CAMILLE LEMONNIER
Au Cœur Frais de La Forêt
ROMAN
PARIS
SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
1900
Tous droits réservés
ŒUVRES DE CAMILLE LEMONNIER
ROMANS ET NOUVELLES
Un Coin de Village.--Un Mâle.--Le Mort.--Thérèse
Monique.--L’Hystérique.--Happe-Chair.--Ceux de la glèbe.--Noëls
Flamands.--Madame Lupar.--Le Possédé.--Dames de Volupté.--La Fin des
Bourgeois.--Claudine Lamour.--Le Bestiaire.--L’Arche.--L’Ironique
Amour.--L’Ile vierge.--L’Homme en Amour.--La Vie Secrète.--Adam et Eve.
CONTES POUR LES ENFANTS
Bébés et Joujoux.--Histoires de huit Bêtes et une Poupée.--La Comédie
des Jouets.--Les Jouets parlants.
CRITIQUES D’ART
Gustave Courbet et son Œuvre.--Mes Médailles.--Histoire des Beaux-Arts
en Belgique.--En Allemagne.--Les Peintres de la Vie.
DIVERS
Les Charniers.
La Belgique.
THÉATRE
Un Mâle, 4 actes, en collaboration avec A. BARBIER et J. DUBOIS.
Le Mort.--Les Mains.--Les Yeux qui ont vu.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège.
S’adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée
d’Antin, Paris.
Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés à
la presse.
AU CŒUR FRAIS
DE LA FORÊT
Je ne savais pas exactement quel âge j’avais: personne ne m’avait appris
à compter les années; et elle-même ne parvenait pas à dépasser le
chiffre dix quand on lui demandait le sien.
Je lui dis donc: «Quel âge as-tu?» C’était la première fois. Elle me
répondit comme à tout le monde:
--J’ai dix ans.
La terre, pour elle, avait dix ans comme sa propre vie et la vie de
toutes les choses autour d’elle. Une mère n’avait pas marqué sur le mur
par de petites lignes le degré de sa croissance en comptant: Un, trois,
cinq, sept, et ainsi de suite jusqu’à l’âge qu’elle avait maintenant. Il
n’y avait à l’horizon de ses jours que d’horribles visages de misère et
personne ne lui avait donné le nom familial.
Elle me dit: «Dix ans»; et je me mis à rire, car moi, du moins, je
pouvais compter jusqu’à cent. Il m’était arrivé de posséder cent cerises
ou cent noix, au temps de mes maraudes dans les vergers. Ensuite,
toujours il était venu un homme armé d’une fourche ou un gros chien qui
m’avait mis en fuite.
Je l’appuyai contre le tronc d’un arbre et avec une pierre tranchante,
je marquai l’endroit qu’atteignait la plus grande hauteur de sa tête.
Puis je lui passai la pierre et à mon tour je me plaçai contre l’arbre
en lui disant:
--Fais pour moi une marque dans l’écorce comme je l’ai fait pour toi.
Alors seulement je me retournai et je vis qu’elle était plus petite que
moi de près d’une main. J’étais content qu’il y eût entre nous cette
différence.
--Vois, lui dis-je, tu ne vas que jusque-là et moi j’atteins presque à
cette branche. Je suis aussi plus fort que toi, j’ai des doigts plus
durs. Je suis donc ton aîné de plusieurs années.
Et nous nous parlions comme un frère et une sœur. Elle me regarda de
côté avec ses yeux gris, des yeux de petit animal défiant.
--Si c’est pour me battre comme les autres que tu parles ainsi,
fit-elle, j’aurais préféré ne pas aller avec toi contre l’arbre.
Encore une fois je me mis à rire, je riais sans méchanceté.
--Mais non, petite fille, ce n’est pas pour ce que tu crois. Puisque je
suis le plus grand, c’est moi qui les battrai quand ils viendront.
Les autres jamais ne lui avaient parlé aussi doucement. Son regard
s’éclaira à travers l’emmêlement de ses cheveux couleur de lin roui.
Elle vint plus près de moi et me dit:
--Oh! tu ferais cela?
Personne non plus ne m’avait parlé avant ce temps avec cette confiance.
Une onde passa, une chose inconnue et grave comme quand le matin descend
sur la plaine; et je ne disais rien, je n’aurais pu trouver de mot pour
exprimer le sentiment étrange qui tout à coup liait ma force à sa
faiblesse. Je remuai seulement la tête à petites fois un peu de temps,
répondant ainsi à sa question; et c’était elle à présent qui riait.
J’ignorais ce qui la faisait rire.
--Ecoute, fit-elle en fouillant dans la poche de sa jupe, si tu as faim,
partage avec moi cette tranche de pain. Je l’ai trouvée à la porte d’une
maison, là-bas.
Elle me montrait avec le doigt la ville au loin. Je ne sais pas comment,
ce matin-là, presque en même temps que moi, elle était descendue vers la
campagne, si bien que nous nous étions trouvés l’un près de l’autre sous
le vieil arbre. Il n’y avait pas encore de cerises dans les vergers; le
fruit à peine commençait à se nouer; c’était le temps de l’année où la
nature et nous semblions avoir le même âge d’enfance.
Nous nous assîmes au pied de l’arbre; elle m’avait attiré par la main et
maintenant elle rompait la tranche de pain: elle m’en donna la moitié.
Ce fut la première cène, comme une petite Pâque des pauvres qui n’ont
rien et qui se donnent tout. Nous enfonçâmes donc nos dents dans cette
miche qui autrefois avait été une mousse légère et fraîche et que nous
dûmes casser comme un caillou. Il nous vint ainsi avec les restes
dédaignés d’une desserte, un festin. Nous étions comme des moineaux de
la ville picorant dans un tas la joyeuse provende du hasard. Quand il
n’y eut plus que quelques miettes au creux de sa jupe, elle les roula
dans sa main et me dit:
--Prends encore ceci, puisque tu es le plus grand.
Mais moi, déjà, je pensais qu’en raison de ma taille, il était juste
qu’à mon tour je lui offrisse quelque chose. Mes yeux tournèrent dans la
plaine; elle était sèche et nue; des monceaux de gravats et
d’escarbilles la boursouflaient de petits dômes; à une assez grande
distance un chien famélique rongeait un os qu’il serrait entre ses
pattes. Lui aussi était semblable à nous; il n’éprouvait pas de dégoût
pour le résidu misérable qui apaisait sa faim.
--Vois-tu, dis-je à cette fille, il nous faut aller plus loin. Là où
nous verrons des mouches, il y aura sûrement de quoi manger.
