II

Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.--Colère du roi.--Retour

triomphal de Philippe-Auguste en France.--Fernand de Portugal

entre à Paris garrotté sur une litière.--Il est enfermé dans la

tour du Louvre.--Profonde consternation en Flandre.--Situation

désastreuse du pays.--Démarche infructueuse de la comtesse

Jeanne auprès du roi.--Douleur de Jeanne.--Courage et fermeté

de cette princesse.--Son gouvernement.--Nouvelles tentatives

de Jeanne auprès de Philippe-Auguste.--Obstination du roi à ne

pas délivrer le comte de Flandre.--Habileté politique de la

comtesse.--Elle affaiblit le pouvoir des châtelains, augmente les

privilèges du peuple, favorise le développement du commerce et de

l'industrie.--Histoire de Bouchard d'Avesnes.

Parmi tous les princes coalisés, le comte de Boulogne seul ne

désespéra point de la fortune après la sanglante défaite qui venait de

dissoudre la ligue formidable dont il avait été l'un des principaux

instigateurs. Prisonnier du roi de France, il trouva moyen, dès le

lendemain de la bataille, d'envoyer un message secret à l'empereur

Othon. Il conseillait à ce prince fugitif, de rallier les débris de son

armée, de se rendre à Gand et dans les principales villes du comté

de Flandre, d'y réveiller l'esprit de résistance et de recommencer la

guerre. Ce message n'eut d'autre résultat que d'aggraver la position

de Renaud. En effet, le roi, arrivant à Bapaume, fut informé de la

nouvelle conspiration de son vassal et s'en montra justement irrité.

Sans délai, il se rendit au donjon où Renaud et Fernand étaient

enfermés, et, s'adressant à Renaud, il lui reprocha tous ses méfaits

et toutes ses trahisons en termes brefs et sévères. «Voilà ce que tu

m'as fait, dit-il en finissant. Je pourrais t'ôter la vie: je ne le

veux point, mais tu ne sortiras de prison qu'après avoir expié tous

tes crimes[79].» Le roi le fit aussitôt saisir et garrotter par des

hommes d'armes, et on l'emmena au château de Péronne, où il fut jeté

dans un cachot qui put lui rappeler le souvenir sanglant de Charles le

Simple. On le chargea d'entraves et de chaînes de fer si courtes, qu'à

peine pouvait-il faire un demi-pas[80]. Quant au comte de Flandre, le

roi jugea à propos de ne pas l'enfermer si près de son pays; et, pour

l'avoir sous les yeux, il le conduisit à Paris avec la plupart des

autres captifs de distinction.

[79] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 162.

[80] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 193.

Rien ne manquait donc au triomphe de Philippe-Auguste. Comme les héros

de l'antiquité, il revenait traînant à sa suite ses ennemis vaincus et

enchaînés. La joie que causa en France l'heureuse issue de la bataille

de Bouvines fut universelle. Sur les routes, clercs et laïques allaient

au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques. Les cloches

sonnaient partout. On dansait dans les rues; on y faisait retentir

mille instruments de musique. Pas une église, pas un logis qui ne

fussent tapissés de courtines, de draps de soie, jonchés de fleurs

et de branchages[81]. On était alors en plein temps de moisson: les

paysans, à six lieues à la ronde, quittaient leurs travaux, impatients

de voir ce fameux Fernand, dont le nom était presque devenu en France

un épouvantail; ils se rassemblaient sur le passage du cortège royal,

leurs faucilles, leurs houes et leurs râteaux suspendus au cou[82]. Le

comte de Flandre fit son entrée à Paris lié sur une litière portée par

deux chevaux bai-brun, qu'on appelait alors des _auferant_. Le peuple,

chez qui le sentiment national étouffe quelquefois la pitié, chantait

en le voyant passer:

[81] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 196.

[82] _Vinc. de B._ ap. J. de G. XIV, 164.

Ferrand portent deux auferant

Qui tous deux sont de poil ferrant.

Ainsi s'en va lié en fer

Comte Ferrand en son enfer.

Les auferant de fer ferré

Emportent Ferrand enferré[83].

[83] Guillaume Guiart, _Royaux lignages_, I, 309.

Les jeux de mots étaient alors fort en vogue. Chaque fois qu'une

langue se forme, on est ingénieux à lui faire subir des caprices

d'imagination, des tours de force de syntaxe. Il n'en est pas qu'on

n'essayât sur l'équivoque que présentait le nom du pauvre Fernand[84].

Bref, durant toute une semaine, Paris fut en fêtes; il y avait tant de

lumières la nuit par les rues, qu'il y faisait clair comme en plein

jour.

[84] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 197.

Tandis que l'allégresse publique se manifestait de la sorte, le noble

captif gémissait enfermé par ordre du roi dans une tour très haute et

très forte, nouvellement bâtie en dehors des murs de la cité, et qu'on

nommait la tour du Louvre[85].

[85] _Ibid._ 194.

L'éclatante victoire remportée par Philippe-Auguste sur tant d'ennemis

conjurés contre sa puissance paraissait devoir amener, entre autres

résultats, l'anéantissement de la nationalité flamande. Il n'en fut

rien pourtant; et le roi de France, comme nous l'avons dit, respecta

les droits de Jeanne de Constantinople, souveraine naturelle de la

Flandre et du Hainaut, protégée moins encore par le prestige de ses

vertus et de son infortune que par le redoutable esprit d'indépendance

nationale qui animait ses sujets. D'ailleurs, pour Philippe-Auguste, la

guerre n'était pas finie; car Jean sans Terre la continuait toujours

avec des chances diverses dans les provinces qu'il avait jadis envahies

au delà de la Loire. Le roi de France, après avoir quelque temps joui

de son triomphe, se prépara à marcher contre le roi d'Angleterre avec

toutes ses forces; et la Flandre, tant de fois ensanglantée par ce

prince depuis deux années, jouit enfin d'un peu de calme et de repos.

Mais il y régnait une consternation profonde; son seigneur, la plupart

de ses barons étaient dans les fers; les plus valeureux d'entre ses

enfants avaient succombé. Il semblait qu'un si grand malheur fût à

jamais irréparable.

Au premier moment, ce ne fut qu'un cri d'imprécation contre Othon

l'excommunié, à qui l'on attribuait la funeste issue de cette

guerre[86]. Puis l'on s'occupa du règlement des affaires intérieures.

