1226--1233
La comtesse Jeanne a recours au Pape pour obtenir la délivrance
de Fernand.--Bulle du Pontife à ce sujet.--Traité de Melun.--Les
villes de Flandre refusent sa ratification.--La reine Blanche de
Castille consent à modifier le traité.--Délivrance de Fernand
en 1226.--Son dévouement à la reine.--Ses expéditions dans le
Boulonnais et la Bretagne.--Succession au comté de Namur.--Jeanne
et Fernand augmentent le pouvoir municipal en Flandre.--Les
_Trente-neuf_ de Gand.--Fernand meurt à Noyon.
Tandis que Jeanne de Constantinople luttait seule en Flandre contre
d'étranges vicissitudes, Fernand de Portugal voyait tristement
s'écouler sa vie entre les murs du Louvre. Le vainqueur de Bouvines
était mort le 14 juillet 1223. Jeanne crut l'occasion favorable pour
renouveler ses tentatives auprès du successeur de ce prince; mais Louis
VIII avait hérité de l'opiniâtreté de son père. Il ne voulut d'abord
rien entendre[151]; seulement le comte fut moins durement traité
qu'auparavant, et on lui permit même de recevoir la visite quotidienne
de quatre Frères Mineurs choisis par le roi dans les couvents de
Paris, pour lui porter, deux à deux, et à tour de rôle, quelques
consolations[152]. Jeanne mit en œuvre tous les ressorts possibles
pour ébranler le monarque. Elle lui fit écrire par le Pape, par un
grand nombre de cardinaux et d'autres personnages influents; chacun
employait les termes les plus pressants. Honorius alla jusqu'à menacer
de lancer l'interdit sur la Flandre et le Hainaut, d'excommunier
le comte et la comtesse, si Fernand, mis en liberté, tentait de se
rebeller encore.
[151] _Chron. de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._, nº 8380,
fol. 58.
[152] Jacques de Guise, XIV, 290.
Après de nombreuses négociations, Louis VIII consentit enfin à traiter
de la délivrance de son prisonnier. Voici les principales clauses de ce
traité, conclu à Melun le 10 avril 1225[153].
[153] Galland, _Mémoires pour l'Histoire de Navarre et de Flandre_.
Preuves 145 et 146.
Le roi s'oblige à faire sortir Fernand de prison, le jour de Noël 1226,
à condition que celui-ci lui payera vingt-cinq mille livres parisis
avant sa sortie. En outre, il devra, ainsi que la comtesse sa femme,
remettre entre les mains du roi les villes de Lille, Douai, l'Ecluse
et leurs appartenances, pour garantie d'un second payement de la même
somme. Le roi rendra ces villes quand le comte et la comtesse lui
auront soldé en totalité les vingt-cinq mille livres; mais il gardera
la forteresse de Douai pendant dix ans, et une garnison française y
sera entretenue aux frais de la Flandre, à raison de vingt sols parisis
par jour.--En vertu de la lettre du Pape, le comte et la comtesse,
s'ils n'exécutent pas les clauses du traité, seront excommuniés par
l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis, quarante jours après
sommation, et les terres de Flandre et de Hainaut seront mises en
interdit. Le comte et la comtesse feront jurer sûreté et féauté au roi
par les barons, les communes et les villes des deux comtés.--Ils ne
pourront faire la guerre au roi ou à ses enfants.--Si quelque chevalier
refuse de jurer sûreté au roi, ils le chasseront de sa terre; si
c'est une ville, ils s'empareront de ses biens.--Enfin le comte et la
comtesse n'auront pas le droit d'élever de nouvelles forteresses en
Flandre en deçà de l'Escaut sans l'agrément du roi.
Lorsqu'on lut aux barons et aux villes les conditions du traité
de Melun, pour la plupart si pénibles et si outrageantes pour la
nationalité flamande, ils les repoussèrent avec dédain, et, comme en
1214, ils s'opposèrent formellement à toute espèce de conventions de
cette nature.
Les Flamands, il faut le dire, n'éprouvaient pas de sympathie pour le
prince portugais, car ils se rappelaient que son avènement au comté
avait été la source d'une multitude de malheurs. S'ils se montraient
disposés à faire quelque sacrifice, ce n'était que dans le but de
complaire à leur souveraine naturelle. La comtesse Jeanne avait cédé à
un sentiment d'affection conjugale qui lui avait fait un moment oublier
les véritables intérêts du pays: dans quelle sombre perplexité ne
devait pas la jeter cette cruelle alternative où elle était placée?
Heureusement pour Fernand et pour elle, le roi vint à mourir sur ces
entrefaites. La reine Blanche, mère et tutrice de Louis IX, consentit,
au mois de janvier 1226, à modifier le traité. On se contentait de
vingt-cinq mille livres avec quelques garanties, et il n'était plus
question de garnison française entretenue au cœur même du pays et aux
frais des Flamands. Les barons et les villes souscrivirent alors à ce
traité, qui ne put toutefois recevoir son exécution qu'après que le
jeune roi eut été sacré[154].