Nous longeâmes des décombres; un nuage crayeux se levait de nos pas;
elle n’avait aux pieds qu’un lambeau d’espadrilles; quelquefois elle se
détournait pour ne point se blesser aux tessons de bouteilles. Moi,
j’allais sur mes plantaires; il y avait près d’une semaine que mes
dernières bribes de semelles s’étaient détachées: c’était une vieille
couple de bottines dépariées ayant chaussé, l’une un pied délicat de
femme, l’autre, les orteils puissants d’un roulier. Avec ménagement je
les avais portées pendant une partie de l’hiver. Nous marchâmes ainsi
près d’une heure; et à la fin il passa de grosses mouches dorées; toutes
se dirigeaient d’un vol alerte vers les zones cultivées. Il y avait
longtemps que la ville avait disparu derrière nous.
D’abord nous avions cessé de voir l’arbre sous lequel nous avions rompu
le pain et puis à leur tour les hautes cheminées s’enfoncèrent dans le
brouillard des fumées. Maintenant nous avions la sensation d’être plus
libres, comme si un poids nous eût été enlevé des épaules. Là où nous
allions, la terre était à nous et il n’y avait plus que nous deux sur la
terre. Cependant les paroles nous manquaient pour exprimer ce sentiment
ou un autre; et nous ne savions pas si ce que nous ressentions était de
la joie. Nous n’aurions pu dire non plus de quelles peines avant ce
moment nous avions été tristes. Elle avait apparu dans cette banlieue
pelée, avec ses cheveux roux et ses petites jambes maigres sous son
loqueton de jupe; elle était venue vers l’arbre; nous ne nous
connaissions pas et nous nous étions reconnus; moi aussi, en la voyant,
j’avais fait un pas vers le vieil arbre solitaire. Il n’y en avait point
d’autre à une grande distance: il avait poussé dans ces confins
hasardeux comme un pauvre, comme un ancêtre qui a vu mourir autour de
lui les arbres d’une forêt et leur survit. Nous avions levé comme lui
dans un désert d’hommes. Il était selon l’ordre que nous nous
rencontrions un jour, elle et moi, sous son feuillage, reverdi par le
printemps.
Vieil arbre à jamais inoublié! la grêle et les rafales t’avaient battu
tout l’hiver et à présent tu avais une jeune chevelure de soleil. Tu
étendis de l’ombre sur notre chemin de petits enfants errants, toi qui
n’avais nulle ombre amie sur ton écorce. Oh! elle était venue si pâle,
si lasse avec sa petite mine crispée, avec la fièvre de son petit corps
qui n’avait pas été veillé par une mère! Elle et moi étions malades de
la grande ville fumeuse et cependant nous ignorions de quoi l’un et
l’autre nous étions malades. Nous avions un estomac et un cœur comme les
autres hommes: nous n’avions jamais ri et nous avions toujours eu faim.
Maintenant cette petite frappait fortement la terre avec ses talons
comme si déjà le monde lui appartenait. Elle avait, en balançant son
petit jupon gras de boue et de suie, un rythme léger de danse. Et elle
riait, oui, elle riait librement en montrant ses dents aiguës sous sa
lèvre haute comme si elle eût mordu dans un pain de joie.
Elle me dit étrangement:
--Est-ce qu’il n’y avait pas là-bas autrefois une ville? Est-ce qu’il
n’y avait pas un garçon et une fille qui un jour s’en allèrent l’un vers
l’autre par la campagne?
A peine la ville s’était effacée à l’horizon et cependant elle parlait
de cela comme d’un événement lointain. C’était déjà autour de notre
marche à petits bonds par la plaine comme l’air en désuétude sur lequel
se chante une antique légende. Il y avait si longtemps que la ville
n’était plus derrière nous, si longtemps que nous ne savions plus qui
étaient ce jeune garçon et cette petite fille! Et à présent nous
avancions dans une terre verte et riche. Une armée de mouches était nos
ambassadeurs comme quand il vient un roi et une reine. Elles allaient
par grands vols; des oiseaux nous souhaitaient la bienvenue dans notre
royaume nouveau.
--Oh! vois, dis-je, il y a tant d’arbres et on ne sait pas ce qu’il y a
derrière!
Elle mouilla son doigt et le tendit dans le vent, puis le porta à sa
bouche.
--C’est sucré, fit-elle, c’est doux comme le lait.
Ni elle ni moi n’étions jamais allés si loin; les vergers aux cerises
étaient de l’autre côté de la ville. Nos pieds légers coururent,
laissant dans la poussière des milliers d’empreintes, comme les pas d’un
peuple venu à la file avant nous dans cette contrée de hauts feuillages.
Et enfin nous foulâmes les prés de velours; un ruisseau sinua; je n’eus
qu’à me pencher pour cueillir à poignées un cresson gras et poivré. Elle
vint s’asseoir auprès de moi; elle défit les cordes qui retenaient les
espadrilles à ses orteils; et ensuite, avec un frisson de plaisir, elle
laissa couler ses pieds au fil de l’eau. Quelquefois, en riant,
j’agitais avec mes talons le courant: des remous bouillonnaient,
brouillant le reflet de ses jambes.
Comme nous restions penchés sur le ruisseau, une grande clarté monta du
fond de cette onde limpide; et nous reconnûmes nos visages. Il nous
parut alors que nous nous voyions pour la première fois.
--Tu es bien plus beau que je ne croyais, fit-elle.
Et je lui dis:
--Tu as tout le ciel dans tes cheveux.
Nous n’étions pourtant que de pauvres petites vies de carrefour, sœurs
des laborieux chiens errants. Mais voilà, nous avions jusqu’alors trempé
nos pieds dans la bourbe fétide des rigoles, gueusant à la limite des
mornes faubourgs peuplés de logis délabrés et pustuleux. Tous nos jours
avaient été des dimanches sans messe dans une paroisse de crimes et de
misère, habitée par de lamentables foules aux bouches puant le juron et
l’alcool. Et maintenant nous respirions librement sous le grand ciel
sans limites, loin des hommes. Un flot bleu lavait nos pieds frais; nous
n’avions pas encore goûté la douceur d’une telle trêve.
Ah! il y avait tant d’années déjà que nous étions en marche! Il nous
semblait que nous avions toujours marché avec nos pieds las d’enfants et
aucun de nous ne savait d’où il venait: une main nous avait poussés et
ensuite nous ne nous étions plus arrêtés. C’est pourquoi, sentant sous
nous la terre molle et fraîche, nous demeurions émerveillés et heureux.
Nous étions dans l’espace bleu un autre garçon et une autre fille qui ne
connaissaient pas encore la joie du monde; et avant ce temps non plus
nous n’avions pas connu la couleur du ciel.
