignier. Iule de son côté tressait des

nattes qui recouvrirent le toit et arrêtaient la pluie. Avec des ronces

pelées elle façonna des corbeilles pour ses cueillettes.

Il nous arrivait de marcher pendant des jours entiers, poussant devant

nous à l’aventure et cassant des branches aux taillis pour retrouver

notre chemin. Quand le soir tombait, Iule étendait une couche de

fougères et puis au matin nous nous remettions en marche: il nous

semblait découvrir le monde. Des essences nouvelles nous furent

révélées; des arbres se pommelaient de fruits inconnus au jus vert

délicieux. Nous laissions fondre lentement sur la langue le suc rose des

premières fraises. A chaque trouvaille, elle avait son cri. Ouah! Ouah!

Nous étions les jeunes rois de la silve; il nous paraissait que jamais

nous n’aurions fini d’en faire le tour. Ainsi nous allions, portant

sagement nos souliers sur le dos pour en ménager les semelles. Au

retour, la petite maison verte vivant au soleil sa vie frémissante de

claires feuilles nous causait une joie. Oui, c’était un grand bonheur

pour deux rebuts d’humanité comme nous, n’avoir point de maîtres et

vivre librement au cœur de la nature.

Un jour, rentrant d’avoir fait ma chasse aux nids, je cherchai en vain

Iule. Le midi lourd brûlait. Je pensai qu’elle avait pris le chemin

frais de la mare. Et, comme à mon tour je m’approchais, je l’aperçus se

baignant derrière les feuillages. Autrefois, avec de l’eau

jusqu’au-dessus des genoux, nous étions entrés dans cette grande flaque

verte: je n’avais point encore ressenti la peur de son corps. Et à

présent elle était là dans sa nudité, comme une petite Eve. Sa chair

claire avait la beauté d’une fleur de vie dans le paysage innocent. Elle

puisait l’eau au creux de ses mains et la laissait ruisseler entre les

pointes de sa gorge; ou bien elle plongeait sous les lentilles qui

duvetaient la mare, demeurait tout un temps perdue au frisson froid du

bain.

Dans l’ardent silence, le feuillage s’agita: elle leva la tête, poussa

un cri et moi déjà j’avais fui. Avec le mystère de sa vie dans les yeux,

je m’enfonçai sous bois. Si elle m’avait appelé, je ne serais pas

revenu: j’étais malade d’une peine très douce et farouche, comme si

moi-même devant elle j’avais été tout à coup nu. J’aurais voulu vivre

longtemps seul au plus profond de l’ombre, regardant bouger toujours la

petite tache lumineuse qu’elle faisait dans l’eau. Je ne l’aimais ni ne

la détestais; mais maintenant je savais qu’une chose en moi m’était

encore inconnue, une chose terrible et délicieuse qui demandait à vivre

du reste de ma vie. L’être nubile et originel tressaillit de se désirer

avant de désirer la substance complémentaire. Je me roulai sur le sol,

je mordis la terre; à la douleur de la blessure, je me sentis devenir un

homme. Et comme j’étais là, me déchirant avec mes mains, tout à coup le

vieil almanach, la leçon du bon maître roula. Je le portais toujours sur

moi, comme une petite relique, comme un talisman; il battait près de mon

cœur; je n’avais passé aucun jour sans épeler ses fables naïves. O

monsieur Jean! monsieur Jean!

Il y avait une histoire surtout, un vieil homme vivant dans un désert,

parmi les pierres et les bêtes malfaisantes. Il était venu en ces lieux

redoutés à l’âge trouble du sang. Il avait tué, il avait volé, il avait

fait le mal de toutes les manières. La bonne conscience tardive enfin

avait paru et alors le désert s’était changé en un jardin d’abondance et

de joie. Les pierres, arrosées de ses larmes repentantes, avaient

fleuri: les tigres et les lions furent d’innocentes ouailles; et parce

que lui-même était revenu à la bonté, toutes choses autour de lui

devinrent bonnes à son image. Je l’avais lu cent fois, cet aimable

conte, et il me semblait toujours nouveau, avec un sens parabolique et

universel. Un petit pauvre contemplatif entend la chanson des oiseaux et

il saisit les rapports secrets des choses: il est plus près de la nature

et de lui-même. Le doux maître m’avait dit:

--Ne cesse pas de réfléchir à cette histoire du méchant homme au désert.

Penses-y surtout quand tu seras sur le point de manquer à ta conscience.