Elles offraient un lugubre tableau. La guerre avait si cruellement

ravagé la Flandre dans les derniers temps, que de tous côtés, à

la place d'un village, d'une église, d'une abbaye, on ne voyait

plus que des murs dénudés par le pillage, noircis par les flammes,

d'affligeantes ruines enfin, comme à Lille après la destruction de

cette ville par Philippe-Auguste. Pour surcroît de malheur, de nouveaux

fléaux tombèrent sur le pays vers la même époque. Gand, Ypres et Bruges

furent presque entièrement consumées par des incendies, et quantité

d'habitants y périrent étouffés. Une maladie contagieuse décima

plusieurs cantons, et la mer, franchissant ses limites, inonda une

partie de la Flandre occidentale[87]. Ce fut au milieu de ces calamités

que Jeanne apprit le dénouement fatal de la bataille de Bouvines.

[86] Jacques de Guise, XIV, 168.

[87] Jacques de Guise, _passim_.

Adam et Gossuin, évêques de Térouane et de Tournai, et le seigneur Jean

de Béthune, évêque de Cambrai, avaient été députés vers la comtesse,

afin de lui révéler la vérité, et de l'exhorter à la résignation et au

courage. Au premier moment, Jeanne, disent les chroniqueurs du temps,

se livra aux sanglots et au désespoir, aussi bien que sa tante Mathilde

et la jeune Marguerite; mais bientôt, raffermie par les consolantes

paroles des trois évêques, la comtesse envisagea sa position d'un œil

plus calme. Un grand devoir, une pénible tâche venaient de lui être

dévolus par la Providence. A elle désormais à réparer les malheurs de

la patrie et à lutter seule contre la fortune.

Et d'abord, il y avait à prendre une courageuse résolution. Jeanne

n'hésita pas. Le vendredi, 17 octobre 1214, elle alla à Paris se jeter

aux genoux du roi, le suppliant de lui rendre un époux que lui-même

jadis lui avait donné. Un traité fut alors formulé, mais le prudent

monarque savait qu'il était inexécutable, ou mieux, que son exécution

équivalait, pour la Flandre, à un arrêt de mort. Philippe-Auguste

demandait en otage, à la place du comte, Godefroi, second fils du duc

de Louvain; les principales forteresses de la Flandre et du Hainaut

devaient être démolies; puis, le roi verrait à rendre Fernand et les

autres prisonniers flamands, moyennant une rançon fixée selon son bon

plaisir[88]. Le comte de Boulogne et les vassaux de ce dernier étaient

exclus du traité.

[88] _Acte du 24 octobre_ 1214, imprimé dans Baluze, _Miscell._

VII, 205 _et alias_.

Les conseils des villes flamandes ne ratifièrent pas ce traité qui eût

consacré la ruine complète du pays. Quant au roi de France, il chassa

bientôt comme mauvaise et périlleuse toute pensée de transaction, et ne

se départit plus un seul instant d'une obstination que rien désormais

n'aurait su vaincre.

La comtesse Jeanne, désespérant de fléchir le roi, était revenue en ses

domaines. «La fille de l'empereur d'Orient vivait simplement et dans

le deuil, dit le cordelier Jacques de Guise. Pratiquant la dévotion et

l'humilité, s'appliquant aux œuvres de miséricorde, occupée à fonder

et à réparer des hôpitaux et des églises, elle passait honorablement et

sans reproche les années de sa jeunesse au milieu des tribulations et

des angoisses[89].»

[89] _Ann. Hann._, XIV, 168.

Son esprit, fortifié par l'infortune, s'éleva bientôt à la hauteur du

rôle qu'elle devait désormais remplir seule. Elle en comprit toute

l'importance, et se montra la digne descendante de son père et de son

aïeul, ces princes législateurs du Hainaut, chez qui la noblesse du

sang et la bravoure n'excluaient pas l'habileté politique. La jeune

comtesse trouva, il est vrai, un puissant concours dans la sympathie de

ses sujets et dans le sentiment national, que les malheurs de la patrie

avaient encore ravivés.

En Flandre et en Hainaut, plus que partout ailleurs à cette époque,

la fusion du principe municipal avec le système féodal avait produit

une administration, sinon très régulière, du moins libérale et forte.

C'était comme une grande famille unie par les liens d'une hiérarchie

bien tranchée. La comtesse avait son bailli, sorte de ministre

responsable, représentant ordinaire du souverain dans toute espèce de

juridiction; puis, un conseil d'hommes sages qu'elle consultait quand

il s'agissait d'un acte politique quelconque[90]. La cour suprême

féodale, formée des hauts barons des deux comtés, statuait sur les

affaires d'administration générale, en prenant toutefois l'adhésion du

magistrat des bonnes villes dont l'assemblée portait le nom d'échevins

de Flandre et de Hainaut. Ces états aidaient la comtesse et la

dirigeaient en ses résolutions. Mais Jeanne, on en trouve souvent la

preuve, conservait sur eux une très haute influence qu'elle puisait

dans la sagacité naturelle de son esprit, dans sa fermeté de caractère,

dans l'exemplaire austérité de sa vie publique et privée.

[90] Archives de la Flandre, _passim_.

Au milieu des graves préoccupations du pouvoir, la comtesse de Flandre

n'oublia jamais un seul instant qu'elle avait, comme épouse, un grand

devoir à remplir, et elle le remplit tant que dura la captivité de

Fernand. Chaque année, sans se laisser décourager par les refus

obstinés du roi de France, elle faisait de nouvelles tentatives pour

tirer son mari de la tour du Louvre, empruntant à des taux énormes

les sommes destinées à la rançon de son mari[91]. Elle employa aussi

l'entremise du pape Honorius, puis celle du cardinal-légat, puis

enfin celle des évêques de Cambrai, de Tournai et de Térouane; ce fut

toujours en vain. Chaque fois, les négociateurs trouvèrent Philippe

inébranlable[92].

[91] Archives de la Flandre, _passim_.

[92] Jacques de Guise, XIV, 286.

