Je lui ouvris les doigts, elle m’abandonna enfin la boucle et alors moi,

avec le cri de la force et de la ruse, je partis en courant vers le

camp.

--Elle est à moi, Iule! Si tu dis que c’est moi qui l’ai volée, je

t’étranglerai.

La Mère était dans la cabane avec les hommes: c’était la fin d’une

journée de travail. Personne ne s’aperçut que je tenais quelque chose

dans les mains. J’étais venu avec le ferme propos de rendre la boucle à

la vieille femme, et maintenant j’étais là, bouche close, éprouvant à

mon tour une joie singulière à tenir ce petit trésor entre mes doigts.

Je pensais: puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant garder cela pour

moi seul. Dans le fond de la chambre était l’appentis où couchaient les

deux vieux; je savais que le coffre était près de la porte. Les hommes

maintenant, avec des gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers les

lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me disais qu’une fois dans

l’appentis, j’ouvrirais très vite le coffre et y jetterais la boucle.

Mais la Mère me dit:

--Où vas-tu par là, Petit Vieux?

J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer dans l’appentis pour une

chose qui ne la concernait pas ou bien lui remettre simplement la boucle

en lui disant: «Voilà, Iule l’avait prise et je la reporte dans le

coffre.» Mais tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, il y

aurait dans la maison une grande colère contre Iule. J’étais là devant

la porte, les yeux bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et puis

encore une fois je sentis le charme étrange de l’or à mes doigts. Mes

dents se serrèrent; je n’aurais pu en tirer un son. Ce sera pour demain,

pensai-je, quand personne ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment

rentra; j’entendis le battement de ses petits pieds nus, près de moi.

D’un souffle dans mon cou, elle me demanda:

--L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre?

Et je lui dis:

--Je l’ai fait.

Cependant je tenais toujours la boucle dans mes mains.

Le lendemain je passai la journée à tremper les argiles. Iule ne

travaillait jamais loin de moi: elle allait et venait avec l’eau de la

tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. A plusieurs reprises

elle me demanda si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la boucle

dans le coffre. Je remuais simplement la tête sans dire ni oui ni non.

Il n’y avait pas la moindre honnêteté en tout cela; je n’éprouvais plus

le même sentiment de bonne conscience que la veille. Elle, du moins,

avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de dérober un bijou pour

s’en parer. Les mains du pauvre sont tentaculaires; mais moi, en

différant de restituer la boucle d’or, je paraissais me donner le temps

d’user les mouvements de ma probité.

Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher près de moi. Elle tenait

ses pieds dans ses mains, ce qui était chez elle le signe de la

réflexion, et elle me regardait franchement.

--C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, si tu ne l’avais pas

fait, cette boucle serait maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais

redemandée.

--Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la Mère m’a empêché d’aller

jusqu’au coffre. Je l’ai cachée entre les planches.

Elle me dit tranquillement:

--Tu ne l’as pas cachée entre les planches. La boucle est dans ta poche.

Si tu m’en crois, maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas pour

nous deux.

C’était là la chose terrible, je commençais à m’habituer, comme elle

disait, à l’idée d’avoir toujours le poids léger de cet or près de ma

chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage s’il m’avait fallu dans

le moment aller vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour,

pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme ne s’est aperçue de rien.

Alors elle coula son bras sous ma nuque; et elle ne me demandait rien,

elle me caressait d’une affection câline.

--Je suis malade du bois, fit-elle. Sens comme mes mains brûlent.

Pourquoi sommes-nous venus chez ces hommes? Là-bas nous aurions vécu

ensemble sans avoir de comptes à rendre à personne. Toi et moi aurions

travaillé librement pour nous. Petit Vieux, je t’assure, cela eût mieux

valu pour tous deux.

Sa voix doucement chuchotait près de mon oreille; et maintenant, appuyé

sur le coude, je regardais la ligne verte de la forêt dans le ciel

clair. Je tenais mes dents serrées, comme pour arrêter mon cœur près de

sortir. Mais elle toujours suivait son idée et plus bas elle disait:

--Nous partirions le soir quand les hommes sont dans la maison. Personne

ne saurait où nous sommes allés et chacun de nous à son tour porterait

un peu de temps cette chose. Pense à cela: il n’y aurait jamais personne

pour nous la réclamer.

Une chaleur monta de ma vie. J’aurais voulu pleurer, avec mon cœur

gonflé comme une fève entre mes mains. Il existait déjà de si solides

liens entre moi et cette famille de hasard! Et cependant la forêt

parfumée aussi m’appelait. La voix de Iule à mon oreille était comme le

frôlement du vent venu de dessous les arbres. Je me retournai pour ne

plus voir les cimes et dans ce mouvement je sentis tout à coup qu’elle

tâchait d’entrer sa main dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt

elle se mit à crier d’horribles jurons; toute la lie de la ville

remonta; et maintenant elle se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.