Il nous ondoya dans ses plis de soie comme la petite rivière baignait
nos pieds: il éploya sur notre nudité les tentures somptueuses d’un
palais. Le vent à nos oreilles ressemblait à une musique. Les paroles
nous manquaient pour nous dire l’un à l’autre la beauté des prodiges.
Pourtant, comme c’est toujours au ciel que l’homme vierge rapporte ses
élans, j’avais dit ingénument: «Tu as tout le ciel dans tes cheveux.»
Ce fut l’après-midi. Le soleil brûlait nos peaux rousses: il coulait de
l’or dans notre sang. Nous étions repartis, suivant notre ombre sur le
chemin. Elle sautait à cloche-pied, poussant du bout du pied une pierre
devant elle. Une fois, elle se mit à courir si loin que je voulus crier
après elle. Alors seulement je pensai que je ne savais pas même le nom
dont on l’appelait. Je lui dis:
--Vois un peu: tu es venue et j’ignore encore ton nom.
Elle me montra ses petits bras maigres.
--Je tremblais toujours quand j’étais petite. Mama une fois m’a appelée
«Frilotte» et alors tous m’ont appelée ainsi. Voilà, je n’ai jamais su
ce que c’était d’avoir chaud.
Elle parla de cette part de sa vie comme d’une très ancienne chose. Je
riais; je ne sentis pas dans le moment combien il était triste qu’elle
n’eût connu qu’un nom si peu humain.
--Toi, tu es Frilotte, lui dis-je, et moi je suis Petit Vieux.
Je ne sais plus qui une fois m’avait affublé de ce sobriquet par
dérision de mon humeur taciturne et solitaire. Je n’en éprouvais ni
honte ni peine. Cela m’était indifférent, après tout, comme la vie,
comme l’idée qu’une créature m’eût mis au monde en me maudissant. Elle
eût pu rire comme moi-même j’avais ri; son nom n’était pas plus ridicule
que le mien; une même ironie pesait sur nos existences. Elle me regarda
sérieusement.
--Oh! fit-elle, on t’appelle Petit Vieux, toi qui as des yeux comme un
enfant!
Je haussai les épaules et elle pensa à autre chose. Nous n’avions pas
encore appris à nous étonner sur nous-mêmes. Nous étions des épaves
roulées par le flot des âges; les foules avaient été notre famille.
Cependant elle commença de bâiller et me dit:
--J’ai faim.
C’était la première fois et c’était le mot de toute notre vie. A chaque
heure du jour, notre corps nous criait: «Je te porte, je cède à tes
volontés et tu ne fais rien pour réparer l’usure de mes forces. Une
meule tourne à vide en moi. Des chiens furieux me rongent. Nourris-moi
ou je te refuse le service de tes membres.» C’était le même cri qui sans
trêve relançait par les rues de la ville la détresse affolée des meutes
humaines. Nous l’avions toujours entendu: il nous réveillait sur les
dalles où s’étiraient nos sommeils accablés; et voilà, il montait de
nous, à présent, dans l’heure divine.
Alors moi, inconsciemment je subis le sentiment d’un devoir envers cette
enfant venue sur mes pas. Je n’étais pas triste; la tristesse est si
bien l’état naturel des dénués qu’elle demeure au fond de la vie comme
une eau trouble qui ne déborde pas. Je dis à Frilotte de m’attendre. Je
partis en courant, je suivis les mouches sous les arbres, toujours plus
loin. Elles entrèrent dans une étable, et à côté j’aperçus une maison.
Je savais par quelles paroles évoquer la charité; il m’était arrivé çà
et là de tendre la main du fond d’un porche quand la chance ne m’aidait
pas dans mes petits métiers précaires. L’été, j’allais cueillir des
graminées et des bluets aux alentours des vergers; je revenais ensuite
les proposer aux passants. Ou bien j’ouvrais la portière des voitures
devant les restaurants de nuit; mais de grands voyous violents et
d’agiles vieillards sournois me disputaient ce poste convoité. Je me
rabattais aussi vers les halles et m’employais à balayer le carreau
suintant de marée ou juteux de fruits avariés. C’étaient là mes
meilleurs profits.
Je heurtai au seuil; une femme âgée arriva en traînant ses sabots.
--Frilotte a faim, lui dis-je avec décision. Si vous aviez un petit
morceau de pain?
L’aïeule était d’humeur gaie; elle se tourna vers une jeune mère qui,
dans le fond de la pièce, berçait un enfant.
--Frilotte! fit-elle. Celle-là sûrement doit être aussi drôle que lui!
Toutes deux riaient sans méchanceté. La pitoyable vieille prit dans la
huche un quart de pain bis, le coupa par moitié, puis entre les parts
écrasa une coulée de beurre. Je ne sais pas si auparavant j’avais jamais
éprouvé une telle joie. Je volai vers mon amie; je lui mis le pain dans
les mains, disant:
--As-tu déjà mangé du beurre?
Ses yeux luisaient; le vieil instinct de la défiance reparut; elle me
regarda de côté comme si elle redoutait qu’après lui avoir donné le
pain, je ne le reprisse. Je secouais la tête.
--Il est à toi, tu m’en donneras ce que tu voudras.
Elle eut un petit cri de bête sauvage, comme les êtres qui ont mal
appris à parler. Ouah! Ouah! fit-elle, exprimant ainsi une joie très
franche. Elle aspira longuement l’odeur aigre du seigle; et ensuite,
comme elle avait fait la première fois sous l’arbre, elle divisa le pain
de ses petites mains brunes. Nous étions allés vers de hauts peupliers;
nous nous assîmes à leur ombre. Elle ne finissait pas de lécher le
beurre; il avait une couleur de soleil. Quand la belle couche jaune eut
toute fondu à sa bouche, elle commença seulement de mordre à dents
profondes dans l’épaisseur du quignon. Oui, la ville était loin.
Une fraîcheur monta comme nous achevions ce repas savoureux. Aucun de
nous n’avait eu la pensée qu’il viendrait un moment où il nous faudrait
nous décider à reprendre le chemin du vieil arbre. La plaine s’empourpra
de rais obliques: je tendis le doigt vers la cité fumeuse.
--Dis, Frilotte, retournerons-nous là-bas?
Elle me répondit:
--Si tu y retournes, j’irai avec toi.