Soit qu'il s'agisse d'administration intérieure, soit qu'il s'agisse

d'affaires diplomatiques, on la trouve toujours pleine d'habileté et

de résolution. En voici la preuve. On sait que les comtes de Flandre

n'étaient pas seulement grands vassaux et pairs du royaume de France,

mais qu'ils relevaient aussi, pour certaines portions de pays, de

l'empereur d'Allemagne. Il paraît qu'au milieu des préoccupations dont

elle avait toujours été accablée, Jeanne négligea de prêter foi et

hommage à l'empereur, ainsi que le devaient faire les comtes de Flandre

à leur avènement. Sous ce prétexte, Frédéric II confisqua la Flandre

impériale dans une diète solennelle tenue à Francfort en 1218.

C'était une très grave affaire en ce qu'elle devait, un jour ou

l'autre, rallumer la guerre en Flandre, car l'empereur avait concédé à

Guillaume, comte de Hollande, les parties qui relevaient de l'empire.

A chaque instant, ce dernier pouvait chercher à prendre possession

des nouveaux domaines qu'on venait de lui octroyer. Jeanne déploya,

dans cette circonstance délicate, tant d'habileté, qu'en définitive

la chose tourna même à son profit. Deux ans ne s'étaient pas écoulés

que l'empereur annulait la confiscation, en reconnaissant que les

chemins étaient trop périlleux pour que la jeune femme eût pu se rendre

en Allemagne pendant la captivité de son mari; qu'ainsi elle était

excusable de n'avoir pas rendu son hommage[93], etc. L'année suivante,

en 1221, son fils Henri VII faisait plus encore. En déclarant de

nouveau rapportée la sentence de 1218, en confirmant la comtesse dans

la possession des fiefs impériaux, il forçait le comte de Hollande à

subir et à reconnaître derechef sa dépendance de la Flandre[94].

[93] Diplôme impérial de 1220. Archiv. de Flandre, _Cartulaire des

empereurs_, pièce I.

[94] Original en parchemin, scellé.--Archiv. de Flandre.

Une pensée prédomine dans toute la conduite politique de Jeanne

relative au gouvernement de ses domaines; c'était d'accroître le

pouvoir municipal, et par là de contre-balancer l'influence des

hauts barons qui commençait à se montrer plus menaçante que jamais.

L'omnipotence des châtelains surtout devenait très dangereuse pour le

peuple et pour le souverain. Sans parler des violences et des rapines

qu'on leur avait reprochées de tout temps, ils avaient trouvé moyen

de s'affranchir tellement de la domination du comte lui-même, qu'à

la bataille de Bouvines on en vit combattre audacieusement parmi les

chevaliers de l'armée française. C'était là un révoltant abus. Jeanne

mit tout en œuvre pour le réprimer, et si elle ne parvint pas tout à

fait à anéantir l'influence des châtelains, elle l'amoindrit beaucoup.

En 1218, elle donnait à la ville de Seclin la même charte

d'affranchissement dont jouissait déjà la ville de Lille, charte très

sage et très libérale qui devait singulièrement atténuer l'importance

du châtelain de cette dernière ville[95]; et, en même temps, elle

négociait avec le connétable de Flandre, Michel de Harnes, l'échange de

la châtellenie de Cassel[96]. Un peu plus tard, en 1224, elle se fit

vendre par Jean de Nesle, pour 23,545 livres parisis, la châtellenie de

Bruges, l'une des plus considérables de Flandre[97]. La comtesse eut

même à ce sujet, avec Jean de Nesle, un procès fameux qui fut vidé à

Paris devant la cour des pairs du royaume, Jeanne ne pouvant être jugée

que par cette cour, en vertu des lois de la hiérarchie féodale. Lorsque

son procès fut gagné contre le châtelain, elle institua à Bruges la

fête du Forestier, destinée à perpétuer le souvenir d'un événement

qui consacrait l'affranchissement de cette belle cité. La prospérité

de Bruges, comme celle des principales villes flamandes, du reste, ne

prit le développement considérable qu'elle acquit au moyen âge qu'à

partir de la disparition des châtelains, ou du jour que ces despotes

perdirent le pouvoir exorbitant qu'ils s'étaient arrogé et dont ils

avaient trop longtemps abusé.

[95] Archives de Flandre à Lille, Ier _Cart. de Flandre_, pièce

466.--Imprimé dans le _Recueil des ordonnances du Louvre_, sous la

date de 1280, IV, 320.

[96] Arch. de Fl. orig. parch. scellé (28 octobre 1218).

[97] _Ibid._ 8e _Cart. de Flandre_, pièce 2.

Ainsi, tandis qu'elle travaillait à l'affaiblissement d'une

aristocratie si souvent envahissante et despotique, la comtesse de

Flandre augmentait le bien-être des bourgeois et du peuple. Les droits

politiques d'un grand nombre de communes dans les deux comtés avaient

été consacrés et reconnus par ses prédécesseurs ou par elle. Elle ne

s'en tint pas là; elle voulut aussi favoriser de tout son pouvoir le

commerce et l'industrie. En mai 1233, Jeanne confirme le privilège

que Philippe, comte de Flandre et de Vermandois, son grand-oncle,

avait accordé à l'abbaye de Saint-Bertin, d'établir un marché à

Poperingue et d'y faire construire un canal[98]. Dans l'année 1224,

on la voit affranchir de toutes charges, tailles et exactions, les

cinquante ouvriers qui viendront s'établir à Courtrai pour y travailler

la laine[99]; de sorte qu'on peut dire que c'est à Jeanne que les

fabriques de cette ville doivent, sinon leur naissance, du moins les

premiers éléments de leur prospérité.

[98] Arch. de Fl. orig. parch. scellé. Sous un _vidimus_ du 14

novembre 1365.

[99] _Ibid._ Orig. parch. scellé (22 novembre).

Au milieu de ses douleurs patriotiques causées par la guerre et de

ses incessantes sollicitudes pour réparer les maux de la patrie et

améliorer le sort de ses peuples, nous avons dit qu'un profond chagrin

domestique était venu l'accabler. Rappelons-en les causes.

L'on a vu qu'au moment de partir pour la croisade, le comte Bauduin

avait confié à son frère, Philippe de Namur, la régence de ses Etats en

même temps que la tutelle de ses deux jeunes filles, en lui adjoignant

comme conseil un puissant seigneur du Hainaut appelé Bouchard.

Ce personnage devait jouer un rôle funeste dans la vie, déjà si

tourmentée, de la comtesse Jeanne, et le moment est venu de le mettre

en scène.

Dans les dernières années du douzième siècle, vivait à la cour du comte

de Flandre, Philippe d'Alsace, un jeune enfant appartenant à cette

illustre maison d'Avesnes dont la renommée brilla du plus vif éclat

dès les premières croisades. Il était le troisième fils de Jacques

d'Avesnes qui, à la bataille d'Antipatride, le 7 septembre 1191,

mutilé, haché, par les Sarrasins, brandissait encore son épée du seul

bras qui lui restait, et criait expirant à Richard Cœur de Lion:

«Brave roi, viens venger ma mort!» Cet enfant était Bouchard.

Suivant la coutume de l'époque, il devait passer le temps de sa

jeunesse auprès du souverain, afin de se former parmi les barons et

les dames aux nobles usages de la chevalerie. Sa charmante figure, ses

heureuses dispositions d'esprit lui concilièrent l'affection du comte

et de sa femme Mathilde. Ils n'avaient pas d'enfants et reportèrent

sur Bouchard toutes leurs affections. La famille du seigneur d'Avesnes

comptait assez d'hommes de guerre. L'on songea que Bouchard, avec ses

bonnes et précoces qualités, pourrait aspirer aux premières dignités

ecclésiastiques. On le mit aux écoles de Bruges, mais Bouchard n'y

resta pas longtemps. Ses progrès dans l'étude devenaient si rapides que

son maître conseilla à la reine Mathilde de l'envoyer à Paris[100].

[100] J. de Guise, XIV, 12.

Nulle part les sciences de l'époque, la philosophie scolastique et la

jurisprudence n'avaient de plus profonds interprètes, des adeptes plus

zélés qu'à l'université de cette ville. Les ténèbres de la barbarie

se dissipaient. Un irrésistible besoin de savoir s'était emparé des

esprits d'élite, et l'on cherchait avec passion la vérité, jusque dans

les subtilités de la dialectique, jusque dans les abstractions du

droit, jusque dans les spéculations de l'astrologie. Il n'y avait pas

longtemps que les saint Bernard et les Pierre de Blois étaient morts,

mais leur génie se revivifiait chez leurs disciples. Parmi eux et au

premier rang, brillait un illustre Flamand, Alain de Lille, surnommé

par l'admiration de son siècle le _docteur universel_.

Bouchard, s'inspirant de si glorieux modèles, s'adonna aux travaux

d'esprit avec le zèle d'un plébéien, scrutant, approfondissant les

questions les plus ardues de philosophie naturelle et morale. Le grand

seigneur avait disparu: absorbé par l'étude, Bouchard l'écolier ne

songeait plus au luxe, à la richesse dont le comte de Flandre avait

voulu entourer le fils de Jacques d'Avesnes pendant son séjour à Paris;

il oubliait qu'il était l'enfant de toute une lignée de héros, que ces

héros n'avaient jamais manié que la lance et l'épée.

Bientôt Paris même ne suffit plus à l'insatiable avidité d'apprendre

qui tourmente Bouchard. L'école d'Orléans florissait par ses

professeurs en jurisprudence ecclésiastique et civile. Il s'y rend.

Bachelier, puis enfin docteur et professeur lui-même en droit civil et

canon, on le pourvoit d'une prébende et d'un archidiaconé en l'église

Notre-Dame de Laon[101]. Peu après, le comte Philippe lui obtient

une autre prébende à la trésorerie de la riche église de Tournai. De

semblables dignités, à cette époque, n'exigeaient pas toujours qu'on

fût dans les ordres pour en être investi. Néanmoins les deux églises

exigèrent qu'il reçût les ordres sacrés, et il fut ordonné acolyte et

sous-diacre à Orléans à l'insu de tous ses amis.

[101] J. de Guise, XIV, 12.

C'est ainsi qu'un chroniqueur contemporain retrace cette première phase

de la vie de Bouchard; puis il ajoute: «De retour en Flandre, il se

comporta à la guerre non comme un chanoine, mais comme un chevalier et

un baron. Dans les guerres que la Flandre eut à soutenir contre ses

ennemis, il déploya tant de bravoure que sa renommée surpassa bientôt

celle de tous les seigneurs des contrées voisines. Alors il abandonna

tout à fait ses prébendes et renonça à l'état ecclésiastique pour ne

plus songer qu'à la gloire des armes.... Il se distinguait également

par ses mœurs et ses vertus héroïques, par sa stature et son adresse

dans les exercices du corps, par la force de ses membres, sa vigueur,

sa grâce et par une foule d'autres qualités.... Dès qu'il fut sorti des

écoles, il devint le principal conseiller tant du comte et de la reine

Mathilde que des bonnes villes et des communautés, car son intelligence

était supérieure à celle de tous les autres. Quoique son patrimoine

fût modique, il amassa de grands biens. Il ne voulait pas seulement

tenir le rang d'un chevalier, il aspirait à celui d'un grand prince. Il

avait auprès de lui plus de chevaliers, de seigneurs, d'écuyers et de

vassaux, que la reine elle-même; et quoiqu'il eût beaucoup d'envieux,

il était accueilli avec les plus grands honneurs partout où il se

présentait[102].»

[102] _Chronique flamande_, reproduite par Jacques de Guise, XIV,

p. 15.

En effet, dans les guerres de Flandre sous le comte Bauduin, Bouchard,

laissant ses livres, avait repris l'épée de ses ancêtres. Il y fit

des prodiges: sa réputation de valeur grandissait à l'égal de celle

que, malgré son jeune âge, il s'était acquise comme homme de sagesse

et d'expérience. Richard Cœur de Lion tressaillit d'orgueil quand

il apprit que Jacques d'Avesnes, cet ami mort si intrépidement sous

ses yeux aux champs d'Antipatride, avait un fils digne de lui. Il ne

voulut pas que d'autres mains que ses mains royales armassent Bouchard

chevalier; il le combla de faveurs, et lui donna en Angleterre de

grands biens et revenus[103].»

[103] Jacques de Guise, XIV, 14.

