JEANNE
DE CONSTANTINOPLE
I
Naissance de Jeanne de Constantinople.--Mort de sa mère la
comtesse Marie de Champagne.--On apprend en Flandre la fin
tragique de l'empereur Bauduin.--Douleur des Flamands.--Beaucoup
ne veulent pas croire au trépas de Bauduin.--Jeanne et sa
sœur Marguerite de Constantinople sont livrées au roi de
France par leur tuteur.--Energiques réclamations et menaces des
Flamands.--Les princesses sont renvoyées en Flandre.--Jeanne
épouse Fernand, fils du roi de Portugal.--Arrestation du comte
et de la comtesse de Flandre à Péronne, par Louis, fils du
roi.--Louis les relâche après s'être emparé des villes d'Aire
et de Saint-Omer.--Traité de Pont-à-Vendin.--Alliance du
comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.--Le comte refuse
assistance au roi de France son suzerain.--Courroux de ce
dernier.--Il dirige contre la Flandre l'expédition préparée contre
l'Angleterre.--Incidents divers de la guerre.--Prise de Tournai
par Fernand.--Siège de Lille--Les bourgeois rendent la ville au
comte leur seigneur.--Philippe-Auguste envahit de nouveau la
Flandre.--Il reprend Lille, la saccage et la brûle.--Préparatifs
de la grande coalition contre la France.--L'empereur Othon à
Valenciennes.--Partage anticipé de la conquête.--La comtesse Jeanne
reste étrangère à la ligue et la désapprouve.--Intrigues de la
reine Mathilde.--Philippe-Auguste s'avance vers la Flandre en tête
de son armée.--Bataille de Bouvines.
Jeanne de Constantinople, fille aînée de Bauduin, neuvième du
nom, comte de Flandre et de Hainaut et premier empereur latin
de Constantinople, et de Marie de Champagne son épouse, naquit à
Valenciennes en 1190[1]. Sa mère faillit mourir au moment de lui donner
le jour. Elle était dans un état presque désespéré, lorsqu'à défaut
de tout secours humain, le comte Bauduin eut l'inspiration d'invoquer
l'assistance divine.
[1] Les historiens du Hainaut disent que ce fut en 1188, mais
l'annaliste Meyer donne la date de 1190 qui paraît la plus certaine.
Il y avait alors, à la tête d'un des nombreux couvents de la ville
épiscopale de Cambrai, un homme dont le renom de sainteté était
universel. Il s'appelait Jean, et était abbé de Cantimpré. On racontait
que de miraculeuses guérisons avaient été souvent accordées au mérite
de ses prières. Le comte de Flandre l'envoya chercher. Alors eut lieu
une scène touchante racontée par un chroniqueur contemporain, auteur
de la vie du bienheureux Thomas de Cantimpré, dont il était l'ami.
«Aussitôt que le serviteur de Dieu fut entré: «Mon Père, s'écria la
comtesse, ayez pitié de mes souffrances, et mettez-vous en prière
pour moi.» Touché de ses larmes, Jean se retira en sanglotant dans
l'oratoire, et levant les mains au ciel: «Seigneur, dit-il, vous qui,
pour châtier le péché de notre premier père, avez condamné la femme à
enfanter avec douleur, et l'homme, son complice, à gagner le pain de
chaque jour à la sueur de son front, exaucez nos prières, et faites que
cette femme, qui se confie en votre miséricorde et vous invoque par ma
voix, soit enfin délivrée des longues souffrances qu'elle endure, et
qu'elle mette au monde un enfant, pour le salut et le bonheur de la
patrie!»
»A peine l'homme de Dieu avait-il achevé son oraison que les
chambrières de la comtesse accoururent, en grande liesse et jubilation,
à la porte de l'oratoire, en annonçant au saint homme que leur dame
et maîtresse venait de mettre une fille au monde, et à l'instant, les
grandes dames de la cour apportent à Jean l'enfant nouveau-né, comme le
fruit de ses prières. L'ami du Seigneur rendit grâces à Dieu et couvrit
la petite fille de ses bénédictions. Ensuite on la porta sur les saints
fonts de baptême[2], et, suivant l'ordre du comte et de la comtesse, on
la nomma JEANNE, bien que personne jusque-là n'eût été appelé de ce nom
dans la famille des comtes de Flandre[3].»
[2] En l'église de Saint-Jean de Valenciennes, comme le prouve une
charte rapportée par Doutreman, dans son _Hist. de Valenciennes_.
[3] _Vita B. Johannis, primi abbatis Cantipratensis, auctore Thoma
Cantipratensi_, l. III, c. 4, manuscrit de la bibliothèque de M. A.
Le Glay.
Cette enfant prédestinée passa ses premières années à la cour de son
père, entourée de toutes les sollicitudes, et sans qu'aucun événement
grave vînt troubler sa jeune âme. Mais elle avait dix ans à peine
lorsqu'elle apprit qu'elle allait être bientôt privée des joies de la
famille et séparée de ses parents bien-aimés. Le mercredi des Cendres
de l'année 1200, le comte de Flandre et de Hainaut, à l'exemple de ses
illustres prédécesseurs, les Robert de Jérusalem, les Thierri et les
Philippe d'Alsace, avait solennellement pris la croix avec la comtesse
Marie, sa femme, les princes de sa race et toute la chevalerie de ses
Etats.
Deux ans devaient cependant s'écouler avant que les préparatifs de la
croisade fussent achevés. Dans cet intervalle, le comte Bauduin avait
réglé les affaires de ses Etats et celles de sa famille. Il y apporta
un soin tout particulier comme s'il pressentait qu'il ne devait plus
revoir ni sa patrie ni sa fille: sacrifice anticipé qui montre à quel
degré d'héroïsme et d'abnégation en étaient arrivés les chrétiens
d'alors, que dominait une seule et noble passion, celle d'arracher aux
infidèles le tombeau du Christ.
Bauduin confia d'abord la régence des deux comtés à son frère Philippe,
comte de Namur, qu'il chargea également de la tutelle de sa fille
Jeanne et de l'enfant que la comtesse Marie allait bientôt lui donner,
et lui adjoignit à titre de conseil un noble et preux chevalier du
Hainaut, appelé Bouchard et appartenant à l'illustre maison d'Avesnes.
Il fit ensuite des donations en faveur des abbayes de Saint-Bertin,
de Clairmarais, de Sainte-Waudru de Mons, de Ninove, de Fontevrault,
érigea des églises et des collégiales; et, ne voulant pas laisser de
malheureux derrière lui, dota des hôpitaux et fit distribuer quantité
de largesses et d'aumônes; après quoi il fonda un anniversaire pour le
repos de son âme et de celle de sa femme.
Dans les premiers jours du printemps de l'année 1202, les croisés
purent enfin quitter leurs foyers. «Sachez, dit Villeharduin,
l'illustre historien de cette croisade, que maintes larmes furent
pleurées à leur partement et au prendre congé de leurs parents et
de leurs amis[4].» Que dire de celles que répandirent le comte et
la comtesse de Flandre en serrant une dernière fois sur leur cœur
Jeanne et sa sœur Marguerite qui venait de naître, frêle et précieux
dépôt sur lequel reposaient toutes leurs affections et toutes leurs
espérances? Combien la séparation eût été plus cruelle encore si l'on
avait pu prévoir qu'elle serait éternelle, et que bientôt les deux
jeunes princesses flamandes seraient orphelines!
[4] Villeharduin, _De la Conquête de Constantinople_, édit. P.
Paris, p. 16.
Depuis la première croisade et le grand soulèvement des provinces du
Nord qui avait si puissamment contribué à la prise de Jérusalem, l'on
n'avait vu un armement aussi formidable que celui que la chrétienté
avait préparé pour réparer les désastres des précédentes expéditions
d'outre-mer. Ce fut donc à la tête d'une puissante armée que les
princes croisés, au premier rang desquels se trouvait le comte de
Flandre et de Hainaut avec toute la chevalerie et les hommes d'armes
des deux comtés, se dirigèrent vers l'Orient en traversant la
Bourgogne, les montagnes du Jura, le mont Cenis et les plaines de la
Lombardie, pour aller s'embarquer à Venise. D'un autre côté, Bauduin
avait fait équiper dans les ports de la Flandre une flotte de cinquante
navires; elle emportait la comtesse Marie avec toute sa cour, de
nombreux vassaux, des munitions de toute espèce, et devait rejoindre
le comte à Venise ou partout ailleurs, suivant l'occurrence. Nous
n'avons point à faire ici l'histoire de cette croisade; il nous suffira
de rappeler que, par un concours d'événements aussi extraordinaires
qu'imprévus, elle fut détournée du but primitif auquel elle tendait, et
qu'arrêtée dans sa marche vers la Palestine, l'armée chrétienne était
destinée à renverser l'empire grec de Byzance pour en fonder un autre
au profit du comte Bauduin de Flandre, que l'unanime acclamation du
peuple et de l'armée éleva sur le pavois en lui décernant la couronne
de Constantin. Cette haute fortune était le prix de la bravoure
éclatante et de la haute sagesse dont ce prince avait fait preuve au
milieu des périls et des difficultés qui avaient précédé le siège
fameux et la prise de Constantinople.
Tandis que ces grands et merveilleux événements s'accomplissaient aux
rives du Bosphore, la flotte qui transportait la comtesse de Flandre
accomplissait dans l'Océan la plus pénible traversée. Des tempêtes,
qui durèrent tout l'été, l'empêchèrent de franchir le détroit de
Gibraltar, et ce fut seulement en automne qu'elle arriva enfin à
Marseille, où elle dut séjourner tout l'hiver par suite des nouvelles
contradictoires arrivant d'Orient, et sans doute aussi pour réparer
ses avaries. Les navires flamands arrivèrent enfin sur les côtes du
Levant; mais la comtesse Marie, déjà souffrante des fatigues de la mer,
subit à Saint-Jean-d'Acre les influences de l'épidémie qui y régnait,
et succomba tout à la fois sous le coup du mal et de l'émotion qu'elle
ressentit en apprenant l'élévation à l'empire de son illustre époux.
Les restes mortels de la nouvelle impératrice arrivant à Byzance au
milieu des joies du triomphe semblaient présager une prochaine et plus
grande catastrophe; et en effet elle ne se fit pas attendre.