Je portais toujours un caillou dans ma poche. Quand il me fallait
décider si la chance viendrait du chemin de droite ou du chemin de
gauche, je tirais le caillou et le lançais en l’air. Ce caillou, en
outre, me donnait l’illusion de posséder, comme les riches, quelque
chose qui pesait le poids de l’argent. Les humbles petits pauvres ont
vis-à-vis d’eux-mêmes de secourables ingéniosités. J’aurais pu prendre
cette fois encore le caillou: le jetant devant moi, j’aurais par pile ou
face fixé notre destinée. La décision tranquille de Frilotte me donna la
confiance en moi-même. D’un esprit résolu, je dis:
--Nous irons par là.
Je lui montrais la route en avant de nous. Maintenant nous étions tous
deux pleins de haine pour la ville.
Oh! la gueuse! la gueuse! l’horrible marâtre qui toujours nous avait
retiré le pain des dents, qui avait bouché nos soifs avec sa mamelle
sans lait! Nous y avions grelotté l’hiver et rôti l’été, nus, sans abri,
trompant notre faim avec des rebuts que nous disputions aux chiens. Mais
ceux-là se levaient plus matinalement que nous: presque toujours, quand
nous arrivions fureter dans les tas, ils avaient déjà passé. J’étais,
moi, le Petit Vieux qui, depuis les jours de la petite enfance, traînait
après lui la misère du monde. Je n’aurais pu dire quel sentiment me
rendait à moi-même si vieux qu’il me semblait n’avoir jamais été jeune.
J’étais le prolongement peut-être d’antiques races qui avaient souffert
la faim et le froid avant moi. Elle aussi, cette petite fleur de pavé
qui ne pouvait compter que jusqu’à dix, eût été incapable de faire le
total de ses détresses. Mais celle-là était une essence vive; elle avait
une gaîté de matin dans ses ailes légères d’oiseau. Elle riait comme rit
le vent dans une chambre de malade quand les fenêtres sont ouvertes. Son
mobile esprit de petite femme dansait devant elle sur le chemin. Elle se
tourna une dernière fois vers l’endroit de l’horizon où avaient disparu
les tours et cracha au loin avec une moue de colère. Et puis tout de
suite elle ne pensa plus qu’à s’amuser de sa vie nouvelle.
--Dis, Petit Vieux, il y aura là des cerises à l’été? Il y aura des
meules de foin tiède où dormir? Il y aura des tartines de beau pain
beurré quand nous voudrons manger?
Ses mains battirent avec un bruit clair. Elle aspirait la senteur des
herbages, le nez au vent, comme une petite génisse. L’âme de la terre
entra en elle. Je pensais: «Là-bas il n’y aura pas de chiens levés avant
le jour.»
Le soleil se coucha paisiblement; le ciel sur notre marche semait des
roses; le vent avait gardé un peu de la chaleur du jour. Il apparut des
fermes, des toits de chaume, des clôtures fleuries. Les herbes et le
sable rafraîchissaient nos pieds. Nous longeâmes ensuite un grand bois
et tout le soir n’était pas tombé. Un peu de clarté pâlissait nos
visages; nous étions l’un près de l’autre comme de petites ombres; de
nouveau nous croyions ne nous être pas connus encore. Puis ce reste de
jour s’éteignit, la nuit bleue nous enveloppa. Elle me dit
singulièrement:
--Est-ce bien toi, Petit Vieux, qui es là près de moi?
Je disais:
--Est-ce bien toi, petite Frilotte?
Nos noms nous étaient très doux comme le beurre de la tartine et nous
n’apercevions plus les bouches qui les disaient. Elle coula sa main dans
la mienne. Je n’avais pas encore senti la tiédeur de la chair chez les
autres filles. D’affreuses petites guenons m’avaient mordu jusqu’au
sang; moi-même je leur avais tiré les cheveux à poignées. La sensation
n’avait pas été différente de mes rixes avec les garçons.
Ce fut donc une chose nouvelle et profonde, la douceur de sa main dans
ma main. Les cerises seules avaient la moiteur de cette petite peau
tiède. Nous serions allés comme cela jusqu’au bout du monde. Un grand
silence tomba: des voix d’enfants très loin s’étaient tues; l’aboi d’un
chien un peu de temps aussi avait traîné; il n’y eut plus sur nous que
la nuit du bois aux petites feuilles remuées, aux légers craquements de
brindilles comme un peu plus de silence. Une apparence irréelle duvetait
les formes, de fraîches soies d’ombre fluide coulaient. Nous ne nous
parlions plus, nous n’avions plus pour nous entendre que la chaleur de
nos mains l’une dans l’autre.
Nous n’avions pas peur: les nuits de la ville avec leurs réverbères
clignotants et leurs râles d’ivrognes, les lourdes ténèbres comme des
morgues après des crépuscules livides, le noir humide des rues battues
par les rafales hurlantes et sillonnées de guets rôdeurs avaient épuisé
en nous les frissons de l’effroi. C’était plutôt un sentiment de
confiance et de sécurité comme si nous nous en remettions à une
vigilance inconnue du soin de nous préserver. Quelqu’un doucement sembla
parler dans la nuit, quelqu’un qui peut-être avait fermé les paupières
du jour et berçait les arbres; et personne ne nous avait appris Dieu.
Nous arrivâmes ainsi au bord d’une clairière.
Là elle me dit:
--Je suis lasse, Petit Vieux.
Sa main depuis un peu de temps pesait à mon bras. Ses pieds aussi
râpaient sans courage le chemin. Mes plus belles nuits là-bas étaient
celles que je passais, gîté aux poutrelles des grands ponts de fer,
par-dessus le sombre fleuve tranquille. Il coulait de son flot éternel
et sans bruit. Vers le matin de pesants chariots passaient; toute
l’armature trépidait; j’étais bercé comme dans une tempête. Frilotte,
elle, couchait dans l’odeur brûlante et fétide des taudis où s’entassait
un remous humain. Quelquefois elle s’abattait derrière un remblai,
contre une porte, près d’un soupirail de cave. Ni l’un ni l’autre ne
connaissions encore la tendre nuit des bois.
Dans le soir de la clairière, un chêne comme une église se dressa. Son
pied se renflait de monstrueux orteils, feutrés de mousse. Je riais en
tâtant la douceur de ce lit, moelleux comme un duvet de petit oiseau.
--Vois un peu, Frilotte, si tu ne serais pas bien ici, disais-je.
Elle répondit quelque chose que je ne pouvais comprendre, et elle
s’était laissée tomber entre les grosses nervures de l’arbre. Cependant
moi, regardant le ciel splendide au-dessus d’elle, je dis encore tout
bas:
--Ils ont allumé toutes les chandelles là-haut.