Au commencement du siècle, le comte partit pour la croisade. Bauduin

IX, on l'a vu, emmenait avec lui tout ce que la Flandre et le Hainaut

possédaient d'hommes de guerre et d'hommes de conseil. Il voulut qu'au

moins une tête solide restât dans le pays pour le gouverner, qu'une

main sûre gardât le trésor qu'il y laissait. Il ne se fiait pas trop

d'ailleurs en son frère Philippe de Namur, qui, de fait et de droit,

devait être ce qu'on appelait alors _bail et mainbour_ des deux comtés

pendant l'absence du souverain et la minorité de ses filles. Bouchard

lui fut adjoint, comme nous l'avons dit plus haut, en qualité de

conseil et n'alla pas en Palestine.

On sait comment Philippe de Namur, trompant tout le monde, livra ses

nièces au roi de France; on sait aussi que, sur les instances des

habitants de Flandre et de Hainaut, Philippe-Auguste renvoya Jeanne

et Marguerite à Bruges. Bouchard mit le comble à sa popularité, en

dirigeant et en menant à bien cette négociation. Mais déjà le mariage

de Jeanne avec Fernand était décidé. Il se fit, et l'on dut s'occuper

de la jeune Marguerite, alors âgée d'environ dix ans.

Laissons encore ici un chroniqueur de l'époque prendre la parole; son

langage naïf et plein de bonne foi nous semble fidèlement retracer les

circonstances dans lesquelles se conclut le mariage de Bouchard avec

Marguerite.

«Lorsqu'il fut arrêté d'un commun accord, entre les rois de France, les

parents et les amis des princesses et les conseils des bonnes villes,

que Jeanne, l'aînée, serait donnée en mariage à Fernand, fils du roi de

Portugal, on décida que la jeune Marguerite, sa sœur, accompagnée de

cinq des plus nobles dames de la Flandre, et d'une suite convenable,

serait confiée, jusqu'à l'âge nubile, à Bouchard d'Avesnes, qui passait

pour le plus prudent chevalier de ce temps, et qu'il serait assigné à

cette princesse une pension de trois mille livres, monnaie courante,

sur les revenus de la Flandre et du Hainaut. Bouchard refusa d'abord

respectueusement, et avec autant de crainte que de prudence, la charge

qui lui était imposée. Mais après de mûres réflexions, il se soumit à

ce qu'on exigeait de lui, et fit approvisionner et disposer sa maison

avec toute la magnificence convenable. Il reçut donc chez lui, avec

les dames qui l'accompagnaient, la princesse Marguerite pour l'élever

dans les bonnes mœurs et selon les principes de l'honneur, comme il

convenait à la fille du grand empereur et du noble comte Bauduin.

»La demoiselle Marguerite vécut ainsi longtemps avec ses femmes

pieusement et honorablement, et passa doucement les jours que Dieu lui

accordait dans la dévotion, l'humilité et la pratique de toutes les

vertus, selon le devoir d'une fille bonne et courageuse. Beaucoup de

seigneurs prétendaient à sa main; les uns adressaient leur demande à

Bouchard, les autres à la reine Mathilde. Le roi de France la fit aussi

demander pour un de ses chevaliers qui était de son sang et du pays

de Bourgogne; mais les Flamands n'y voulurent pas consentir. Le comte

de Salisbury la rechercha également pour son fils aîné; les Flamands

apprirent que le jeune prince était boiteux, et repoussèrent ce dernier

prétendant.

»On rapporte que Mathilde dit un jour: «Bouchard propose au conseil

de Flandre et à moi divers partis pour notre fille, et il ne parle

pas pour lui-même.» Une des dames de la reine, ayant entendu ces

paroles, les rapporta à Bouchard. Ce seigneur, après y avoir mûrement

réfléchi, résolut de faire part à ses amis et principalement à

Gauthier d'Avesnes, son frère, de ce qui se passait, et d'attendre

à ce sujet l'avis des personnes de qui dépendait cette affaire.

Ses amis, qui ignoraient absolument ce qui le rendait incapable de

se marier, lui répondirent que sur une matière aussi grave ils ne

pouvaient lui donner aucun conseil avant qu'on ne connût la volonté de

la reine; mais que si cette princesse y consentait, il serait facile

d'obtenir ensuite l'agrément des bonnes villes et de la noblesse.

Enfin Bouchard s'adressa en tremblant à la reine et lui fit part de

son dessein, en lui demandant conseil et appui. La reine fixa un

jour pour lui faire réponse, et, en attendant, elle prit l'avis de

son conseil et de celui des bonnes villes de Flandre, exposant que

Marguerite avait été demandée en mariage par le roi de France, par les

Anglais et par plusieurs chevaliers de diverses nations; mais que,

comme l'expatriation de la princesse pourrait devenir, par la suite,

préjudiciable et dangereuse pour le pays, il valait mieux la marier à

un seigneur d'un rang moins élevé, mais habitant le pays et pouvant

ainsi lui être utile par ses conseils et par sa puissance, que de

la voir emmener au dehors par un étranger. Ensuite la reine conclut

en disant: «Nous avons dans ce pays tel chevalier qui est de sang

royal, et il a fait demander Marguerite en mariage.» Les conseillers,

après avoir entendu la déclaration de la reine, reçurent jour pour en

délibérer. Ils assemblèrent la noblesse de Flandre et de Hainaut, ainsi

que les conseils des bonnes villes; et après plusieurs délibérations,

ne connaissant point les empêchements de Bouchard, ils furent d'avis

qu'il était plus avantageux de marier la princesse avec un seigneur

demeurant en Flandre et en Hainaut, qu'avec un étranger et surtout un

Français qui pourrait ensuite s'emparer du pays[104].»

[104] Jacques de Guise, XIV, 21.

«Tous les parents et amis étaient d'accord des deux côtés; et

Marguerite, non plus que sa sœur la comtesse Jeanne, Philippe comte

de Namur, ni aucune autre personne, ne s'y opposait. En conséquence,

les empêchements étant inconnus, les conventions matrimoniales furent

signées, et le mariage célébré en face de l'église avec les solennités

en usage parmi les nobles, et comme doit l'être toute union véritable

et légitime, faite avec l'assentiment des deux parties; après quoi

des fêtes eurent lieu au milieu de l'allégresse générale. Gauthier

d'Avesnes avait promis de constituer en dot à Marguerite cinq cents

livres de rente annuelle sur la ville d'Avesnes et sur toute la

terre d'Etrœungt en Hainaut, ce qu'il fit en effet; puis, après la

célébration des noces, Bouchard conduisit sa femme, avec une suite

convenable, dans le Hainaut, pour la mettre en possession de sa

dot, et elle y fut reçue par Gauthier d'Avesnes, en tout honneur et

révérence[105].»

[105] Jacques de Guise, XIV, 25.

Ce fut en l'année 1213, et dans le château seigneurial du Quesnoi, que

fut célébrée l'union de Bouchard et de Marguerite de Constantinople,

au milieu d'une noble assistance, où figurait, outre les parents et

alliés de la puissante maison d'Avesnes, l'élite des chevaliers du

pays. Philippe-Auguste, en ce moment, ravageait la Flandre. Jeanne de

Constantinople et le comte Fernand ne purent assister au mariage dont

Bouchard s'empressa d'ailleurs de leur annoncer la célébration[106].

Ils réglèrent, peu après, certaines conventions relatives aux intérêts

des deux époux[107].

[106] Déposition de Hugues d'Ath dans l'enquête de 1249 sur la

légitimité des enfants de Bouchard et de Marguerite.

[107] Charte de 1214, le cinquième jour après Pâques, rapportée par

Jacques de Guise.

Marguerite n'avait pas encore douze ans lorsque Bouchard l'épousa. Le

chroniqueur Philippe Mouskes, qui vivait à cette époque, nous dit que

la jeune princesse était belle comme la fleur dont elle portait le nom.

Elle vivait heureuse et paisible dans le somptueux château d'Etrœungt,

et rien ne semblait devoir troubler sa félicité. Elle devint bientôt

et successivement mère de deux fils, dont l'aîné porta le nom de Jean

d'Avesnes, et le second celui de Bauduin. Plus tard, il lui naquit

encore une fille, qui fut appelée _Felicitas_. L'on se demande pourquoi.

Trois ans s'étaient à peine écoulés qu'un bruit étrange se répand en

Flandre et en Hainaut. On apprend que Bouchard est bien réellement

dans les ordres. L'évêque d'Orléans affirme lui avoir conféré le

sous-diaconat.

Au milieu d'un peuple profondément religieux, dans le temps des

fortes croyances, la fille de l'empereur Bauduin, du chef de la

croisade, pouvait-elle rester la femme d'un prêtre renégat et partager

une éternelle réprobation? Jeanne manda l'évêque de Tournai et les

principaux ecclésiastiques de ses Etats, en les priant de lui donner

leur avis sur cette grave affaire[108]. On décida, d'un commun accord,

qu'il la fallait soumettre au prochain concile qui s'assemblerait

à Rome[109]. Dans l'intervalle, la comtesse écrivit plusieurs fois

à Bouchard, lui envoya l'évêque de Tournai, puis des chevaliers

prudents et sages, afin de l'engager à lui rendre sa sœur Marguerite,

promettant de lui réserver l'accueil le plus tendre. Bouchard et

Marguerite ne voulurent rien entendre et restèrent ensemble dans les

domaines que la maison d'Avesnes possédait en Hainaut[110].

[108] Jacques de Guise, XIV, 170.

[109] _Ibid._

[110] _Ibid. passim._

Le scandale allait croissant. Parmi les conseillers de la comtesse,

les uns pensaient que la jeune princesse si étrangement séduite

et aveuglée devait se faire sans délai religieuse, et entrer en

l'abbaye de Sainte-Waudru à Mons, ou en celle de Maubeuge, ou dans

une maison d'Hospitalières; quelques-uns prétendaient que, dans sa

position, elle ne pouvait prendre le voile, et qu'elle devait passer

le reste de ses jours dans la retraite et l'humilité. De nouvelles

tentatives auprès de Bouchard furent infructueuses; et c'est alors que,

devant une obstination que rien n'avait su vaincre, la comtesse de

Flandre dut prendre une résolution grave. Elle écrivit au Pape et au

concile général alors assemblé à Latran. En dénonçant l'apostasie du

sous-diacre Bouchard, elle priait le Pape et le concile de prononcer

sur le cas où se trouvait sa sœur; de décider si son mariage avec

Bouchard était valable, et si ses deux enfants devaient être réputés

légitimes[111].

[111] Jacques de Guise, XIV, 172.

Innocent III, ce pontife austère, cet homme inflexible, qui avait

dompté Jean-sans-Terre et forcé Philippe-Auguste à renvoyer Agnès de

Méranie, tressaillit d'une sainte colère. La bulle qu'il fulmina le

prouve assez. «Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à

nos vénérables frères l'archevêque de Reims et à ses suffragants[112],

salut et bénédiction apostolique. Un horrible, un exécrable crime

a retenti à nos oreilles. Bouchard d'Avesnes, naguère chantre de

Laon, revêtu de l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint d'enlever

frauduleusement, de certain château où elle était confiée à sa foi,

sa cousine, noble femme Marguerite, sœur de notre chère fille en

Jésus-Christ, noble femme Jeanne, comtesse de Flandre: il n'a pas

redouté de la détenir, sous le prétexte impudent et menteur d'avoir

contracté mariage avec elle. Comme du témoignage de plusieurs prélats

et d'autres hommes probes qui ont assisté au sacré concile général,

il nous a été pleinement prouvé que ledit Bouchard est sous-diacre,

et qu'il fut jadis chantre de l'église de Laon; ému de pitié dans nos

entrailles pour cette jeune fille, et voulant remplir les devoirs de

notre office pastoral envers l'auteur d'un forfait si odieux, nous vous

ordonnons et mandons par ces lettres apostoliques, que les dimanches

et fêtes, par tous les lieux de vos diocèses, au son des cloches et

les cierges allumés, vous fassiez annoncer publiquement que Bouchard

l'apostat, contre lequel nous portons la sentence d'excommunication

que réclame son iniquité, est mis, lui et ses adhérents, hors de

communion, et que tout le monde doit avec soin l'éviter. Dans les lieux

où Bouchard sera présent avec la jeune fille qu'il détient, dans

les endroits même en dehors de votre juridiction où, par hasard, il

aurait l'audace d'emmener ou de cacher ladite jeune fille, le service

divin devra cesser à votre commandement, et cela, tant que ledit

Bouchard n'ait rendu Marguerite libre à la comtesse sus-nommée, et

que, satisfaisant comme il convient aux injures commises, il ne soit

humblement retourné à une vie honnête et à l'observance de l'ordre

clérical. Ainsi donc, tous et chacun de vous, ayez soin d'exécuter ceci

efficacement, de manière à faire voir que vous aimez la justice et

détestez l'iniquité, et aussi pour n'être pas repris d'inobédience et

de négligence.--Donné à Latran, le XIV des kalendes de février, l'an

XVIIIe de notre pontificat (19 janvier 1215).[113]»

[112] Les évêques d'Arras, Beauvais, Senlis, Cambrai, Châlons,

Laon, Noyon, Térouane et Tournai.

[113] Arch. de Flandre. Orig. parch.

La vive sollicitude d'Innocent III à l'égard des filles de l'empereur

Bauduin s'explique; c'était pour le Pape une affaire de conscience sous

un double rapport. En 1198, alors qu'il s'agissait d'organiser cette

grande croisade dont le comte de Flandre devait être le chef, Innocent,

pour ôter toute crainte, tout scrupule à Bauduin, lui écrivit une

lettre dans laquelle il prenait sous sa protection lui et sa famille,

jurant d'avoir, pendant l'expédition, un soin particulier des enfants

du comte et de leur patrimoine[114].

[114] _Epist. Innoc. III. Conc. gener._ XI.

Bouchard, enfermé dans les hautes tours du château d'Etrœungt, que

son frère Gauthier d'Avesnes lui avait donné en 1212 à l'occasion de

son mariage, ne parut pas ébranlé de ce premier anathème. Le second ne

se fit pas longtemps attendre. Honorius III, successeur d'Innocent qui

venait de mourir, fulmina, le 17 juillet 1217, une nouvelle bulle, plus

énergique, plus significative encore que la première s'il est possible.

Il y disait: «Plût à Dieu que Bouchard d'Avesnes, cet apostat perfide

et impudique, se voyant frappé, en conçût de la douleur, et que, brisé

de contrition, il acceptât humblement la correction ecclésiastique;

ainsi le châtiment lui rendrait l'intelligence, l'ignominie qui

souillait sa face viendrait à cesser; le saint ministère ne serait

plus en lui sujet à l'opprobre, et l'on ne verrait plus le visage d'un

clerc couvert de confusion: Bouchard enfin n'aurait plus à craindre

le reproche et la parole de tous ceux qui l'abordent. Tandis qu'au

contraire le caractère clérical est blasphémé en lui parmi les nations

et que vous-mêmes, mes frères, encourez l'accusation de négligence....

Mais bien que, suivant ce que nous a fait dire la comtesse

sus-mentionnée (Jeanne), vous ayez fait promulguer l'excommunication

du sus-nommé Bouchard, comme vous n'avez pas pleinement exécuté notre

mandat apostolique en d'autres points non moins nécessaires, ledit

Bouchard n'a eu garde de se tourner vers celui qui l'a frappé et n'a

point invoqué le Dieu des armées. Bien loin de là, cette tête de

fer, ce front d'airain ne s'est ému ni de la crainte de Dieu, ni de

la crainte des hommes, et n'a donné aucun signe de repentir. Ladite

comtesse, toujours accablée de douleur et pénétrée de confusion, n'a

donc pu jusqu'à présent recouvrer la sœur qui lui est ravie. Ainsi,

voulant atteindre par un châtiment plus grave celui qui ne s'est point

laissé pénétrer par la componction, nous mandons expressément à votre

paternité que, suivant l'ordre de notre prédécesseur, vous ayez à

procéder contre l'apostat susdit, nonobstant tout obstacle d'appel,

de façon à faire voir que vous avez de tels forfaits en abomination,

et que la comtesse sus-nommée n'ayant plus à renouveler ses plaintes,

nous puissions rendre bon témoignage de votre droiture et de votre

zèle.--Donné à Agnani le XVI des kalendes d'août, l'an premier de notre

pontificat (17 juillet 1217).»

Cette excommunication n'eut pas plus d'effet que la première. Cependant

Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de sa sœur et allait

quelquefois la visiter. Un jour, devant toute la cour de Flandre

assemblée, et il s'y trouvait plusieurs évêques et grand nombre de

barons, elle s'écria: «Oui, je suis la femme de Bouchard et sa femme

légitime. Jamais, tant que je vivrai, je n'aurai d'autre époux que

lui!» Et se tournant vers la comtesse: «Celui-là, ma sœur, vaut encore

mieux que le vôtre: il est meilleur mari et plus brave chevalier[115].»

Peu de temps après, Bouchard, ayant voulu réclamer les armes à la main

le douaire de Marguerite, tomba au pouvoir de la comtesse de Flandre,

qui le retint prisonnier au château de Gand. Marguerite se rendit à

plusieurs reprises auprès de sa sœur pour implorer la délivrance de

Bouchard; mais chaque fois elle se montra inébranlable devant toutes

les supplications de la comtesse et ne voulut jamais consentir à se

séparer de l'excommunié. Jeanne, nonobstant les graves sujets de

plainte qu'elle avait contre sa jeune sœur et l'injure récente qu'elle

en avait reçue, céda à ses instances et lui rendit enfin le père

de ses enfants[116]. Toutefois, Marguerite dut fournir caution que

Bouchard ne prendrait plus les armes. Arnoul d'Audenarde, Thierri de

la Hamaïde, les sires d'Enghien, de Mortagne et plusieurs autres se

portèrent garants pour elle[117].

[115] Déposition de Royer du Nouvion, dit de Sains, écuyer âgé de

cinquante ans.--Enquête précitée.

[116] Enquête précitée.--Dépositions de tous les témoins

entendus.--Ph. Mouskes, _Ch. rimée_, _v. 23243_.

[117] Déposition de Hugues d'Ath, âgé de soixante ans.--Enquête

précitée.

L'affection de Marguerite soutenait donc Bouchard contre l'adversité

et fortifiait son obstination. Aussi le vit-on toujours impassible et

opiniâtre dans la proscription à laquelle l'Eglise l'avait condamné.

Tantôt il vivait dans une province, tantôt dans une autre, au fond de

quelque retraite que lui ouvrait furtivement la main généreuse d'un

ami. Il se trouva même des prêtres assez audacieux pour dire la messe

en présence de Bouchard et de sa famille[118]. Il parcourut de la sorte

les diocèses de Laon, de Cambrai et de Liège, et séjourna pendant six

ans au château de Hufalize, sur les bords de la Meuse, dont le seigneur

lui accorda l'hospitalité ainsi qu'à Marguerite et à ses enfants[119].