[154] Ph. Mouskes, _v._ 27495.
Fernand sortit donc de prison le 6 janvier 1226, après une captivité
de douze ans, cinq mois et quelques jours. Le malheureux prince avait
bien expié les fautes politiques de sa jeunesse. Eprouvé par cette
grande infortune, l'âme de Fernand sembla s'être retrempée. Son esprit
avait acquis de la gravité dans cette solitude, où le comte de Flandre
n'obtenait de son vainqueur sans pitié que les consolations austères de
ces Franciscains dont nous avons parlé plus haut.
Pendant le peu d'années qu'il eut encore à vivre, Fernand se conduisit
dans le gouvernement de ses Etats avec sagesse et prudence. Jamais il
ne se départit du serment de fidélité qu'il avait juré au roi, et se
montra toujours reconnaissant envers lui et sa mère, la reine Blanche,
laquelle avait si puissamment contribué à hâter le moment de sa
délivrance. D'ailleurs, durant sa captivité, il s'était toujours montré
plein de résignation; différent en cela de Renaud de Boulogne, dont
l'esprit d'intrigue et les fureurs amenèrent un affreux événement.
Il paraît que, du vivant de Philippe-Auguste, Louis, fils du roi et
cousin du comte de Boulogne par sa mère Isabelle, avait vivement
intercédé pour obtenir la délivrance du prisonnier et y avait réussi.
Il vint un jour au château de Compiègne, où le comte de Boulogne
avait été transféré nouvellement, annoncer à ce prince les bonnes
dispositions du monarque à son égard. Cette nouvelle jeta Renaud dans
un transport de joie qui lui fit perdre la tête à tel point que, se
jetant aux genoux de Louis: «Beau cousin, lui dit-il, le service que
vous m'avez rendu sera richement récompensé, car avant un mois je vous
ferai roi de France[155].» Effrayé d'une telle parole, et s'imaginant
que le comte de Boulogne en voulait à la vie de son père, le prince
Louis monta incontinent à cheval avec une petite escorte de chevaliers
et courut jusqu'à Montbason, où était le roi, auquel il raconta le
propos de Renaud. Le châtelain de Compiègne reçut aussitôt l'ordre
de jeter le prisonnier dans un cachot et de le charger de fers, sans
permettre à personne de l'approcher. Il entra dans la chambre du comte
pour mettre cet ordre à exécution. Renaud, joyeux à sa vue, croyait
que le moment de sa délivrance était venu. «Eh bien, beau châtelain,
quelle bonne nouvelle?» s'écria-t-il. Alors celui-ci lui montra les
lettres du roi. Renaud pâlit en les lisant. Saisi d'un mouvement de
rage frénétique, il prit à bras-le-corps un de ses chambellans qui
était là près de lui, et le serra si fortement contre sa poitrine que
l'un et l'autre tombèrent morts à terre avant qu'on eût eu le temps de
les séparer[156].
[155] _Chroniques de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._ nº
8380, fol. 65 vº, 2e col.
[156] _Chronique précitée_, ibid.
Comme on l'a vu, le roi Louis VIII avait suivi de près son père au
tombeau. Il laissait, de sa femme, Blanche de Castille, un fils âgé de
dix ans, lequel devait monter sur le trône sous le nom de Louis IX, et
y acquérir par ses vertus une renommée que l'histoire et la postérité
ont si hautement consacrée. Dans les cérémonies du sacre des rois de
France, le comte de Flandre remplissait les fonctions de connétable et
portait l'épée de Charlemagne devant le monarque. Lors du couronnement
de saint Louis, Fernand était encore en prison. La comtesse sa femme,
jalouse de maintenir une si glorieuse prérogative, disputa l'honneur de
porter l'épée à la comtesse de Champagne, qui, elle aussi, avait la
prétention de faire office de connétable pendant l'absence de son mari,
en vertu de je ne sais quel antécédent. L'affaire fut déférée à la
cour des pairs. Du consentement de Jeanne, les pairs décidèrent que ce
serait Philippe de Clermont, comte de Boulogne, qui tiendrait l'épée,
mais que cette exception ne porterait pour l'avenir aucun préjudice au
droit des comtes de Flandre.
Ce même Philippe de Clermont, l'année qui suivit celle du sacre,
c'est-à-dire en 1227, se ligua avec Pierre de Dreux, comte de Bretagne,
et plusieurs grands vassaux, contre la reine Blanche, régente de France
pendant la minorité de Louis IX. C'était la première occasion qui
s'offrait à Fernand de prouver son dévouement à la mère et au fils.