Je ne savais pas de qui je parlais; il monte du fond des ignorants des
paroles obscures qui cependant ont un sens. Des milliers d’étoiles
criblaient le feuillage léger du chêne; tous les trous du ciel, à
travers le jeune printemps des feuilles, avaient une pâleur tranquille
de veilleuses. Les nuits de Noël, il y avait comme cela des arbres
éclairés aux vitrines. Mais Frilotte ne faisait plus un mouvement. Elle
avait replié ses jambes nues sous son jupon; ses paupières étaient
retombées. Un souffle passa.
--Bonsoir, Petit Vieux.
Un petit pauvre une fois m’avait aussi dit cela. Celui-là toussait
toujours. Il était venu coucher auprès de moi dans une cave près du
fleuve. Je m’y coulais en glissant entre les soupiraux. Ce soir-là il
m’avait dit tendrement bonsoir. Et puis plus jamais il ne s’était
réveillé.
J’étais couché au pied du chêne, dans le duvet frais de la terre avec
une vie étrange en moi. Mes mains caressaient des tissus tendres et
animés, comme une chair. Les arbres aussi vivaient, et les étoiles, et
toute la profondeur du bois. J’eus là pour la première fois le
pressentiment d’un mystère autour de la créature. Ce n’était qu’une idée
venue de la beauté de la nuit et descendue au cours de mon sang. Et à
peine je connaissais mon sang pour l’avoir vu s’égoutter de mes membres
blessés. Je connaissais bien moins les rapports de ma vie avec le sens
éternel des choses. Qui jamais m’aurait parlé de Dieu et de l’univers?
Mais la terre sous moi avait une pulsation; d’infinies rumeurs montaient
de la clairière; la sève bruissait aux artérioles comme la salive à mes
lèvres, comme le sang dans mes veines.
J’avais collé mon oreille contre le chêne; il vibrait dans toute sa
hauteur et une onde sonore courait sous son écorce. Mon ouïe subtile de
petit sauvage croyait reconnaître le bruit de la ville quand de loin on
l’entend dans les soirs, avec ses roulements de chars sur les dalles,
ses musiques de cuivres et de tambours, son bourdonnement comme une
ruche.
Ma peur tout à coup trembla comme devant un prodige. J’aurais voulu
réveiller Frilotte, lui crier:
--Petite fille! la terre a un cœur comme toi et moi!
Les premiers hommes entrés aux forêts durent éprouver ce sentiment de
terreur religieuse.
Je couchai ma tête près de celle de Frilotte; je n’eus plus un
mouvement; et un bruit léger, profond montait aussi de sa vie, son
sommeil faisait une musique comme une grosse mouche, comme la
respiration de cette terre nocturne. Un flot tranquille toujours
s’élevait, s’abaissait; je regardais sous les étoiles sa bouche
tendrement palpiter. Comme la mienne elle avait crié des injures; elle
avait répété les paroles exécrables qui, sur des lèvres d’enfant, ont la
rougeur déchirée d’une blessure. A présent elle frémissait doucement
comme le cœur d’une rose. Un engourdissement me prit: je me sentis
m’évanouir tièdement dans la chaleur de son sang.
Et puis ce fut notre premier matin. Presque en même temps nous ouvrîmes
les yeux. Des gouttes de clarté pleuvaient des branches, roulaient sur
nos visages. Notre chair était mouillée d’aube. Quel étonnement pour
tous deux! Elle me regardait avec de claires prunelles émerveillées. Il
me sembla que c’était une autre fille qui était près de moi. Elle
n’avait plus dans l’heure fraîche le même front pâle qui la veille était
venu vers l’arbre. Sa bouche aussi était une autre fleur de sang,
ardente et mobile. Et encore une fois, dans le paysage vierge, ce fut
comme si nous ne nous étions point encore vus. Elle reposait sur le lit
de mousse comme un esprit de l’air, comme une forme subtile de rêve. Je
la considérais avec des yeux jeunes, lavés de lumière.
--C’est bien toi, Frilotte?
Et auparavant je n’avais jamais souri.
--Oui, fit-elle, c’est bien moi, mais est-ce toi, Petit Vieux, qui me
touches avec ta main?
Un vent léger souffla sur nos yeux. La clairière fumait; une ombre bleue
tombait des arbres et coupait comme une proue le lac argenté des
vapeurs. Le soleil crépitait, brillant et gras. Un coucou, dans les
lointains du bois, chanta trois fois.
--Oh! dit-elle, quelqu’un nous a appelés.
--Non, c’est un oiseau, petite fille.
Cependant je ne savais pas quel était cet oiseau. Elle et moi ne
connaissions que les moineaux des rues; et nous étions à présent
nous-mêmes pareils à des moineaux qui ont quitté la ville et sont venus
vers les grands arbres. Mille sources sourdaient du sol, continues,
profondes. Le cœur de la terre à grands coups battit. La vie de moment
en moment montait; elle roula comme une mer; et la même main qui avait
fait glisser les gonds de la nuit rouvrait les écluses du jour.
Encore une fois j’appuyai l’oreille à l’écorce du chêne. Il ronflait
comme une meule; tout le bois sembla tressaillir dans sa vie magnifique
comme, dans la poitrine d’un roi, l’âme entière d’un peuple. Je n’étais
plus le même enfant craintif qui avait tremblé dans le mystère des
ombres.
--Ecoute, Frilotte, m’écriai-je. Lui aussi vit comme nous.
Elle ignorait ce que je voulais dire. Et alors une joie ivre passa en
moi. En criant, j’étreignis le grand arbre comme un ami, comme un frère.
Une nuée d’oiseaux s’envola, un pivert au loin hennit. Chaque bruit de
la forêt était un prodige; mais surtout le coucou nous charmait. De
nouveau il frappa trois coups. Là-bas chez l’horloger nous avions vu un
oiseau noir s’avancer au bord d’une porte en poussant trois hoquets
saccadés. Elle me dit:
--Allons là où crie cet oiseau.
Nous marchâmes quelque temps dans le thym humide. Chaque pas dont nous
foulions le sol moelleux faisait effluer des senteurs vertes. Nous
appelions: Coucou! Coucou! Et à trois reprises encore l’oiseau répondit,
mais chaque fois sa voix semblait se reculer dans la profondeur du bois.
Les taillis s’épaissirent: une mêlée sauvage s’ouvrait et se refermait
sur notre passage, et d’autres oiseaux maintenant arrivaient nous saluer
à la pointe des branches. Il y en avait qui du bout de leur bec
semblaient égoutter une eau de cristal; chaque goutte tintait claire et
fraîche. Des pinsons ressemblaient aux petits musiciens qui, le
dimanche, s’en vont jouer du violon devant les guinguettes. Et puis le
loriot siffla; il n’avait que quatre notes, toujours les mêmes; c’était
mouillé, moqueur et tendre. Il y avait aussi à la ville un joueur de
flageolet qui, avec ses doigts sur les trous du bois sonore, faisait ce
bruit mélodieux. Quelquefois des geais aigrement criaient.