L'empereur, à peine assis sur le trône, eut à lutter contre les princes
grecs qui régnaient encore dans plusieurs provinces de l'empire,
et qui, après avoir eu la lâcheté de subir le joug des Latins,
cherchèrent, par les moyens les plus odieux, à s'en affranchir. Ils
avaient, dans ce but, fait alliance avec Joannice, roi des Bulgares,
et ce chef de barbares marcha bientôt sur Andrinople, à la tête de
hordes innombrables. Bauduin, avec cette vaillance chevaleresque qu'il
poussait jusqu'à la témérité, se précipita au-devant d'eux, sans
calculer les chances inégales de la lutte, accompagné de son maréchal
Geoffroi de Villeharduin et du comte de Blois, et suivi seulement
par six cents chevaliers flamands et trois cents Français d'élite.
Une effroyable mêlée s'en suivit; après des prodiges de bravoure,
l'empereur, dont toute l'escorte était déjà anéantie, disparut
enveloppé dans un tourbillon d'ennemis, sans que l'on pût savoir dans
le moment s'il était mort, blessé ou prisonnier.
Ce désastre était arrivé le 14 avril 1205. La consternation fut
d'autant plus grande qu'une incertitude affreuse régnait toujours sur
le sort de l'empereur. Mille bruits sinistres circulaient à ce sujet.
Les uns disaient que, fait prisonnier par Joannice, il avait été
précipité du haut d'un rocher; d'autres, que le roi des Bulgares, après
lui avoir fait couper les bras et les jambes, avait fait jeter son
tronc dans un précipice, où il aurait encore vécu trois jours, après
lesquels il serait devenu la pâture des oiseaux de proie. D'autres
récits, non moins alarmants, étaient encore propagés. Henri de Hainaut,
frère de l'empereur, et les chefs de l'armée s'étaient empressés de
rechercher la vérité par tous les moyens possibles. Des enquêtes furent
ouvertes, des émissaires envoyés partout; enfin, dans son anxiété, le
frère de l'infortuné monarque supplia le pape Innocent III d'écrire à
Joannice, par l'entremise de l'évêque de Trinovi, pour lui demander
la liberté de l'empereur, qu'on avait conservé le faible espoir de
retrouver en vie. Joannice répondit qu'il ne pouvait rendre la liberté
à l'empereur, parce que déjà il avait payé le tribut à la nature[5].
Enfin un haut baron du Hainaut, Regnier de Trith, chargé, malgré cette
affirmation, de recueillir encore des renseignements, déposa que des
témoins, dignes de foi, lui avaient déclaré avoir vu l'empereur mort.
Le doute n'était plus possible. Henri de Hainaut, frère de Bauduin,
revêtit la pourpre impériale le 15 août 1206.
[5] Quia debitum carnis exsolverat cum in carcere
teneretur.--_Gesta Innocent. ap. Baluze_, p. 69.--Baron. Ann. XX,
p. 214.
La fin tragique de Bauduin, suivant de si près un triomphe inouï,
excita d'universels regrets. En Flandre et en Hainaut, où l'empereur
était adoré et où son élévation avait flatté à un si haut degré
l'orgueil national, la consternation fut profonde. Il s'y mêlait
néanmoins dans les esprits des doutes et des illusions, entretenus par
les bruits contradictoires auxquels avaient donné lieu, en Orient même,
les circonstances d'une mort longtemps incertaine. On eut beau faire
connaître la triste vérité et publier les lettres qu'Henri de Hainaut,
successeur de son frère à l'empire, avait écrites pour éclairer
l'opinion publique; il y eut encore parmi les populations bien des
gens qui restèrent convaincus que leur souverain bien-aimé devait un
jour apparaître au milieu d'eux[6]. Il en est ainsi chaque fois qu'un
personnage héroïque vient à mourir loin des siens. Le vulgaire, qui n'a
point vu et touché sa dépouille, reste incrédule; pour lui, tout grand
homme est immortel. Cette fatale crédulité devait produire plus tard
une des aventures les plus étranges de l'histoire. On en lira bientôt
les émouvants et curieux détails.
[6] J. de Guise.--_Ann. Hannoniæ_, XIV, 4.
Jeanne et sa sœur étaient donc orphelines. L'aînée, en vertu de la
constitution féodale et de la loi d'hérédité, devenait, par la mort
presque simultanée de son père et de sa mère, comtesse de Flandre et de
Hainaut. C'est alors que commença pour elle, dès l'âge de quinze ans,
cette existence d'épreuves douloureuses qu'elle subit durant tout le
cours de son règne avec une force d'âme qui ne se démentit jamais.
Les peuples des deux comtés avaient reporté sur les jeunes princesses
l'affection qu'elles avaient vouée à leur père. Malheureusement les
filles de l'infortuné Bauduin ne trouvèrent pas dans leur tuteur tout
le désintéressement et tout l'appui qu'elles étaient en droit d'en
attendre. Philippe de Namur, homme insouciant et faible, se laissa
complètement dominer par le roi de France. Le monarque attachait un
grand prix à avoir la garde-noble, comme on disait alors, de Jeanne,
héritière de deux belles et riches provinces, et il redoutait surtout
de la voir épouser quelque seigneur anglais[7].
[7] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6.
Philippe-Auguste séduisit le comte de Namur en lui donnant pour femme
sa fille Marie, qu'il avait eue d'Agnès de Méranie, sa troisième
épouse, et se fit livrer en échange Jeanne et Marguerite, qu'on enleva
clandestinement du château de Gand et qu'on transporta à Paris.
Cette trahison souleva l'indignation des Flamands et des Haynuiers.
Ils voulurent s'affranchir de la domination de Philippe[8], et le
poursuivirent de si amers reproches qu'il en tomba malade et mourut peu
de temps après. Les historiens contemporains racontent que, pour expier
la faute qu'il avait commise en sacrifiant sa nièce à la politique du
roi de France, il voulut se confesser solennellement à quatre prélats,
les abbés de Cambron, de Villers, de Marchiennes et de Saint-Jean de
Valenciennes. Puis, s'il faut en croire certains chroniqueurs, l'heure
de sa mort approchant, il se fit attacher une corde au cou et traîner
en cet état à travers les rues et carrefours de Valenciennes, criant
d'une voix lamentable: «J'ai vécu en chien, il faut que je meure en
chien[9]!»
[8] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6.
[9] _Art de vérifier les dates_, XIV, 122, d'après Albéric des
Trois-Fontaines.
Jeanne et sa sœur n'en étaient pas moins au Louvre sous la main
de Philippe-Auguste. Elles y restèrent jusqu'à ce que les Flamands
les réclamèrent avec tant d'insistance que le roi crut politique
de les leur renvoyer. Ils étaient, en effet, résolus à s'allier
au roi d'Angleterre si le roi de France ne rendait pas leur jeune
suzeraine[10]. Philippe le savait, et se vit ainsi forcé d'accéder
au désir d'un peuple dont il connaissait depuis longtemps l'esprit
d'indépendance et le patriotisme. Les deux orphelines revinrent donc à
Bruges, où la sollicitude des Flamands veilla sur elles plus vivement
que jamais.
[10] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 7.--_Chron. de
Flandre_, inédite, _manuscrit de la Bibl. nat._ nº 8380, fol. 31.
C'est alors que, par l'entremise de la reine Mathilde, veuve de
Philippe d'Alsace, fut conclu le mariage de Jeanne avec Fernand, son
neveu, fils de Sanche Ier, roi de Portugal. Il paraîtrait que, pour
acheter l'adhésion du roi de France, Mathilde aurait été obligée de
lui payer une très forte somme d'argent et de faire en outre de riches
présents à ses conseillers[11]. Philippe-Auguste s'était fait aussi
promettre à l'avance, par Fernand, les villes d'Aire et de Saint-Omer,
qui jadis avaient été rendues au comte Bauduin en vertu du traité de
Péronne. Fernand, trop heureux d'épouser l'héritière de Flandre, avait
tout promis, sans s'inquiéter s'il n'allait pas de la sorte s'aliéner
ses nouveaux sujets.
[11] _Li estore des ducs de Normandie et des rois d'Engleterre_,
fol. 163 vº Ire col.
Les fêtes nuptiales furent célébrées à Paris avec une magnificence
extraordinaire, aux frais des bonnes villes de Flandre et de Hainaut.
«On se livra, à cette occasion, dit le cordelier Jacques de Guise,
à une allégresse inexprimable, oubliant cette parole du Sage: que
«l'excès de la joie est voisin de la douleur[12].» Ceci se passait
en 1211. Jeanne avait alors un peu plus de vingt ans. S'il faut en
croire les monuments contemporains que nous avons sous les yeux[13],
Jeanne était à cette époque une belle jeune fille aux cheveux longs
et flottants sur les épaules. Pour tout ornement, un cercle de perles
entoure sa tête. Une simple tunique l'enveloppe chastement, et elle
agace du doigt le faucon qui perche sur sa main gauche à la mode du
temps.
[12] _Ann. Hann._, XIV, 8.
[13] Les sceaux des diverses chartes conservées dans nos archives.
Lorsque Fernand eut prêté foi et hommage au roi, les deux époux prirent
le chemin de la Flandre, comptant fermement sur l'alliance et l'amitié
du monarque. Mais, arrivés à Péronne, Louis, fils du roi, qui les
avait précédés en grande escorte de gens d'armes, les fit arrêter
avec leur suite et enfermer dans le château de cette ville jusqu'à ce
qu'il se fût emparé des villes d'Aire et de Saint-Omer, promises par
Fernand. Louis prit possession des deux villes; il y massacra tout ce
qu'il y avait rencontré de Flamands fidèles, les garnit de vivres et de
munitions, après quoi il donna l'ordre de mettre en liberté le comte et
la comtesse.
Fernand ne pardonna jamais l'odieuse violence dont sa jeune épouse
et lui avaient été l'objet dans cette circonstance. Désormais ennemi
mortel du roi de France, il arrivait néanmoins dans ses nouveaux Etats
plus impopulaire qu'on ne saurait le dire, en raison des circonstances
si fâcheuses au milieu desquelles son mariage avec l'héritière de
Flandre avait débuté.
A une journée de marche de Péronne, Jeanne, qui depuis sa récente
union avait éprouvé tant d'émotions diverses, tomba malade. Une fièvre
violente s'empara d'elle. La reine Mathilde était en ce moment à Douai.
