avec le cri de la force et de la ruse, je partis en courant vers le
camp.
--Elle est à moi, Iule! Si tu dis que c’est moi qui l’ai volée, je
t’étranglerai.
La Mère était dans la cabane avec les hommes: c’était la fin d’une
journée de travail. Personne ne s’aperçut que je tenais quelque chose
dans les mains. J’étais venu avec le ferme propos de rendre la boucle à
la vieille femme, et maintenant j’étais là, bouche close, éprouvant à
mon tour une joie singulière à tenir ce petit trésor entre mes doigts.
Je pensais: puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant garder cela pour
moi seul. Dans le fond de la chambre était l’appentis où couchaient les
deux vieux; je savais que le coffre était près de la porte. Les hommes
maintenant, avec des gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers les
lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me disais qu’une fois dans
l’appentis, j’ouvrirais très vite le coffre et y jetterais la boucle.
Mais la Mère me dit:
--Où vas-tu par là, Petit Vieux?
J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer dans l’appentis pour une
chose qui ne la concernait pas ou bien lui remettre simplement la boucle
en lui disant: «Voilà, Iule l’avait prise et je la reporte dans le
coffre.» Mais tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, il y
aurait dans la maison une grande colère contre Iule. J’étais là devant
la porte, les yeux bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et puis
encore une fois je sentis le charme étrange de l’or à mes doigts. Mes
dents se serrèrent; je n’aurais pu en tirer un son. Ce sera pour demain,
pensai-je, quand personne ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment
rentra; j’entendis le battement de ses petits pieds nus, près de moi.
D’un souffle dans mon cou, elle me demanda:
--L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre?
Et je lui dis:
--Je l’ai fait.
Cependant je tenais toujours la boucle dans mes mains.
Le lendemain je passai la journée à tremper les argiles. Iule ne
travaillait jamais loin de moi: elle allait et venait avec l’eau de la
tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. A plusieurs reprises
elle me demanda si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la boucle
dans le coffre. Je remuais simplement la tête sans dire ni oui ni non.
Il n’y avait pas la moindre honnêteté en tout cela; je n’éprouvais plus
le même sentiment de bonne conscience que la veille. Elle, du moins,
avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de dérober un bijou pour
s’en parer. Les mains du pauvre sont tentaculaires; mais moi, en
différant de restituer la boucle d’or, je paraissais me donner le temps
d’user les mouvements de ma probité.
Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher près de moi. Elle tenait
ses pieds dans ses mains, ce qui était chez elle le signe de la
réflexion, et elle me regardait franchement.
--C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, si tu ne l’avais pas
fait, cette boucle serait maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais
redemandée.
--Eh bien, voilà, lui répondis-je. Hier, la Mère m’a empêché d’aller
jusqu’au coffre. Je l’ai cachée entre les planches.
Elle me dit tranquillement:
--Tu ne l’as pas cachée entre les planches. La boucle est dans ta poche.
Si tu m’en crois, maintenant que tu t’y es habitué, tu la garderas pour
nous deux.
C’était là la chose terrible, je commençais à m’habituer, comme elle
disait, à l’idée d’avoir toujours le poids léger de cet or près de ma
chair vive. Je n’aurais plus eu le même courage s’il m’avait fallu dans
le moment aller vers le coffre. Ce n’est pas l’affaire d’un jour,
pensai-je, puisque aussi bien la vieille femme ne s’est aperçue de rien.
Alors elle coula son bras sous ma nuque; et elle ne me demandait rien,
elle me caressait d’une affection câline.
--Je suis malade du bois, fit-elle. Sens comme mes mains brûlent.
Pourquoi sommes-nous venus chez ces hommes? Là-bas nous aurions vécu
ensemble sans avoir de comptes à rendre à personne. Toi et moi aurions
travaillé librement pour nous. Petit Vieux, je t’assure, cela eût mieux
valu pour tous deux.