--Oh! disait Frilotte, je crois entendre la vieille femme se chamailler
avec Mama.
La joie du bois passa en nous. Avec patience j’essayais de moduler les
quatre notes du loriot. Notre rire était une chanson d’oiseau à nos
bouches: il montait de nous comme l’odeur du thym montait du sol foulé
par nos pieds. Il était l’analogie de nos petites âmes élémentaires avec
la gaîté du matin. Autrefois nous avions ri d’un rire plutôt méchant, à
la pointe des dents, comme on mord pour se défendre. Nous étions alors
les petites bêtes du hallier humain; nous n’avions pas entendu encore le
rire du vent dans les arbres.
Cependant Frilotte tout à coup commença de claquer des dents et de
nouveau la faim était revenue. Comme le loup elle était sortie du bois
et maintenant elle se jetait sur nous. C’était le même aboi que les
autres matins, que tous les jours de notre vie. Nous prîmes une poignée
d’herbes vertes; leur suc âcre nous crispa; nous essayâmes vainement de
mâcher des écorces. Alors, avec des yeux pâles, elle se mit à parler du
beau pain beurré de l’aïeule.
--Ah! dis-je, si seulement nous pouvions retrouver le chemin de cette
maison!
Nous n’avions pas perdu le courage; nous étions accoutumés à mériter par
de patients labeurs notre aléatoire subsistance quotidienne. Nous
tâchâmes de nous orienter. Nos pieds nus ne cessaient pas de frapper
rapidement la terre. A la fin Frilotte se laissa tomber.
--Va seul, Petit Vieux, dit-elle faiblement. Moi je resterai ici.
Mais tout de suite après, se cramponnant à mes mains:
--Non, non, Petit Vieux, porte-moi. Qu’est-ce que je ferais seule ici
sans toi? Je ne veux pas mourir dans cet horrible bois.
Je la pris donc dans mes bras et la portai un peu de temps; mais à mon
tour je sentis mes forces s’épuiser. J’éprouvais un grand accablement.
Quelle ironie ce soleil et toute cette joie des arbres et des oiseaux
par-dessus notre agonie! Nous étions là l’un près de l’autre, pressant
notre estomac avec nos mains. Ensuite, en l’écrasant de tout le poids de
notre corps sur le sol, nous tâchions d’étouffer la bête affamée qui
criait en nous. A la ville du moins, les chiens quelquefois n’avaient
pas tout mangé quand nous passions. La nature était plus terrible que
les hommes.
Comme encore une fois je me retournais sur le ventre, je vis s’avancer
une file de gros insectes noirs et brillants. Ils ramaient sous les
herbes avec lenteur et semblaient se diriger vers un carnage, vers un
pays de riches proies. Ayant fait quelques pas, j’aperçus au pied d’un
arbre un ramier mort, se mouvant sous l’assaut de leurs légions noires.
Une vie rythmique palpitait sous les ailes; le duvet des plumes
mollement ondulait par lentes et larges secousses continues. Cependant
personne n’avait dit à ces insectes voraces qu’il y avait là un débris
savoureux: leur sûr instinct les avait guidés et à présent par centaines
ils se repaissaient du ramier.
Un petit pauvre, un être primitif lie ses idées avec plus de spontanéité
que le civilisé des villes. Je dis à Frilotte:
--Il y a des nids dans les arbres. Si je reste un peu de temps sans
revenir, crie trois fois comme l’oiseau.
Comme le chat au guet, je me glissai sous bois, écoutant la rumeur qui
partait des hauts feuillages. J’évitais le craquement des brindilles, le
froissement des feuilles sèches et toujours je regardais au-dessus de
moi dans l’épaisseur verte des branches. Une force meurtrière bandait
mes nerfs. Mon cœur battait à se rompre. Je vécus certainement là une
longue durée de vie. A la fin une cime s’agita; un émoi de maternité
apeurée traîna un instant et puis retomba sur un frémissement de jeunes
ailes. L’instinct du fauve, le goût forcené de la proie aussitôt darda.
Pour jouir d’un cortège ou voir défiler un régiment, j’avais maintes
fois grimpé aux candélabres, noué mes genoux aux platanes lisses, d’une
souplesse agile de singe. Mais l’arbre, rugueux et vaste, cette fois
défia l’embrassement de mes membres trop courts. Un jeune hêtre
heureusement par la cime joignait l’une des grosses branches de cet
ancêtre du bois. Je l’enserrai dans mes bras, mes jarrets s’agrippèrent
et à la force des reins je commençai à me hisser. Bientôt j’atteignis
les hautes ramures; elles ployèrent, frêles et tendres; leur extrémité
seulement frôlait les nervures puissantes du chêne. A présent l’effroi
du nid grondait; le mâle gonflait la plume; la femelle largement avait
blotti la couvée sous ses ailes éployées. J’apercevais nettement sous
son ventre les becs aigus et jaunes des petits en tumulte.
Alors une décision froide noua ma volonté. Un sûr élan pouvait seul
avoir raison de l’espace qui me séparait du nid. J’imprimai au hêtre des
oscillations à mesure plus fortes et enfin me lançai. Je crus tomber de
la hauteur d’un ciel. Un fracas de rameaux craqua; la lumière et l’ombre
se déchirèrent, d’un long bruit de soies fendues. Tout le chêne fut
secoué comme par une rafale violente; et moi, élastique et souple, les
yeux clairs dans ce bond prodigieux, je roulai parmi une mer de
feuillages. Une branche, torsée comme un câble, m’arrêta, je
m’accrochai; et un vol maintenant tourbillonnait; les ramiers me
perçaient de coups de becs. Mais déjà, avec une clameur sauvage, j’avais
arraché le nid et le coulais contre ma chair.
Je me laissai tomber de branche en branche; et puis, visant le jeune
hêtre prochain, j’ouvris les mains et d’un saut hardi de nouveau
plongeai dans l’abîme vert. Des feuillages amortirent la chute; je
roulai, sans trop de mal, sur l’humus moussu. Des écorchures bruinaient
à mes mains; une large entaille m’éraflait la joue; le sang des petits
ramiers me barbouillait la poitrine.
Il y eut là un sentiment d’orgueil farouche tel que durent l’éprouver
les anciens hommes des bois. J’avais joué ma vie dans un acte héroïque.