Tu verras qu’elle s’applique à tous les hommes et il ne faut que de la

bonne volonté pour changer les cailloux en froment et les pires animaux

en douces brebis. Un petit livre comme celui-là contient tout le savoir

humain: mais le meilleur savoir est encore celui qui nous vient de

regarder au fond de nous.

Oui, un simple cordonnier de hameau, avec ses lunettes sur le nez, ainsi

me dit la vraie parole. Et à présent, l’écoutant dans ma vie, je savais

que moi aussi j’étais un homme vivant au désert parmi les bêtes

sauvages.

Cette nuit et les nuits qui suivirent, je pris sa tête dans mes bras,

comme elle aimait s’endormir; et ensuite doucement, quand le sommeil

était venu, je la couchais sur les fougères et j’allais dormir dans le

bois. Il y avait là pour moi un âcre plaisir comme si, en faisant cela,

j’étais un homme qui déjà tient au creux de sa main ses puissances de

volonté. Si le vieux au désert ne les avait pas eues, il n’eût pas

changé les tigres en brebis. Mais la dixième nuit, le tonnerre gronda,

l’horreur fut sur la forêt et Iule me dit:

--Vois un peu, si maintenant j’étais tuée qu’est-ce que tu deviendrais?

Elle aurait pu dire tout aussi bien le contraire et alors elle n’aurait

songé qu’à sa propre vie; mais avec son cœur tendre, elle prit la mort

pour elle et me vit à jamais malheureux. Ce fut une si douce chose de

l’entendre ainsi me parler. Oui, pensai-je, cela vaut mieux comme elle

dit. Qu’est-ce que je deviendrais tout seul dans la forêt? Mais aussitôt

je criai:

--Ne dis pas cela, petite Iule. Vois, je me mets au-dessus de toi, je te

cache avec mon corps. Je t’assure, c’est moi qui mourrai le premier.

Elle s’endormit et moi je veillai tendrement sur cette vie qu’elle

m’avait abandonnée en pensée. Elle était comme une petite enfant

craintive entre mes mains et j’avais oublié qu’elle avait été nue devant

mes yeux. Au matin, tous les oiseaux chantèrent.

Maintenant, quand le vent s’élevait, nous montions aux arbres, je

grimpais aux plus hautes ramures. Nous aimions nous balancer au roulis

des cimes: il nous en restait la sensation d’une vie d’écureuils et

d’oiseaux mêlée aux forces et à l’espace. La tourmente sous nous

tournoyait en remous verts. Accrochés étroitement au craquement des

branches, nous plongions dans le vide, de la hauteur d’un ciel, et puis

de nouveau nous volions, nous étions emportés aux courants. Une horreur

délicieuse nous pinçait les nerfs. Elle poussait ses ouah sauvages et

moi je riais, dans une folie d’héroïsme. Le vent nous secouait, nous

jetait l’un vers l’autre. Quelquefois je guettais le passage de la

rafale, je lâchais prise tout à coup, je me lançais les mains en avant

dans l’énorme vague furieuse: elle me portait jusqu’à Iule. Et cette

musique de la tempête, comme là-bas le ronflement des eaux sous les

grands ponts de fer, nous charmait, tous deux soudain immobiles,

arcboutés aux nervures du tronc, un peu épouvantés tout de même.

Il nous vint l’idée de passer là nos nuits. Un antique hêtre, d’une sève

tourmentée, se bifurquait à mi-hauteur, comme fendu d’un coup de hache.

Un chêneau tout près nous aidait à nous hisser jusqu’au fourchon. Je la

tirais par les poignets et d’une petite secousse des reins à son tour

elle s’enlevait. La vaste nuit onduleuse de la forêt faisait sur nous sa

rumeur: nous nous endormions dans des clartés d’étoiles, bercés de

souffles légers, comme sur un radeau. Quelle chose profonde montée des

races, nous donna le goût de cette vie ailée où à la fois nous goûtions

la joie de l’aventure et la sécurité dans le péril? La substance

primaire à notre insu s’agitait dans notre sang revenu à la sauvagerie

de l’homme des bois.

Nos provisions depuis longtemps s’étaient épuisées: nous étions forcés

constamment de varier nos plans. Il n’y eut plus d’œufs dans les nids:

les oisillons avaient pris leur vol. Pour apaiser notre faim,

quelquefois, après des guets infinis au bord d’une clairière, j’abattais

un lapin, d’une pierre sûrement lancée. Nous devions marcher pendant des

heures avant de gagner la région des fraises et des myrtilles. Cependant

nous étions bien plus heureux que chez les hommes. Ils nous avaient été

secourables et bons; ils m’avaient appris la vertu du pain honnêtement

gagné; nous avions connu sous leur toit une trêve à la dure existence.

Et voilà, la folle sève de nature avait été plus forte.

Une fois je reparlais à Iule de notre ancienne vie au camp: elle se mit

à ronger ses ongles et ensuite aigrement elle regretta la boucle d’or.

Elle jurait comme une païenne, comme à la ville cette Mama quand les

hommes l’avaient mal payée. Petit Vieux! pensai-je, il vaut mieux

désormais garder tes idées pour toi seul. Il n’est pas bon de tout dire

aux filles. Cette fois-là donc, comme toutes les fois où il valait mieux

pour moi être seul, j’allai fumer ma pipe à une petite distance de la

hutte comme un vieil homme; j’ouvris le vieil almanach et il me sembla

que le bonhomme Jean était là, penché sur mon épaule et faisant glisser

son gros doigt noir de poils le long des lignes. C’était très doux, un

peu émoussé déjà par le temps. J’aurais voulu un soir aller frapper à sa

porte.

Notre vie était plutôt une vie de petites bêtes sauvages. Nous passions

des heures sans parler. Il m’était poussé des cheveux si longs qu’ils me

tombaient en crinière dans le dos. Elle torsait les siens et les piquait

d’une épine pour les maintenir à sa nuque. Elle aimait s’attacher des

pendeloques de petites fraises aux oreilles. Elle se parait aussi de

feuillages: ils l’enveloppaient comme une tunique. Moi, sous mes hardes

fil à fil effrangées, j’avais la maigreur d’un loup. Nous aurions fait

peur aux petits riches si nous avions été ramenés à la ville. Mais

j’avais un couteau et il n’y avait personne pour nous dire que le bois

après tout était à quelqu’un.

D’anciens petits mendigots comme nous ont une autre notion de la vie que

les enfants qui ont été à l’école. Il nous semblait que nous aurions

toujours pu vivre comme cela. Ton père peut-être, Iule, et le mien

avaient fait comme nous, ou bien ils étaient morts dans un pays

lointain, marchant devant eux, farouches et libres. Ou bien ils avaient

fini sur un échafaud. Qui encore aurait pu nous dire de quoi toi et moi

étions sortis? Le vent là-dessus était muet: les petites essences de la

forêt poussent à la lumière et ne savent pas non plus de quel arbre

elles sont tombées. Notre confiance dans la vie était courageuse et

ingénue. Personne ne nous l’avait apprise que la force même de la vie en

nous. Je sens bien que s’il fallait recommencer le monde, c’est avec de

la graine de misère comme nous qu’on le recommencerait.

Il y avait dans le livre une figure du Zodiaque qui étrangement

représentait un homme à cheval, appuyant une flèche à la courbe de son

arc. Jamais nous n’avions vu un pareil homme: il nous eût épouvantés

s’il avait apparu entre les arbres, rué comme une bête aux pieds cornés.

De son bras musclé, il tendait l’arc, cabré en arrière: il faisait ainsi

une chose qu’à la ville j’avais vu faire à ceux qui, moyennant un petit

denier, pouvaient s’acheter un arc aux boutiques. La forme de l’arme

aussitôt s’appropria à la pensée de nos chasses. Je choisis un rameau

flexible et dur, et en ayant pelé l’écorce, je fixai aux deux bouts une

corde tressée avec les fils de chanvre que j’avais pris au tissu du sac.

Ensuite je taillai des flèches; et maintenant j’étais comme cet archer

terrible, avec le destin dans mes mains. Iule poussa sa clameur: tout le

bois retentit de ses ouah forcenés. Elle voulut porter les traits, je

tenais l’arc dans mes poings; et nous descendîmes au cœur de la forêt.

Iule dans l’ombre avait des yeux effrayants: elle marchait près de moi à

la pointe des orteils avec un rire bas. Nos oreilles étaient subtiles et

recueillaient les moindres rumeurs. Tout à coup elle fit un signe: un

écureuil, accroupi sur une branche, croquait des pommes de pin. Je

bandai l’arc; la minute fut anxieuse; et enfin la flèche partait,

culbutait le gentil animal qui un instant essayait de se raccrocher aux

rameaux et puis s’abattait, la pointe droit au gésier.

Iule eut son cri sauvage. La petite agonie à nos pieds se crispait dans

un battement de la belle queue rouge. Elle le crut mort, mais comme elle

avançait la main, d’un spasme dernier l’écureuil lui mordit le doigt. Et

ensuite la vie s’en alla. Moi qui par ma volonté avais tué cette bête,

je ne prenais pas attention à la colère de Iule: je demeurais penché sur

cette petite chose qui fut la vie et avait joué dans les arbres. Mais

elle dansait à l’entour, cherchant à lui écraser la tête avec ses

talons.

Je lui dis:

--Pourquoi fais-tu du mal à cette bête puisqu’elle est morte?

Les dents à peine étaient entrées dans sa chair et cependant elle criait

comme si elle aussi allait mourir. Je retirai la flèche et ce jour-là

avec l’arc je tuai encore deux oiseaux. Nous fûmes assurés ainsi de ne

jamais manquer de nourriture. Iule cessa de se lamenter; elle portait

fièrement le trophée comme la femme d’un chef de tribu guerrière après

un combat.

--Si seulement, dit-elle, tu avais une casquette avec un cordon d’argent

comme les hommes du tram à la ville, il n’y aurait personne de plus beau

que toi.

Elle me parlait comme à un héros; mon sang courait joyeusement.

Je pris goût au carnage; je devins le petit tueur des bois. Quelquefois

aussi, en jetant le couteau, je pouvais abattre un rat ou un lapin. Je

m’étais fait longtemps la main en m’exerçant sur les arbres. A la fin je

trouvai la bonne manière: je tenais le manche dans ma paume et d’un coup

de bras je lançais le couteau: la lame entrait profondément. Nous

mettions ensuite sécher les peaux sur les branches. C’était une idée qui

nous était venue en pensant à l’hiver. Et un jour elle me dit:

--Vois cependant, si tu pouvais tuer une des grandes bêtes qui

descendent boire à la mare, je t’en ferais un bel habit de peau comme on

en voit là-bas chez les marchands.

Mais celles-là étaient pour moi comme les hôtes sacrés de la forêt.

Chaque fois que de loin je les voyais s’élancer par petits bonds

gracieux, j’éprouvais la sensation religieuse d’une vie associée au

mystère des solitudes. Après tant de temps, je ne puis encore exprimer

cela. Ils vivaient en troupeau avec des femelles aux yeux de vie

profonde, avec d’aimables faons joueurs. Et Iule avec son rire

dangereux, à voix basse toujours me reparlait de leur fourrure.

Je m’étais taillé une nouvelle pipe dans un nœud de merisier. Je

l’emportais avec moi dans mes chasses. Je fumais là dedans des feuilles

séchées, j’en savourais le goût d’amadou. A la ville, de puants déchets

de tabac faisaient les délices des petits miséreux. C’était pour moi une

joie de tirer de grosses bouffées, assis au pied d’un arbre comme un

vrai chasseur. J’usais le temps du guet à dessiner, à la pointe du

couteau, des figures sur mon arc. Cela aussi, les premiers hommes

l’avaient fait comme moi. Un hérisson, aux heures fraîches, doucement

passait, comme un léger esprit de la terre. Il y avait beaucoup de pies

et de geais. Les petites corneilles étaient tendres à manger. Je tuai

une fois un coq des bois: jamais nous n’avions fait pareil festin et

elle garda les plumes qu’elle porta sur sa tête.

Iule quelquefois allait seule dans le bois. Je la suivis, je la vis se

mirer dans la mare. Appuyée sur les poings, elle avançait son buste

par-dessus l’eau et avec ses lèvres tâchait de baiser son image. Elle

m’entendit rire, bondit vers moi et elle avait des yeux de fièvre.

--Sens comme mon cœur bat, fit-elle.

Elle avait pris ma main et l’appuyait entre ses petits seins. Je ne

savais pas ce qu’elle voulait dire. Et tout à coup, sous la chaleur de

mes doigts, elle se mit à trembler: la nature tourmentait son jeune sang

sauvage.

En luttant, nous roulions sur la mousse et elle me mordait le cou. Il

m’arrivait alors de la serrer un peu trop rudement: elle fuyait aux

taillis d’un cri blessé. Un jour je l’appelai vainement: elle ne rentra

pas à la hutte. Elle aimait rouler sa tête dans ma poitrine et écouter

longuement battre ma vie. C’était pour nous un si profond mystère, la

petite source qui goutte à goutte stillait avec son bruit d’éternité.

Nous ne savions plus depuis combien de temps nous avions quitté les

hommes. Nous avions à présent d’autres visages et d’autres gestes. Nous

recommencions l’humanité selon nos humbles forces. Notre vie était

violente et contemplative. Je connus les heures du jour où la sève

travaillait: c’était le temps du déclin solaire. Alors les odeurs

montaient; la terre tressaillait; tous les arbres palpitaient comme des

cœurs gonflés, et au matin il venait des pousses nouvelles.

Je vis croître le rameau et monter l’herbe. Le vieil almanach m’annonça

les lunes et les saisons; il m’initia aux pronostics qui avertissent

l’homme de la nature. J’étais le petit solitaire attentif et émerveillé

qui écoute chanter les oiseaux. J’appris à imiter en sifflant leur

chant; et avec les jours d’autres oiseaux arrivaient avec d’autres voix

inconnues.

Iule près de moi m’écoutait: elle trouvait mes sons bien plus beaux que

leur chanson. Et je n’avais point encore taillé les pipeaux où plus tard

je devins un musicien habile. Elle me disait:

--Chante comme celui qui fait fouit fouit ou comme celui-là qui fait di

di di.

Nous leur donnions des noms naïfs qui correspondaient à leur chant.

Il nous vint des sensations subtiles. Nous ouvrions nos bras au vent; il

fut comme une chose amie que nous pressions amoureusement contre nous.

J’ignorais pourquoi si tendrement j’étreignais les arbres. Je croyais

respirer tout le ciel en aspirant fortement l’air. Et à terre avec nos

mains nous tâchions de saisir l’or mobile des clartés: elles étaient

pareilles à de grands lézards vermeils, aux bêtes rapides et furtives

qui glissaient sous bois. Quelquefois Iule défaisait ses cheveux couleur

de lin roui; à pleins poings elle les tordait au soleil et disait:

--Vois, n’est-ce pas du soleil que je tords avec mes cheveux?

J’aimais tant regarder la vie verte de l’ombre sur sa peau quand elle

dansait, tenant son bout de jupe dans ses doigts. C’était une fille déjà

rusée et lascive qui semblait connaître son empire. Sa jupe se levait

toujours plus haut et elle avait un rire muet. Moi aussi je riais, d’un

autre rire, car je me souvenais qu’elle avait été nue dans la mare. Je

croyais qu’elle avait une idée qu’elle ne me disait pas.

Un jour, assis près de la maison, je lisais dans le livre. Le chemin

craqua sous ses pas, je levai les yeux; elle était là devant moi,

tournant en rond, sa jupe dans ses mains, avec des grâces maniérées. Qui

donc lui avait appris cela? A travers ses paupières plissées, elle me

jetait un regard pointu.

--Vois un peu comme je danse, fit-elle.

Je pensai à une autre petite qui, dans un faubourg de la ville, une fois

dansait au son d’une clarinette et d’un tambour. Celle-là aussi avait

une belle robe, oh! une robe très courte, plutôt une jupe de vieille

gaze sale et défraîchie, mais passequillée de fils d’or. Tandis qu’elle

pivotait sur ses escarpins éculés avec son maillot d’un rouge violet, sa

noire petite main crispée prenait à sa bouche des baisers qu’elle jetait

à l’assistance, des gens du peuple, de grands et de petits voyous comme

moi. Je n’oublierai jamais l’émerveillement que me laissa cette

pitoyable marionnette humaine. Je dis à Iule:

--Il y avait une fois une petite fille qui dansait. Je n’en avais pas

encore vue de plus belle.

J’éprouvais un singulier plaisir à lui parler ainsi. Iule s’arrêta tout

à coup de tourner; elle vint sur moi, ses poings levés, et me demanda si

j’avais aussi aimé celle-là. Moi alors, par défi à cause de la colère de

ses yeux, je dis en riant que je serais volontiers venu à la forêt avec

elle. Je m’amusais de sa peine jalouse par un sentiment d’indépendance,

exprimant ainsi qu’après tout j’étais maître de suivre mon goût.

Aussitôt elle tira ses cheveux et cria que si jamais j’amenais une autre

fille au bois, elle la tuerait.

--Oui, voilà, je l’écraserai à coups de talons. Je lui arracherai le

cœur avec les dents.

Ensuite elle se jeta à mon cou et maintenant elle pleurait, d’un petit

cœur farouche et tendre.

--Non, vois-tu, il ne faut pas faire cela. Dis, Petit Vieux, ferais-tu

vraiment cela un jour? Je t’assure, moi aussi tu me tuerais.

J’éprouvai une fierté mauvaise qu’elle fût à moi soudain si humblement

comme une proie, comme une petite bête à bec et à ongles que ma valeur

eût domptée. Je me sentis le maître de sa vie. Je n’aurais eu qu’à la

prendre sous les aisselles et à la jeter sur l’herbe.

Un feu me mangea les entrailles; je la regardai si furieusement qu’elle

prit peur et s’écria:

--Petit Vieux! comme tu as l’air terrible!

Est-ce qu’elle tremblait véritablement? Elle cacha sa tête dans ses

mains et me dit gentiment:

--Fais de moi ce que tu voudras.

Et moi, la voyant douce et soumise, je haussai les épaules sans lui

répondre comme si à présent je ne savais plus ce qu’elle me voulait. Je

tirai mon almanach; j’épelai, avec mon doigt sur les lettres, la

parabole du vieil homme au désert. J’étais heureux d’une joie triste,

sentant sa petite main à mon épaule tandis que je lisais. Chaque fois

que j’ouvrais les pages, il me venait la sensation que le livre aussi

était une force comme le vent et le tonnerre, mais une force

bienfaisante. Quelque chose de bon et de divin en émanait comme lorsque,

à l’école du bon maître, je croyais voir Dieu se lever du geste dont il

faisait tourner la boule devant la chandelle en nous disant: Ceci est la

terre et cela le soleil. Je ne songeais pas à me demander par quel

miracle les idées étaient descendues se figer là en lettres. J’aurais

été bien étonné si quelqu’un m’avait parlé de l’homme qui avec une

petite pince les prenait dans un casier et les mettait l’une à la suite

de l’autre comme les pièces d’un jeu de patience. Peut-être en moi

j’avais un peu le sentiment que c’était là une chose de vie naturelle

comme il nous vient des ongles aux doigts et des poils à la peau.

La forêt fut rouge: il passa un froid à travers les arbres éclaircis.

Iule ne descendait plus au cœur de la forêt avec moi. Je partais seul en

chasse, tuant çà et là un écureuil à coups de flèches. Je rentrais

mouillé, ma chair mi-nue toute froide sous mes haillons. Même aux jours

de soleil, l’ombre restait humide. Alors elle imagina de coudre ensemble

les peaux de bêtes qu’à mesure nous mettions sécher sur des branches.

Avec la pointe du couteau je les perçais de petits trous; elle y passait

des cordes enlevées à la trame du sac et qu’elle tressait solidement.

Nous ne cessâmes pas de rire la première fois que nous endossâmes cet

étrange vêtement. Nous nous apparaissions à nous-mêmes comme des bêtes

sorties du hallier et à présent, sous la chaude pelisse sauvage, nous ne

redoutions plus ni le froid ni la pluie.

Patiemment je me mis à tailler dans de grosses branches des sabots pour

Iule; nous en avions porté de pareils au hameau. Mais tandis que

j’achevais de creuser le second des sabots, la lame de mon couteau

s’épointa: j’aurais préféré me couper un doigt. Toute notre vie était

dans ce couteau: il était l’outil essentiel sans lequel je n’aurais pu

ni reconstruire la hutte ni me refaire un arc. Et, avec la lame éclatée

entre mes doigts, j’étais là tout pâle, songeant à ce qu’il adviendrait

de nous si une nouvelle ébréchure devait l’entamer. Je ne m’en servis

plus qu’avec une prudence extrême.

Etant descendus ce jour-là vers la mare, nous perçûmes un bruit qui ne

nous était pas encore connu. Des coups sonores à intervalles réguliers

battaient dans le grand silence de la forêt. Iule me dit:

--C’est comme quand je mets ma tête sur ta poitrine et que j’entends

battre ton cœur.

Le cœur de la forêt aussi semblait bondir dans ces secousses profondes.

C’était effrayant et lointain comme si, à une grande distance, des

hommes se battaient avec la forêt. Dans l’air humide et lourd, le son

s’émoussait et par moment semblait monter de dessous la terre. Il ne se

prolongeait pas, il était étouffé comme les pulsations d’un cœur sous un

drap épais et cependant il était terrible.

Au Coeur Frais de la Forêt: Roman · 第 5 / 13 段