Histoire merveilleuse du faux Bauduin.
Jeanne, orpheline dès son enfance, avait, au début de son mariage, vu
son pays ravagé et ensanglanté par la guerre; au milieu de ses douleurs
patriotiques, elle avait eu le profond chagrin de voir sa jeune sœur
devenir, à l'insu de tous, la femme d'un prêtre apostat et rebelle;
elle avait vu enfin le comte Fernand, son mari, vaincu à Bouvines,
retenu prisonnier dans la tour du Louvre, sans que ses supplications,
ses larmes, ses sacrifices pussent l'arracher à l'implacable animosité
du roi de France. Il semblait que la coupe de ses infortunes dût être
pleine. Il n'en était rien cependant, et il lui restait une cruelle et
dernière épreuve à subir.
Il arriva, en effet, vers 1224, un événement des plus étranges, qui
produisit partout une grande émotion et faillit causer une révolution
complète en Flandre et en Hainaut. Nous avons fait allusion plus haut
à cette merveilleuse aventure. Il nous reste à la raconter d'après les
historiens du temps qui nous ont laissé à ce sujet des détails d'un
piquant intérêt.
En l'année 1215, parurent pour la première fois en Hainaut, dans la
ville de Valenciennes, des Frères Mineurs de l'ordre de Saint-François.
Voués aux plus humbles labeurs, les uns faisaient des nattes, des
paniers, des corbeilles; les autres de la toile; quelques-uns
écrivaient et reliaient ces livres que nous admirons aujourd'hui comme
les chefs-d'œuvre d'une patience surhumaine[126]. Quels étaient
donc ces austères personnages? d'où venaient-ils? Chacun cherchait
à pénétrer le mystère dont s'entourait leur pauvre et silencieuse
existence. On se livrait à toute espèce de conjectures à ce sujet,
quand un incident vint trahir le secret bizarre dont ces religieux
semblaient se faire un cas de conscience.
[126] Jacques de Guise, XIV, 306.
L'an 1222, comme l'on posait les fondements du beffroi, au coin du
marché, en la ville de Valenciennes, le sire de Materen, gouverneur de
ladite ville pour la comtesse Jeanne, vint assister à cette opération.
Il était là, regardant les travaux, quand il aperçut devant lui un
Frère Mineur, demandant humblement l'aumône parmi la foule.
«Cet homme, dit-il aux gens de sa suite, me paraît d'une élégante
et belle stature; son geste est noble et grave, mais quel vêtement
sordide, comme tout cela est bizarre, misérable. Qu'on l'appelle, et
faisons-lui l'aumône[127].»
[127] Jacques de Guise, XIV, 308.
Le Frère s'approcha du gouverneur, et, l'ayant considéré avec
attention, il se couvrit le visage de ses mains, puis s'éloigna
aussitôt en disant: «Je n'accepterai point d'argent.»
On courut après lui; mais il repoussa tristement la bourse qu'on lui
tendait, et se hâta de regagner son couvent.
Cette conduite parut étrange au gouverneur; mille pensées diverses
traversèrent son esprit. Il s'enquit du nom de cet homme qui fuyait
sa présence si brusquement. On n'en put rien lui dire, sinon qu'on le
croyait Flamand et que les autres religieux l'appelaient frère Jean
le Nattier, à cause de son adresse à tresser les nattes. Du reste,
ajouta-t-on, il porte sur le visage deux profondes cicatrices dont
l'une descend du front à l'œil droit, en passant sur le sourcil,
et l'autre partage le front transversalement[128]. A ces mots, le
gouverneur baissa la tête et demeura pensif. Rentré au logis, il envoie
dire au religieux de venir incontinent le trouver. Mais on répond au
messager que le Frère a quitté le couvent pour se diriger vers Arras.
La nuit se passe, et le lendemain dès l'aube, le sire de Materen, suivi
de quelques valets, chevauchait à la poursuite du religieux. Entre
Douai et Arras, il rejoignit le Frère qui cheminait en compagnie d'un
autre religieux de son ordre, tous les deux pieds nus et couverts de
pauvres vêtements.