Je m’étais égalé à ma volonté; je crois bien que l’instinct parla ainsi
en moi, car mes sensations ne pouvaient encore s’exprimer. Je criai par
trois fois, mais je ne savais plus comment chantait le coucou: je
poussais la clameur furieuse d’un roi. Et là-bas, une voix faible me
répondait.
--Vois, dis-je en jetant le nid à ses pieds, ces bêtes tout à l’heure
vivaient.
Elle les mania, tièdes encore et palpitantes. Des roses vives
fleurissaient ses joues; ses narines battaient. Elle fut contre moi les
yeux brillants, d’une joie de vie féroce et tendre, poussant son cri
sauvage.
Bientôt la plume légère vola sous ses doigts. J’amassai du bois, des
feuilles sèches; je pris mon caillou; j’en fis jaillir l’étincelle. Le
feu pétilla clair et rose: il monta sous les chênes comme la petite âme
de la couvée. Et entre les pattes nouées des ramiers, j’avais glissé un
scion que nous écartions ou rapprochions selon l’intensité de la flamme.
Les chairs se dorèrent. Un fumet de grillade se mêla à l’odeur d’encens
du bois brûlé. Avec de longues salives nous regardions s’achever la
cuisson. Comment un jeune garçon comme moi eût-il pu soupçonner la
raison de l’exécrable attrait qui pour l’homme se dégage de la senteur
d’une viande grésillante au feu? Le sang d’une vie sur le gril est plus
délectable que la saveur d’un fruit généreux, que le parfum d’un pain
fraîchement pétri. A peine, pour l’avoir reniflé au seuil des
rôtisseries, je connaissais l’âcre relent poivré du charnage. Et
maintenant à l’odeur de cette petite chair qui avait palpité et saignait
un jus rose, mes lèvres d’elles-mêmes s’allongeaient.
L’instinct des carnassiers nous domina: nous lacérâmes les tendres
filandres à la pointe des canines. Nous broyâmes entre nos molaires les
jeunes os des fils du vieux chêne. Il nous en resta comme une griserie
accablée qui nous fit dormir, heureux et repus, une longue heure de
sommeil.
Au réveil, la soif à son tour nous tortura; cette viande flambée rendait
nos gorges brûlantes. Mais l’herbe était chaude; nous sucions des
feuilles; elles ne nous procurèrent qu’un rafraîchissement momentané.
Nous regrettâmes le clair ruisseau: nous en avions pour jamais perdu le
chemin. Entre lui et nous, comme une roue les grands arbres tournaient.
Une forge écarlate s’alluma dans les fonds: le soleil roula comme une
tête sous des marteaux. Nous étions dans un hallier épais, au cœur même
du bois immense. Une illusion nous avait lancés parmi les ronces et les
épines rougies par le couchant; de loin nous avions cru voir des fruits
pourprés. Des échardes meurtrissaient nos jambes; un morceau de la jupe
de Frilotte resta pris aux griffes du fourré. Elle jurait comme une
vieille femme ivre; j’allais, tapant avec un bâton devant moi,
prudemment. Des formes agiles et longues soudain s’élancèrent, un émoi
effarouché et gracieux de vies légères, presque volantes, dans la
sveltesse de leur fuite. Quelle bête ainsi pouvait tenir du flexible
lévrier, du cheval ardent et sensible? Il y avait bien à la ville un
jardin d’animaux; leurs fureurs emplissaient les soirs du quartier.
Ceux-là du moins avaient un nom dans ma mémoire, un nom qui quelquefois
venait à la bouche des plus ignorants, lion, tigre, loup. Et une fois,
hissé à la crête d’un mur, j’avais pu voir, par delà la clôture, des
toisons massives et des pas saccadés. Mais personne jamais ne nous avait
parlé des innocents chevreuils.
--Oh! me dit-elle tout bas, j’ai peur, Petit Vieux.
Je fis mouliner le bâton. L’orgueil du carnage était en moi pour avoir
goûté au sang.
--S’il en vient encore une, criai-je, je la tuerai.
--Le ferais-tu vraiment? dit-elle.
Ses narines comme l’autre fois battaient.
Le roncier un peu plus loin se creusa; une aire moelleuse et verte
ondula aux pentes d’un vallon où déjà tombait la nuit. Nous eûmes un
cri. Un clair rivulet ruisselait d’une source et serpentait à travers
les fonds. Nous puisâmes avec nos paumes cette eau miraculeuse; elle
filtrait de nos doigts en filets d’argent; nous n’avions jamais fini de
boire, et une douceur profonde coulait avec elle dans nos poitrines
altérées. Nous serions restés là des heures, divinement rafraîchis par
le délicieux paysage.
Nous suivîmes le léger courant; les arbres se reculèrent; une mare, un
sommeil d’eau immobile se velouta d’une ombre violette. Doucement le
ciel se mit à pâlir; des clartés d’étoiles, comme des gouttes de lait,
ruisselèrent des mamelles de la nuit. Alors deux enfants, en se tenant
par la main, remontèrent les pentes et ils ne riaient ni ne se
parlaient, très purs et heureux dans la bonté de l’ombre. Ils étaient
venus de la ville horrible, avec leurs boyaux crevant de faim; ils
s’étaient pris par la main et ils avaient marché devant eux. Une vie
libre déjà les payait de leurs longues détresses exténuées. Et ni l’un
ni l’autre n’avaient appris à joindre les doigts; une âme religieuse
pourtant était sur leurs bouches.
Elle se serra contre moi.
--Petit Vieux, dit-elle, il y avait une fois comme cela une église.
Voilà, elle disait vrai: c’était bien là comme cette église dont elle
parlait, mais toujours à la ville, au bout d’un peu de temps, un homme
solennel nous chassait en faisant sonner sa hallebarde sur les dalles.
La nuit entra dans nos âmes sauvages comme un duvet, comme l’eau fraîche
de la source. Un souffle lent montait, le vent d’une haleine comme un
frôlement de plumes et de soies. Il y avait si longtemps que nous avions
cessé de souffrir de l’autre vie mauvaise, moi couchant sous le tablier
ronflant des ponts, toi dans des taudis fétides qu’empestait une odeur
d’égout et d’alcool! Un arome de sèves et de gommes nous sucrait les
lèvres. A chaque coup nous croyions aspirer l’énorme âme verte du bois.
Nous avions les sens vierges de deux petits faunes aux écoutes du
mystère.
L’ombre trembla sur des randonnées agiles, de lents glissements furtifs.