Il la saisit avec empressement. A peine Philippe de Clermont eut-il
rejoint les confédérés que Fernand fit irruption sur le Boulonnais,
et força le comte à accourir défendre ses propres états. Plus tard,
Fernand prit encore part à l'expédition dirigée contre Pierre de Dreux,
le plus redoutable, après le comte de Boulogne, de tous les grands
vassaux révoltés. Cette guerre dura trois ans et se termina par le
traité de Saint-Aubin-du-Cormier, qui assura le triomphe de la royauté
sur l'aristocratie.
La succession au comté de Namur avait forcé le comte de Flandre à
entrer à main armée dans cette province en 1228; et c'est ce qui
l'empêcha de prêter en ce moment-là une aide plus efficace à la
régente. Fernand se croyait en droit d'élever des prétentions sur le
Namurois, du chef de sa femme. Bauduin le Courageux, grand-père de
Jeanne, avait, par testament, laissé le comté de Namur à Philippe, son
second fils. Philippe, après avoir gouverné la Flandre et le Hainaut
durant la minorité de Jeanne, sa nièce, était mort, comme nous l'avons
dit, en 1213, sans laisser d'enfants de sa femme, Marie, fille du
roi de France. Le Namurois était alors passé aux mains d'Yolande de
Hainaut, sœur de Philippe, avec le consentement, au moins tacite, de
Henri, son autre frère, élu empereur de Constantinople après la mort du
malheureux Bauduin. Yolande était mariée à Pierre de Courtenai, comte
d'Auxerre, lequel devait bientôt aussi monter sur le trône de Byzance.
Namur fut donc dévolu successivement aux deux fils de Pierre, puis à
leur sœur Marguerite de Courtenai, épouse de Henri, comte de Vianden.
Ce fut lorsque ce dernier voulut prendre possession du Namurois que
Fernand réclama l'héritage au nom de sa femme, nièce d'Yolande. Ses
droits n'étaient guère fondés, comme on le voit. Néanmoins il essaya
de les faire prévaloir par la force des armes. Il entra dans le comté
de Namur, dont l'empereur Henri lui avait donné l'investiture[157],
et s'empara de quelques villes, entre autres de Floreffe, qui soutint
quarante jours de siège. Mais l'affaire s'arrangea en 1232 par la
médiation du comte de Boulogne, ami des deux parties. Un traité fut
conclu à Cambrai en vertu duquel Henri de Vianden conserva le comté
de Namur, et Fernand eut pour lui les bailliages de Golzinne et de
Vieux-Ville[158]. Quatre ans plus tard, Bauduin de Courtenai, empereur
de Constantinople, fils de Pierre, revint en France, en Flandre et
en Hainaut. Le roi de France lui rendit les domaines qu'il possédait
dans le royaume, et la comtesse de Flandre lui remit également les
possessions dont elle avait été investie lors du traité de Cambrai;
elle l'aida même[159] à recouvrer le comté de Namur sur Henri de
Vianden.
[157] Archives de Flandre, _Acte du 3 juin_ 1229, copie.
[158] _Ibid. Acte du 1er novembre_ 1232, orig. scellé.
[159] Jacques de Guise, XIV, 468.
Tout le fardeau des grands et sérieux événements avait pesé sur Jeanne
durant la captivité de son mari. Lorsque Fernand sortit de prison, la
Flandre jouissait de tous les bienfaits du calme et de la paix. A part
les guerres de peu d'importance qu'il dut soutenir, et dont il se tira
avec honneur et profit, le comte de Flandre n'eut plus qu'à consolider
avec sa femme l'œuvre que celle-ci avait si dignement commencée. Ils
y travaillèrent tous deux avec zèle. Sans parler ici des fondations
charitables ou pieuses faites avec autant de libéralité que de
sagesse, des actes diplomatiques consommés avec beaucoup de prudence,
nous devons mentionner le développement que, dans l'intérêt de la
bourgeoisie et du peuple, ils s'efforcèrent de donner aux institutions
politiques, en Flandre surtout; car en Hainaut, le comte Bauduin y
avait pourvu avant de partir pour la croisade.
L'organisation et l'extension du pouvoir municipal, ce contre-poids si
nécessaire des envahissements féodaux, paraît encore ici avoir été de
leur part le but d'efforts qu'on voit, du reste, se renouveler pendant
le règne de Jeanne à chaque intervalle de tranquillité publique. Dans
la seule année 1228, le comte et la comtesse reconstituèrent le corps
échevinal dans quatre des principales villes de Flandre: Gand, Ypres,
Bruges et Douai. Un système électif assez compliqué forme la base de
ce nouvel échevinage qui consacre et fixe pour la première fois, d'une
manière bien stable, les droits de la bourgeoisie. Voici, pour exemple,
les dispositions fondamentales du corps politique connu dans l'histoire
sous le nom fameux des _Trente-neuf_ de Gand.