[118] Enquête précitée, _passim_.

[119] Déposition de Godefroi de Longchamp, chevalier.--Enquête

précitée.

La papauté, devant qui les empereurs et les rois humiliaient leurs

fronts, ne pouvait vaincre l'obstination d'un sous-diacre. Une

troisième excommunication, plus violente que ne l'avaient été les deux

autres, est fulminée, en 1219, par Honorius. Cette fois ce n'est plus

Bouchard seul qui est frappé, c'est son frère Gui d'Avesnes, ce sont

ses amis Waleran et Thierri de Hufalize et les autres qui ont donné

asile à l'apostat; ce sont les prêtres désobéissants, c'est Marguerite

enfin qu'atteindra l'excommunication, si Bouchard n'est pas laissé

dans l'isolement, comme devait l'être tout homme frappé de l'anathème

ecclésiastique.

«Honorius, etc.... Pourquoi la bonté divine n'a-t-elle pas permis que

le méchant apostat Bouchard d'Avesnes se réveillât et ouvrît enfin

les yeux pour reconnaître son iniquité et apercevoir les immondices

dont il est souillé depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la

tête, et que, de l'abîme boueux où il est enfoncé, il poussât un cri

vers le Seigneur pour obtenir d'être retiré de cet étang de misères et

de la fange d'impureté où il est retenu?... Mais non, nous le disons

avec douleur, le cœur de cet homme est endurci. Il se corrompt et se

putréfie de plus en plus dans son fumier: comme une bête de somme,

il élève la tête, et comme l'aspic qui n'entend pas, il se bouche les

oreilles pour ne point écouter nos corrections et écarter de lui les

remontrances qui devraient le retirer de l'iniquité. Aussi le misérable

doit-il craindre avec raison d'encourir tout à la fois l'exécration

de Dieu et des hommes, c'est-à-dire les châtiments temporels d'une

part et les peines éternelles de l'autre. Nous rougirions de rappeler

encore ici les forfaits que l'apostat susdit a commis impudemment

envers noble femme, notre très chère fille en Jésus-Christ, Jeanne,

comtesse de Flandre, etc.... Mais comme nobles hommes, Waleran, Thierri

de Hufalize, et d'autres encore des diocèses de Laon, de Cambrai et de

Liège, favorisent le même apostat excommunié et gardent les réceptacles

où est détenue ladite Marguerite, et qu'en outre, noble homme, Gui

d'Avesnes, frère germain du même apostat, et quelques autres avec

lui, le maintiennent de toutes leurs forces, et qu'enfin il s'est

trouvé des prêtres assez audacieux pour célébrer témérairement les

divins offices au mépris de l'interdit dans les lieux où la susdite

Marguerite est détenue captive, etc.... Nous mandons apostoliquement à

votre discrétion de publier, etc. (la formule d'excommunication comme

ci-dessus).... Et s'il est trouvé que ladite Marguerite, s'étant

rendue complice d'une si grande iniquité, ne s'est point séparée de son

séducteur, qu'elle soit aussi nommément excommuniée, nonobstant tout

appel, jusqu'à récipiscence, etc.--Donné à Rome le VIII des kalendes de

mai, l'an IIIe de notre pontificat (24 avril 1219).[120]»

[120] Cette bulle et celles dont nous avons donné ci-dessus la

traduction, sont conservées aux archives générales à Lille (Chambre

des comptes).

La déplorable position de Bouchard avait jusque-là été adoucie par

l'aveugle dévouement que Marguerite ne cessait de lui porter. On garde

aux Archives générales, à Lille, un acte de 1222, où Marguerite donne

encore à Bouchard le titre d'époux: _maritus meus_[121]. Mais bientôt

cet attachement si vif et si exalté s'évanouit tout à fait, par un de

ces retours si fréquents dans les affections humaines, et Bouchard

se vit abandonné. Marguerite se retira d'abord au Rosoy avec ses

enfants, chez une des sœurs de Bouchard d'Avesnes[122]; puis, en 1225,

Bouchard était complètement délaissé, et sa femme, au grand étonnement

de chacun, formait de nouveaux nœuds en épousant le sire Guillaume

de Dampierre, deuxième fils de Gui II de Dampierre, et de Mathilde,

héritière de Bourbon[123].

[121] Premier Cartulaire de Hainaut, _pièce_ 14.

[122] Enquête précitée.

[123] Ph. Mouskes, _Chron. rimée_, _v._ 23290.

Bouchard d'Avesnes vécut encore quinze ans. La comtesse de Flandre

lui pardonna et intervint même avec le comte Thomas, son mari, dans

certaines affaires de famille qui l'intéressaient[124]. Retiré au

château d'Etrœungt, Bouchard y mena une existence assez obscure; car

l'on n'entendit plus parler de lui. Peut-être cherchait-il alors des

consolations dans l'étude des lettres qui avaient fait le charme de

ses jeunes années. Nonobstant les fables que plusieurs historiens ont

débitées sur le trépas de ce personnage si coupable et si malheureux,

il paraît aujourd'hui certain qu'il mourut naturellement en son manoir,

vers 1240, et qu'il fut enterré à Cerfontaine, près de l'ancienne

abbaye de Montreuil-les-Dames, sur les confins de la Thiérache et du

Hainaut[125].

[124] Voir un acte de 1234 reposant aux Archives de Flandre, à

Lille.

[125] Bouchard avait eu, nous l'avons dit, trois enfants de

Marguerite de Constantinople: 1º Jean d'Avesnes, qui mourut la

veille de Noël 1257; 2º Bauduin d'Avesnes, seigneur de Beaumont,

mort en 1259; 3º Felicitas d'Avesnes, laquelle trépassa l'an 1282.

Les deux premiers furent enterrés au milieu du chœur de l'église

du couvent des Frères Prêcheurs, dit de Saint-Paul, à Valenciennes.

Leur sœur Felicitas reçut sa sépulture au moustier de le Ture.

D'Outreman rapporte tout au long les épitaphes de la maison

d'Avesnes, lesquelles de son temps existaient encore. Voir son

_Histoire de Valenciennes_, 436.

Jeanne de Constantinople: Comtesse de Flandre et de Hainaut · 第 6 / 15 题