Des poursuites fuyaient par les sentes. Dans l’épaisseur des chênes
couraient des traques enamourées d’écureuils. Et des cris légers,
quelquefois la plainte plus longue d’une bête blessée se mêlaient au
craquement des branches, au froissis des feuillages, à de sourds
battements d’ailes. Une rumeur continue traînait, la palpitation des
vies proches ou lointaines rôdant sous bois. Un vol ouaté de hibou tout
à coup s’étouffa, suivi d’un petit râle d’agonie et des palombes
soupiraient comme des amants heureux. Presque aussitôt un galop fendit
la nuit; des sabots précipités rebondirent vers la mare. Je revis la
grâce svelte et frémissante des longs animaux aux yeux de femme.
Frilotte frissonna, se blottit dans mes bras.
--Je t’assure, Petit Vieux, ce ne sont pas des bêtes comme les autres.
L’air mou retomba au silence; la grande nuit du bois s’assoupit; il y
eut comme un doigt de velours qui frôla nos paupières. Nous nous
endormîmes dans l’âme fraîche de la terre. Et encore une fois ensuite le
matin s’éveilla. Nous frissonnâmes sous la hauteur des arbres. Nous ne
cessions pas d’admirer le prodige de leurs troncs énormes au-dessus de
nous, si petits.
Des jours s’écoulèrent. Nous comptions les heures par la courbe du
soleil. Six fois il s’était levé dans un ciel clair, fleuri de roses.
Aussitôt montait la vie; le coucou, avec ses petits coups, donnait le
signal. Celui-là était le chanteur matinal, posté derrière les portes du
jour. Puis le loriot jouait son petit air; la plainte pâmée des palombes
traînait; le pivert s’ébrouait avec un hennissement de poulain; l’aigre
clameur des geais graillait; et nous reconnaissions aussi le foret
strident de la pie et le rauque coup de rabot des corneilles. Nous
inventâmes des noms pour les distinguer l’un de l’autre et quelques-uns
nous charmaient, les autres stimulaient en nous le goût de la chasse et
du combat.
En nous glissant dans le vallon vert, nous allions regarder les
chevreuils boire à la mare. Par petits bonds ils remontaient les pentes
et à notre tour nous descendions vers la source pour y boire et y
tremper nos pieds. Je ne pensais plus au meurtre; ils étaient semblables
à nous, d’âme douce et confiante, dans la paix de la nature. Ils
s’habituèrent à nos visages; nous pouvions les approcher à une petite
distance; leurs frais yeux lumineux nous suivaient et n’étaient plus
inquiets.
L’heure de la faim me relançait vers les hauts feuillages. La chair du
ramier nous était précieuse, d’un fumet moins âcre que la pie et le
geai. L’instinct m’enseigna comment, en tordant mon lambeau de veste et
en le jetant à mesure devant moi le long de l’arbre, je pouvais sûrement
me hisser jusqu’aux nids. Ouah! Ouah! criait-elle. Ensuite le feu
s’allumait, nous mangions innocemment de la vie ailée. Je n’osais pas
encore toucher aux autres êtres du bois. Et c’était le mois d’amour; des
gouttes de sève pleuvaient des feuilles; aux écorces se coagulait la
sueur chaude des résines. Quelques essences suintaient une gomme poivrée
qui brûlait nos lèvres; le cœur des chênes, nourri de sang vierge,
sonnait comme un tambour. Cependant nous ignorions encore l’émoi de
notre chair; nous ne nous étions pas aperçus d’un sexe différent.
Vers la dixième nuit, la lune changea. Une fine pluie mouilla notre
réveil; elle grésillait sur les mousses, elle ruisselait des feuillages
avec une musique claire qui d’abord nous amusa. Le coucou, ce matin-là,
sonna d’une voix enrouée et nous n’entendîmes plus les oiseaux joyeux du
bois. Seuls les geais et les corneilles continuaient à se quereller
durement dans le silence attristé. Vers le midi, la pluie s’épaissit:
son bruit sourd et continu ressembla à la marche lointaine d’une foule.
Toutes les autres rumeurs s’étaient étouffées. Un air pesant et gris
étamait le jour. Comme les oiseaux, nous avions perdu la gaîté.
Nous dûmes varier nos stations sous les chênes; l’ondée à mesure
visitait nos abris. Alors la nécessité me rendit industrieux. J’allai
dans le taillis couper les branches les plus droites. Je les juxtaposai,
les serrant ensemble avec des brins de coudrier. Ce clayonnage nous
procura un simulacre de toit; je le fixai sur deux piquets en lui
gardant une déclivité pour l’écoulement de l’eau. De menues branches
tressées ensuite formèrent les parois. Comme le froid nous avait pris,
j’allumai un feu de brindilles près de la hutte. Nous eûmes ainsi au
cœur du bois un campement, comme les fondations d’une jeune cité. Et il
plut de l’aube à la nuit pendant cinq jours.
Les arbres, sous la grande pluie féconde, se lustrèrent d’un vert ample
et riche. Des germes s’épanouirent, une grâce frileuse de petites
corolles pâles étoila les couches profondes. Les aromes aussi plus
subtilement montaient des terreaux drainés. Un matin les oiseaux se
remirent à chanter. Des jours de clarté fraîche dorèrent les feuillages.
Nous quittâmes notre hutte; nous marchâmes longtemps à travers le bois.
Un soir elle me dit:
--Pense donc à cela. Mama quelquefois me prenait dans ses genoux et
m’embrassait.
Moi, croyant qu’elle regrettait l’autre vie, j’eus le cœur serré de
dépit.
--Eh bien, lui dis-je, si tu veux, nous retournerons à la ville. Tu iras
retrouver cette Mama.
Ma voix tremblait: je l’aurais battue si elle avait dit oui.
--Non, fit-elle, ce n’est pas ce que tu crois, Petit Vieux. Mama
toujours revenait avec des hommes. Quand elle était soûle, il n’y avait
plus rien de bon à attendre d’elle, mais ensuite elle redevenait très
tendre; elle pleurait en me demandant pardon. Si seulement tu voulais un
peu caresser mes cheveux comme elle faisait!
Je ne pensais pas qu’elle m’aurait demandé cette chose un jour. Elle
s’était pelotonnée contre moi et maintenant elle prenait mes mains, elle
les appuyait doucement à son front.
--Oh! c’est si bon, tes mains, Petit Vieux!
Je me prêtai un peu de temps à ce jeu et puis je m’en allai par le bois.
Je n’étais pas fâché, c’était quelque chose de singulier en moi que je
ne connaissais pas. Quand je revins, elle dormait tranquillement, les
bras croisés sur sa poitrine.
Une autre fois, nous étions partis au matin. Nous allions la main dans
la main en balançant nos bras. Des pensées sourdes m’agitaient et je lui
dis: