--Pense un peu à ceci. Il y a des hommes qui travaillent aux champs. Ils

retournent la terre, ils sèment le blé. Ils vont avec les bœufs et les

chevaux. Ceux-là valent mieux que moi et toi.

Elle fronça le sourcil et cria:

--Ils ne sont pas libres comme nous!

Oh! elle disait là une chose vraie et cependant je ne pouvais lui donner

raison. L’insecte, l’arbre et la source travaillent à leur manière; ils

accomplissent une œuvre nécessaire comme le laboureur et le semeur. Moi

j’avais des bras et des mains et ils m’étaient inutiles. Ainsi la loi

reparut, la destinée qui voue l’homme au travail; et je ne raisonnais

pas, c’était un instinct confus qui me donnait le regret d’une chose que

j’aurais pu faire. Un cœur de petit pauvre est plus près de l’humanité

que les autres.

Je marchais donc à côté de Frilotte sans rien dire, remué par des choses

sans mots, tandis qu’elle follement riait et dansait sous les arbres.

Tout à coup je m’arrêtai et criai sauvagement:

--Ils mangent du pain, ceux qui travaillent!

Voilà, les idées s’étaient nouées et maintenant elles éclataient dans ce

cri qui était celui des races, le vœu même de la vie. Oui, ceux-là

ensemençaient la terre; le seigle et le froment levaient de leurs

sueurs, et ensuite ils pétrissaient la claire mouture: le pain les

payait de leurs peines.

Elle me regarda toute pâle, les yeux malades.

--Oh! fit-elle, casser avec les dents une croûte de pain!

Nous aurions donné notre hutte pour être semblables à eux et savourer

l’odeur aigre du seigle chaud. Il passa une tristesse sous les arbres,

les thyms foulés cessèrent de nous réjouir. Nos salives avaient le goût

amer du désir.

C’était un midi de vent d’est, sec et brusque. La faim nous avait fait

chercher au loin notre pâture; les nids commençaient à nous manquer.

Bientôt les taillis se clairsemèrent; il n’y eut plus que des hêtres;

leur colonnade montait et s’abaissait sur des pentes.

--Oh! dit-elle, serait-ce enfin la limite de ce bois?

Nous n’osions nous regarder; toute la joie libre de notre vie fut

oubliée; il n’exista plus que l’angoisse de l’inconnu du monde qui était

par delà les hêtres. Maintenant soufflait vers nous une senteur âcre de

vase et de houille. Je reconnus l’odeur de la brique cuite: elle

demeurait aux bâtisses fraîches, aux maisons en construction où si

souvent, dans le sable et le mortier, avaient gîté mes rudes nuits

d’hiver.

--Crois-moi, dis-je, n’allons pas plus loin. Il y avait aussi cette

odeur à la ville.

Elle se lança sans m’entendre et à mon tour je me mis à courir, poussé

par une force. Bientôt une fumée bleuâtre nous enveloppa de flocons

légers. Des arbres dardèrent en fûts d’or des lisières brumeuses. Une

plaine immense s’étendit. Avec un étonnement muet, nous regardions près

des fours ardents, les paillotes d’un campement de briquetiers.

Le soleil plombait droit, c’était midi. Des hommes dormaient, presque

nus, le ventre à plat contre l’aire. Quelques-uns, accroupis sur les

reins, taillaient avec le couteau de larges quartiers de pain et les

portaient à leurs dents.

Ceux-là continuellement remuaient leurs mâchoires comme des meules. Ils

fermaient à demi les yeux dans la joie de savourer la lourde miche

parfumée. Il nous parut qu’un long temps de notre vie s’était écoulé

depuis que nous avions cessé de voir des êtres faits à notre image. Des

femmes ensuite sortirent des huttes et apportèrent des jarres pleines

d’un breuvage noir. Il y avait aussi des enfants; les plus jeunes déjà

aidaient au travail commun: la glaise gluait à leurs peaux et ils

avaient les pieds agiles des chevreuils sous bois. Ensemble ils étaient

la tribu des pétrisseurs de glèbes qui rase les campagnes et va devant

le pas prochain des bâtisseurs de villes.

Un chien nous aperçut et aboya; nous redevînmes les petites essences

farouches que relance la peur des hommes en société. Une fuite rapide

nous rejeta vers le bois. Mais de nouveau, au bout de quelque temps, une

étrange sympathie nous ramenait. Une partie de l’équipe gâchait l’argile

blonde que les femmes trempaient avec l’eau des seilles. Un va-et-vient

de brouettes charriait la substance ainsi préparée, mollie à point pour

la mise en formes. Et debout devant la table, le chef, un vieillard

souple et nerveux, recevait la pâte, l’insérait dans des moules pareils

à des gaufriers, égalisait les cases d’un coup adroit de plane, puis les

passait à de lestes enfants qui les déversaient sur le sol poudré d’un

sable d’or. Nous regardions sans nous parler la beauté harmonieuse de ce

travail qui nous était encore inconnu.

L’attrait mystérieux nous ramena le lendemain. J’aurais souhaité courir

à leurs côtés, traîner des charges de glaise, sentir contre la mienne la

chaleur de leur peau. Et encore une fois nous étions là, le corps avancé

sur nos poings, regardant la plaine.

--Oh! fit-elle, des pains!

Une des cabanes béait, et du doigt elle me montrait un rang de gros

pains au mur. Ses dents aiguës tremblaient; moi aussi je considérais

avec envie les puissantes croûtes dorées. Je ne songeais pas que ce pain

avait été péniblement gagné par un travail sacré. Je la regardais et

puis je regardais les grandes roues vermeilles. Son rire malade et

saccadé m’encourageait.

Avec prudence je rampai hors du bois, je me coulai jusqu’au seuil. Une

pénombre tomba des solives et je ne voyais que la tache claire des

pains. J’étendis la main; un bras s’abattit; je n’avais pas remarqué

qu’un homme était couché sur une litière de paille, près de la porte. Il

se dressa, me traîna par le camp et là-bas cette fille méchante à

présent fuyait derrière les arbres. La tribu accourut aux cris de

l’homme; il y eut un ameutement, des gestes forcenés; tous

m’injuriaient. Mais soudain un des briquetiers poussa un cri de douleur

et de colère. Comme une petite louve, une fille était sortie du bois et

lui plantait ses canines dans la main. Du sang à la bouche, Frilotte les

bravait en poussant son cri de guerre. Ouah! Ouah! Sa petite âme lâche

s’était réveillée, intrépide et violente.

Le chef à grands pas arriva, le vieillard agile et souple qui là-bas

manœuvrait le gaufrier. Il fendit le groupe, me saisit la nuque,

l’attira elle-même par le bras. Et il avait le regard droit dans un

visage dur.

--Qui es-tu, toi qui voles les pains?

Je le regardai franchement dans les yeux en haussant les épaules.

--Je ne sais pas.

--D’où viens-tu?

J’indiquai un point de l’espace derrière moi.

--Et celle-là, dis, est-elle ta sœur?

Je ne pensais pas qu’il m’eût fait cette question. J’ouvris la bouche et

puis serrai les dents, ne sachant plus que répondre. Mais soudain

Frilotte bizarrement cria:

--Je suis sa femme.

Ces gens se mirent à rire; le chef seul, sous son sourcil froncé, ne

riait pas et la regardait au fond des yeux. Elle lui avait parlé avec la

fierté farouche d’une petite sauvage des villes qui ne fait pas de

distinction entre la vie fraternelle et l’autre. Doucement il lui

demanda:

--Quel âge as-tu?

--J’ai quatre tailles dans l’arbre de moins que Petit Vieux.

A présent je riais avec les hommes qui étaient là. Cependant la femme de

celui qui avait été mordu à la main tout à coup s’approcha, une pierre

dans la main.

--Crois-moi, lui dit le chef, prends plutôt un pain et coupe-le par

moitié. Ce garçon et cette fille n’ont commis d’autre crime que d’avoir

faim.

La femme laissa donc rouler la pierre; elle pénétra sous le chaume et

ensuite elle revint, apportant la moitié d’un des grands pains. Il avait

ôté sa large main de dessus mon épaule, il prit le pain; et maintenant

il s’adressait à moi comme à un des siens, avec un visage paternel et

grave.

--Les petits que tu vois autour de moi sont les fils de mes fils. Il y

en a qui n’ont pas dix ans. Pourtant ils travaillent déjà et ils nous

aident à gagner le pain que nous mangeons. Toi, tu préfères entrer dans

les maisons et dérober le pain que tu n’as pas mérité. Eh bien, si elle

et toi vous avez faim, emportez ceci. Il se peut qu’ensuite tu veuilles

travailler à ton tour comme nous. Dans ce cas, reviens demain. Il n’y a

jamais assez de bras pour cuire la brique et activer les fours.

Sans doute celui-là connaissait la versatilité féminine. C’est pourquoi

il ne se tourna pas vers cette petite fille; et il était devant moi

comme un homme parlant à un homme. Je l’écoutais, remué d’un grand

mouvement intérieur.

--Maintenant, allez, fit-il.

Les femmes nous poussèrent hors du campement et à pas rapides il s’en

retourna vers la table.

--Vois, fit-elle en riant, ceux-là se donnent du mal et nous sommes

libres. Ce pain nous en paraîtra bien meilleur.

La miche était fraîche et odorait le champ mûr; nous y enfoncions les

dents furieusement. C’était encore de la vie, bien que ce ne fût plus du

sang et des os, comme les proies que je dérobais aux arbres, et elle

moussait à nos bouches, légère et dorée. Une chaleur me gonflait le

cœur; je pensais au vieillard: aucun homme encore ne m’avait parlé avec

cette bonté sévère. Si j’avais été seul, je serais retourné au camp.

Cependant je me méfiais de Frilotte. Je sifflai entre mes dents et puis

lui dis avec indifférence:

--Est-ce que toi aussi, tu n’aurais pas voulu avoir un père comme cet

homme?

Elle cessa de manger, me regarda sous le nez en secouant ses crins roux:

--Tous les hommes, c’est toi à présent pour moi, Petit Vieux,

cria-t-elle avec une vraie joie de possession, avec un élan de vie

personnelle et sauvage.

Où donc cette petite fille animale prenait-elle de si étranges idées?

Notre chair nous demeurait encore obscure et déjà elle me parlait comme

une femme, avec une tendresse impérieuse dans le pli de ses sourcils. La

force mâle aussitôt se rebella, l’instinct vierge de la défense, comme

si elle avait attenté à la libre disposition de ma vie.

Après tout, elle faisait pour moi partie du bois, avec les arbres et les

œufs des nids. J’aurais pu lui tordre les cheveux dans mes poings et la

tenir sous moi comme une ennemie terrassée. Elle se serait mise à

pleurer sans pouvoir se défendre. Et ensuite j’aurais marché à travers

le bois, elle serait retournée à la ville par un autre chemin. C’était

là un sentiment qui peut-être me vint de ma louche hérédité. Il me

sembla que cette petite était, par rapport à ma conscience d’homme, une

humanité inférieure. Voilà, cette chose était en moi comme le caillou

dans la terre.

J’éprouvai le besoin de montrer de la décision. Je ramassai une motte de

terre et la jetai devant moi, disant:

--Aussi sûrement que j’ai jeté cette terre, j’irai demain travailler

avec eux.

Du bout de son pied, elle repoussa la motte et cria aigrement:

--Toi, tu l’as mise ici et vois, maintenant elle est là-bas.

Je m’en allai avec colère sous les arbres. Je sentais bien que si

seulement j’avais fait un pas vers elle, elle aurait pensé:--Il en fera

un second qui me le ramènera.

Je sifflais comme les oiseaux par dérision de sa révolte inutile; et

j’étais déjà loin, j’aurais voulu ne l’avoir pas quittée.

--Coucou! coucou! cria-t-elle. J’entendis ses pieds frapper nerveusement

la terre derrière moi. Je tournai la tête et elle était là, soumise et

sournoise.

--Pourquoi t’es-tu fâché? dit-elle. J’irai demain avec toi chez les

hommes.

Ses yeux luisaient ironiquement à travers ses cheveux.

Ce fut notre dernière nuit dans la hutte du bois: à pointe d’aube, dans

la sueur fraîche de la terre, d’un cœur libre je partis avec elle.

J’allais vers le travail et le pain. Je fis là mon premier acte

conscient d’homme.

Le vent matinal tordait comme de légères chevelures les fumées au-dessus

des paillotes. Sitôt que nous fûmes arrivés devant la table, le chef au

visage dur appela une de ses brus et dit:

--Tu les prendras sous ton toit, comme tes enfants.

Cette femme alors nous mena vers la cabane et coupa deux larges tranches

de pain. Et ensuite elle emplit d’une décoction de café un bol que nous

nous passâmes de la bouche à la bouche. Puis de nouveau le vieillard

vint et ils l’appelaient entre eux le Père. Et il dit:

--Voilà, toi et elle d’abord puiserez l’eau à la mare et avec cette eau

vous tremperez l’argile.

Cet homme ne s’occupa pas autrement de nous. Il parlait peu et ne disait

que les paroles nécessaires, comme un roi. Frilotte, à mesure, les pieds

dans la flaque, emplit donc les tines, et je les charriais vers les

hommes chargés de pétrir la terre. Sa patience, sa bonne volonté

maintenant s’égalaient à mon courage. Elle haïssait ces gens comme des

maîtres, elle était encore trop près de la vie libre du bois, et

cependant un étrange respect la rendait craintive: elle leur obéissait

avec humilité.

Elle vint près de moi sous la paillote, à la pause du midi. Nous

rompîmes ensemble le premier pain du travail. La femme nous enveloppait

de regards défiants et pourtant n’osait s’opposer à la volonté du Père.

Elle nous dit:

--Mangez et buvez.

Le pain était aigre et dur; les petits pauvres comme nous ne sont pas

difficiles. Mais l’aîné des fils, plus grand que moi d’une tête, par jeu

ou rancune, jeta vers nous une poignée de sable qui fit craquer les

bouchées sous nos dents. Celui-là agissait méchamment, car nous avions

mérité de manger le pain pur aussi bien que lui. Avec une force de chat

sauvage, je lui sautai à la gorge; il roula; je frappais son visage avec

mes poings. Le Père au bruit de la rixe arriva.

--Petit Vieux a raison, dit-il quand il connut le motif pour lequel nous

en étions venus aux mains.

Il réprimanda la femme pour nous avoir donné de la miche moisie et le

garçon pour l’avoir poudrée de sable. Et ensuite elle et moi nous

dormîmes l’un près de l’autre, sous le midi brûlant. Maintenant aussi la

mère donnait tort à son fils.

Jusqu’au soir Frilotte puisa l’eau à la mare et puis moi, je roulais

cette eau vers l’aire où les hommes gâchaient. La lune monta; un

tourbillon léger de fumée dansait à la crête des fours comme une ronde

de petites filles en tuniques blanches. Dans la nuit pâle les hauts

cônes braséèrent; ils ressemblaient à des palais en feu dont les rouges

soupiraux inquiétaient la plaine. Une lassitude heureuse courbait nos

membres. Nous avions pris notre part du repas en commun: le pain et la

pomme de terre avaient comblé notre faim. A présent nous étions assis au

seuil de la cabane et nous écoutions crépiter les houilles. La femme

nous appela et dit:

--Le garçon couchera avec les garçons et la fille avec les filles.

Derrière les portes fermées, des ronflements puissants montaient.

Frilotte, avec un sentiment fier, avança le front comme une vraie petite

femme:

--Embrasse-moi, Petit Vieux, dit-elle.

Là-bas, nous dormions sous les arbres l’un à côté de l’autre et elle ni

moi n’avions encore échangé le baiser.

--Fais ce qu’elle te demande, puisque aussi bien elle est ta femme.

Quelqu’un ainsi parla de qui nous ne voyions pas remuer la bouche dans

cette nuit d’été. Et je l’embrassai dans les cheveux sans honte.

C’était le mois des nuits brèves. Une clarté passait, le frisson du

petit jour comme derrière une porte un flambeau. Aussitôt les lits

étaient remués de réveil. Dans l’aube pâle des formes se levaient et se

répandaient à travers le camp comme des ombres, comme des parts

attardées de la nuit. Et nous aussi, dans le petit jour gris, nous

étions pareils à des ombres. Une fraîcheur coulait de la hêtraie jusqu’à

ce sol brûlé et aride. La senteur verte nous rappelait la hutte

solitaire, au cœur du taillis.

Avec les jours, le regret s’émoussa: nous parlions de la petite maison

du bois sans douleur, comme d’un souvenir lointain. Les grands chênes

rouges furent pour nous comme des parents restés en arrière tandis que

la caravane s’enfonce à travers le vaste monde. On les aperçoit encore

un peu de temps et puis ils s’effacent à l’horizon. Frilotte maintenant

allait et venait, des bannes de sable fin dans les mains; elle passait

ce sable au tamis et ensuite elle me l’apportait. Je sablais de poudre

d’or l’aire où à mesure les autres enfants mettaient sécher les haies de

briques avant de les porter aux fours. La joie résida en nos gestes

alertes et précis. Le pain aussi avait une saveur plus tonique depuis

qu’il nous payait de notre labeur. Le soir et le matin, une des filles

de la cabane disait à haute voix la prière; les autres se signaient

quand elle avait fini: et à notre tour nous faisions le signe de croix

comme des chrétiens vers l’orient.

Quand la nuit tombait, nous allions regarder flamber les fours; ils

dominaient la plaine nue. Cependant très loin, vers l’orient, les

lumières d’une ville brûlaient comme des lampadaires. C’était une ville

toute jeune: peut-être il y avait là déjà des malheureux, de petits

pauvres comme nous sans gîte et sans pain; elle lignait de feux tout

l’horizon. Et la campagne, l’arène dévastée et sans végétations toujours

un peu plus diminuait à mesure qu’elle avançait. C’est pour cette ville

que de l’aube à la nuit, le camp travaillait, moulant l’argile dans les

formes et les portant cuire ensuite aux fours. Inépuisablement les

briques sortaient de la terre, montaient, se dressaient en tours rouges

par simulacre des maisons qu’elles serviraient bientôt à bâtir.

Partout où passaient les briquetiers, le sol se vidait de ses sèves, un

désert naissait. Il y avait des années qu’ils étaient en marche; ils

arrivaient toujours après les moissons et ensuite les moissons ne

repoussaient plus. Ils étaient maigres et desséchés comme la terre;

leurs yeux étaient consumés de feux noirs comme les fours. Ils ne

connaissaient pas le repos des dimanches. Quelquefois entre eux, avec

des faces nostalgiques, ils se parlaient du village natal. Et nous

étions, nous, deux petites graines d’humanité, germées du passé des

cités. Nous avions renoncé à la vie libre pour prendre notre part de la

sueur des hommes qui travaillent. Avec les autres nous marchions par la

plaine du pas d’une tribu. Vers le soir il nous arrivait de demeurer

tristes sans cause.

Un jour la vieille femme du chef, étant à la table avec les autres

hommes, passa la main sur le front de Frilotte et dit:

--N’est-ce pas une chose étrange? Notre petite Iule avait le même regard

que celle-ci.

Et Iule était une fille qu’ils avaient eue autrefois et qui dormait sous

un tertre, dans le cimetière.

--Voilà, oui, mère! tu as dit la vérité, s’écrièrent les hommes. C’est

là une chose étrange.

Elle prit donc l’habitude de l’appeler de ce nom léger et musical; et

moi aussi je finis par ne plus l’appeler autrement. Iule, c’était comme

le vent dans les chênes, comme le cri d’un jeune oiseau, comme la petite

eau d’une source sous bois. Cela ressemblait aussi à la chanson qu’une

nourrice chante près d’une enfant. Elle fut très fière de porter un nom

que la fille des maîtres avait porté. Elle me disait:

--Pense un peu à cela. Hier j’étais Frilotte et maintenant je suis Iule.

Est-ce que tu ne me trouves pas changée?

Comme on lui mettait plus de beurre qu’à moi sur ses tartines, Iule le

raclait avec le couteau et l’étendait sur mon pain. Moi, je ne cessais

pas de m’appeler le Petit Vieux. Même en changeant de nom, je serais

demeuré celui qui traîne un faix de vieille humanité.

Une fois elle commença à me reparler du bois comme, au temps de nos

famines, elle me parlait du pain. Elle tourna vers les arbres des yeux

aigus qui semblaient regarder la hutte. Elle avait aussi une autre voix

ardente et fiévreuse. Mais je vivais maintenant de la vie de la tribu;

je ne pris pas attention à sa plainte. Lui montrant les cônes dans la

plaine, je dis:

--Ils ont mis le feu au troisième four.

Elle ne m’entendit pas: son âme était partie vers la petite maison

verte.

Or, à quelques jours de là j’appelai en vain Iule: elle ne vint pas avec

les bannes de sable; et alors je me mis à la chercher du côté des

paillotes. Elle n’était pas sous les paillotes.

--Elle est là-bas au bois, me dit mon cœur triste.

Je m’en allai vers le bois, je me mis à courir sous les arbres. Des

branches cassées m’indiquèrent le chemin par lequel elle avait fui.

L’ancienne senteur subtile, l’arome des serpolets montait de ses foulées

et tous les oiseaux chantaient. Dans les ramures profondes cria le

coucou. Comme un hoquet, comme un sanglot passa son cri dans la haute

vie verte: je n’avais pas encore entendu pleurer ainsi l’oiseau. Le bois

m’apparut une jeune éternité, un mystère vierge; je le considérais avec

des yeux frais et nouveaux. O quelles rivières d’ombre ruisselaient sur

ma chair calcinée à l’haleine ardente des fours! Quelles sources divines

de paix s’égouttaient des arbres légèrement frissonnants! Une voix au

loin appela.