Sa voix doucement chuchotait près de mon oreille; et maintenant, appuyé
sur le coude, je regardais la ligne verte de la forêt dans le ciel
clair. Je tenais mes dents serrées, comme pour arrêter mon cœur près de
sortir. Mais elle toujours suivait son idée et plus bas elle disait:
--Nous partirions le soir quand les hommes sont dans la maison. Personne
ne saurait où nous sommes allés et chacun de nous à son tour porterait
un peu de temps cette chose. Pense à cela: il n’y aurait jamais personne
pour nous la réclamer.
Une chaleur monta de ma vie. J’aurais voulu pleurer, avec mon cœur
gonflé comme une fève entre mes mains. Il existait déjà de si solides
liens entre moi et cette famille de hasard! Et cependant la forêt
parfumée aussi m’appelait. La voix de Iule à mon oreille était comme le
frôlement du vent venu de dessous les arbres. Je me retournai pour ne
plus voir les cimes et dans ce mouvement je sentis tout à coup qu’elle
tâchait d’entrer sa main dans ma poche. Elle se vit surprise et aussitôt
elle se mit à crier d’horribles jurons; toute la lie de la ville
remonta; et maintenant elle se sentait à jamais vaincue, livrée à moi.
Le Père, du seuil de la maison, battit des mains; les hommes l’un après
l’autre se levèrent pour reprendre le travail et jusqu’au soir Iule,
avec sa passion noire, resta muette. Moi, par moment je tâtais la boucle
au fond de ma poche. Je n’avais plus la même joie, comprenant que ce
serait perpétuellement entre nous un sujet d’irritation et de rancune.
Je pensais: Qu’est-ce que tu vas devenir avec cela qu’il te faudra
toujours cacher? Si tu ne le rends pas, on se doutera tout de même à la
fin que c’est Iule ou toi qui l’as volé. La tentation du bois revint,
persista, l’impunité après la mauvaise action, le sûr mystère des
cachettes où personne n’irait nous découvrir. Le soir tomba et elle vint
gentiment à moi. Elle me dit:
--Que tu la gardes ou que tu la rendes, à présent ça m’est égal. Fais
comme tu voudras. Jamais plus je ne t’en parlerai.
--Iule! Iule! m’écriai-je, pourquoi l’avais-tu prise? Tout le mal est
venu de là. Maintenant il ne nous reste plus qu’à nous cacher dans le
bois. Nous ne pourrions plus vivre auprès de ces gens.
Iule doucement riait, suivait son idée. Elle me dit:
--Une fois que nous serons dans le bois, nous ne nous occuperons plus de
ce qu’ils peuvent penser de nous.
Je n’aurais pu expliquer comment il se fit que tout à coup je crus
sentir battre l’almanach dans ma poitrine.
Je le portais toujours sur moi, l’ouvrant quelquefois et, un doigt sur
les lettres, m’efforçant d’aller jusqu’au bout des lignes. Il semblait
me dire: Fais-le! Fais-le! Mais le Père nous appela; les autres hommes
déjà dormaient.
--Demain, petite Iule! Demain...
Elle se coucha sur la botte de paille: la porte fut refermée; et
par-dessus le ronflement de la chambrée, sa voix doucement monta.
--Bonsoir, Petit Vieux... Demain, demain...
A l’aube la maison se vida et moi, à pas prudents, écoutant au loin les
voix dans le camp, j’allai vers le coffre. Il était fermé, la Mère en
avait enlevé la clef; et la boucle entre mes doigts, je regardais à
présent le coffre avec un grand serrement de cœur. Iule, venue sur mes
talons, me dit bravement:
--Puisque aussi bien cela est, mets-la sur le lit. Nous n’avons plus
rien à cacher à présent. Elle la trouvera là en rentrant et elle
comprendra pourquoi nous sommes partis.
Je jetai la boucle sur le lit. Aussitôt nos pieds coururent; la forêt
s’ouvrit: nous ne cessâmes de courir que lorsque le souffle nous manqua.