L'élection des échevins de la ville de Gand se fera chaque année, le
jour de l'Assomption de la Vierge, de la façon suivante:
Les échevins actuels (de l'année 1228) éliront, après serment prêté,
cinq échevins ou bourgeois de Gand, qu'ils croiront les meilleurs. Si,
dans l'élection, il survenait quelque difficulté, celui qui aura le
plus de voix sera nommé.--Il ne pourra y avoir parmi ces cinq échevins
de parents au troisième degré.--Ces cinq élus feront serment d'élire à
leur tour trente-quatre autres échevins ou bourgeois qu'ils croiront
les plus capables, ce qui formera le nombre de trente-neuf.--En cas
de contestation, celui qui obtiendra le plus de voix aura toujours
la préférence; mais le père et le fils ou deux frères ne pourront se
trouver ensemble.--Ces trente-neuf échevins se diviseront en trois
_treizaines_. La première formera l'échevinage proprement dit; la
seconde, le conseil; la troisième restera sans fonctions.--La treizaine
qui aura rempli l'échevinage pendant une année sera remplacée par
la seconde, celle-ci par la troisième, et ainsi alternativement à
perpétuité.--S'il arrive quelque vacance soit par mort ou par retraite,
les échevins alors en place en éliront un autre, se conformant aux
mêmes formalités et exceptions.--Les échevins prêteront serment entre
les mains du bailli de Gand ou de celui qu'il aura légitimement
préposé; en cas d'absence, entre les mains des échevins sortants[160].
[160] Archives de Flandre, orig. scellé.
Le comte Fernand eut sans doute, en 1230, le pressentiment d'une
fin prochaine, car au mois de mars de cette même année, il fit son
testament. Entre autres dispositions, on y remarque celle-ci: «Mes
joyaux et tout ce qui appartient à mon écurie, à ma table, à ma
cuisine, à ma chambre, seront mis à la disposition de mes exécuteurs
testamentaires pour être vendus, à l'exception toutefois de ce qui
aura été réservé par moi; le prix sera employé aux frais d'exécution
du testament, et le surplus de l'argent devra être abandonné aux
pauvres[161].»
[161] Archives de la Flandre, acte de 1230.
Le 27 juillet 1233, comme il se trouvait à Noyon, il succomba aux
progrès de la gravelle, maladie dont il avait contracté le germe durant
sa longue captivité. Son cœur et ses entrailles furent ensevelis dans
la cathédrale de cette dernière ville. Son corps fut, par les ordres
de sa femme, rapporté en Flandre. La comtesse Jeanne lui fit élever un
mausolée dans l'église du monastère de Marquette, qu'elle avait fondé
près de Lille, et où elle avait résolu de reposer elle-même à la fin de
ses jours, à côté de l'époux dont elle avait été si longtemps séparée
sur la terre.
V
1233--1244
Naissance et mort de la jeune Marie, fille de la
comtesse.--Sollicitude de Jeanne pour la mémoire de son époux
Fernand.--Ses actes nombreux de bienfaisance.--Sa visite aux Frères
Mineurs de Valenciennes.--Incidents divers.--Mariage de Jeanne
avec Thomas de Savoie.--Portrait de ce prince.--Le comte et la
comtesse de Flandre prêtent hommage au roi Louis IX.--Discussion à
ce sujet.--Progrès des institutions politiques en Flandre.--_Keure_
octroyée par Jeanne et Thomas à la châtellenie de Bourbourg, à
celle de Furnes et à la terre de Berghes-Saint-Winoc.--Guerre en
Brabant.--Le comte Thomas prend la ville de Bruxelles et fait
prisonnier le duc de Brabant.--Guerre au comté de Namur.--Maladie
de la comtesse Jeanne.--Elle se retire à l'abbaye de Marquette.--Sa
résignation et sa piété.--Son testament.--Sa mort édifiante.
Des historiens ont dit, d'autres après eux ont répété que Jeanne
n'avait jamais eu d'enfants. C'est une erreur. De son union avec
Fernand, mais seulement lorsque ce prince fut délivré de sa captivité,
naquit une fille qui eut nom Marie, sans doute en souvenance de sa
grand'mère Marie de Champagne, la digne épouse de l'empereur Bauduin.
Cette enfant, héritière de Flandre et de Hainaut, avait même été
promise en mariage à Robert Ier, comte d'Artois, frère de saint
Louis. Mais elle mourut trop jeune, le jour de Saint-Etienne, en août
1234[162]. Les consolations de la maternité manquaient même à celle qui
jusque-là avait été privée de toutes les autres!
[162] Archives de Flandre.
Une résignation pleine de douceur et de piété préside aux actes qui
signalèrent le veuvage de la comtesse de Flandre. Ses premiers soins,
après le trépas du comte Fernand, furent d'exécuter religieusement les
dernières volontés de ce prince. Mais elle ne s'en tint pas là. Dans
la seule année 1233, elle répandit tant de bienfaits sur les pauvres,
les hôpitaux, les maisons religieuses, qu'il est aisé de reconnaître
là les effets d'une profonde sollicitude pour la mémoire de Fernand.
L'expression de cet amour se retrouve à chaque instant dans les actes
nombreux que renferment nos archives; et quant aux preuves des pieuses
libéralités dont nous parlons, il faut aller les demander, car, sans
doute, elles y sont vivantes encore, aux hôpitaux d'Ypres, d'Audenarde,
de Saint-Jean à Bruges, de Notre-Dame à Gand, de Saint-Sauveur à Lille,
de Saint-Antoine à Paris, à la Maladrerie de Lille dite de Canteleu;
aux abbayes de Saint-Aubert à Cambrai, de Marquette; à l'église
Notre-Dame de Boulogne, à l'église des Frères Mineurs de Valenciennes,
ces vieux compagnons de guerre de l'empereur Bauduin[163].
[163] Archives de Flandre, _passim_.
Ces œuvres pies n'empêchaient pas Jeanne de se préoccuper toujours
des intérêts politiques de ses sujets, de travailler à leur bien-être
matériel et moral. Bientôt nous la verrons, marchant d'un pas plus
ferme vers ce but, qu'elle s'efforçait néanmoins d'atteindre sans
cesse, consacrer les derniers temps de sa vie à réformer d'une manière
plus complète et plus générale la constitution du pays. Elle eût sans
doute fait plus encore à cette époque, sans les fléaux qui vinrent
frapper son peuple en 1234. Le premier jour de janvier, il gela si fort
que les blés furent glacés. La disette de grains amena une horrible
famine. Les hommes broutaient, dit-on, l'herbe des champs comme les
bêtes; enfin, pour surcroît de malheur, la peste décima de nouveau la
Flandre et le Hainaut, et se répandit même en France[164].
[164] _Chronicon Massœi_, lib. XVII.
L'éducation de la jeunesse, dont le gouvernement civil paraît s'être
peu occupé en Flandre avant le XVe siècle, fut aussi l'objet de ses
soins, à en juger par un décret qu'en 1234 elle donna en faveur des
écoles de Sainte-Pharaïlde à Gand.
En 1235, la comtesse Jeanne octroie à la ville de Lille une nouvelle
loi échevinale et permet à ses habitants d'ériger une halle; ce qui ne
contribuera pas peu à développer parmi eux l'instinct des transactions
industrielles et commerciales, germe si fécond de leur prospérité
future[165]. Enfin l'année suivante, au sein de cette même cité pour
laquelle elle avait déjà tant fait, elle fonde et dote de grands biens
un hospice appelé encore de nos jours l'_hôpital Comtesse_. Le portrait
de la fondatrice est là qui rappellerait à chacun, si on pouvait jamais
l'oublier, que depuis six cents ans les pauvres infirmes de Lille
doivent à la comtesse Jeanne un asile, du pain et des consolations pour
le reste de leurs jours[166].
[165] Archives de Flandre, _actes du mois de mai_ 1235.--Cop. parch.
[166] _Ibid. mars et septembre_ 1236.
En même temps, la comtesse, dont la vigilance et les soins ne se
ralentissaient pas un seul instant, s'occupait du règlement des
affaires intérieures de sa maison, fixait d'une façon plus régulière
les charges et prérogatives de quelques grands-officiers, tels que le
chancelier héréditaire de Flandre et le bouteiller de Hainaut.
Les Flamands et les Haynuiers voyaient avec peine que leur souveraine
n'eût pas d'héritier direct; les barons et les communes des deux comtés
désiraient vivement qu'elle se remariât.
Marguerite de Provence, la jeune épouse du roi saint Louis, avait
quinze oncles et tantes dans la seule maison de Savoie. Elle jeta les
yeux sur un prince de cette nombreuse et patriarcale famille pour en
faire l'époux de Jeanne de Constantinople. Il s'appelait Thomas, comme
son père Thomas I, comte de Savoie. C'était un homme de trente-sept
ans, d'une belle prestance[167], et, à défaut d'une grande fortune,
rempli de solides qualités d'esprit et de cœur. Dès son jeune âge, il
s'était livré à l'étude des lettres, car on le destinait à l'Eglise.
Cinq de ses frères étaient déjà dans les ordres. Lui-même, paraît-il,
avait inutilement prétendu à l'évêché de Lausanne et à l'archevêché
de Lyon. Quoi qu'il en soit, ce prince était regardé comme un noble
et brave chevalier, digne d'unir sa destinée à celle d'une femme que
tant de malheurs et de vertus plaçaient si haut dans l'estime de ses
contemporains.
[167] Ph. Mouskes, _v._ 29442.
Le mariage fut célébré en octobre 1236, sous les auspices du roi et de
la reine de France. C'est ainsi que Jeanne devint, par alliance, la
tante de saint Louis. A l'occasion de cette union, Marguerite, sœur
de la comtesse et son héritière présomptive, consentit qu'une pension
viagère de six mille livres monnaie d'Artois, à percevoir sur les
domaines de Flandre et sur le tonlieu de Mons, fût attribuée au comte
pour le cas où Jeanne mourrait sans progéniture et avant son mari.