[128] Jacques de Guise, XIV, 310.
«Bonjour, Frères, leur dit-il en les abordant.
--Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous!» répondirent ceux-ci.
Et l'on marcha en s'entretenant de choses indifférentes.
Quand le gouverneur fut assuré qu'il ne s'était pas trompé dans
ses conjectures, il sauta à bas de son cheval, et, s'approchant du
religieux,
«Seigneur Josse, lui dit-il, vous êtes mon oncle, le frère de mon père!
Dame Elisabeth, votre sœur, vit encore, et vos deux fils ont été
faits chevaliers. Pourquoi donc les seigneurs, vos compagnons d'armes,
nous ont-ils annoncé votre mort en nous renvoyant votre armure, la
vieille armure de votre aïeul, puisque vous voilà vivant[129]?»
[129] Jacques de Guise, XIV, 312.
Le religieux, confondu par ces paroles, ne savait plus que dire. Son
cœur se remplit d'amertume. Un instant il s'efforça d'échapper à cette
position par des subterfuges; mais se voyant reconnu tout à fait, il
prit la main du chevalier dans la sienne et lui dit:
«Jurez-moi de ne jamais révéler ce que vous allez apprendre.»
Le chevalier jura.
«Eh bien, oui, je suis votre oncle Josse de Materen, le même qui jadis,
comme vous le savez, partit avec Bauduin comte de Flandre et de Hainaut
pour la croisade!»
Alors il se mit à raconter les principaux événements de cette grande
expédition. Partout et toujours il avait suivi son suzerain depuis la
Flandre jusqu'à Venise, depuis Venise jusqu'au siège de Constantinople.
Dans les combats, il était près du comte; après les combats, il
assistait avec lui au partage des dépouilles. Lors de l'élection de
Bauduin à l'empire, il était là présent; à sa confirmation encore, à
son couronnement encore. Enfin, il avait pris part à cette sanglante
bataille que Bauduin avait livrée aux Blactes et aux Comans devant
Andrinople, et dans laquelle le valeureux prince avait trouvé la
mort[130].
[130] Jacques de Guise, XIV, 314.
Puis il se prit à narrer comment les chevaliers flamands, après avoir
longtemps combattu en Palestine, s'en allèrent avec Pèdre, roi de
Portugal, frère de la reine Mathilde, jadis comtesse de Flandre,
envahir le royaume de Maroc; comment beaucoup d'entre les croisés
subirent un glorieux martyre sur la plage africaine; comment enfin
grand nombre de barons firent vœu d'entrer en religion et y entrèrent
en effet. Le gouverneur, ému, écoutait ces récits. Quand il fallut
se séparer de son oncle, il le serra sur son cœur avec effusion, et
regagna pensif et silencieux la ville de Valenciennes.
Cependant, peu de temps après, le bruit se répandit de tous côtés que
les chevaliers qui avaient accompagné le comte Bauduin à la croisade
étaient revenus dans leur patrie pour y vivre pauvres et inconnus, sous
l'habit de Frères Mineurs, ou sous celui d'ermites mendiants. Cela fit
une grande sensation. Ainsi que nous l'avons dit, le peuple n'avait
jamais eu une confiance bien robuste dans la mort de l'empereur.
Souvent, et dès les premières années de la croisade, il avait espéré
voir ce prince reparaître un jour dans le pays. Quand on sut que ses
compagnons d'armes se trouvaient en Hainaut, on pensa qu'il pourrait
bien être avec eux. Bientôt même ce ne fut presque plus un doute, grâce
aux perfides insinuations de quelques-uns de ces grands vassaux dont
la comtesse Jeanne comprimait les velléités tyranniques, et qui, pour
se venger, cherchaient toutes les occasions de susciter des embarras
à leur courageuse souveraine. A leur tête étaient les seigneurs du
Hainaut qui avaient embrassé contre la comtesse de Flandre le parti
de Bouchard d'Avesnes dont nous avons raconté plus haut la romanesque
histoire.