Nous roulâmes au lit tiède de la terre et Iule cachait quelque chose
derrière elle. Nous fûmes là tout un temps comme évanouis à la vie, avec
le halètement de nos poitrines. Aucune rumeur ne s’éveillait du camp; le
silence, la grande paix fraîche des feuillages nous enveloppait. J’étais
heureux, je n’avais pas de rancune contre Iule. Elle avait fait le mal:
je ne m’étais pas séparé d’elle dans les conséquences de la mauvaise
action: j’avais pris fraternellement ma part de la faute. Si elle avait
dû être menée en prison, j’aurais voulu y être mené avec elle. C’étaient
là des pensées bien subtiles pour un jeune garçon. Et pourtant cela fut
profondément en moi, dans l’inexprimé de ma vie, comme un éveil de mon
intime beauté encore obscure.
O ma chère Iule, j’avais porté ta faute comme une peine lourde et
maintenant, ayant accepté d’être séparé des autres hommes à cause
d’elle, je sentais au-dessus de moi une chose très douce, confusément
montée du fond de ma vie, et qui se mêlait à la bonté de la nature. J’ai
pris alors tes mains dans les miennes; je t’ai regardée dans les yeux et
je ne pouvais rien te dire. Jamais je ne m’étais senti plus près de toi
qu’à travers la faute partagée qui si intimement confondait nos deux
destinées. Toi non plus tu ne me parlais pas, mais une clarté passa dans
tes yeux, ta poitrine fut secouée, et à présent peut-être tu te rendais
compte que je t’avais donné ma vie.
Les mouches vibrèrent vermeilles; l’ondée d’or du midi filtra sous les
feuillages; et l’ancienne faim des pauvres recommença. Iule disparut un
peu de temps derrière les arbres et ensuite je la vis revenir, chargée
d’un vieux sac. Je compris que c’était cela qu’elle avait tenu caché
derrière elle.
Maintenant, sans rien dire, d’une activité nerveuse de fourmi, elle
ouvrait le sac et en retirait du pain, des pruneaux, des noix, des
quartiers de pommes séchées, une bouteille, une assiette ébréchée. A
chaque objet qu’elle étalait devant moi, elle me regardait en riant avec
son petit ouah joyeux. Elle avait emporté aussi les souliers et les
vêtements qu’elle et moi nous portions là-bas le dimanche. Ah! ceux-là,
nous les avions mérités par notre travail de l’autre été; ils avaient
été le salaire de la peine prise en commun. Mon Dieu! c’était une chose
vraiment amusante qu’elle eût pensé à tout cela! Nous avions une
assiette comme si nous devions manger encore l’appétissante garbure que
préparait la vieille femme.
Moi aussi je poussais des cris de plaisir. Cependant je ne pouvais
comprendre comment elle s’était procuré les pruneaux et les quartiers de
pommes: depuis la fin de l’hiver la réserve en était épuisée. Toute sa
merveilleuse dissimulation se révéla: elle me dit qu’en prévision de
notre retour à la forêt, elle les avait épargnés sur ses repas, les
cachant à mesure dans le vieux sac.
Elle s’éleva ainsi très haut au-dessus des autres filles, de celles qui
à la ville couraient pieds nus dans le ruisseau, de celles aussi qui,
avec de petites mines sages, allaient écouter la messe au village. Elle
fut devant mes yeux comme une Iule que je ne connaissais pas encore. O
Iule! moi là-bas j’avais oublié l’heureuse vie sous les arbres, content
d’être bien nourri; mais toi, tu avais gardé tes énergies sauvages; tu
étais toujours la petite bête libre qui aspirait au giron velu de la
forêt.
Avec ma tête plus haute et mon couteau dans ma poche, il me vint une
honte de me sentir inférieur à cette petite fille qui résolument avait
arrangé dans sa tête le plan de notre évasion. Elle prit huit pruneaux,
n’en garda que deux pour elle; et puis elle cassa le pain et m’en donna
la plus forte part. Elle faisait là ce qu’eût fait une sœur aînée. Nous
étions riches et libres; nous ne songions pas que les pommes et les
pruneaux prendraient fin un jour. Nous avions la vie devant nous.
Une fraîcheur monta: c’était l’heure où l’or des derniers rayons là-bas
enveloppait le camp; nos ombres longues la veille encore avaient couru
sur le désert d’argile, dans la hâte du labeur final. Je n’éprouvai plus
que du mépris pour ces hommes qui avaient été ma famille. La folie
sauvage du bois me grisait. Si l’un d’eux était venu pour nous
reprendre, j’aurais tiré mon couteau. Après tout, nous étions les
maîtres de nos peaux. Le bien volé avait été restitué: nous ne devions
plus rien à personne.
--Petit Vieux! fit-elle comme la première fois qu’elle vint avec moi
sous les arbres, je n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma tête
sur ton épaule.
Il y avait si longtemps que nous n’avions plus dormi ainsi. Iule, avec
sa vie contre ma vie, redevint la petite enfant confiante qui avait
laissé derrière elle la ville pour me suivre. Nous ne fûmes plus qu’une
même destinée dans la molle nuit claire du bois, comme si jamais aucun
homme encore ne nous avait dit: «Toi tu es un garçon et toi une fille.»
Je tenais sa tête lourde dans mon bras.
Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu dans les yeux, et comme la veille
elle tira le pain du sac, elle en fit deux parts; et la plus grande fut
pour moi. Et puis, la main dans la main, nous partîmes à la découverte
de la hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées sur nos anciens
sentiers; les foulées de nos pas avaient disparu, perdues sous les
hautes pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme au matin me donna
six pruneaux et elle en prit deux pour elle. Nous ne finissions pas
d’écouter le bourdonnement des mouches autour de nous. Parfois elle en
attrapait une au vol et doucement elle lui arrachait les ailes. Encore
une fois les arbres recommencèrent de palpiter dans le soir; j’eus sa
vie fraîche dans ma poitrine.
--Est-ce que jamais nous ne retrouverons la petite maison verte?
disait-elle.
Et elle s’endormit. Mais le lendemain, ayant marché devant nous, un cri
nous vint en même temps. La hutte!
Les brins de frêne que j’avais entremêlés aux branches de chêne
maintenant remuaient d’une vie de petites feuilles autour du bois mort.
Petite maison primitive, tu avais continué de vivre là comme une part de
nous, nous laissant le mal doux de quelque chose qui était comme nos
fibres arrachées, demeurées accrochées à une autre vie perdue. Elle
avait été faite d’une de nos pensées et elle avait grandi toute seule;
elle s’était, au mystère du bois profond, fleurie de jeune printemps.
Quelle surprise inouïe! Nous faisions le tour de l’humble abri, Iule
poussant ses petits cris de bête, moi muet et grave, comme le Petit
Vieux dont je portais le nom.
J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, j’étais là, devant la
hutte, comme une créature humaine qui, après une longue absence, revoit
sa maison. Il ne faut qu’un peu de bonne volonté à l’homme pour
s’assurer une demeure et ensuite la nature travaille à la lui conserver.
Des mousses duvetaient l’abri, les feuilles s’ombrageaient d’une vie
mobile; le toit seulement, sous le poids des neiges, avait fléchi.
Mon cœur doucement levait, remué par des choses profondes que je
n’aurais pu dire. Peut-être c’était la silencieuse action de grâces pour
la beauté de la vie et toute l’éternité de la vie qu’il y a dans une
branche qui à chaque printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se passe
au fond d’une âme qui n’a rien appris et qui vit de ses propres
puissances. Et Iule non plus n’aurait pu dire pour quelle cause tout à
coup, après m’avoir regardé avec sa main dans la mienne, elle la retira
et se mit à sangloter, se cachant de moi pour pleurer entre ses doigts.
Un chêne non loin avait une large fissure: il devint notre grenier
d’abondance. En sage ménagère, elle y mit nos réserves de pommes et de
pruneaux; et il nous restait un peu de pain. Elle me dit tranquillement:
--C’est encore une fois le temps des nids. Quand nous aurons mangé tout
le pain, tu monteras aux arbres et tu prendras les œufs.
Elle parlait là comme une enfant qui a confiance dans la vie.
Je repassai mon couteau sur une pierre et, ayant gagné le cœur du bois,
j’en revins avec de grosses branches. Je les assemblai et les liai au
moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent la hutte d’une voûte
légère et solide. Tandis que j’achevais ce travail, Iule vint à moi et,
appuyant sa main sur mon bras, me dit doucement:
--Entends-tu là-bas chanter l’oiseau?
Sa voix avait un autre son que chez les hommes. Je ne savais pas de quel
oiseau elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, à mon tour je
prêtai l’oreille et alors très loin j’entendis le coucou. Il chanta
trois fois et de nouveau ensuite, après un peu de temps, il recommença à
chanter. Il sembla nous souhaiter la bienvenue comme au premier jour.
Celui-là, parmi les autres oiseaux, était la petite âme bienveillante et
solitaire de la forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne parlions
plus; c’était comme si en nous quelque chose avait remué qui nous était
encore inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous mîmes à crier
coucou! avec folie.
Mon Dieu! Cette nuit-là, sous l’abri vert! Cette nuit où pour la
première fois, avec la chaleur de sa vie innocente contre la mienne, il
me vint l’angoisse de la savoir autrement faite que moi! Un feu inconnu
me consuma. Je brûlais et mes membres étaient glacés; je me sentais
affreusement triste comme pour une chose survenue qui allait nous
changer l’un devers l’autre. Ma main timidement essaya le contour de sa
poitrine. Mes doigts avaient des caresses qui auraient voulu lui faire
tendrement mal. J’étais comme quelqu’un qui est entré dans un jardin
plein de fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans la main, est
dévoré d’une soif qu’il ne peut apaiser. J’aurais fui de peur si
subitement elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé dans la nuit.
Non, je n’avais pas encore éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença
de filtrer à travers les branchages du toit et alors seulement je
trouvai le sommeil. Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée sur moi
et me lissait les cheveux.
--Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais encore et tes cris
m’ont réveillée. Je croyais que tu avais de la peine: tu ne m’as pas
répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête contre moi.
--Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.
--Oh! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. J’étais près de toi et tu
me mordais avec ta bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux comme je
ne t’en ai jamais vus. Tes mains ne me lâchaient pas: je pleurais et
j’avais du bonheur.
En sanglotant, je me mis à crier Iule! Iule! et ensuite je ne trouvai
plus rien à lui dire. Toute ma peine était revenue et cependant j’étais
heureux qu’elle eût souffert à cause de moi. C’était une chose profonde
et obscure au fond de ma vie comme si, dans la même minute, nous avions
délicieusement saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et tendrement
Iule, avec des paroles chuchoteuses, me consolait.
--Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux? Je ne t’ai rien fait pourtant. Mais
si tu es triste à cause de cette autre chose, tu aurais bien tort, je
t’assure. C’était doux comme quand Mama me faisait boire un petit coup
de trop. Elle buvait toujours une chose sucrée dont j’ai oublié le nom.
Les jours où il était venu des hommes, elle en buvait une bouteille
entière; et cependant il y avait toujours trois ou quatre verres pour
moi. Alors tout tournait et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais
recommencer tout de suite à dormir pour sentir encore cela.
Mais voilà! j’avais mis les mains sur sa chair comme un voleur. Il me
resta un grand trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le besoin
d’être un peu de temps seul avec moi-même. Je marchai donc devant moi en
sifflant. Je lui avais dit: «Je monterai aux arbres s’il y a des nids.»
Mais à présent je ne pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, mon
cœur battait entre mes mains et je ne savais pas de quel mal je
souffrais; je savais seulement que Iule était une femme comme cette Mama
qui rentrait dans son misérable galetas avec des hommes. Je n’avais
jamais songé que je la détesterais un jour à cause de cela. O Iule! tu
n’étais plus la petite sœur sauvage qui courait avec un lambeau de jupe
sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore levé. C’était un
étrange mélange de peur et d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là
criant et jurant, me roulant sur la mousse avec une chaleur
d’entrailles. Si tu étais venue dans ce moment, je t’aurais prise par
les cheveux, je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs m’auraient fait
plaisir.