C'était un revenu qui équivaudrait aujourd'hui à cinq cent mille francs
environ. Plus tard, lorsque Marguerite eut succédé à sa sœur, elle
racheta cette rente moyennant soixante mille livres.
Au mois de décembre 1237, Thomas et Jeanne allèrent à Compiègne pour
rendre hommage au roi Louis IX. Là, s'éleva une difficulté. Le roi
prétendit que le comte devait jurer d'observer le traité de Melun,
avant de faire hommage de la Flandre. Le comte disait, au contraire,
et il avait raison, qu'il ne devait et ne pouvait rien promettre avant
d'avoir, au préalable, satisfait à l'observance d'une formalité
essentielle de la constitution féodale; que, tant qu'il n'était reconnu
pour comte de Flandre, il ne pouvait, à l'égard du roi, s'engager en
cette qualité. Ce différend fut remis à l'arbitrage de trois pairs
du royaume, Anselme, évêque de Laon, Robert, évêque de Langres, et
Nicolas, évêque de Noyon, qui statuèrent en faveur du comte. Il est
à remarquer qu'en prêtant foi et hommage, Thomas et Jeanne donnèrent
au roi les sûretés exorbitantes réclamées par le traité primitif de
Melun, du mois d'avril 1225, tout en jurant de ne jamais revenir sur
ce qui s'était passé antérieurement à la paix de 1226[168]. Mais tout
cela n'était plus que de forme et ne tirait pas aux mêmes conséquences
qu'en 1225, où il y avait un comte de Flandre à faire sortir de prison
et une somme de cinquante mille livres à payer au roi. Ce que Louis
IX voulait, c'était de déterminer les limites de son autorité comme
suzerain à l'égard des comtes de Flandre, et surtout de prévenir
les envahissements du vassal le plus puissant et le plus à craindre
qu'allait bientôt avoir la couronne de France. Saint Louis, comme ses
prédécesseurs, en avait eu le pressentiment.
[168] Archives de Flandre, _Acte du mois de décembre_, 1237. Orig.
parch. scellé.
Thomas de Savoie venait à peine d'être reconnu par les barons et
les communes de Flandre et de Hainaut, en qualité de souverain des
deux comtés, ou, pour mieux dire, de _bail et mainbour_, suivant le
protocole du temps, lorsque l'occasion se présenta pour lui d'appeler
aux armes les hommes de guerre de sa nouvelle patrie. Guillaume de
Savoie, son frère, élu évêque de Liège, était alors en butte aux
agressions violentes de Waleran, duc de Limbourg. Thomas s'avança pour
porter secours au prélat; mais Waleran n'attendit pas que le comte de
Flandre fût arrivé pour faire sa paix, et la chose en resta là.
Il n'y eut pas d'autres expéditions guerrières en Flandre jusqu'en
1242. La paix y régna, sans être troublée par aucune espèce
d'événements fâcheux. Cette période de six ans de calme non interrompu
permit à Jeanne et à son mari de s'occuper efficacement des réformes
politiques que réclamaient la constitution du pays et les progrès
sociaux.
Nous avons déjà dit que le Hainaut devait à Bauduin IX, père de la
comtesse, des lois générales dont il fit jurer l'observance par les
nobles du pays, lois qui peuvent être regardées comme la base du droit
public, civil et criminel de ce pays. Jeanne n'eut donc pas à refaire
pour le Hainaut ce qui était déjà fait. Aussi ne s'occupa-t-elle que
des villes flamandes, qui, du reste, sous tous les rapports, étaient
aussi les plus importantes. Comme on l'a vu plus haut, Gand, Bruges,
Ypres, Lille, Douai, Seclin, etc., avaient déjà leurs chartes et leurs
libertés municipales. De 1239 à 1241, elle confirma, de concert avec
le comte Thomas, son époux, les privilèges précédemment accordés à
la ville de Damme; lui en concéda de nouveaux, ainsi qu'à la ville
de Caprick; réforma l'échevinage de Bruges[169], et donna en juillet
1240, à la châtellenie de Bourbourg, à celle de Furnes, et à la terre
de Berghes-Saint-Winoc, une _keure_ remarquable, contenant toutes
les dispositions de police applicables aux mœurs et aux besoins du
temps[170].
[169] Archives de Flandre _passim_.
[170] La keure, dit M. Warnkœnig dans son _Histoire des
institutions politiques de la Flandre_, II, 298, contient, comme la
loi des XII tables à Rome, les règles fondamentales du droit public
et criminel de la ville, et de son organisation judiciaire.
Nous l'avons dit déjà, ces keures, ces chartes d'affranchissement
ne furent pas le résultat de l'insurrection. On ne trouve aucune
trace en Flandre, à cette époque, de commotions populaires dont le
but aurait été d'obtenir par la force un accroissement de privilèges.
Il n'en était pas besoin. En affranchissant les communes, les comtes
faisaient tout à la fois preuve de justice et acte de bonne politique.
Pour ne parler que de Jeanne, elle avait certes plus à se défier de
la noblesse que de la bourgeoisie, comme le prouvent la présence de
plusieurs barons flamands dans les rangs de l'armée royale à Bouvines,
et l'intrigue dont le faux Bauduin n'avait été que le prétexte et
l'instrument.
Cependant la santé de Jeanne, ébranlée par les secousses, les émotions
de toute nature qu'elle avait subies durant le cours de sa vie,
était fort gravement compromise. La comtesse se retira à l'abbaye de
Marquette, qu'elle avait placée sous le vocable touchant de _Notre-Dame
du Repos_ et qu'elle affectionnait d'une façon toute singulière; où se
trouvait déjà le tombeau de son malheureux époux, le comte Fernand,
et où elle se plaisait à résider dans les dernières années de son
règne. Elle y avait même fait bâtir un hôtel qu'on voyait encore au
XVIIe siècle; c'est là qu'elle allait se reposer des affaires et se
livrer à la prière et à la méditation au milieu des religieuses dont
elle avait maintes fois ambitionné l'existence pleine de calme et de
bonheur. Jeanne envisagea, sans crainte comme sans regrets, la mort qui
s'approchait. Lorsque, jetant un regard vers le passé, elle interrogea
les souvenirs de sa vie publique et privée, rien ne dut venir troubler
sa conscience, car c'est avec une confiante tranquillité d'âme qu'elle
attendit le moment suprême.
Lorsque les _mires_ et _fisiciens_, comme s'appelaient alors les
médecins, lui eurent, d'après ses ordres, déclaré que le mal était
sans remède, elle se fit revêtir d'un habit de novice et transporter
dans l'intérieur du couvent[171]. Elle vécut encore quelque temps
de la sorte, priant et méditant sous la robe de bure, au milieu de
la communauté qu'elle édifiait par son exemple. Plus humble que la
dernière des humbles filles de ce monastère, la comtesse de Flandre
et de Hainaut ne faisait rien sans l'autorisation de l'abbesse. Elle
n'ouvrait pas même la bouche pour parler sans permission, au dire des
chroniques auxquelles nous empruntons ces détails[172].
[171] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_
(de la fin du XIIIe siècle), fol. 9.
[172] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_
(de la fin du XIIIe siècle), fol. 9.
Cependant, la maladie faisant des progrès rapides, la comtesse dicta
son testament en présence d'une noble assemblée. Le comte Thomas, son
mari, et Marguerite, sa sœur, étaient là près de son lit, et, à côté
d'eux, le prieur de l'ordre des Frères Prêcheurs de Valenciennes, avec
trois religieux du même ordre, Pierre d'Esquermes, frère Michel et
frère Henri du Quesnoi; le prévôt de Marchiennes, le doyen de la Salle,
le seigneur Fastré de Ligne, le seigneur Watier de Lens et plusieurs
autres barons. Une seule pensée de justice et de charité présida à cet
acte suprême, que nous croyons devoir reproduire en substance:
«Au nom du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint, ainsi soit-il. Moi,
Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, pour le salut de mon
âme et de celles de mes prédécesseurs et successeurs, je fais mon
testament sous la forme ci-après, et je veux qu'il ait force comme
testament, sinon, comme codicille, sinon, comme expression de la
dernière volonté d'une mourante.--J'entends, par-dessus tout, que mes
dettes, de quelque nature qu'elles puissent être, soient pleinement
acquittées. Si j'ai injustement occupé l'héritage d'autrui, ou si j'ai
détenu des biens pris indûment par mes prédécesseurs, je veux qu'ils
soient rendus et restitués partout où ils se trouveront, et je donne
pouvoir à mes exécuteurs testamentaires, plus bas nommés, de remettre
en leur possession ceux qui auraient des droits à une restitution; je
veux aussi qu'ils soient entièrement satisfaits de tous dommages et
intérêts.--(Suivent les recommandations et les dispositions les plus
scrupuleuses pour que personne n'ait rien à réclamer contre sa mémoire
et celle de ses ancêtres. Elle règle ensuite la situation de tous ses
serviteurs, en assurant à chacun une honorable aisance. Enfin elle
termine en ces termes):--Je veux en outre et j'ordonne que tous mes
joyaux, mes reliques, mes livres, mes vases d'or et d'argent, tous
les objets et ornements de ma chapelle, tout ce qui sert à ma table,
à ma chambre à coucher, à ma cuisine, et autres choses affectées
spécialement à mon service, soient remis entre les mains et à la
disposition de mes exécuteurs testamentaires, afin qu'ils en usent
selon leur conscience pour le bien de mon âme, etc.--Libre d'esprit,
jouissant du sain usage de ma raison, j'ai ordonné ce qui vient
d'être dit, et j'ai constitué et je constitue expressément pour les
exécuteurs de mon testament mes révérends seigneurs en Jésus-Christ,
les évêques de Cambrai et de Tournai quels qu'ils soient à l'heure de
ma mort, et vénérables et discrètes personnes, le seigneur Watier, abbé
de Saint-Jean en Valenciennes; maître Gérard, écolâtre de Cambrai,
et maître Eloi de Bruges, prévôt de Saint-Pierre de Douai, etc.--Je
veux que ces mêmes exécuteurs testamentaires procèdent pour les
restitutions et l'acquit de mes legs, suivant droit et justice et de la
manière qui sera la plus profitable au salut de mon âme. Ainsi, qu'ils
satisfassent tout d'abord les pauvres, les indigents, et ceux envers
lesquels je suis le plus obligée. L'illustre et très cher seigneur, mon
époux Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et ma très chère sœur
Marguerite, dame de Dampierre, ont promis, de bonne foi, d'observer
fermement et inviolablement toutes les dispositions susdites.--Enfin,
je supplie ma très chère sœur, mes exécuteurs testamentaires, tous
mes fidèles et mes amis, d'agir avec telle diligence et promptitude
pour l'exécution de ma volonté que mon âme ne puisse souffrir dommage
d'aucun retard.--(Suivent les noms des témoins.)--Fait en l'an du
Seigneur 1244, le second dimanche de l'Avent[173].»
[173] Archives de Flandre, _manuscrit de l'abbaye de Marquette_.
_Acte du 4 décembre_ 1244. Orig. parch. scellé.
Le lendemain 5 décembre, le mal empira de telle sorte que l'on comprit
qu'il était sans remède et que la fin approchait. La princesse mourante
gisait dans la _grande salle de pierre_ de l'hôtel qu'elle s'était fait
bâtir dans l'enceinte du monastère. Autour de son lit de douleur se
tenaient éplorés le comte de Flandre, son époux, et sa sœur Marguerite
de Constantinople, à laquelle elle avait depuis longtemps pardonné le
chagrin que lui avait causé sa fatale union avec Bouchard d'Avesnes.
Là se trouvaient aussi tous les grands officiers de la cour de Flandre
et de Hainaut, et les plus nobles personnages des deux comtés, parmi
lesquels se voyaient encore de vieux compagnons d'armes de l'empereur
Bauduin qui avaient survécu aux sièges de Zara et de Constantinople,
comme au combat désastreux où leur seigneur avait si misérablement
succombé; puis les plus jeunes barons que leur conduite héroïque dans
les guerres de Flandre et à la bataille de Bouvines avait à jamais
illustrés; enfin les prélats et les religieux qui entouraient de leurs
suprêmes consolations celle qui allait quitter sans regrets sans doute
cette terre où elle avait tant souffert. Elle s'éteignit au milieu des
sanglots de cette noble assistance laquelle, au moment où elle allait
rendre l'âme, lui eût rappelé un demi-siècle de grandes et tristes
choses, si déjà toutes ses pensées et toutes ses aspirations n'eussent
été pour Dieu seul[174].
[174] Après la mort de la princesse, Thomas de Savoie retourna dans
son pays, où plus tard il épousa Béatrice de Fiesque. Marguerite
de Constantinople, héritière de sa sœur, prit immédiatement
possession des comtés de Flandre et de Hainaut.
Le corps de Jeanne de Constantinople fut, d'après sa volonté, déposé
dans un tombeau de marbre qu'elle avait fait ériger au milieu du chœur
des dames du monastère de Marquette, à côté de celui du comte Fernand,
son premier mari[175]. «Si la voix du peuple est la voix de Dieu, dit
un vieux religieux de l'abbaye de Loos, il ne faut pas doubter qu'elle
ne soit sainte, ni s'estonner que le ménologe de Cisteaux l'ait mise
dans le cathalogue des bienheureux de l'ordre à la date du 5 décembre,
jour de son trépas[176].»
[175] «Il y avait alentour diverses effigies relevées en bosse qui
furent toutes défigurées par les hérétiques lorsqu'ils pillèrent
cette abbaye, en l'an 1566.» _Hist. de l'abbaye de N.-D. du Repos,
à Marquette_, par dom Gouselaire.--Manuscrit de la Bibl. de Lille,
coté BF. 23.
[176] D. Gouselaire, ouvrage précité.
La mort si exemplaire et si chrétienne de la fille de l'empereur
Bauduin, de celle qui eut l'insigne honneur d'avoir Charlemagne pour
ancêtre et Charles-Quint pour arrière-neveu et héritier, avait été le
digne couronnement de sa vie.
Après tant d'années d'épreuves de toute nature supportées avec un
courage qui ne faiblit jamais, cette femme vraiment forte voulut se
détacher entièrement des choses de la terre et demander à Dieu seul
le repos que le monde et les grandeurs lui avaient toujours refusé.
Elle avait passé en faisant le bien, et c'est la seule gloire que pût
ambitionner sa belle âme.