Ce fut là la fin du travail; sous de bas ciels nébuleux, la lumière

s’éteignit; on sentit peser la stagnation prochaine du solstice. Des

attelages maintenant roulaient dans la plaine ravinée, de longues

charrettes qui se comblaient d’empilements de briques et ensuite

prenaient le chemin de la ville. Dans le désert rouge, parmi les flaques

rouilleuses, il ne resta plus debout que les grands pilones entamés, la

brèche déchiquetée des cuissons de l’été.

D’abord les femmes partirent, les mères, l’aïeule, fléchies sous le

poids des hardes: au petit matin on vit leurs silhouettes décroître dans

l’air pluvieux. Elles marchaient sur un rang, à pas rapides, reprises

par le désir de l’abri sûr, de la petite maison au village, dans la

tranquillité engourdie de l’hiver. Nous demeurâmes un jour encore avec

les hommes, rentrant les pailles, les tables, les moules.

--Hé! Petit Vieux, disait Iule, le dimanche on va à l’église. Je mettrai

ma belle robe. S’il y a des boutiques, tu m’achèteras des boucles

d’oreilles.

Le Père retira les clefs. Le silence, la mort régnèrent dans l’ancienne

animation du camp. Et à présent, avec la charge des bêches aux épaules,

nous relayant pour pousser les brouettes où s’entassaient les ustensiles

et les literies, les mâles de la tribu, à leur tour, dans la clarté

brouillée du matin, fendaient la plaine.

Nous traversâmes des villages; les fermes blanches à toits de tuiles

rouges, les étables effumant un suint chaud se groupaient en rond autour

des clochers pointus. Des chevaux tiraient la charrue; il y avait des

enfants qui mangeaient d’épaisses miches beurrées sur le pas des portes.

La nuit tomba: moyennant le denier du pauvre, nous fûmes hébergés dans

une grange. La chaude senteur des pailles nous enveloppa; et, avec ses

petits pieds las, Iule était près de moi, sa tête rousse dans ma

poitrine.

L’aube filtra par les joints des vantaux, le Père donna le signal et,

encore une fois, les routes s’allongèrent. Vers le midi, des gens sur

des seuils commencèrent à nous saluer: les faces étaient cordiales,

comme pour un retour attendu.

Nous marchâmes ainsi jusqu’à la tombée du jour. Et puis des fumées

volèrent, l’odeur des feux de bois nous arriva du hameau. Toutes les

portes étaient ouvertes. Des femmes avec des nourrissons dans les bras

s’avançaient et embrassaient les hommes.

C’était là, aux confins de la lande, une centaine de maisons

badigeonnées au lait de chaux, parmi des emblavures et des vergers. Des

fils, des pères en étaient sortis au temps de l’exode: et maintenant les

barrières étaient levées, chacun rentrait dans les maisons où des petits

étaient nés, où des vieux avaient été cloués dans leur bière. La mort et

la vie avaient passé pendant leur absence et à leur tour ils arrivaient,

maigres et errenés, ayant gagné le pain de l’hiver.

Le Père poussa une porte et dit:

--Voici. Toi et Iule à présent vous vivrez dans cette maison avec nos

enfants et nous-mêmes.

Nos pieds enfin goûtèrent la fraîcheur du carreau, après la longue

marche harassée. La nappe de serge fut tendue, les étains résonnèrent;

une garbure épaisse fuma sous la lampe claire. Aux siestes brèves du

campement, nous n’avions pas connu un si grave et si naturel plaisir.

Des voisins, de coriaces campagnards, de menues commères entrèrent, se

pressèrent près de l’âtre. Ceux-là étaient loquaces: ils dirent les

humbles fastes, les obscures destinées. L’histoire du hameau, tandis

qu’au désert là-bas les autres peinaient, se déroula, la moisson, les

labours, les semailles. Le charron avait remis un toit de tuiles à sa

maison; la femme du messager avait eu deux jumeaux; des jeunes gens

avaient échangé les promesses.

Quelle chose nouvelle pour Iule et pour moi! A la ville comme à la

forêt, nous avions vécu en sauvages, ignorant les solidarités. Et voilà,

ce hameau nous révélait le rudiment de la cité selon la vraie vie,

chacun bêchant et ensemençant pour soi, mais tous associés de peine et

d’intérêts, avec une communion de misère et de courage.

Iule écoutait, bouche bée, avertie soudain qu’il existait des âmes

simples, différentes des haineux et sournois maraîchers peuplant l’abord

des villes. Ah! nous les connaissions bien, ceux-là, embusqués derrière

la haie avec leurs chiens et leurs fourches, donnant la chasse aux

petits pillards affamés qui maraudaient un navet à la limite de leur

champ! La famille, la collectivité sociale vaguement s’éveillèrent,

eurent un sens. Au campement déjà, dans les parlotes des soirs, on nous

avait dit qu’il n’y avait pas de pauvres au hameau. Personne n’était

riche, mais tout le monde travaillait; le pain jamais ne manquait à la

faim des petits.

La tribu reprit racine. Les ouvriers roux du feu furent, aux grasses

matrices de la terre, un autre peuple redevenu laboureur. Des bêches

fouissaient les courtils; les champs s’emplirent de brusques silhouettes

qui traînaient la herse. On rentra les derniers fruits pour les réserves

de l’hiver; je montai au verger cueillir la pomme pourprée d’automne.

Iule avec prudence rassemblait la récolte dans les bannes. Quelle joie

de palper et de croquer librement les belles pulpes vermeilles qui,

autrefois, par delà les clos murés, excitaient si cruellement nos

convoitises! Nos mains et nos habits étaient parfumés de sève verte.

Nous vivions là dans l’abondance des biens de la terre, au cœur

inépuisable des fructifications.

--Vois un peu, Petit Vieux, disait Iule, une fois tu es venu dans la

plaine avec moi. A présent nous avons un verger et une maison. Nous

mangeons du bon pain frais. Si cependant toi et moi n’étions pas allés

vers l’arbre, cela ne serait jamais arrivé.

Avec son front court, elle exprimait là une idée juste de destinée; nous

ne pouvions encore la comprendre et néanmoins elle remuait quelque chose

de profond en nous. C’était comme une main qui était sortie d’un nuage

et nous avait menés vers la vie.

Les pommiers se dénudèrent: nous rentrâmes les dernières cueillettes;

d’humbles richesses s’accumulèrent aux greniers. Les maisons

ressemblèrent à de petites arches combles qui tranquillement attendaient

l’hiver. Iule maintenant trempait la soupe, aidait l’aïeule à enfourner

le pain. Ses mains sentirent l’oignon, le poireau, les bonnes herbes qui

parfument le repas. On lui confiait aussi la vache; elle sut manier les

aiguilles d’un tricot, et en tricotant, elle menait la bête pâturer au

long de la route. Moi, avec les hommes, un jour je partis couper les

osiers, dans la région des marais.

Je connus l’alternance des travaux qui partageaient ces humbles

existences. Le printemps venu, le hameau partait cuire la brique aux

confins des villes. Il ne restait aux maisons que les vieillards, les

jeunes mères et les infirmes. Ceux-là prenaient soin de la vache, du

mouton et du porc; ils entretenaient l’habitation et le courtil; ils

regardaient l’épeautre, le seigle et la pomme de terre pousser au soleil

de l’été, dans l’étendue solitaire. On s’entendait ensuite pour faire

ensemble la moisson. Au retour, la grange était remplie: activement,

silencieusement la maison s’était préparée à recevoir la tribu revenue

de l’exil. Et puis arrivait l’hiver: avec des gestes souples on courbait

l’osier, on maillait les corbeilles et les paniers. L’ardent briquetier

de l’été, le hâtif ouvrier des derniers labours devenait le vannier aux

mains agiles, derrière les vitres étamées par le givre.

Le fléau battit sous l’auvent des granges. Je portais le grain au

moulin; j’en poussais devant moi une pleine brouettée. J’avais de bons

moments parmi les fariniers aux masques blancs, dans la maison pâle où

neigeait la farine. Le ronflement des ailes virant sur leurs axes me

rappelait avec douceur le tonnerre sourd des ponts par-dessus mes

sommeils blottis aux nervures du fer.

Le petit pauvre est observateur: il saisit les analogies. Sa tête

travaille comme le moulin broie la pulpe grasse du grain. Au coup de

vent du hasard, elle aussi, dans l’immense aventure quotidienne de la

vie, fait sa farine de tout ce qui passe à sa trémie. Moi, je regardais

le geste lent des fariniers sous les hautes solives poudrées déverser

aux conduits le sac de grain, arrêter ou mettre en mouvement le taquet.

Ils étaient silencieux et patients, comme tous ceux qui s’aident des

forces de la nature. Quand le vent cessait de souffler, le moulin

chômait; et en sifflant doucement des airs mélancoliques, ils

attendaient que le vent reprît. Je sifflais comme eux.

Ma vie se haussa. J’éprouvai le sentiment que moi aussi, en rapportant

le grain moulu à la maison, je faisais une chose utile. Le moulin moud

le blé et ensuite, au creux de la maie, des poings activement pétrissent

la farine. J’étais l’intermédiaire entre la maie et le moulin. Quand

enfin le pain levait, j’avais la conscience d’avoir pris ma part de

l’œuvre. C’était une chaleur de joie et d’orgueil, comme de faire le

bien et de mériter la vie. A présent que la réflexion m’est venue,

j’admire quelles forces secourables, quelles réserves de courage et de

sagesse reposent au fond de l’être le plus dénué. Il n’y avait qu’un peu

de temps que j’avais cessé d’être un petit vagabond, mêlé aux

lamentables épaves que charrie le fleuve fangeux des villes; et déjà,

par la puissance de l’exemple, aux approches d’une humanité simple et

cordiale, je sentais en moi les mouvements d’une conscience. Cependant

là-bas, torturé par la faim, il aurait pu m’arriver un jour de voler sur

le comptoir du boulanger un pain. Tout l’appareil social se fût ébranlé

pour me mener au juge. Celui-ci aurait établi sans peine que j’étais un

précoce criminel parce que, dans une société hypocrite et lâche, la

faim, plus encore que le vol d’un pain, est un attentat à la moralité

publique. Moi qui étais un enfant mis bas dans l’ombre d’un porche et à

qui personne n’avait appris à travailler, moi qui avais poussé à la vie

comme l’ivraie du bord des fossés, je serais devenu, dans les corrosifs

dortoirs d’une maison de correction, un être perverti, aux yeux

cauteleux, au cœur fermenté de haine et de révolte.

La première neige floconna: les vergers, les toits de feurre et de

tuiles sombrèrent dans un silence blanc. L’intimité alors se retira au

cœur des maisons, une quiète vie feutrée de silence et d’attente près

des bêtes domestiques. L’horloge, au chaud des âtres, scanda les heures

actives, le rythme des mains tressant l’osier, les molles et muettes

détentes de la veillée au feu des crassets. Tout le hameau, derrière les

vitres, façonnait des bannes, des paniers à égoutter le fromage et de

délicates corbeilles. On entendait au fond des étables le ruminement

pesant des vaches, le barbotement des porcs dans l’auge; et les routes

étaient vides, il n’y avait point d’autre bruit. Toute attache sembla

coupée avec le monde du dehors. Cependant au matin un clapotement de

sabots d’enfants traînait, filles et garçons en petites bandes, le nez

bleu et les mains dans les moufles. C’était la classe du cordonnier

Jean. Les sabots un peu de temps méandraient le long des haies et puis

heurtaient le seuil d’une porte basse. Nous allions avec les autres.

Dans une chambre aux vitres brouillées, un vieil homme, des bésicles au

nez, piquait l’alène et tirait le fil avec ses grosses mains noires de

poix.

Trois bancs s’alignaient près du poêle de fonte. Il y avait au mur

d’antiques images et des livres dans le bahut: ils aidaient le vieil

homme à méditer sur les choses de l’univers. Depuis bientôt soixante ans

qu’il était au hameau, sa vie se passait à aimer le prochain et à

ressemeler le pays, dans cet humble coin du monde. Il n’avait pas eu

d’autre ambition, laissant venir à lui les petits enfants, leur

enseignant ce qu’à grand effort de cerveau, sans l’aide d’aucun maître,

il avait appris lui-même dans ses images et dans ses livres. Mon Dieu!

ses livres! D’anciens almanachs, des Mathieu Laensberg de l’an quinze

aux feuillets déchiquetés et racornis, comme grignotés par les souris,

maculés par le coup de pouce mouillé dont il les tournait, jaunis et

chinés à l’égal de la peau de ses mains! Il possédait aussi quelques

fragments des Evangiles. Quand il nous parlait de Christ, c’était

vraiment comme une figure de lumière qui se levait devant nous, un homme

infiniment bon d’aujourd’hui disant de douces paroles.

--Christ est passé ce matin, disait Jean gravement. Il est entré ici, il

s’est assis ici, il m’a dit de belles choses que je vais vous dire à mon

tour.

Tous ne le croyaient pas, mais moi je regardais la chaise qu’il me

montrait du doigt. J’étais sûr que la chose était arrivée comme il

disait et que Christ s’était assis sur la chaise. Il me semblait qu’il

devait lui ressembler.

Avec le tremblement de ses gros verres sur son nez picoté de trous

noirs, il partait de là pour nous expliquer qu’il fallait aimer les

autres comme soi-même, partager avec le pauvre sa misère et ne point

faire de mal aux bêtes.

Je pense avec émotion au bonhomme Jean. Il ressuscite du passé de ma vie

comme un humble saint de village. Si j’arrivai plus tard à démêler le

bien du mal, moi le petit vagabond à l’âme obscure, c’est à lui, à la

grande lumière qui tombait de ses mains ouvertes que je le dois.

Cependant à peine il passa dans ma vie et il ne s’en est jamais allé.

Assis parmi nous, ses mains cordées courant le long des lignes, il nous

lisait les textes, nous expliquait les vieux symboles. C’était

l’astrologue au chapeau pointu, à la robe constellée de lunes et

d’étoiles; c’étaient les mois et les saisons, les solstices, les

équinoxes; c’étaient les fables, les proverbes et les sentences. Je

connus les Jours d’or du calendrier; les grands Béatifiés m’apparurent

des ancêtres, des grands-pères nimbés et glorifiés pour avoir fait leur

devoir sur la terre.

Il nous apprenait aussi à épeler et à écrire. D’une grosse écriture à la

craie il traçait sur le bahut des lettres qu’ensuite il nous fallait

recopier jusqu’à ce que les deux côtés de nos ardoises en fussent

remplis. La touche grinçait, mal conduite par les doigts gourds; tandis

que nous nous appliquions à nos jambages, lui un peu de temps s’en

allait battre un pan pan à sa table. D’autres fois, en vidant un sac de

châtaignes sur le carreau, il nous enseignait l’arithmétique. Deux et

deux font quatre et quatre font huit, et quatre fois huit... Qui aurait

dit jamais, petite Iule, qu’un jour toi aussi pourrais compter jusqu’à

cent?

Quand le bonhomme disait: «Regardez-moi bien. C’est moi qui suis Dieu et

je pousse la terre comme ceci et la lune comme cela,» je croyais

véritablement que Dieu était devant moi et me révélait le grand mystère.

La petite école finissait à midi. Alors, comme au matin, les sabots se

remettaient à battre le long des haies. Parfois une rixe s’élevait. Les

grands fonçaient sur les petits. Iule et moi tapions avec les poings: on

la redoutait. Quand nous rentrions, la pomme de terre fumait sur la

table. Il y avait là le père et trois de ses fils, assis autour de

l’âtre sur des escabeaux bas, avec les outils et les osiers frais. Ils

ne s’interrompaient de remuer les mains que pour manger et ensuite

travaillaient jusqu’au soir. Iule avait pris goût à ce travail; j’y

étais moins habile qu’elle. Les osiers sous ses doigts précis se

déroulaient comme de minces couleuvres. Elle les tordait, les maillait

en délicats corbillons. Dans le taciturne hiver de la maison, l’horloge

battait d’un pouls lent, la lampe s’allumait, le chaudron à petits

bouillons cuisait à la crémaillère.

Cette vie monotone doucement nous engourdissait. L’autre hiver j’avais

gelé sous les ponts, Iule une nuit avait manqué ne plus jamais

s’éveiller: c’était Mama qui l’avait ramenée à la vie en la couchant

près d’elle dans sa chaleur d’amour. Qu’était-elle devenue, celle-là, en

sa pauvre vie de misère et d’abjection? Ah oui! qu’était devenue la

pauvre Mama avec ses vieilles loques bariolées, avec le châle à trous

sous lequel, comme une image de la mort galante, elle se pavanait dans

le soir impur des rues, chuchotant des invites cajoleuses aux passants?

Elle toussait déjà en ce temps d’un si affreux râle d’alcool et de

phtisie!

Oui, ce fut là un heureux temps. Il faut que la maison, l’antique

tradition familiale soit bien profondément incrustée au cœur des races

pour ressusciter si vite l’instinct de la sociabilité. Comme de libres

bêtes farouches, nous avions vécu, aux confins de l’humanité, l’aventure

des jours. Et déjà nos fibres se reprenaient à la chaleur vive des

contacts.

Une filialité obscure palpita, m’assouplit à la vie commune près de

l’ancêtre et de l’aïeule. Iule aussi sembla changée. Elle ne jurait plus

par les saints noms. Des mots, des rappels de choses ordurières

s’éliminèrent. Ses fonds de nature rusés et sournois furent comme limés

à la probité de ce peuple loyal et doux.

Voilà oui, je fus dupe comme tout le monde de sa petite comédie de

dissimulation. Je ne savais pas pourquoi quelquefois elle tirait la

langue derrière le dos des gens qui étaient là et ensuite étrangement me

regardait en riant. Quand je commençai à voir clair en elle, il me parut

qu’elle avait instinctivement deux âmes, son âme des dimanches qu’elle

passait avec sa belle robe, une âme franche et amusée avec laquelle elle

se regardait au miroir et partait entendre la messe au village à une

lieue du hameau, et puis l’autre, clandestine et butée, sa petite âme de

misère et de vice là-bas dans la ville.

Un jour les arbres bourgeonnèrent et le temps des paniers fut fini. Il

vint des oiseaux; la sève verte monta. On prépara la terre pour les

semis. Toutes les maisons étaient vides et Iule commença à me reparler

de la forêt. Moi, je l’écoutai distraitement d’abord. Ma vie était

plutôt avec ces hommes qui se courbaient dans la campagne rose. La

petite classe avait pris fin avec la neige et l’hiver. Les sabots ne

cognaient plus à la porte du doux maître ingénu: par les chemins verts

ils partaient pour une autre école très loin où un vrai maître

enseignait d’après les principes. Le dernier jour, Jean gravement avait

pris un de ses antiques almanachs et me l’avait mis dans les mains,

disant:

--Toi, tu n’es pas comme les autres. Je lis des choses dans tes yeux. Si

un jour tu es malheureux ou si tu as besoin d’un conseil, ouvre le

livre, tu y trouveras la bonne leçon.

Ce fut pour moi comme un legs de vie, comme un don religieux; le livre

palpita près de ma chair sous ma chemise.

Un matin de ciel couvert, les portes battirent: c’était le lundi de la

semaine de Pâques. Les hommes, chargés de pelles et de bissacs,

partirent comme ils étaient revenus. Tous les ans, au même jour, pluie

ou soleil, on émigrait avec les hardes en tas dans les brouettes. Le

Père allait devant et les fils suivaient. Les femmes ensuite arrivaient,

trouvaient le campement installé. Quelques vieilles gens demeuraient

seules dans les maisons pour les semailles et les berceaux. Nous

traversâmes les villages; sur les seuils, comme au temps du retour, des

enfants mangeaient du pain beurré; et les haies verdoyaient. J’avais un

couteau, de bonnes chaussures, un bâton à la main. Je me sentais un

homme et toute la vie devant moi.

Iule, dans le soir, eut des yeux étranges.

--Pense donc, Petit Vieux, fit-elle, si la petite maison était toujours

là?

Mon cœur battit fortement; tout le bois vert passa. O Iule! la petite

hutte sous la jeune pousse des feuilles! Le vent comme le souffle d’une

bouche endormie! La pluie comme des pas légers qui s’approchent! Je

n’étais plus avec les hommes. Elle se mit à rire et chuchota dans mon

cou:

--La maison pense à nous comme nous pensons à elle, Petit Vieux.

Elle ne dit pas autre chose, et moi, voyant ses yeux rusés, je tremblai

comme si déjà elle m’avait pris par la main et me menait vers la hutte.

Si j’avais fait un pas vers le bois, peut-être je ne serais plus jamais

revenu. Je secouai la tête.

--Vois-tu, Iule, il y a eu les pluies et les neiges.

Et ensuite je fus devant elle, la bouche vide de paroles. Je n’osais

plus aller au bout de ma pensée.

Tout de suite la vie du campement reprit, elle sembla avoir été

interrompue la veille seulement. Les paillassons au dos des hommes

coururent brandis, debout comme des tentes en marche. Les feux de bois

fumerolèrent sous la marmite. A coups de talons nus, Iule et moi

arpentâmes l’aire où une pauvre herbe maigre comme le poil d’une bête

galeuse par places avait repoussé. Maintenant l’équipe avec ses huttes

s’avançait aux terres vierges. L’ancienne dévastation du désert demeura

derrière nous. On défonça des champs encore verts, gras de la sève des

récentes cultures. Le Père lui-même avec les maîtres du fonds en avait

fixé les limites. Voilà bientôt trente ans qu’un matin il était venu

pour la première fois et chaque année la campagne reculait, entamée par

les brèches, mangée par la cuisson des fours tandis qu’à l’opposé, dans

l’horizon déchiqueté, la bâtisse comme une armée toujours plus loin

avançait.

La forêt, de toute sa masse légère et reverdie, maintenant était là,

dans les jeunes pluies d’avril. Iule quelquefois rôdait autour de moi,

me regardait avec des yeux sournois. Quand le soir tombait, elle

disparaissait dans le bois. Une fois, je la guettai. La petite ombre,

dans la nuit des arbres, ardemment fouissait sous les mousses, à la base

d’un chêne. Mon souffle haleta: elle me vit près d’elle et aussitôt,

d’un cri de colère, elle se laissa tomber, s’aplatit toute raide sur le

trou qu’elle creusait. J’étais très doux et cauteleux. Elle se rassura;

elle riait avec des yeux dissimulés et hardis:

--Petit Vieux, tu ne le diras à personne?

--Non.

--Eh bien, j’ai trouvé quelque chose et l’ai caché là. Vois!

Elle gratta dans le trou et en retira une petite boîte où il y avait une

boucle d’oreille.

--Iule, tu mens! m’écriai-je. Tu as volé cette boucle à la vieille

femme.

Je marchai sur elle et voulus lui arracher la boîte; mais elle la tenait

dans sa main crispée, ses ongles me griffaient le visage.

--Donne-la moi, donne-la moi! criais-je toujours.

Nous luttâmes. D’un bond elle s’échappa et, à une petite distance, avec

une joie méchante, elle me défiait et sourdement disait:

--Elle est à moi! Je l’ai volée! je l’ai volée! Elle est à moi!

Je me mis à siffler tranquillement entre mes dents, et puis, après un

peu de temps, je lui dis:

--Vois maintenant: cette femme t’a aimée comme une fille et tu l’as

volée.

Elle cria encore une fois en faisant tinter l’or de la pendeloque:

--Elle est à moi. Je percerai un petit trou à mon oreille, je la

passerai dans le trou. Si quelqu’un dit que cette chose n’est pas à moi,

il en a menti.

Je lui répondis doucement:

--Il n’y a là qu’une boucle et tu as deux oreilles. Comment feras-tu

pour en mettre un morceau à toutes les deux?

--Oh! fit-elle, je n’avais pas encore pensé à ce que tu dis là. La

boucle était dans le tiroir là-bas: il n’y en avait qu’une et je l’ai

prise. Je ne les aurais pas prises toutes les deux.

--Si j’étais toi, Iule, je la rapporterais à la vieille femme,

puisqu’aussi bien tu as deux oreilles et que tu n’as qu’une boucle. Je

lui dirais: J’ai pris cette boucle dans le coffre et à présent je te la

remets. Elle se fâchera et puis elle oubliera que tu es allée au coffre.

Je t’assure, c’est cela qui est le mieux.

--Oui, s’écria-t-elle joyeusement, c’est cela qui est le mieux.

Je fis un pas, je croyais qu’elle me rendrait la boucle. Mais elle se

recula derrière un arbre et se mit à rire.

--Après tout, n’est-elle pas à moi, puisque je l’ai? Dans le coffre,

elle n’était à personne et maintenant je la tiens dans mes mains.

Pourquoi l’un aurait-il une chose que l’autre n’a pas?

Voilà, cette petite fille, dans sa cervelle obtuse, disait là une vérité

effrayante. Si l’un a un morceau de pain qui est refusé à la faim

d’autrui, c’est celui-là qui est le voleur. Tout devrait être partagé

entre les hommes, et qui a deux boucles d’oreilles peut bien en donner

une à qui n’en a pas. Cependant je dis à Iule:

--Pense à ceci: la vieille femme a payé la boucle avec son argent, et si

elle te demandait le prix qu’elle en a donné, tu ne pourrais pas le lui

rendre.

--Eh bien, fit-elle, va toi-même la remettre dans le coffre. Quand elle

l’ouvrira, elle verra la boucle et elle ne songera pas à autre chose.

Ses paupières battirent; elle eut une petite douleur sèche qui lui

crispait la bouche.

--Je l’avais tenue cachée sur ma peau tout un temps. Elle brillait si

gentiment au soleil! Si tu l’avais vue pendue à mon oreille, tu aurais

cru voir une autre fille. Oh! je la déteste, cette vieille femme!

Pourquoi a-t-elle eu de douces paroles pour moi?

Au Coeur Frais de la Forêt: Roman · 第 3 / 13 段