Fernand laissa son épouse auprès d'elle, et, accompagné de Philippe,
comte de Namur, de Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et de Siger,
châtelain de Gand, il se présenta aux villes de Lille, Courtrai,
Ypres et Bruges, afin de s'y faire reconnaître en qualité de comte de
Flandre; car l'adhésion des bourgeois et du peuple était alors non
moins indispensable que celle du suzerain. Il y fut reçu froidement;
les Gantois montrèrent surtout des dispositions hostiles. Ils
prétendaient que l'union de cet étranger avec leur souveraine s'était
conclue sans le consentement des villes flamandes, ajoutant que la
comtesse avait été vendue et non mariée.
Le principal motif de leur opposition était l'odieux guet-apens
dont Louis de France s'était rendu coupable envers Jeanne; et ils
craignaient avec raison que Philippe-Auguste ne renouvelât, contre
leur pays, ses tentatives d'envahissement. Un prince qui devenait
comte de Flandre sous les auspices du roi ne devait compter que sur
les antipathies des habitants de Gand, les plus fiers bourgeois du
pays. Ils lui fermèrent donc leurs portes, lui déclarant qu'ils ne le
recevraient pas s'il n'avait avec lui la comtesse Jeanne, leur seule
dame et maîtresse. Fernand, qui ne connaissait pas encore sans doute
à quel peuple il avait affaire, voulut entrer de force. Les Gantois,
ayant à leur tête Rasse de Gavre et Arnoul d'Audenarde, sortirent des
murs et le poursuivirent. Il eût été infailliblement pris si par hasard
il ne s'était trouvé sur la Lys, entre les bourgeois et lui, un pont
qu'il fit couper en toute hâte; ce qui le sauva. Dans leur colère,
les Gantois s'en allèrent alors pour piller Courtrai, coupable d'avoir
reconnu et hébergé le Portugais.
Fernand, on le voit, mettait le pied en Flandre pour la première
fois sous de malheureux auspices. Pour faire acte de souveraineté
et conquérir l'affection de ses nouveaux sujets, il aurait désiré
reprendre Aire et Saint-Omer sur le fils du roi de France. Déjà même
il avait fait approvisionner Lille et Douai, et il se disposait à
marcher contre Louis, qui l'attendait à Arras. Les grands vassaux qui
entouraient Fernand, et la comtesse Jeanne son épouse le détournèrent
d'une entreprise préparée sans réflexion, dans un moment de colère,
et tentée contre des forces très supérieures: on le décida, non sans
peine, à négocier un accommodement avec le fils du roi, qui paraissait
fort disposé à ne pas s'en tenir aux villes d'Artois qu'il venait de
prendre, et à faire irruption en Flandre. Le 24 février 1211, un traité
se conclut, entre Lens et Pont-à-Vendin, par lequel Fernand et Jeanne
remirent définitivement et à toujours à Louis, fils aîné du roi et à
ses hoirs, comme étant aux droits de sa mère Isabelle de Hainaut, les
villes d'Aire et de Saint-Omer. Le fils du roi promit, de son côté, de
ne jamais rien réclamer dans le comté de Flandre; et l'on donna pour
otages de ces conventions mutuelles les plus hauts barons du pays,
entre autres le châtelain de Bruges et celui de Gand[14].
[14] Archives de Flandre à Lille, Ier _cartul. d'Artois_, pièce
193. Cet acte a été imprimé plusieurs fois.
Alors Fernand songea à se faire reconnaître des Gantois. Accompagné
de la comtesse Jeanne, et suivi d'une nombreuse armée, il se présenta
devant leur ville. A la vue de la jeune souveraine et de tous les
chevaliers flamands qui formaient son escorte, ils ne firent plus de
résistance et consentirent à recevoir les deux époux. Peu de temps
après, Fernand et Jeanne se concilièrent tout à fait la puissante ville
de Gand en lui accordant une nouvelle organisation municipale. Les
échevins devinrent électifs par année, comme l'étaient ceux d'Ypres
depuis 1209.
Cependant le traité de Pont-à-Vendin n'avait pu effacer du cœur
de Fernand le souvenir de la prison de Péronne. Quand il eut pris
possession de la Flandre, il résolut de mettre à exécution ses projets
de vengeance contre le monarque français. En cela il était assuré de
la sympathie et du concours de ses nouveaux sujets, qui depuis si
longtemps nourrissaient pour Philippe-Auguste une haine qui n'était que
trop motivée.
Ce fut sur Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, que Fernand porta
naturellement ses vues. Dans l'été de 1212, il noua des relations avec
ce prince, et bientôt intervint un traité d'alliance offensive et
défensive, avec promesse, de la part du roi, de fournir des secours
en hommes et en argent aussitôt que le comte de Flandre en aurait
besoin[15].
[15] V. Rymer, _Fœdera_, nova edit. Londini, 1816, I, 105, 107.
La rupture ne tarda pas à éclater entre Philippe-Auguste et Fernand.
Jean-sans-Terre avait été naguère condamné par la cour des pairs de
France, à cause du meurtre d'Arthur, son neveu. De plus, le pape
Innocent III venait de l'excommunier pour le punir de ses violences
envers le clergé. Ses sujets avaient été déliés par le pontife du
serment de fidélité; on disait même qu'Innocent offrait la couronne
d'Angleterre à Philippe-Auguste. Jean appela à son aide son neveu
Othon IV, roi de Germanie; or celui-ci n'était guère en mesure de le
secourir. Elu empereur par la protection du Pape, Othon avait tourné
ses armes contre le Saint-Siège et était aussi excommunié. Frédéric
II, fils de Henri VI, couronné à sa place, s'était uni avec le roi de
France. Mais si les deux monarques, déposés par le Souverain-Pontife,
avaient contre eux ces puissants ennemis, ils trouvaient d'un autre
côté des alliés dans les comtes de Flandre, de Hollande, de Boulogne,
et autres. Ces princes, réunis dans une même communauté de haines et
d'intérêts, formèrent bientôt, avec Jean-sans-Terre et Othon, une des
plus redoutables coalitions dont les annales du moyen âge nous aient
gardé le souvenir.
Quant à Fernand, qui de tous les mécontents n'était pas le moins
courroucé, il crut le moment de la vengeance arrivé lorsque
Philippe-Auguste prépara son expédition pour tenter la conquête de
l'Angleterre. Le roi convoqua à Soissons un parlement de tous ses
barons: ils y vinrent en foule se ranger sous sa bannière. Le comte
de Flandre seul fit défaut, déclarant qu'il n'assisterait pas son
suzerain, si celui-ci ne lui donnait satisfaction en lui rendant les
villes d'Aire et de Saint-Omer. Philippe-Auguste ignorait encore
l'alliance de Fernand avec les ennemis du royaume: il lui offrit
quelques dédommagements. Le comte les repoussa avec dédain, et le
roi vit bien alors que Fernand entrait en rébellion ouverte. Sur
ces entrefaites, Jean-sans-Terre se réconcilia avec le Pape, et
l'expédition de Philippe-Auguste, qui ne marchait que comme exécuteur
des ordres du Saint-Siège, se trouva sans objet. Innocent l'avait
même tout à fait interdite. Philippe aussitôt tourna toutes ses forces
contre la Flandre, et cette contrée devint le théâtre d'une guerre
acharnée. Telle fut la source première des angoisses patriotiques dont
l'existence de Jeanne devait être abreuvée, et le prélude d'un des plus
grands événements du siècle. Rappelons-en les préliminaires.
La flotte du roi de France, composée de dix-sept cents barques montées
par quinze mille lances, sortit du port de Calais, et se dirigea vers
les côtes de Flandre. Le roi, qui s'était avancé avec sa chevalerie
jusqu'à Gravelines, y attendit ses vaisseaux, et l'armée d'invasion y
stationna pendant quelques jours. Fernand, sommé par Philippe-Auguste
de se rendre auprès de lui, ne parut pas. Alors Philippe pénétra en
Flandre, tandis que la flotte, sous la conduite de Savari de Mauléon,
mettait à la voile pour le port de Dam. «Partis de Gravelines, dit
l'historien poète, Philippe le Breton, les navires, sillonnant les
flots de la mer, parcoururent successivement les lieux où elle longe le
rivage blanchâtre du pays des Blavotins, ceux où la Flandre se prolonge
en plaines marécageuses, ceux où les habitants de Furnes, par une
exception remarquable, labourent les campagnes voisines de l'Océan,
et où le Belge montre maintenant ses pénates en ruines, ses maisons à
demi-renversées, monuments de son antique puissance.... Sortant de ces
parages, et poussée par un vent propice, la flotte entre joyeusement
dans le port de Dam, port tellement vaste et si bien abrité qu'il
pouvait contenir dans son enceinte tous nos navires. Cette belle cité,
baignée par des eaux qui coulent doucement, est fière d'un sol fertile,
du voisinage de la mer et des avantages de sa situation. Là se trouvent
les richesses apportées par les vaisseaux de toutes les parties du
monde; des masses d'argent non encore travaillées, et de ce métal qui
brille de rouge; les tissus des Phéniciens, des Sères (Chinois), et
ceux que les Cyclades produisent; des pelleteries variées qu'envoie la
Hongrie, les graines destinées à la teinture en écarlate, des radeaux
chargés des vins que fournissent la Gascogne et la Rochelle, du fer et
des métaux, des draperies et autres marchandises que l'Angleterre et
la Flandre ont transportées en ce lieu pour les envoyer de là dans les
divers pays du globe[16].»
[16] _Philippide_, chants IX et X.
Cependant le roi de France avait envahi tout le territoire flamand, et
«ses troupes se dispersaient de tous côtés, semblables aux sauterelles
qui, inondant les campagnes, se chargent de dépouilles et se plaisent
à enlever le butin[17].» A son arrivée devant Ypres, Fernand lui
adressa des propositions de paix; car il commençait à être effrayé
d'une agression si formidable et si prompte[18]. Philippe-Auguste ne
voulut rien écouter. Alors Fernand, ne perdant pas courage, réunit
tous ses chevaliers et le plus grand nombre d'hommes de guerre qu'il
put trouver, et tint conseil sur les meilleures mesures à prendre en
pareille occurrence. Déjà la ville d'Ypres s'était rendue au roi de
France et lui avait livré les principaux d'entre ses bourgeois pour
otages. Gand et Bruges, dont les châtelains, garants du traité de
Pont-à-Vendin, avaient quitté le parti de leur seigneur pour celui du
roi, imitèrent cet exemple. La Flandre presque tout entière allait
tomber au pouvoir de Philippe. Fernand et ses conseillers résolurent
d'envoyer en toute hâte vers le roi d'Angleterre pour en réclamer du
secours.