A quatre lieues de Valenciennes, et non loin de la petite ville de
Mortagne, se trouvait un bois qu'on appelait le bois de Glançon. Là
vivait un ermite, ou pour mieux dire un mendiant que sustentait la
charité publique. Un jour que cet homme parcourait les rues de Mortagne
tendant la main aux passants, un baron l'aborde. Après l'avoir un
instant considéré, il feint la surprise. Comme le mendiant lui en
demande la raison, le baron se prosterne et lui dit:
«Seigneur, je vous reconnais; vous êtes véritablement l'empereur
Bauduin!»
L'ermite est stupéfait. Plus il cherche à se défendre d'être
l'empereur, et plus le chevalier paraît convaincu du contraire[131].
[131] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol.
LIV Vº, 2e col.
Tout en faisant mille protestations, ce dernier emmène l'ermite
en son hôtel et l'y installe en toute révérence. Bientôt de hauts
personnages arrivent à la dérobée qui le circonviennent, lui persuadent
que, s'il n'est pas l'empereur, il a du moins une telle ressemblance
avec Bauduin, qu'on le peut facilement prendre pour ce prince; lui
apprennent plusieurs secrets de famille, enfin le façonnent au rôle
qu'il doit jouer[132]. Le mendiant se montre d'autant plus intelligent
qu'en son temps il avait été jongleur, ainsi qu'on le verra par la
suite.
[132] _Ibid._ LX Vº, 2e col.--_Chron. Alb. stad._ 205.
Dans l'intervalle, on exploite la crédulité du peuple. On lui persuade
sans peine que l'empereur existe réellement, et qu'il consent enfin
à sortir de l'obscurité où il avait voulu finir ses jours pour se
rendre à l'amour de ses sujets fidèles. Mortagne d'abord le reconnaît
pour son souverain. Les populations se soulèvent de joie. On court
à sa rencontre de tous les côtés, et c'est avec un immense cortège
qu'il se présente dans les villes de Tournai, de Valenciennes et de
Lille, où il est reçu avec acclamation. Un contemporain, le chroniqueur
Philippe Mouskes, dit à ce propos que si Dieu était venu sur la terre
il n'eût pas été mieux accueilli[133]. A Gand et à Bruges, l'entrée
du faux Bauduin fut magnifique. Au milieu de l'enthousiasme général,
il traversa ces villes porté sur une litière, revêtu du manteau de
pourpre et de tous les ornements impériaux. Un archichapelain portait
la croix devant lui[134]. Personne ne se doutait du piège, et quantité
de seigneurs des deux comtés y tombèrent et suivirent l'imposteur.
Bientôt la comtesse Jeanne se trouva presque abandonnée, sans autre
appui qu'un petit nombre d'amis fidèles, qui, sachant parfaitement à
quoi s'en tenir sur le sort de l'empereur Bauduin, déploraient avec
elle l'astucieuse perfidie de quelques barons, et le fatal aveuglement
d'un peuple qui se laissait si facilement entraîner.
[133] _Chron. rimée, vers_ 24851.
[134] _Ibid. vers_ 24823.
Le pouvoir de la comtesse fut sérieusement ébranlé par cette bizarre
aventure. La division était dans le pays; des luttes sanglantes
s'engageaient déjà entre les seigneurs des deux partis. Au milieu de ce
trouble et de cette confusion, l'existence même de la princesse courut
des dangers. Dans leur exaltation contre Jeanne, qu'ils considéraient
comme une fille rebelle, attendu qu'elle ne pouvait pas croire ce
qu'ils croyaient, les partisans du faux Bauduin dirigèrent leurs coups
contre elle. Après avoir cherché vainement à vaincre la superstitieuse
obstination de tout un peuple et à s'opposer aux envahissements de
l'imposteur, Jeanne s'était réfugiée en son château du Quesnoi. Une
nuit, ils tentèrent de l'enlever; elle eut à peine le temps de fuir
dans la campagne par une issue cachée, de monter à cheval et de gagner
la ville de Mons, à travers des chemins affreux et pleins de périls.
En aucune circonstance, Jeanne n'eut à déployer plus d'énergie et
d'habileté que dans la triste position où la fortune venait encore
une fois de la plonger. Perdre l'héritage de ses pères, le laisser
aux mains d'un misérable aventurier, et surtout passer pour une fille
dénaturée, parricide, c'était vraiment là un de ces coups imprévus et
terribles sous lesquels succombent souvent les âmes les plus fortement
trempées.
Pour nous servir de l'heureuse expression d'un vieil historien, la
comtesse «jugea bien que ce fuseau ne se devoit pas démesler par force,
mais par finesse[135].» Elle essaya d'abord de faire venir l'ermite au
Quesnoi. Il y avait auprès d'elle en ce moment une ambassade du roi de
France, Louis VIII, composée de trois hauts personnages, Mathieu de
Montmorency, Michel de Harnes et Thomas de Lempernesse. Elle espérait
confondre devant eux l'imposteur, mais celui-ci se garda bien de se
rendre à l'invitation de Jeanne[136].
[135] Doutreman, _Hist. de Valenciennes_.
[136] _Chron. de Flandre_, fol. 61, 2e col.
La situation devenait de plus en plus critique. Le roi d'Angleterre
Henri III, partageant ou plutôt feignant de partager l'erreur commune,
écrivit au faux Bauduin une lettre de félicitations, en lui offrant de
renouveler les anciennes alliances qui avaient uni leurs ancêtres. Il
lui rappelait que le roi de France les avait dépouillés l'un et l'autre
de leur héritage: il lui offrait enfin et lui demandait des conseils
et des secours pour recouvrer les domaines que tous deux avaient
perdus[137]. Henri ne pouvait plus compter sur l'appui de Jeanne,
laquelle avait de graves motifs pour ne pas offenser le prince qui
tenait son mari dans les fers. En favorisant l'imposteur, il espérait
s'en faire une créature dévouée, regagner l'amitié des Flamands, et
armer de nouveau ceux-ci contre la France, ce qui eût fort bien servi
ses intérêts en ce moment-là.
[137] Rymer, _Fœdera_, I, 277.
Jeanne, après avoir vainement tenté tous les moyens d'ouvrir les yeux
à ses sujets, attendait avec anxiété que la Providence se chargeât
de dévoiler elle-même l'iniquité. Elle n'attendit pas longtemps. Le
sire de Materen, resté fidèle à sa suzeraine, s'était ressouvenu de
la rencontre que naguère il avait faite de son oncle. Il pensa que
son appui et celui des Frères Mineurs, s'ils voulaient le prêter,
seraient d'un grand secours à la comtesse Jeanne. Il se mit en quête de
rechercher cet oncle, et ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à le
découvrir dans le refuge de Saint-Barthélemy, près Valenciennes, où il
était revenu après l'incident raconté plus haut.
A la suite d'une longue entrevue avec le religieux, le sire de Materen
se rendit auprès de la comtesse. Là, devant le conseil assemblé, il
rendit compte en secret de tout ce qu'il avait appris. Jeanne et ses
conseillers furent profondément émus de ce récit. Ils éprouvaient tout
à la fois un mélange de joie et de tristesse. Peu de jours après,
la comtesse vint à Valenciennes, croyant y trouver les Frères; mais
ceux-ci, fuyant le souffle de la faveur mondaine, dit la chronique,
s'étaient dispersés et réfugiés les uns à Liège, les autres à Arras ou
à Péronne.
Sans délai, Jeanne informa le roi de France de tout ce qui se
passait, lui demandant conseil et protection dans cette périlleuse
circonstance[138]. Le roi fit partir pour la Flandre et le Hainaut des
envoyés qui trouvèrent le pays en révolution. La plupart des communes
obéissaient à l'ermite comme à leur seigneur naturel. De leur côté, la
noblesse et le clergé ne savaient plus trop quel parti prendre.
[138] Ph. Mouskes, _vers_ 24895.
Cependant Jeanne faisait rechercher en toute hâte les personnes qui
pouvaient avoir connu son père et surtout les Frères Mineurs dont le
gouverneur de Valenciennes avait parlé. On en trouva dix-neuf d'entre
eux, dont seize laïques et trois prêtres, qui furent aussitôt mandés
devant la comtesse Jeanne et les envoyés du roi, et qui, cette fois,
malgré le serment par eux juré de n'avoir aucun rapport avec le monde,
n'osèrent pas se soustraire aux ordres de leur souveraine et aux cris
plus impérieux peut-être encore de leur propre conscience.
Le fameux Guérin, évêque de Senlis, présidait l'enquête. Ayant demandé
aux religieux leurs noms, leur patrie, leur état, ce qu'ils savaient du
comte Bauduin, de sa mort; leur ayant fait jurer sur l'Evangile de dire
la vérité, l'un de ces Frères répondit à l'évêque au nom de tous:
«Seigneur, voici la vérité; nous avons tous les seize traversé la mer
avec le très-illustre prince Bauduin, dont l'âme repose en paix, et
depuis lors nous ne l'avons plus quitté un seul instant jusqu'à sa
mort. Dans toutes les batailles où il combattait de sa personne, nous
étions présents, et dans la dernière qu'il livra aux Comans et aux
Blactes, nous l'avons vu vivant, puis mort[139]. Nous le jurons tous.
Nous demandons en outre à parler, en présence du roi, à celui qui se
dit être Bauduin.»
[139] _Chronique de Bauduin d'Avesnes_, manuscrit de la Bibl. de
Bourgogne, nº 10233-36, citée par M. le baron de Reiffenberg, t. X,
nº 7, des bulletins de l'Acad. royale de Bruxelles.
Le roi fut aussitôt informé du résultat de l'enquête. Quelques semaines
après, à la prière de Jeanne, il vint lui-même à Péronne. Il appela
les Frères Mineurs devant lui, les interrogea longuement, et quand il
eut appris de leur propre bouche tout ce qu'il désirait savoir, il
les confina dans un couvent de la ville. Alors il écrivit au prétendu
Bauduin, lui mandant de se rendre incontinent auprès de lui pour
conférer d'affaires importantes. Il lui envoyait en même temps un
sauf-conduit[140]. Le soi-disant comte de Flandre et de Hainaut ne
pouvait se dispenser d'obéir aux ordres de son suzerain; il s'achemina
donc vers Péronne, suivi d'un cortège nombreux composé de tous ceux
qui, parmi les barons et les bourgeois des deux comtés, croyaient voir
en lui leur véritable seigneur. Pleins d'assurance et de joie, ces
bonnes gens s'imaginaient que le roi de France allait solennellement
reconnaître Bauduin de Constantinople et l'investir des fiefs dont il
avait été si longtemps dépouillé. L'étrange missive du roi d'Angleterre
avait encore augmenté leur aveuglement, et il fallait désormais
beaucoup de prudence et d'adresse pour leur ouvrir les yeux, confondre
l'imposteur, réduire enfin à néant cet incroyable échafaudage de ruses,
de trahisons et de soupçons odieux dressé contre la malheureuse fille
de Bauduin.
[140] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol.
63.
A son arrivée à Péronne, l'ermite fut reçu avec le même cérémonial que
s'il eût été l'empereur en personne. En le saluant, le roi l'appela
son oncle; et puis, entrés dans les appartements du château, ils
devisèrent quelque temps ensemble, jusqu'à l'heure où l'on corna l'eau
pour le repas, suivant l'usage du temps. Alors le roi le pria de dîner
avec lui; l'ermite s'en excusa et s'en alla dîner au riche hôtel qui
lui avait été préparé dans la ville. Après le dîner, Louis VIII lui
envoya un de ses officiers pour l'engager, ainsi que les seigneurs
de sa suite, à venir au _parlement_, c'est-à-dire à l'assemblée où
d'habitude les princes et les barons se réunissaient au logis du roi.
Cette fois, l'ermite, qui avait déjà refusé de s'asseoir au festin
royal, ne crut plus pouvoir se dispenser de retourner chez le roi. Il
avait été cependant fort contraint et gêné à la première entrevue;
mais il s'était trop avancé et ne pouvait maintenant reculer. Le roi
le prit à part et le fit causer de nouveau; il ne tarda pas à voir par
toutes ses réponses qu'il n'était qu'un misérable personnage et un
effronté menteur[141]. Bientôt l'évêque de Senlis vint l'entreprendre
à son tour; il lui parla du siège de Constantinople, des affaires
d'outre-mer et de bien d'autres choses que l'empereur Bauduin aurait
dû parfaitement connaître[142]. L'ermite, de plus en plus embarrassé,
répondit avec hésitation. A la fin, l'évêque, élevant la voix devant
tous les seigneurs présents, français, flamands, ou hainuyers:
[141] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol.
63.
[142] _Ibid._
«Sire, lui dit-il, nous voyons bien à votre contenance que vous devez
être un très noble homme; mais il y a encore des gens qui en doutent.
Pour ôter tout soupçon, le roi m'ordonne de vous adresser publiquement
quelques questions.--Vous rappelez-vous en quel temps et en quel lieu
vous avez fait hommage de votre terre de Flandre à notre seigneur le
bon roi Philippe, dont Dieu ait l'âme?»
L'ermite, après avoir un moment réfléchi, dit qu'il ne s'en souvenait
plus....
Le prélat lui demanda ensuite par qui il avait été fait chevalier; en
quelle ville, à quel jour et dans quelle chambre il avait épousé la
princesse Marie de Champagne?
Le vieux jongleur ne s'était pas préparé à d'aussi simples questions;
il resta muet et confondu[143]. Alléguant son grand âge, ses longs
malheurs, son peu de mémoire, il demanda jusqu'au lendemain pour
répondre.
[143] P. Mouskes, _v._ 24961.
Ebahis, les barons de son escorte se regardaient entre eux; mais
il leur répugnait encore de croire qu'ils étaient la dupe d'une
mystification aussi audacieuse. Ils espéraient que, remis de son
trouble, le vieillard se ressouviendrait facilement de choses qu'il
est impossible de jamais oublier, et attendirent le lendemain avec
impatience.
Dans la nuit, le faux Bauduin s'enfuit dérobant un des meilleurs
chevaux des écuries du roi.
Grande fut la stupeur de chacun, surtout quand on s'aperçut que les
écrins, coffrets, joyaux, et tout ce que la chambre contenait de
précieux, avaient également disparu. Les chevaliers de Flandre et de
Hainaut, dupes ou complices de l'imposteur, remplis de honte et de
confusion, quittèrent Péronne furtivement, et l'on n'en vit plus
reparaître un seul à la cour du roi[144].
[144] P. Mouskes, _v._ 25009.
Quant à ce prince, après avoir donné congé aux Frères Mineurs et
leur avoir offert sa royale bienveillance[145], il retourna à Paris,
satisfait du résultat de son voyage, et bien résolu d'obtenir pour
la comtesse de Flandre une satisfaction plus éclatante encore. A cet
effet, il écrivit aux principales villes de Flandre et de Hainaut, et
leur reprocha de s'être laissé si vilainement abuser par un imposteur,
et d'avoir ainsi manqué à la foi et à l'amour qu'elles devaient à leur
souveraine[146]; en même temps il dépêchait par toutes les provinces du
royaume des lettres où il promettait une forte récompense à celui qui
livrerait l'homme dont il indiquait le signalement.
[145] J. de Guise, XIV, 342.
[146] _Chron. de Fl._ fol. 64, vº, 2e col.
Le faux Bauduin, après sa fuite de Péronne, s'était réfugié au village
de Rougemont en Bourgogne, où il espérait n'être jamais découvert. Il
y séjourna, en effet, pendant un certain temps sans que le moindre
soupçon se portât sur lui. Cependant on remarqua bientôt qu'il
dépensait beaucoup d'argent et menait un train de vie peu ordinaire;
chacun s'en étonna, car on savait dans le pays qu'il était naguère
parti sans sou ni maille, gagnant sa vie au jour le jour, et n'ayant
d'autre profession que celle de ménestrel ou jongleur. De propos en
propos, la chose vint aux oreilles de messire Everard de Castenay,
seigneur du lieu. Il fit mettre le vilain à la question pour apprendre
d'où lui venaient toutes ses richesses, et celui-ci finit par avouer
qu'il les avait gagnées en Flandre et en Hainaut, où il s'était fait
passer pour l'empereur Bauduin. On sut alors aussi que le nom véritable
de ce jongleur était Bertrand; qu'il était natif de Rains, village à
une lieue de Vitry-sur-Marne; qu'enfin il était fils de Pierre Cordel,
vassal de Clarembaut de Capes[147]. Everard de Castenay l'envoya sous
bonne garde au roi Louis, qui le reconnut parfaitement et le fit
conduire en Flandre, en recommandant à la comtesse de lui faire son
procès selon toutes les règles du droit[148].
[147] P. Mouskes, _v._ 25258.
[148] _Chron. de Fl._ fol. 65.
La chronique flamande inédite que nous avons souvent citée en raison
des précieux détails qu'elle renferme sur l'histoire du faux Bauduin,
retrace en ces termes empreints de beaucoup de véracité le dénouement
du drame:
«Sitost que la contesse le tint, et pour lui faire son procès
incontinent, elle fist assembler les nobles et gens de conseil et de
justice des bonnes villes de Flandre et de Haynaut, et leur montra
ledit Bertrand pour savoir si c'estoit celui qui s'estoit voulu faire
passer pour Bauduin l'empereur. Si déclarèrent tous que c'estoit lui
sans aultre. Et lui mesme confessa, sans contrainte et de sa franche
voulenté, que de tant qu'il avoit présumé, il avoit menti par sa gorge;
mais que ce avoit esté plus par les plusieurs que il nomma qu'il
s'estoit avanchié de ce faire, dont il se repentoit et demandoit pardon
à tous. Adonc, publiquement en recognoissant son péchié, il fut jugié
par les nobles du pays à estre traisné et puis pendu au gibet[149].»
[149] _Chron. de Flandre_, inédite, nº 8380, précitée, fº 63.
On conduisit son cadavre aux champs, et on l'accrocha, près de l'abbaye
de Loos, à des fourches patibulaires, où il devint la pâture des
oiseaux de proie.
Justice était faite; la comtesse de Flandre, dont le cœur était
plutôt rempli d'affliction que de haine, résolut alors de pardonner
à tous ceux de ses sujets qui avaient tenu le parti du faux Bauduin,
et qui, trop longtemps aveuglés, gémissaient enfin de leur erreur.
En conséquence, elle publia une charte d'amnistie, qui fut adressée
aux principales villes des deux comtés, le 25 août 1225. La princesse
disait qu'elle ne gardait plus aucun ressentiment en son âme, qu'elle
oubliait tout; et, en échange de cette preuve d'amour, elle ne
demandait à ses peuples que de prier le Seigneur Dieu pour elle[150].
[150] Archives de la ville de Lille, carton I, pièce I.--_Original
parchemin dont le scel est rompu._
Telle fut la péripétie de ce dramatique et singulier événement. Le
retentissement qu'il produisit en son temps s'est perpétué d'âge en
âge jusqu'à nous; mais souvent singulièrement modifié, quelquefois
même dénaturé tout à fait par les traditions dont il a dû traverser la
longue filière.