Le Père, du seuil de la maison, battit des mains; les hommes l’un après

l’autre se levèrent pour reprendre le travail et jusqu’au soir Iule,

avec sa passion noire, resta muette. Moi, par moment je tâtais la boucle

au fond de ma poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant que ce

serait perpétuellement entre nous un sujet d’irritation et de rancune.

Je pensais: Qu’est-ce que tu vas devenir avec cela qu’il te faudra

toujours cacher? Si tu ne le rends pas, on se doutera tout de même à la

fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La tentation du bois revint,

persista, l’impunité après la mauvaise action, le sûr mystère des

cachettes où personne n’irait nous découvrir. Le soir tomba et elle vint

gentiment à moi. Elle me dit:

--Que tu la gardes ou que tu la rendes, à présent ça m’est égal. Fais

comme tu voudras. Jamais plus je ne t’en parlerai.

--Iule! Iule! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu prise? Tout le mal est

venu de là. Maintenant il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le

bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de ces gens.

Iule doucement riait, suivait son idée. Elle me dit:

--Une fois que nous serons dans le bois, nous ne nous occuperons plus de

ce qu’ils peuvent penser de nous.

Je n’aurais pu expliquer comment il se fit que tout à coup je crus

sentir battre l’almanach dans ma poitrine.

Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant quelquefois et, un doigt sur

les lettres, m’efforçant d’aller jusqu’au bout des lignes. Il semblait

me dire: Fais-le! Fais-le! Mais le Père nous appela; les autres hommes

déjà dormaient.

--Demain, petite Iule! Demain...

Elle se coucha sur la botte de paille: la porte fut refermée; et

par-dessus le ronflement de la chambrée, sa voix doucement monta.

--Bonsoir, Petit Vieux... Demain, demain...

A l’aube la maison se vida et moi, à pas prudents, écoutant au loin les

voix dans le camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la Mère en

avait enlevé la clef; et la boucle entre mes doigts, je regardais à

présent le coffre avec un grand serrement de cœur. Iule, venue sur mes

talons, me dit bravement:

--Puisque aussi bien cela est, mets-la sur le lit. Nous n’avons plus

rien à cacher à présent. Elle la trouvera là en rentrant et elle

comprendra pourquoi nous sommes partis.

Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds coururent; la forêt

s’ouvrit: nous ne cessâmes de courir que lorsque le souffle nous manqua.

Nous roulâmes au lit tiède de la terre et Iule cachait quelque chose

derrière elle. Nous fûmes là tout un temps comme évanouis à la vie, avec

le halètement de nos poitrines. Aucune rumeur ne s’éveillait du camp; le

silence, la grande paix fraîche des feuillages nous enveloppait. J’étais

heureux, je n’avais pas de rancune contre Iule. Elle avait fait le mal:

je ne m’étais pas séparé d’elle dans les conséquences de la mauvaise

action: j’avais pris fraternellement ma part de la faute. Si elle avait

dû être menée en prison, j’aurais voulu y être mené avec elle. C’étaient

là des pensées bien subtiles pour un jeune garçon. Et pourtant cela fut

profondément en moi, dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil de mon

intime beauté encore obscure.

O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme une peine lourde et

maintenant, ayant accepté d’être séparé des autres hommes à cause

d’elle, je sentais au-dessus de moi une chose très douce, confusément

montée du fond de ma vie, et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai

pris alors tes mains dans les miennes; je t’ai regardée dans les yeux et

je ne pouvais rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus près de toi

qu’à travers la faute partagée qui si intimement confondait nos deux

destinées. Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une clarté passa dans

tes yeux, ta poitrine fut secouée, et à présent peut-être tu te rendais

compte que je t’avais donné ma vie.

Les mouches vibrèrent vermeilles; l’ondée d’or du midi filtra sous les

feuillages; et l’ancienne faim des pauvres recommença. Iule disparut un

peu de temps derrière les arbres et ensuite je la vis revenir, chargée

d’un vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle avait tenu caché

derrière elle.