Ma chère Iule, me voilà maintenant près de toi! Tu reposes sur l’ancien

lit de feuilles de notre hutte, tu tiens tes pieds dans tes mains et

rien n’est changé, la hutte est toujours là comme si seulement je venais

d’en unir les branches.

--Je savais que tu serais venu, dit-elle en riant franchement.

Elle me mena vers la source, m’offrit l’eau claire entre ses mains et

ensuite se mit à lisser ses cheveux. Elle avait repris sa grâce de

gentil animal sauvage, sa vie onduleuse et souple. Et moi, en riant

comme elle, par folie j’embrassais à présent les arbres en les entourant

de mes bras. Je faisais là une chose obscure et spontanée qu’avaient dû

faire les hommes des âges en regagnant la forêt après l’exil des villes.

Le midi tomba et tout à coup je pensai à la tribu qui nous attendait

près des fours.

--Iule, dis-je, je suis venu te chercher. L’ouvrage pressait.

Je parlais avec décision, comme un homme qui a la conscience de son

devoir.

--Eh bien, fit-elle, tu repartiras seul. Iule n’ira pas avec toi.

--O Iule! les femmes mettaient cuire du beau pain doré sur la cendre.

Ce fut à cause de cela qu’elle me suivit docilement vers la lisière. Le

Père avec les aides manœuvrait près de la table. Il m’aperçut et de loin

me cria:

--Tu as fait sagement de revenir, Petit Vieux. Maintenant, tu n’ignores

plus ce qui est bien et ce qui est mal.

Iule avait un autre visage en écoutant cette simple parole.

Il tomba des pluies; le venteux automne arrivait par la futaie. Les

paillassons coururent comme un camp en marche; les hommes rentrèrent

réparer les outils. Un jour brouillé et bas glissait à travers les

vitres; à peine on voyait les mains battre sur l’enclumette le fer

ébréché. Maintenant aussi les arbres du bois commençaient à

s’empourprer.

Puis des éclaircies bleuirent, une tiédeur de soleil sécha l’arène; les

petites ombres dans la pâleur de l’aube se reprirent à faire leurs

gestes rythmés. Une suprême ardeur régna. Iule, ma chère Iule! avec quel

entrain tes petites jambes blondes d’argile couraient sous la charge des

briques fraîches! Toi et moi, avec le temps, étions devenus d’habiles

ouvriers.

La sieste du midi s’accourcit. On ne fumait plus sa pipe qu’à la nuit,

autour des feux de bois. Alors ces hommes taciturnes se parlaient du

village; leurs faces étaient moins sombres, comme si déjà ils voyaient

se lever derrière les fours le clocher natal.

Un jour l’aïeule partit pour la ville. La nuit était tombée quand elle

rentra. A la clarté des lampes, des étoffes s’éployèrent; les femmes les

palpaient entre leurs doigts. Il y eut des vêtements moelleux pour les

enfants. Pour la première fois de notre vie nous sentîmes la douceur

d’un tissu envelopper chaudement nos membres. La laine vêtit nos peaux

nues qui avaient grelotté sous la bise et brûlé sous le soleil. Nous

n’osions faire un mouvement, de peur de froisser la trame unie. Et moi,

ce soir-là, je regardai avec une gaucherie timide cette sauvage fille

des bois habillée comme une petite Vierge des chapelles et qui tournait

sur elle-même, en cambrant sa taille. D’un cri tout à coup elle bondit

vers le grand coquemar de cuivre qui chauffait sur le poêle.

--Petit Vieux, est-ce bien moi? Me reconnais-tu encore? Jamais je ne me

serais crue si belle.

Ensuite sa pensée glissa, elle fut là-bas avec Mama, la prostituée

secourable, le pauvre bon cœur chargé de péchés.

--Petit Vieux!... Si elle pouvait me voir!

D’intimes et heureuses sensations jaillirent, s’accordèrent à la joie de

l’heure. Elle eut l’éveil du sentiment de la dignité, s’éprouva grandie,

dans l’importance d’une croissance sociale.

Au Coeur Frais de la Forêt: Roman · 第 2 / 13 段