Et puis tout à coup je cessai de la haïr; je n’aspirai plus qu’à me
retrouver auprès d’elle. Mes fibres se détendirent; la sèche fureur
s’amollit. D’un élan je courus, je fendis les rameaux verts et de loin,
avec la bonne fraternité revenue, je l’appelais.
--Iule! Iule!
La hutte était vide. Mon appel se perdit dans les hautes branches et je
n’avais plus de colère. J’étais triste, avec une grande peine lâche,
comme si une moitié de ma vie n’était plus là. L’absence se prolongea.
Je redoutai une ruse, la mobilité de son cœur furtif et clandestin. Je
crois bien que si elle n’était plus revenue, je me serais cassé la tête
contre un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille tendue, écoutant
les rumeurs du bois. Le vent s’était levé, une onde large et sonore qui
froissait les cimes et faisait le bruit continu d’un fleuve: il y avait
un fleuve qui traversait la ville. Elle fut soudain près de moi dans
cette houle verte, sans que je l’eusse entendue venir, et les yeux bas,
elle riait. Moi non plus, je n’osais la regarder franchement.
--As-tu trouvé des nids? dit-elle.
--Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.
Elle battit joyeusement des mains.
--Oh! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le bois est plein de nids. Mais
voilà, tu t’es couché sous un arbre.
--Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. Toi aussi, Iule, tu as de
la mousse dans les cheveux.
Elle regardait par-dessus son épaule vers les arbres, très loin.
--Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, ce n’est pas vrai. Ah!
Petit Vieux!
Elle soupira: elle aurait voulu me dire quelque chose et elle se tut.
Peut-être elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait me dire. Et
maintenant elle tordait doucement ses mains l’une dans l’autre, d’un
geste las d’ennui.
--Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que tu as contre moi. Tu n’es
plus le même garçon qu’autrefois.
Mon cœur monta; cependant je ne trouvais rien à lui dire. Elle prit ses
cheveux dans ses mains, les déploya et elle riait au travers, disant par
moquerie:
--Toi, tu cries la nuit; et le jour, tu tiens tes dents serrées.
Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais pu dire pourquoi.
Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux; et nous entamâmes la
réserve des pommes. Nous avions mangé au matin le dernier morceau de
pain. Aucun de nous n’avait d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque chose
était survenu qui nous tourmentait plus que la faim. L’ombre s’étendit,
la nuit remuée des feuilles. Les arbres balançaient comme les navires
dans le port. Elle me prit la main et me dit:
--Viens dans la maison. Le vent me fait peur. Je ne l’entendrai plus
quand tu m’auras pris la tête dans tes bras.
Elle avait coupé des fougères fraîches; leur épaisseur mollement
recouvrait le sol; et maintenant, blottie dans ma poitrine, elle riait.
--Oh! comme ce vent est bon! Toute la terre tremble et je n’ai plus
peur.
Les genoux au menton, tenant les mains en croix entre ses petits seins,
presque aussitôt elle s’endormit de son grand sommeil d’enfant. Mais
moi, dans la secousse terrible des rafales, je restai longtemps à
veiller. Des chocs brusques battaient le toit léger. Une grosse branche
craqua, fracassa de petits arbres près de nous. Toute la forêt ronflait
comme une meule. Avec la palpitation chaude de cette petite vie de Iule
dans mon épaule, j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du vent,
l’odeur assoupissante des fougères à la fin m’endormirent. Et puis au
matin la pluie tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement de l’eau
ruisselant des hauts feuillages. Le bois était jonché de débris.
Des jours passèrent: le temps cessa d’exister. Je montais aux arbres; je
dérobais des nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes sous ses
doigts; il y avait dans sa nature un fond de cruauté tranquille et moi
non plus je n’avais pas encore appris à respecter la vie.