Maintenant, sans rien dire, d’une activité nerveuse de fourmi, elle

ouvrait le sac et en retirait du pain, des pruneaux, des noix, des

quartiers de pommes séchées, une bouteille, une assiette ébréchée. A

chaque objet qu’elle étalait devant moi, elle me regardait en riant avec

son petit ouah joyeux. Elle avait emporté aussi les souliers et les

vêtements qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche. Ah! ceux-là,

nous les avions mérités par notre travail de l’autre été; ils avaient

été le salaire de la peine prise en commun. Mon Dieu! c’était une chose

vraiment amusante qu’elle eût pensé à tout cela! Nous avions une

assiette comme si nous devions manger encore l’appétissante garbure que

préparait la vieille femme.

Moi aussi je poussais des cris de plaisir. Cependant je ne pouvais

comprendre comment elle s’était procuré les pruneaux et les quartiers de

pommes: depuis la fin de l’hiver la réserve en était épuisée. Toute sa

merveilleuse dissimulation se révéla: elle me dit qu’en prévision de

notre retour à la forêt, elle les avait épargnés sur ses repas, les

cachant à mesure dans le vieux sac.

Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des autres filles, de celles qui

à la ville couraient pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui,

avec de petites mines sages, allaient écouter la messe au village. Elle

fut devant mes yeux comme une Iule que je ne connaissais pas encore. O

Iule! moi là-bas j’avais oublié l’heureuse vie sous les arbres, content

d’être bien nourri; mais toi, tu avais gardé tes énergies sauvages; tu

étais toujours la petite bête libre qui aspirait au giron velu de la

forêt.

Avec ma tête plus haute et mon couteau dans ma poche, il me vint une

honte de me sentir inférieur à cette petite fille qui résolument avait

arrangé dans sa tête le plan de notre évasion. Elle prit huit pruneaux,

n’en garda que deux pour elle; et puis elle cassa le pain et m’en donna

la plus forte part. Elle faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous

étions riches et libres; nous ne songions pas que les pommes et les

pruneaux prendraient fin un jour. Nous avions la vie devant nous.

Une fraîcheur monta: c’était l’heure où l’or des derniers rayons là-bas

enveloppait le camp; nos ombres longues la veille encore avaient couru

sur le désert d’argile, dans la hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus

que du mépris pour ces hommes qui avaient été ma famille. La folie

sauvage du bois me grisait. Si l’un d’eux était venu pour nous

reprendre, j’aurais tiré mon couteau. Après tout, nous étions les

maîtres de nos peaux. Le bien volé avait été restitué: nous ne devions

plus rien à personne.

--Petit Vieux! fit-elle comme la première fois qu’elle vint avec moi

sous les arbres, je n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma tête

sur ton épaule.

Il y avait si longtemps que nous n’avions plus dormi ainsi. Iule, avec

sa vie contre ma vie, redevint la petite enfant confiante qui avait

laissé derrière elle la ville pour me suivre. Nous ne fûmes plus qu’une

même destinée dans la molle nuit claire du bois, comme si jamais aucun

homme encore ne nous avait dit: «Toi tu es un garçon et toi une fille.»

Je tenais sa tête lourde dans mon bras.

Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu dans les yeux, et comme la veille

elle tira le pain du sac, elle en fit deux parts; et la plus grande fut

pour moi. Et puis, la main dans la main, nous partîmes à la découverte

de la hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées sur nos anciens

sentiers; les foulées de nos pas avaient disparu, perdues sous les

hautes pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme au matin me donna

six pruneaux et elle en prit deux pour elle. Nous ne finissions pas

d’écouter le bourdonnement des mouches autour de nous. Parfois elle en

attrapait une au vol et doucement elle lui arrachait les ailes. Encore

une fois les arbres recommencèrent de palpiter dans le soir; j’eus sa

vie fraîche dans ma poitrine.

--Est-ce que jamais nous ne retrouverons la petite maison verte?

disait-elle.

Et elle s’endormit. Mais le lendemain, ayant marché devant nous, un cri

nous vint en même temps. La hutte!

Les brins de frêne que j’avais entremêlés aux branches de chêne

maintenant remuaient d’une vie de petites feuilles autour du bois mort.

Petite maison primitive, tu avais continué de vivre là comme une part de

nous, nous laissant le mal doux de quelque chose qui était comme nos

fibres arrachées, demeurées accrochées à une autre vie perdue. Elle

avait été faite d’une de nos pensées et elle avait grandi toute seule;

elle s’était, au mystère du bois profond, fleurie de jeune printemps.

Quelle surprise inouïe! Nous faisions le tour de l’humble abri, Iule

poussant ses petits cris de bête, moi muet et grave, comme le Petit

Vieux dont je portais le nom.

J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, j’étais là, devant la

hutte, comme une créature humaine qui, après une longue absence, revoit

sa maison. Il ne faut qu’un peu de bonne volonté à l’homme pour

s’assurer une demeure et ensuite la nature travaille à la lui conserver.

Des mousses duvetaient l’abri, les feuilles s’ombrageaient d’une vie

mobile; le toit seulement, sous le poids des neiges, avait fléchi.

Mon cœur doucement levait, remué par des choses profondes que je

n’aurais pu dire. Peut-être c’était la silencieuse action de grâces pour

la beauté de la vie et toute l’éternité de la vie qu’il y a dans une

branche qui à chaque printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se passe

au fond d’une âme qui n’a rien appris et qui vit de ses propres

puissances. Et Iule non plus n’aurait pu dire pour quelle cause tout à

coup, après m’avoir regardé avec sa main dans la mienne, elle la retira

et se mit à sangloter, se cachant de moi pour pleurer entre ses doigts.

Un chêne non loin avait une large fissure: il devint notre grenier

d’abondance. En sage ménagère, elle y mit nos réserves de pommes et de

pruneaux; et il nous restait un peu de pain. Elle me dit tranquillement:

--C’est encore une fois le temps des nids. Quand nous aurons mangé tout

le pain, tu monteras aux arbres et tu prendras les œufs.

Elle parlait là comme une enfant qui a confiance dans la vie.

Je repassai mon couteau sur une pierre et, ayant gagné le cœur du bois,

j’en revins avec de grosses branches. Je les assemblai et les liai au

moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent la hutte d’une voûte

légère et solide. Tandis que j’achevais ce travail, Iule vint à moi et,

appuyant sa main sur mon bras, me dit doucement:

--Entends-tu là-bas chanter l’oiseau?

Sa voix avait un autre son que chez les hommes. Je ne savais pas de quel

oiseau elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, à mon tour je

prêtai l’oreille et alors très loin j’entendis le coucou. Il chanta

trois fois et de nouveau ensuite, après un peu de temps, il recommença à

chanter. Il sembla nous souhaiter la bienvenue comme au premier jour.

Celui-là, parmi les autres oiseaux, était la petite âme bienveillante et

solitaire de la forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne parlions

plus; c’était comme si en nous quelque chose avait remué qui nous était

encore inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous mîmes à crier

coucou! avec folie.

Mon Dieu! Cette nuit-là, sous l’abri vert! Cette nuit où pour la

première fois, avec la chaleur de sa vie innocente contre la mienne, il

me vint l’angoisse de la savoir autrement faite que moi! Un feu inconnu

me consuma. Je brûlais et mes membres étaient glacés; je me sentais

affreusement triste comme pour une chose survenue qui allait nous

changer l’un devers l’autre. Ma main timidement essaya le contour de sa

poitrine. Mes doigts avaient des caresses qui auraient voulu lui faire

tendrement mal. J’étais comme quelqu’un qui est entré dans un jardin

plein de fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans la main, est

dévoré d’une soif qu’il ne peut apaiser. J’aurais fui de peur si

subitement elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé dans la nuit.

Non, je n’avais pas encore éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença

de filtrer à travers les branchages du toit et alors seulement je

trouvai le sommeil. Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée sur moi

et me lissait les cheveux.

--Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais encore et tes cris

m’ont réveillée. Je croyais que tu avais de la peine: tu ne m’as pas

répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête contre moi.

--Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.

--Oh! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. J’étais près de toi et tu

me mordais avec ta bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux comme je

ne t’en ai jamais vus. Tes mains ne me lâchaient pas: je pleurais et

j’avais du bonheur.

En sanglotant, je me mis à crier Iule! Iule! et ensuite je ne trouvai

plus rien à lui dire. Toute ma peine était revenue et cependant j’étais

heureux qu’elle eût souffert à cause de moi. C’était une chose profonde

et obscure au fond de ma vie comme si, dans la même minute, nous avions

délicieusement saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et tendrement

Iule, avec des paroles chuchoteuses, me consolait.

--Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux? Je ne t’ai rien fait pourtant. Mais

si tu es triste à cause de cette autre chose, tu aurais bien tort, je

t’assure. C’était doux comme quand Mama me faisait boire un petit coup

de trop. Elle buvait toujours une chose sucrée dont j’ai oublié le nom.

Les jours où il était venu des hommes, elle en buvait une bouteille

entière; et cependant il y avait toujours trois ou quatre verres pour

moi. Alors tout tournait et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais

recommencer tout de suite à dormir pour sentir encore cela.

Mais voilà! j’avais mis les mains sur sa chair comme un voleur. Il me

resta un grand trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le besoin

d’être un peu de temps seul avec moi-même. Je marchai donc devant moi en

sifflant. Je lui avais dit: «Je monterai aux arbres s’il y a des nids.»

Mais à présent je ne pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, mon

cœur battait entre mes mains et je ne savais pas de quel mal je

souffrais; je savais seulement que Iule était une femme comme cette Mama

qui rentrait dans son misérable galetas avec des hommes. Je n’avais

jamais songé que je la détesterais un jour à cause de cela. O Iule! tu

n’étais plus la petite sœur sauvage qui courait avec un lambeau de jupe

sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore levé. C’était un

étrange mélange de peur et d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là

criant et jurant, me roulant sur la mousse avec une chaleur

d’entrailles. Si tu étais venue dans ce moment, je t’aurais prise par

les cheveux, je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs m’auraient fait

plaisir.

Et puis tout à coup je cessai de la haïr; je n’aspirai plus qu’à me

retrouver auprès d’elle. Mes fibres se détendirent; la sèche fureur

s’amollit. D’un élan je courus, je fendis les rameaux verts et de loin,

avec la bonne fraternité revenue, je l’appelais.

--Iule! Iule!

La hutte était vide. Mon appel se perdit dans les hautes branches et je

n’avais plus de colère. J’étais triste, avec une grande peine lâche,

comme si une moitié de ma vie n’était plus là. L’absence se prolongea.

Je redoutai une ruse, la mobilité de son cœur furtif et clandestin. Je

crois bien que si elle n’était plus revenue, je me serais cassé la tête

contre un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille tendue, écoutant

les rumeurs du bois. Le vent s’était levé, une onde large et sonore qui

froissait les cimes et faisait le bruit continu d’un fleuve: il y avait

un fleuve qui traversait la ville. Elle fut soudain près de moi dans

cette houle verte, sans que je l’eusse entendue venir, et les yeux bas,

elle riait. Moi non plus, je n’osais la regarder franchement.

--As-tu trouvé des nids? dit-elle.

--Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.

Elle battit joyeusement des mains.

--Oh! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le bois est plein de nids. Mais

voilà, tu t’es couché sous un arbre.

--Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. Toi aussi, Iule, tu as de

la mousse dans les cheveux.

Elle regardait par-dessus son épaule vers les arbres, très loin.

--Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, ce n’est pas vrai. Ah!

Petit Vieux!

Elle soupira: elle aurait voulu me dire quelque chose et elle se tut.

Peut-être elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait me dire. Et

maintenant elle tordait doucement ses mains l’une dans l’autre, d’un

geste las d’ennui.

--Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que tu as contre moi. Tu n’es

plus le même garçon qu’autrefois.

Mon cœur monta; cependant je ne trouvais rien à lui dire. Elle prit ses

cheveux dans ses mains, les déploya et elle riait au travers, disant par

moquerie:

--Toi, tu cries la nuit; et le jour, tu tiens tes dents serrées.

Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais pu dire pourquoi.

Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux; et nous entamâmes la

réserve des pommes. Nous avions mangé au matin le dernier morceau de

pain. Aucun de nous n’avait d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque chose

était survenu qui nous tourmentait plus que la faim. L’ombre s’étendit,

la nuit remuée des feuilles. Les arbres balançaient comme les navires

dans le port. Elle me prit la main et me dit:

--Viens dans la maison. Le vent me fait peur. Je ne l’entendrai plus

quand tu m’auras pris la tête dans tes bras.

Elle avait coupé des fougères fraîches; leur épaisseur mollement

recouvrait le sol; et maintenant, blottie dans ma poitrine, elle riait.

--Oh! comme ce vent est bon! Toute la terre tremble et je n’ai plus

peur.

Les genoux au menton, tenant les mains en croix entre ses petits seins,

presque aussitôt elle s’endormit de son grand sommeil d’enfant. Mais

moi, dans la secousse terrible des rafales, je restai longtemps à

veiller. Des chocs brusques battaient le toit léger. Une grosse branche

craqua, fracassa de petits arbres près de nous. Toute la forêt ronflait

comme une meule. Avec la palpitation chaude de cette petite vie de Iule

dans mon épaule, j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du vent,

l’odeur assoupissante des fougères à la fin m’endormirent. Et puis au

matin la pluie tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement de l’eau

ruisselant des hauts feuillages. Le bois était jonché de débris.

Des jours passèrent: le temps cessa d’exister. Je montais aux arbres; je

dérobais des nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes sous ses

doigts; il y avait dans sa nature un fond de cruauté tranquille et moi

non plus je n’avais pas encore appris à respecter la vie.

Au Coeur Frais de la Forêt: Roman · 第 4 / 13 段