[17] _Philippide_, chants IX et X.
[18] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163.
Bauduin de Neuport, chargé de cette mission, s'embarqua aussitôt
et se dirigea vers Sandwich, où il espérait trouver le roi. Il y
arriva la nuit. Le roi était alors aux environs de Douvres avec le
cardinal Pandolphe, légat du Saint-Siège, qui venait de conclure la
réconciliation entre Jean-sans-Terre et Innocent III, et de lever
l'interdit lancé contre l'Angleterre. Bauduin de Neuport monta à cheval
sans délai et se rendit à toute bride vers le monarque. Il en fut très
bien reçu, et le roi lui dit: «Annoncez au comte de Flandre que je
l'aiderai de tout mon cœur; je vais incontinent lui envoyer le comte
de Salisbury, mon frère, et le plus de chevaliers et d'argent que
je pourrai[19].» Il donna en même temps aux chevaliers flamands qui
étaient près de lui congé de retourner vers leur seigneur, afin de lui
prêter assistance. Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et Hugues de
Boves se trouvaient aussi au camp du roi. Ils voulurent se joindre à
l'expédition.
[19] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163.
Huit jours avant la Pentecôte, elle partit de Douvres sous le
commandement de Guillaume Longue-Epée, comte de Salisbury, «lequel
montait un navire si grand et si beau que chacun disait qu'il n'en
existait pas de pareil[20].» On eut peu de vent durant toute la
traversée; de sorte que la flotte n'aborda que le jeudi suivant en
un lieu appelé la Mue, à deux lieues de Dam. Là, les chevaliers et
sergents s'appareillèrent; on quitta les navires de haut bord pour
entrer dans les bateaux plats, et on se précipita sur la flotte
française dégarnie de troupes; car le roi de France avait imprudemment
appelé près de lui la plupart des hommes d'armes qui devaient défendre
ses vaisseaux. Quatre cents barques, dispersées le long de la côte,
parce que le port, quoique fort vaste, ne pouvait les contenir toutes,
tombèrent au pouvoir du comte de Salisbury et des chevaliers flamands;
mais ils ne purent s'emparer du reste, composé de gros navires qu'on
avait échoués à sec sur le rivage[21].
[20] _Ibid._ 164.
[21] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164.
Le lendemain vendredi, le comte de Flandre, ayant appris la venue des
secours d'Angleterre, arriva près de Dam avec une escorte de quarante
chevaliers seulement. Aussitôt qu'on le vit venir, les comtes de
Salisbury et de Boulogne descendirent à terre et se rendirent à sa
rencontre. Dans cette entrevue, ils le requirent de rompre tout lien
de vassalité et d'obéissance envers le roi de France, et de s'unir
plus étroitement que jamais à la cause du roi d'Angleterre. Fernand
jura, sur les reliques, qu'il aiderait toujours et de bonne foi le roi
d'Angleterre, qu'il lui serait toujours fidèle et ne ferait ni paix ni
trêve avec le roi de France sans son consentement et celui du comte
de Boulogne[22]. Renaud de Dammartin avait juré une haine mortelle
au roi de France, depuis que celui-ci l'avait expulsé de sa terre
pour différentes exactions commises contre des seigneurs voisins, et
notamment contre l'évêque de Beauvais, cousin du roi. Mais l'origine de
sa colère, s'il faut en croire un chroniqueur, remontait plus haut.
[22] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164.
Un jour, se trouvant dans les appartements du roi, à l'hôtel Saint-Paul
à Paris, une querelle s'éleva entre lui et Hugues de Saint-Pol. Hugues
le frappa du poing au visage et le sang jaillit; Renaud tira sa dague
et en allait frapper le comte de Saint-Pol, lorsque le roi et les
barons présents se portèrent entre les deux antagonistes. Renaud,
furieux de n'avoir pu se venger, sortit du palais, remonta à cheval
et regagna son pays. Le roi lui envoya bientôt après frère Garin, son
conseiller, pour l'apaiser et l'engager à faire sa paix avec le comte
de Saint-Pol; mais Renaud de Dammartin répondit qu'il ne pourrait
oublier l'injure et la pardonner, tant que le sang qui avait coulé de
son visage ne fût remonté de lui-même à sa source[23]. En conséquence,
il s'était livré contre son ennemi et les parents de ce dernier à
des actes de violences tels que le roi avait été obligé d'envahir le
comté de Boulogne et de chasser Renaud. Le comte alors, plus que jamais
irrité, s'était jeté dans le parti du roi d'Angleterre et avait, par
ses intrigues, puissamment contribué à former la grande coalition que
l'on connaît, et à laquelle Fernand, de son côté, venait de se vouer
corps et âme.
[23] _Les anciennes Chroniques de Flandre, manuscrit de la Bibl.
nat._ nº 8380, fol. 32.
Le samedi, veille de la Pentecôte, le comte de Flandre, le comte de
Boulogne et les autres chevaliers qui avaient débarqué se levèrent de
grand matin, entendirent la messe, et puis s'armèrent et montèrent
à cheval pour s'approcher de Dam. A une demi-lieue de la ville, on
s'arrêta pour tenir conseil et aviser aux moyens d'assaillir les
murailles du côté de la terre. Robert de Béthune et Gauthier de
Ghistelles s'étaient portés en avant afin de reconnaître le pays. Ayant
traversé la rivière qui coule de Bruges à Dam, ils montèrent sur une
éminence et regardèrent du côté de Male, château appartenant au comte
de Flandre et situé aux environs de Bruges. Ils y aperçurent une grande
multitude de gens et crurent d'abord que c'étaient les bourgeois de
Bruges qui sortaient de la ville pour venir au-devant de leur seigneur.
En ce moment une bonne femme, qui connaissait Gauthier de Ghistelles,
accourut vers les deux chevaliers et s'écria tout essoufflée: «Messire
Gauthier, que faites-vous ici? Le roi de France est entré avec toute
son armée dans le pays, et ce sont ses gens que vous voyez là-bas[24].»
Les barons rejoignirent les princes en toute hâte et leur apprirent la
nouvelle. Le comte de Boulogne dit alors à celui de Flandre: «Sire,
tirons-nous arrière; il ne ferait pas bon de rester ici[25].»
[24] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164, 2e col.
[25] _Ibid._
En effet, le roi de France, ayant connu à Gand la destruction de la
flotte, accourait vers Dam avec toute son armée. Il était à peu de
distance, et déjà ses arbalétriers d'avant-garde faisaient siffler
leurs carreaux aux oreilles des chevaliers flamands. On essaya de leur
faire résistance; ce qui donna le temps à la chevalerie française
d'approcher. Grand nombre des gens du comte, qui avaient été assez
téméraires pour vouloir soutenir le combat, furent tués ou jetés à la
mer; plusieurs braves chevaliers tombèrent au pouvoir des Français,
entre autres Gauthier de Vormezele, Jean son frère, Guillaume d'Eyne,
Guillaume d'Ypres, Ghislain de Haveskerke. On dit que le comte de
Boulogne lui-même avait été pris sur le rivage; mais, reconnu par
des parents et des amis qui redoutaient avec raison que le roi ne lui
fît un mauvais parti, on le laissa s'échapper. Il laissa au pouvoir
des Français son cheval, ses armures et son heaume surmonté de lames
de baleines formant deux aigrettes élancées[26]. Renaud eut le temps
de gagner le grand vaisseau royal avec les comtes de Flandre et de
Salisbury. Ce fut Robert de Béthune qui contraignit son maître le comte
de Flandre à se jeter dans une barque. Personne ne voulut quitter le
rivage avant que Fernand fût en sûreté sur le vaisseau. Les princes se
dirigèrent vers l'île de Walkeren pour attendre les événements et se
préparer à une nouvelle lutte[27].
[26] _Philippide_, chant IX.
[27] _Ibid._ 165.
En arrivant à Dam, le roi de France fit décharger les vivres et
munitions de guerre existant sur les navires qui lui restaient, après
quoi il mit le feu à la flotte afin de ne pas la laisser au pouvoir
des ennemis, et livra aux flammes la ville elle-même et les campagnes
environnantes. Il partit ensuite à la lueur de cet immense incendie,
et, traversant la Flandre en exterminateur, il prit des otages dans les
principales villes conquises, telles que Gand, Bruges, Ypres, Lille et
Douai; rendit ceux des trois premières pour la somme de trente mille
marcs d'argent, saccagea Lille à cause de l'amour que les habitants
portaient au comte, leur légitime souverain, garda Douai, et rentra en
France laissant derrière lui un pays en ruine et une mémoire exécrée.
La Flandre alors respira un peu. Les barons du comté s'assemblèrent à
Courtrai; ceux du Hainaut vinrent à Audenarde, et tout ce qu'il y avait
de Flamands capables de porter une pique accourut se ranger chacun
sous la bannière de son seigneur respectif. Mais on ne savait quelle
résolution prendre en l'absence du souverain, et, au milieu du trouble
et de la confusion causés par les derniers événements, on ignorait de
quel côté le comte Fernand avait porté ses pas après la déconfiture de
Bruges.
Les barons congédièrent leurs vassaux jusqu'à nouvel ordre et
chargèrent trois nobles hommes, Arnoul de Landas, Philippe de Maldeghem
et le sire de La Wœstine, d'aller à la recherche du comte. Ils se
rendirent à Nieuport, où était Robert de Béthune, et lui demandèrent
s'il savait quelques nouvelles des princes. Robert leur apprit qu'un
pêcheur venait de lui annoncer qu'il les avait vus dans l'île de
Walkeren, et le comte de Hollande avec eux. Robert de Béthune et les
trois barons s'embarquèrent le lendemain de grand matin sur un petit
bateau de pêche. En naviguant vers Walkeren, ils aperçurent en mer le
comte de Salisbury monté sur le vaisseau royal, et escorté de sept
autres navires se dirigeant vers l'Angleterre.
Arrivés en l'île de Walkeren, ils trouvèrent le comte de Flandre,
Renaud de Boulogne et le comte de Hollande, qui avait amené une troupe
nombreuse de gens d'armes. Fernand fit grand accueil aux chevaliers
et fut bien content d'apprendre que Philippe-Auguste, après avoir
brûlé ses vaisseaux, était retourné en France. On résolut aussitôt de
regagner la Flandre, et deux jours après, les princes et leur armée
abordaient au port de Dam. De là Fernand se rendit à Bruges, puis à
Gand, qui lui ouvrirent successivement leurs portes et l'accueillirent
avec joie comme leur droit seigneur[28]. A Gand, on sut que le roi, en
passant par Lille et Douai, avait laissé, dans les châteaux de ces deux
villes, de fortes garnisons commandées par le prince Louis et Gauthier
de Châtillon, comte de Saint-Pol. Le comte de Flandre reçut même
bientôt avis que le prince formait le projet de brûler Courtrai. «Or
sus, seigneurs, s'écria le comte de Boulogne à cette nouvelle, montons
à cheval, et courons nous enfermer à Courtrai! Si nous étions dans la
ville, nous empêcherions bien qu'elle ne fût brûlée[29].»
[28] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 165. V.--Jacques de
Guise, XIV, 80.
[29] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 106.
Alors les comtes, barons, chevaliers et écuyers s'armèrent à la hâte,
montèrent à cheval et sortirent de Gand. Ils passèrent par Dronghem
afin de mettre la Lys entre eux et les Français. Arrivés à Deynse, ils
eurent la douleur de voir les flammes et la fumée s'élever au-dessus
des toits de Courtrai. Des paysans leur apprirent que la ville était
réduite en cendres, que Daniel de Malines et Philippe de La Wœstine
avaient été faits prisonniers en voulant la défendre, et que Louis
était rentré à Lille avec toute sa troupe[30].
[30] _Ibid._
Le comte de Flandre, fort affligé de ce désastre qu'il n'avait pu
prévenir, se dirigea vers Ypres, où les habitants, comme ceux de Bruges
et de Gand, le reçurent avec honneur et empressement. Il fut décidé
que l'armée prendrait position dans cette ville, qu'on fortifierait
et dont on ferait un dépôt d'approvisionnements pour tout le temps de
la guerre. En conséquence, on creusa des fossés larges et profonds
qui furent remplis d'eau; on construisit de fortes tours en bois,
des portes faites d'un mélange de pierres, de briques et de poutres
en chêne; on éleva autour de la ville des haies palissadées en guise
de murailles. Quand ces travaux de défense furent achevés et qu'ils
furent munis de machines de toute espèce, le comte se détermina à aller
assiéger la forteresse d'Erquinghem-sur-la-Lys, que Jean, châtelain de
Lille, détenait pour le roi. Les Flamands ne purent jamais traverser
la rivière, et après quinze jours d'un siège inutile, ils revinrent à
Ypres.
Peu de jours après, on résolut de se porter sur Lille. Le prince
Louis n'y était plus; mais il y avait laissé deux cents chevaliers
déterminés. Après des tentatives infructueuses contre cette ville,
Fernand se replia de nouveau sur Ypres. Dans la retraite, les hommes
d'armes français se jetèrent sur son avant-garde et firent prisonnier
Bouchard de Bourghelles, un des plus nobles et des plus valeureux
chevaliers flamands[31]. Voyant que pour le moment il ne pourrait pas
reprendre les villes et châteaux de la Flandre wallonne occupés par les
troupes françaises, le comte songea à attaquer Tournai, qui n'avait
d'autres défenseurs que ses habitants.
[31] Jacques de Guise, XIV, 80.
Cette cité s'était mise naguère sous la protection de Philippe-Auguste.
Depuis lors, elle avait toujours préféré la domination du roi à celle
des princes flamands, et dans toutes les occasions elle se déclarait
pour les intérêts français. Fernand vint l'investir avec toute son
armée. Des pierriers, des mangonneaux et autres engins lancèrent sur la
ville une pluie de pierres et de feu. Chaque jour de nombreux assauts
étaient livrés aux murailles; enfin, après des efforts multipliés et
de grandes pertes de part et d'autre, le comte de Flandre pénétra dans
la cité par une brèche de près de mille pieds de large, la saccagea,
et en démolit les portes et les remparts. Les bourgeois offrirent
vingt-deux mille livres au vainqueur pour qu'il consentît à ne pas
brûler le reste de la ville. Fernand les accepta, fit couper une
douzaine de têtes et prit soixante otages qu'il envoya au château de
Gand. Huit jours après la prise de Tournai, le feu se déclara dans le
Marché-aux-Vaches et consuma cinq hameaux hors des murs de la ville. A
la même heure un autre incendie éclata hors de la porte de Prune, près
de l'église Saint-Martin; enfin, à l'intérieur de la cité, des flammes
s'élevèrent également dans le quartier appelé de Dame Odile Aletacque,
dans la cour et dans le quartier Saint-Pierre, de sorte que toute la
ville semblait devoir être entièrement consumée. On éteignit le feu;
mais le comte Fernand, qui avait promis de ne rien incendier et avait
reçu de l'argent en conséquence, entra dans une grande colère et fit
soigneusement rechercher la cause et les auteurs de ce désastre. On
découvrit qu'il était l'ouvrage de soldats flamands, mécontents de ce
que le comte ne livrait pas la ville au pillage. Sur l'ordre du comte,
huit coupables furent sur-le-champ torturés et suppliciés de la manière
la plus affreuse, tandis que leurs complices prenaient la fuite.
Fernand rétablit l'ordre et la paix dans Tournai[32]. Il y institua des
prévôts, des jurés, des échevins, des sergents, renouvela enfin tous
les officiers de la ville; car une grande partie des titulaires avaient
été envoyés en otages à Gand[33].
[32] Jacques de Guise, XIV, 88.
[33] _Ibid._
Enhardi par le succès, le comte revint ensuite assiéger de nouveau
la ville de Lille. Le prince Louis, trompé par les beaux semblants
que les bourgeois lui faisaient, en avait retiré les troupes pour les
ramener en France[34] et n'avait laissé qu'un petit nombre d'hommes
d'armes dans un donjon, appelé le château des Regneaux, situé près des
remparts et disposé de façon que l'entrée en était également libre
soit de l'intérieur soit de l'extérieur de la ville. Les habitants
ne demandaient pas mieux que de recevoir leur seigneur légitime et
détestaient les Français en raison des maux que ceux-ci leur avaient
fait souffrir. Ils ouvrirent donc leurs portes, et Fernand rentra
en possession d'une ville qui devait bientôt expier cruellement son
patriotisme et sa fidélité. En effet, Philippe-Auguste apprit les
avantages remportés par le comte. Il n'avait jamais espéré conserver
les villes de la Flandre tudesque, sur lesquelles il ne voulait
qu'exercer sa vengeance; mais il comptait sur la possession de la
Flandre wallonne; et la reddition de Lille, la principale des cités
de ce pays, le transporta de colère. Il accourut lui-même en Flandre
à la tête d'une armée formidable, et signala son arrivée par le siège
de Lille. Ce fut un des épisodes les plus atroces des guerres de ce
temps-là.
[34] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 166 vº.
C'était la nuit. Le roi, dans l'impétuosité de sa fureur, avait emporté
la cité avant même que les bourgeois, surpris, se fussent mis sur leurs
gardes. Il n'y avait encore personne aux remparts, que déjà Philippe
se répandait à travers la ville en tête de ses hommes d'armes, le fer
d'une main, le feu de l'autre. Le sac et le pillage sont des moyens
trop lents pour assouvir sa fureur; il lui faut l'incendie, et bientôt
le feu se déroule de toutes parts. Le comte Fernand était dans Lille,
malade d'une fièvre double-tierce qui le tourmentait depuis le siège
de Tournai[35]. Porté sur une litière et enveloppé de tourbillons
de flammes, il s'échappe à grand'peine au milieu de l'épouvante et
de la fumée. Les malheureux habitants ont deux morts à choisir: ou
d'être brûlés vifs entre les murs de leurs logis ou de périr au seuil
sous le couteau des Français. Ce que l'action du feu épargnait, les
soldats le jetaient bas au moyen de béliers et de crocs de fer dont
ils étaient munis; car le roi avait juré l'anéantissement de la
cité rebelle[36]. Guillaume le Breton chante fort naïvement dans sa
_Philippide_ les horreurs de ce siège à la louange de son maître. «Sous
les décombres de leurs maisons, s'écrie-t-il plein d'admiration pour
le conquérant, périssent tous ceux à qui les infirmités de l'âge ou la
faiblesse du corps refusent les moyens d'échapper au danger. Ceux qui
peuvent se sauver, fuyant à pied ou à l'aide d'un cheval vigoureux,
évitent la double fureur des flammes et de l'ennemi, et, le cœur
plein d'épouvante, s'élancent à la suite de Fernand, à travers les
broussailles et en rase campagne, hors de tous sentiers, se croyant
toujours près des portes fatales, n'osant tourner la tête.... La
fortune, cependant, vint au secours des vaincus. La terre humide, toute
couverte de joncs de marais et cachant ses entrailles fétides sous une
plaine fangeuse, exhalait des vapeurs formées d'un mélange de chaleur
et de liquide, de telle sorte qu'à travers les brouillards l'œil du
guide pouvait à peine atteindre l'objet qu'il conduisait, et que nul
ne pouvait distinguer ce qu'il y avait devant, derrière lui ou à côté
de lui; une atmosphère épaisse changeait le jour en nuit. Les nôtres
donc ne poursuivirent les fuyards que tant qu'ils purent s'avancer à
la lueur de l'incendie de la ville; car le soleil ne pouvait luire
à travers les brouillards. Ils tuèrent toutefois un grand nombre
d'hommes et firent encore plus de prisonniers. Le roi les vendit à tout
acheteur pour être à jamais esclaves, les marquant du fer brûlant de la
servitude. Ainsi périt tout entière la ville de Lille réservée pour une
déplorable destruction[37].»
[35] Jacques de Guise, XIV, 90.
[36] _Philippide_, chant IX.
[37] _Philippide_, chant IX.
Guillaume le Breton ne savait pas que, peu de jours après, les Lillois
échappés à la mort revenaient, la nuit, errant sur les débris fumants
de la ville, chercher au milieu de cette terre brûlante la place de
leurs foyers anéantis. Il ignorait surtout que l'amour du sol natal
ferait bientôt surgir de ce lieu de désolation une cité nouvelle, et
que cette cité deviendrait un jour l'une des plus riches et des plus
puissantes du royaume dévolu aux descendants de l'exterminateur.
Le comte Fernand s'était réfugié à Gand. Philippe-Auguste ne l'y
poursuivit point et ne pénétra pas plus avant en Flandre. Il fit
démolir le château-fort de Lille, abattit la forteresse d'Erquinghem
dont les Flamands s'étaient dernièrement emparés, et rasa le donjon
de Cassel; après quoi il rentra en France pour reconstituer son armée
et préparer les moyens de défense qu'il comptait opposer à la grande
coalition formée contre le royaume; car tout indiquait qu'elle était
organisée et devait bientôt agir.
En effet, durant la guerre de Flandre, de nombreux messages avaient
été échangés entre l'Allemagne et l'Angleterre. Dans les ports de ce
dernier pays, on équipait des vaisseaux; des hommes d'armes étaient
levés de tous côtés, et un grand mouvement se manifestait depuis les
bords du Rhin jusqu'aux embouchures de la Meuse et de l'Escaut.
Pendant l'hiver qui suivit la dernière invasion du roi en Flandre,
Fernand se rendit en Angleterre auprès de Jean-sans-Terre, son allié.
Il était accompagné d'Arnoul d'Audenarde, de Rasse de Gavre, de Gilbert
de Bourghelles, de Gérard de Sotenghien, et de beaucoup d'autres nobles
hommes des deux comtés. Le monarque anglais vint au-devant de lui
jusqu'à Cantorbéry, et lorsqu'il fut en sa présence, il descendit de
cheval, lui donna le baiser de paix et d'amitié, et le reçut en tout
honneur ainsi que les barons de sa suite. Le lendemain, il y eut un
grand repas, puis un conseil, où furent arrêtées les dispositions de la
ligue[38].
[38] Jacques de Guise, XIV, 92.--_Li estore des ducs de Normandie_,
fol. 167.
Fernand revint sans retard en Flandre, tandis que Jean-sans-Terre se
disposait à s'embarquer avec une armée nombreuse afin d'envahir la
France au midi de la Loire, et de seconder ainsi le mouvement des
alliés vers le nord. Louis, fils du roi, avait profité de l'absence
de Fernand pour s'emparer de Bailleul, Steenvoorde et de plusieurs
autres places appartenant à la reine Mathilde. Le comte, avec ses
auxiliaires les comtes de Boulogne, de Salisbury, et ses vassaux les
plus puissants, tels que Hugues de Boves et Robert de Béthune, se jeta
en représailles sur Saint-Omer. Tous les environs furent ravagés et
brûlés; la ville elle-même fut prise et livrée au pillage.
De Saint-Omer, Fernand entra dans le comté de Guines, que le prince
Louis avait naguère confisqué à son profit, et dont il avait dépouillé
le seigneur légitime, homme-lige du comte de Flandre. Tout fut brûlé et
dévasté jusqu'aux portes de Guines. Le vicomte de Melun y commandait
pour le prince. Il se tint sur la défensive et n'osa pas attaquer les
Flamands. Le comte revint en son pays par Gravelines et Ypres, et peu
de temps après, il reparut sous les murs du château de Guines, dont il
s'empara et qu'il détruisit. Il prit et renversa de même le château
de Tournehem, puis il se jeta sur l'Artois. Le village de Souchez, à
trois lieues d'Arras, fut totalement détruit par lui, et toute la terre
aux alentours cruellement ravagée. Il attaqua ensuite le château et la
ville de Lens, dont il ne put s'emparer. Hesdin fut moins heureuse:
elle tomba en son pouvoir, et il la réduisit en cendres, ainsi que
son prieuré. De là il s'en vint démolir de fond en comble un château
appelé la Belle-Maison, appartenant à Siger, châtelain de Gand,
qui avait déserté la cause flamande pour se ranger sous le drapeau
français. Il resta ensuite pendant trois semaines près des murailles
d'Aire, laquelle, bien défendue par les chevaliers du roi, ne subit
pas le sort des autres villes d'Artois. Les Flamands se consolèrent
en exerçant mille ravages et mille cruautés dans les campagnes
environnantes[39]. Ces expéditions furent comme le prélude sanglant de
la guerre générale qui allait s'ouvrir.
[39] Jacques de Guise, XIV, 98.
Le fils du roi avait été rappelé en France, car Jean-sans-Terre venait
de débarquer à la Rochelle, et le Poitou, la Touraine, l'Anjou et la
Normandie s'étaient soulevés contre les Français. Louis marcha vers
la Loire avec trois mille chevaliers et sept mille hommes de pied. Le
monarque anglais avait déjà passé le fleuve, et s'était rendu maître
d'Angers. Il fit une tentative sur la Bretagne; mais, battu à la
Roche-au-Moine, il se replia vers le Poitou, où Louis le poursuivit.
Pendant ce temps, l'empereur Othon arrivait à Valenciennes; les princes
confédérés avec leurs hommes d'armes s'y étaient donné rendez-vous.
Ainsi le roi d'Angleterre et l'empereur, le duc de Brabant, les comtes
de Flandre, de Hollande, de Boulogne, de Namur, de Limbourg et une
multitude de seigneurs, tant des provinces belgiques et de la Lorraine
que des pays d'outre-Rhin, se trouvaient désormais liés dans une même
communauté d'intérêts, et cent cinquante mille hommes étaient campés
autour d'eux pour appuyer leurs prétentions. L'envahissement et le
partage de la monarchie française avaient été résolus.
Ce fut en l'hôtel que les princes du Hainaut possédaient à Valenciennes
et qu'on nommait la Salle-le-Comte, que se fit la distribution
anticipée de ce magnifique butin. Othon s'adjugea la Champagne, la
Bourgogne et une partie de la Franche-Comté; le roi Jean d'Angleterre
s'était contenté des provinces attenantes à celles qu'il avait déjà sur
la Loire; le comte de Boulogne prit pour lui le comté de Guines et le
Vermandois. Quant à Fernand, il voulait la plus grosse part; c'était
l'Artois qu'il lui fallait, la Picardie, l'Ile-de-France, ni plus ni
moins; sans oublier la ville de Paris, où, avant son mariage avec
l'héritière de Flandre, il avait, dit-on, mené fort joyeuse vie. Pour
les coalisés d'un rang inférieur, ils fractionnèrent ce qu'on voulut
bien leur laisser.
Comme ces choses se passaient en Hainaut, Philippe-Auguste, ne
perdant point courage, s'avançait au-devant de ses ennemis à la
tête de quarante mille hommes. Ce n'était pas là toute son armée;
mais, le reste, il avait fallu le laisser au fils aîné du roi, afin
qu'il pût s'opposer à l'invasion de Jean-sans-Terre en Poitou. La
France n'avait jamais été plus près de sa ruine. Enveloppée du réseau
formidable qui semblait devoir l'anéantir, seule contre tous, elle
ne perdit cependant pas le sentiment de sa force morale, instinct
providentiel qui tant de fois, à l'heure du péril, sauva la monarchie.
A la voix de Philippe-Auguste, tous ses vassaux avaient endossé leurs
armures; les beffrois de la Picardie, de l'Artois, de l'Ile-de-France,
du Vermandois, du Soissonnais, du Beauvoisis avaient appelé sous
l'oriflamme de Saint-Denis trente-cinq mille de ces durs et fiers
bourgeois qui, dès cette époque, secouaient déjà si rudement le joug
féodal. Le lendemain de la Sainte-Marie-Madeleine, l'armée royale,
prête au combat, partait de Péronne en se dirigeant vers la Flandre et
le Hainaut.
Tandis que grondait l'orage, la comtesse Jeanne, isolée dans quelqu'un
de ses châteaux, de Gand, de Bruges ou du Quesnoy en Hainaut,
restait étrangère à la formation de la ligue et à l'exécution de ses
desseins, se bornant à déplorer les maux d'une guerre qu'elle avait
été impuissante à conjurer. Il n'en était pas de même de la reine
Mathilde, chez qui les années n'avaient fait qu'aigrir un caractère
naturellement haineux et intrigant. Après avoir été en grande faveur
à la cour de Philippe-Auguste, et avoir épousé, par l'entremise de
ce prince, Eudes, comte de Bourgogne, elle s'était brouillée avec le
roi, et bientôt même avec son propre mari, qui vivait séparé d'elle.
Revenue dans les petits Etats qui formaient son douaire, elle suscita
le mécontentement de ses vassaux par des rigueurs de toute nature, et
surtout par les impôts excessifs dont elle les frappait. Deux partis,
connus sous le nom d'Isengrins et de Blavotins, étaient tous les jours
en lutte dans la Flandre occidentale. Elle prit fait et cause pour les
Isengrins, qui obtinrent d'abord quelques avantages et furent ensuite
complètement battus. Mathilde fut obligée de se réfugier dans la ville
de Berghes-Saint-Winoc, puis chez le comte de Guines, qui employa sa
médiation pour rétablir la paix entre les deux factions que des haines
et des rivalités de familles dont on ne connaît pas bien l'origine
avaient soulevées.
Quand se prépara la grande ligue des princes contre la France, la
vieille Mathilde y vit un moyen puissant de vengeance, et elle
l'exploita avidement. Tous ses vœux étaient pour le succès de la
coalition, et sa joie fut extrême lorsque les confédérés prirent
enfin les armes. On dit qu'elle envoya vers son neveu le comte de
Flandre quatre charrettes pleines de cordes afin de pouvoir lier
tous les Français qu'on espérait faire prisonniers. Elle avait aussi
consulté son astrologue, et celui-ci lui avait répondu à souhait: «Le
roi tombera, et ne sera pas enseveli; Fernand viendra triomphant à
Paris[40].»
[40] _Hist. regum Franc. ab origine gentis usque ad ann._ 1214, ap.
Bouquet, XVIII, 427.--_Philippide_, chant X.
Quant à la jeune comtesse, qui, depuis son mariage, n'avait eu sous
les yeux que des scènes d'horreur et des images de deuil, loin de
partager les orgueilleuses chimères de la coalition, elle avait, dès le
principe, fait tous ses efforts pour détourner Fernand d'une entreprise
qu'elle jugeait, avec raison, pleine de chances et de périls. Mais ses
efforts devaient rester stériles en présence du caractère aventureux et
altier du prince portugais et des engagements qu'il avait pris avec une
fatale témérité.
A la douleur que Jeanne devait éprouver comme souveraine d'un pays
sur lequel s'étaient accumulés tant de malheurs, se joignit en ce
moment-là même un grave chagrin domestique. La jeune Marguerite de
Constantinople, sa sœur, mariée en 1213 au sire Bouchard d'Avesnes,
subissait les rigueurs d'une étrange destinée. Mais pour ne pas
retarder le dénouement d'une série d'événements politiques que
jusqu'ici nous avons fait marcher sans interruption, nous raconterons
plus tard cette romanesque aventure.
Le moment était venu où la coalition si témérairement formée contre la
France allait recevoir le coup foudroyant qui devait l'anéantir.
A mi-chemin de Lille à Tournai, mais un peu sur la droite en allant
vers Tournai, à l'entrée d'une plaine, se trouve un petit village
nommé Bouvines. La rivière de la Marque coule près de là. L'été, cette
fertile campagne est, comme toutes celles de la Flandre, couverte
d'une vigoureuse végétation; peu d'arbres toutefois, si ce n'est aux
alentours des maisons de chaume du village et de l'église dont le
clocher se montre au loin entre le feuillage; sur la Marque, à trois
ou quatre traits d'arc des habitations, entre Cysoing et Sainghin,
se trouve un pont rustique. La physionomie de ces lieux n'a dû guère
changer depuis le 27 juillet de l'année 1214.
Ce jour-là, dimanche, le soleil s'était levé radieux à l'horizon[41],
éclairant la marche d'innombrables gens d'armes qui, dès l'aube, se
pressaient aux environs du pont de Bouvines. Un chevalier, séparé
du gros de l'armée, les regardait passer la rivière, ce qui dura
longtemps, et lorsque la majeure partie fut de l'autre côté du pont,
il s'en alla vers une chapelle située non loin de là et dédiée à saint
Pierre. Devant le portail s'élevait un frêne touffu. Le chevalier
descendit de son destrier, se fit enlever sa lourde armure de fer,
harassé qu'il était de chaleur et de fatigue; il avait chevauché depuis
la pointe du jour. Haletant et poudreux, il s'étendit sur la terre à
l'ombre du frêne[42]. C'était le roi de France Philippe-Auguste, et
tous ces gens d'armes, les soixante-quinze mille hommes qu'il amenait
au-devant des confédérés, jugeant avec raison qu'il vaut mieux porter
la guerre chez les autres que de l'attendre chez soi.
[41] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 134.
[42] _Philippide_, chant X.
En partant de Péronne, il s'était avancé jusqu'à Tournai, que les
Français avaient reprise l'année précédente. Les alliés se trouvaient
alors à Mortagne, entre Condé et Tournai, au confluent de l'Escaut et
de la Scarpe. Impatient d'en venir aux mains, le roi aurait voulu les
attaquer dans cette position; mais ses barons l'en dissuadèrent parce
qu'on ne pouvait aborder l'ennemi que par des passages étroits et
difficiles, la contrée étant remplie de marécages[43]. Le roi s'était
donc décidé à se replier vers les plaines qui s'étendent autour de
Lille, et dans ce but avait fait repasser la Marque à ses troupes.
[43] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 130.
Philippe avait eu à peine le temps de prendre un peu de repos que
les éclaireurs de son armée accoururent, jetant de grands cris et
annonçant l'approche de l'armée impériale. On l'apercevait du côté de
Cysoing; déjà même les troupes légères d'Othon avaient un engagement
avec les arbalétriers, la cavalerie légère et les soudoyers formant
l'arrière-garde du roi, sous le commandement du vicomte de Melun[44].
[44] _Ibid._
A cette nouvelle, Philippe, déjeunant à la hâte d'un morceau de pain et
d'un peu de vin[45], remonte à cheval, fait rétrograder son armée, et
repasse avec elle sur la rive droite de la Marque. Comme à la bataille
d'Hastings, où deux évêques dirigèrent les opérations de l'armée de
Guillaume le Conquérant, l'élu de Senlis, alors nommé frère Garin,
homme de conseil et homme de guerre tout à la fois[46], veilla aux
dispositions préliminaires du combat, admonestant et exhortant les
chevaliers et servants à se bien conduire pour l'honneur de Dieu et du
roi.
[45] _Chron. de Flandre_, inédite, manuscrit de la Bibl. nat. nº
8480, fol. 161.
[46] _Les Gr. Chron. de F._, édit. P. Paris, IV. 169.
Les troupes françaises prirent aussitôt position devant Bouvines,
face à Tournai. Elles étendirent leur front en ligne droite sur un
espace de deux mille pas environ, afin de ne pouvoir en aucun cas être
tournées ou enveloppées par l'ennemi[47]. Eudes, duc de Bourgogne,
eut le commandement de la droite, et deux princes du sang royal, les
comtes de Dreux et d'Auxerre, celui de la gauche. Pendant ce temps
Philippe-Auguste entra dans la petite église du village pour y entendre
la messe.
[47] _Philippide_, chant X.
Déjà les deux armées se trouvaient à une distance très rapprochée.
Le roi se plaça à la tête de la sienne entouré des plus vaillants
hommes de guerre de France, parmi lesquels on distinguait Guillaume
des Barres, Barthélemy de Roye, Mathieu de Montmorency, le jeune comte
Gauthier de Saint-Pol, Enguerrand, sire de Coucy; Pierre de Mauvoisin,
Gérard Scropha, vulgairement appelé La Truie; Etienne de Longchamps,
Guillaume de Mortemart, Jean de Rouvroy, Henri, comte de Bar, et
un pauvre mais brave gentilhomme du Vermandois ayant nom Gales de
Montigny. Celui-ci portait auprès du roi la bannière aux fleurs de lis
d'or[48].
[48] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 144.
Quelques historiens prétendent qu'alors le roi de France, se plaçant
au milieu de ses officiers, fit déposer sa couronne sur un autel, et
que là il l'offrit au plus digne. Guillaume le Breton, qui se tenait
derrière le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui se passa dans
cette journée mémorable, ne parle pas de ce fait. Si la chose eut lieu,
elle fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent plus en
harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que
la rapporte un vieil auteur français: «Quand la messe fut dite, le
roi fit apporter pain et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea
une. Et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étoient: «Je prie à
tous mes bons amis qu'ils mangent avec moi, en souvenance des douze
apôtres qui avec Notre-Seigneur burent et mangèrent. Et s'il y en a
aucun qui pense mauvaiseté ou tricherie, qu'il ne s'approche pas.»
Alors s'avança messire Enguerrand de Coucy, et prit la première soupe;
et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde, et dit au roi: «Sire,
on verra bien en ce jour si je suis un traître.» Il disoit ces paroles
parce qu'il savoit que le roi l'avoit en soupçon à cause de certains
mauvais propos. Le comte de Sancerre prit la troisième soupe, et tous
les autres barons après; et il y eut si grande presse qu'ils ne purent
tous arriver au hanap qui contenoit les soupes. Quand le roi le vit,
il en fut grandement joyeux, et il dit aux barons: «Seigneurs, vous
êtes tous mes hommes et je suis votre sire, quel que je soie, et je
vous ai beaucoup aimés.... Pour ce, je vous prie, gardez en ce jour mon
honneur et le vôtre. _Et se vos véés que la corone soit mius emploié
en l'un de vous que en moi, jo m'i otroi volontiers et le voil de bon
cuer et de bonne volenté._» Lorsque les barons l'ouïrent ainsi parler,
ils commencèrent à pleurer de pitié, disant: «Sire, pour Dieu, merci!
Nous ne voulons roi sinon vous. Or chevauchez hardiment contre vos
ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous[49].» Alors le
roi sauta sur son cheval de bataille avec autant de gaieté «que s'il
allait à la noce,» disent les chroniques du temps[50]. Aussitôt les
trompettes sonnèrent, et Philippe-Auguste, élevant son épée, s'écria:
_Montjoie_[51]! Une clameur immense lui répondit.
[49] _Chronique de Rains_, édit. L. Paris, 148.
[50] _Chron. de France_, I, 71.--_Vinc. de B._, ap. J. de G., XIV,
132.
[51] _Chron. inéd. de Flandre précitée_, fol. 164.
Il était environ midi[52]. En ce moment l'armée impériale débouchait
sur le plateau de Cysoing. Depuis les invasions germaniques, jamais
armée si formidable n'avait paru en Flandre. Elle semblait disposée au
combat; car elle s'avançait enseignes déployées, les chevaux couverts,
et les sergents d'armes courant en avant pour éclairer la marche.
Au centre des lignes on apercevait un groupe compacte de chevaliers
étincelants d'or et d'argent. C'était l'empereur Othon et son escorte,
entourant un char traîné par quatre chevaux, où se dressaient les armes
impériales. L'aigle d'or tenait dans sa serre un énorme dragon dont
la gueule béante, tournée vers les Français, paraissait vouloir tout
avaler, dit le chroniqueur de Saint-Denis[53]. On a prétendu aussi que
le dragon était la personnification emblématique de la France prise
entre les serres de la coalition. Cette orgueilleuse enseigne avait
pour garde spéciale cinquante barons allemands commandés par Pierre
d'Hostmar.
[52] _Philippide_, chant X.
[53] Ap. Bouquet, XVII, 407.
La personne sacrée de l'empereur fut confiée aux ducs de Brabant, de
Luxembourg, de Tecklenbourg; aux comtes de Hollande, de Dortmund; à
Bernard d'Hostmar, Gérard de Randerode, Pierre de Namur, et quantité
d'autres chevaliers. Les deux âmes de cette grande armée étaient aux
deux extrémités. A la gauche, Fernand avec les milices de Flandre, de
Hainaut et de Hollande; à la droite, Renaud de Boulogne et six mille
Anglais avec leurs chefs Salisbury et Bigot de Clifford, l'infanterie
brabançonne, les _eschieles_ ou pelotons de cavalerie saxonne ou
brunsvickoise, des corps de mercenaires ou d'aventuriers ramassés en
tous pays par Hugues de Boves.
«Eh quoi! s'écria l'empereur stupéfait en apercevant l'armée française
en bataille dans la plaine, je croyais que les Français se retiraient
devant nous, et les voilà en ligne, le roi Philippe à leur tête!»
Cette parole, prononcée d'un ton craintif, circula dans l'armée et la
décontenança un peu.
Le roi Philippe disait en même temps à ses troupes: «Voici venir Othon
l'excommunié et ses adhérents; l'argent qui sert à les entretenir
est de l'argent volé aux pauvres et aux églises[54]. Nous ne
combattons, nous, que pour Dieu, pour notre liberté et notre honneur.
Tout pécheurs que nous sommes, ayons confiance dans le Seigneur et
nous vaincrons ses ennemis et les nôtres.» Alors il parcourut les
rangs. Quelques gens d'armes, de ceux qui jadis l'avaient suivi à la
croisade, s'attristaient d'être obligés de se battre un dimanche. «Les
Machabées, leur dit-il, cette famille chère au Seigneur, ne craignirent
pas d'aborder l'ennemi un jour de sabbat, et le Seigneur bénit leurs
armes.--Vous, l'élu de Dieu, bénissez les nôtres!» crièrent alors les
gens d'armes; et l'armée entière se précipita à genoux[55].
[54] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.
[55] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.
Ces paroles du roi achevèrent de rassurer les Français; ils se
relevèrent pleins de courage et de résolution. Aux cris mille fois
répétés de _Montjoie! Saint-Denis!_ l'étendard royal, semé de fleurs de
lis d'or, fut alors déployé. L'oriflamme de Saint-Denis était réservé
pour le moment suprême de la lutte[56].
[56] _Ibid._
A une heure et demie, la chaleur du jour était dans toute sa force. Le
soleil projetait ses rayons brûlants sur les yeux des alliés marchant
en ligne tirée du sud-est au nord-ouest, front à Bouvines. Les
Français l'avaient donc à dos en ce moment-là. Philippe-Auguste profita
de l'avantage de cette position, et sur-le-champ il donna l'ordre
d'attaquer. Les buccines retentirent, et alors Guillaume le Breton et
un autre clerc, qui se trouvaient près du monarque, entonnèrent les
psaumes: _Béni soit le Seigneur Dieu qui exerce ma main au combat et
forme mes doigts à la guerre_[57].--_Que le Seigneur se lève, et que
ses ennemis soient dissipés_[58].--_Seigneur, le roi se réjouira dans
votre force, et il tressaillira d'allégresse par votre assistance_[59].
Des larmes et des sanglots vinrent souvent les interrompre, tant ils
étaient émus[60].
[57] Ps. 143.
[58] Ps. 67.
[59] Ps. 20.
[60] _Philippide_, chant X.
Le premier choc fut terrible. Il porta sur les Flamands placés à l'aile
droite. Indignés de se voir attaqués par les milices bourgeoises de la
commune de Soissons et non par des chevaliers, ils reçurent d'abord
le coup sans s'émouvoir et sans s'ébranler. Mais bientôt, laissant
un espace vide entre leurs rangs, le jeune Gauthier de Saint-Pol s'y
précipite tête baissée, avec ses gens d'armes, frappant, tuant à
droite, à gauche. Il traverse de la sorte toute l'armée flamande; puis,
la prenant à dos, il la traverse de nouveau, traçant sur son passage
un sillon au milieu des cadavres.
La mêlée de ce côté dura trois heures, et pendant trois heures elle fut
effroyable. Il s'y passa des scènes homériques. Les chefs flamands,
pour encourager leurs soldats, les haranguaient tout en frappant
d'estoc et de taille, avec leurs _sharmsax_ à triple tranchant[61].
Tour à tour ils parlaient des aïeux et de leurs exploits; ils parlaient
des femmes, des enfants laissés au foyer domestique; puis, rappelant
l'incendie de Lille et les horreurs de l'invasion française, ils
appelaient la vengeance par des clameurs de mort.
[61] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.
Une sorte de géant, Eustache de Marquilies, chevalier de la châtellenie
de Lille, se démenait avec fureur, seul, au milieu des chevaliers
champenois, faisant grand carnage et s'excitant lui-même en criant:
«Mort, mort aux Français!» Un Champenois lui saisit le cou par le bras,
le lui serre comme dans un étau, et détache son hausse-col. Michel de
Harnes, un de ces châtelains qui avaient déserté la cause flamande et
qui venait d'être blessé par Eustache, voyant le cou de celui-ci à
découvert, lui plonge son épée dans la gorge. Buridan de Furnes, un des
plus braves et des plus joyeux compagnons d'armes du comte Fernand,
allait criant dans la bataille: «Voici bien le moment de songer à sa
belle[62]!»
[62] _Philippide_, chant XI.
Le vicomte de Melun et Arnoul de Guines, à l'exemple de Saint-Pol,
labourant la ligne flamande par des trouées, passaient et repassaient,
le fer à la main, à travers ces masses compactes. Eudes, duc de
Bourgogne, commandant le corps d'armée qui attaquait les Flamands,
était d'une énorme corpulence; son cheval est tué sous lui. Non sans
peine, on le remet en selle sur un destrier frais. Aussitôt il tombe
sur les Flamands avec une fureur nouvelle, et, pour venger sa chute et
la perte de son cheval, il écrase tous ceux qu'il rencontre. Le comte
Gauthier de Saint-Pol, qui le premier avait entamé les Flamands, fit
des prodiges de valeur. Encore harassé de chaleur et de fatigue, après
la charge qu'il venait d'opérer, il se précipita seul à la rescousse
d'un homme d'armes pris au milieu d'un gros d'ennemis. Douze coups
de lance tombaient à la fois sur Gauthier sans que le cheval et le
cavalier en fussent ébranlés. Il enleva l'homme d'armes.
Les Flamands, de leur côté, luttaient héroïquement; mais le corps de
chevaliers qui protégeait le comte Fernand commençait à s'affaiblir, et
c'est sur ces chevaliers que portaient toutes les attaques[63]. Enfin
on les enveloppe avec un nouvel acharnement. Fernand se bat comme un
lion; deux chevaux sont tués sous lui. Couvert lui-même de blessures,
il perd tout son sang. Les chevaliers flamands qui survivent essaient
de le tirer de là, mais c'est en vain. Le comte alors se défend en
désespéré; la terre est jonchée de corps tombés sous ses coups. Le
sang coule à flots de ses blessures, et il fléchit sur les genoux.
Toutefois sa bonne épée n'est pas tombée de sa main; il essaie encore
de la brandir.... Enfin son œil se trouble; n'en pouvant plus et se
sentant évanouir, il la rend à un seigneur français appelé Hugues de
Mareuil[64].
[63] _Philippide_, chant XI.
[64] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 142.
La victoire était gagnée sur ce point, mais au centre et à la gauche un
combat acharné durait encore. A l'instant même où le comte de Flandre
se rendait prisonnier, le roi de France échappait au plus grand péril.
Les piquiers de l'infanterie allemande, en repoussant les gens des
communes de Beauvais, de Compiègne, d'Amiens, de Corbie et d'Arras, qui
s'étaient rués tête baissée vers la grande aigle impériale, pénétrèrent
parmi les barons de la garde du roi Philippe-Auguste. Quatre de ces
Allemands, s'acharnant après le monarque français, l'avaient blessé à
la gorge et tiré à bas de son cheval au moyen de leurs hallebardes à
crocs[65]. Il allait périr malgré les efforts de Gales de Montigny, qui
d'un bras écartait les coups et de l'autre haussait l'étendard royal en
signe de détresse[66]. Arrive Pierre Tristan; descendre de cheval, se
jeter l'épée à la main sur les quatre piquiers allemands, leur faire
lâcher prise fut pour lui l'affaire d'un moment. Philippe-Auguste,
remonté à cheval, rallia ses chevaliers et rétablit le combat. Tristan
avait sauvé le monarque et peut-être aussi la monarchie.
[65] _Philippide_, chant XI.
[66] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 146.
Au moment où le roi était ainsi délivré, Eudes, duc de Bourgogne,
vainqueur des Flamands sur la droite, se portait au flanc de l'armée
allemande, attaquée en même temps par la chevalerie de la garde du
roi. Cent vingt chevaliers tombent morts; mais la phalange impériale
est ouverte: on arrive à son centre. Pierre de Mauvoisin écarte piques
et hallebardes et saisit les rênes du cheval de l'empereur. En vain
il cherche à l'emmener, la presse est trop grande[67]. Guillaume des
Barres, se penchant du haut de son cheval, saisit la sacrée majesté à
bras-le-corps, tandis que Gérard La Truie lui porte de grands coups de
couteau qui ne peuvent percer le haubert. Le cheval d'Othon, dressant
la tête, reçoit un de ces coups qui lui crève l'œil et pénètre jusqu'à
la cervelle. L'animal, blessé à mort, se cabre et va, en dehors de la
mêlée, rouler expirant dans la poussière[68]. Guillaume des Barres se
précipite de nouveau sur l'empereur, et le saisissant par l'armure, il
cherche entre le heaume et le cou l'endroit où il pourra plonger sa
dague[69]. Mais de nombreux chevaliers saxons accourent au secours de
leur maître, le relèvent et le mettent sur un cheval frais. Blessé,
étourdi de sa chute, l'empereur prit le galop à travers champ, suivi du
duc de Brabant, du sire de Boves et de beaucoup d'autres. «Oh! oh! fit
le roi de France, voici l'empereur qui se sauve. Nous ne verrons plus
aujourd'hui son visage[70].»
[67] _Philippide_, chant XI.
[68] _Philippide_, chant XI.
[69] _Ibid._
[70] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Les Gr. Chron. de
Fr._ édit. P. Paris, IV, 184.
«Philippe-Auguste, dit un chroniqueur, n'avait jamais donné le
titre d'empereur à Othon; et s'il l'appelait ainsi en ce moment-là,
c'était pour avoir plus grande victoire: car il y a plus d'honneur à
déconfire un empereur qu'un vassal[71].» Les Allemands sont détruits et
dispersés, le char qui portait les armes impériales est mis en pièces;
le dragon et l'aigle, les ailes arrachées et meurtries, sont apportés
triomphalement au roi de France[72].
[71] _Chronique de Rains_, p. 153.
[72] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Chron. de Flandre
inéd. loco citato._
Mais ce n'était pas tout encore; le comte Renaud de Boulogne résistait
toujours. Cependant, le corps d'Anglais qu'il commandait avait été
taillé en pièces par l'évêque de Beauvais. Tandis que l'élu de Senlis,
l'habile et intrépide Garin, se portait partout où besoin était, le
prélat de Beauvais s'était acharné contre les Anglais. D'un coup de
masse d'armes il avait abattu et pris le comte de Salisbury, frère du
roi d'Angleterre, un de leurs chefs. On dit que Renaud, malgré cet
échec, quitta son corps d'armée, et que, transporté de fureur, il
pénétra la lance en arrêt jusqu'au roi Philippe. Il allait le frapper,
mais à la vue de son suzerain il se détourna, saisi de respect ou
d'irrésolution, et poursuivit sa course envers le comte de Dreux[73].
Celui-ci se tenait aux côtés du roi dont il était le cousin. Le comte
Pierre d'Auxerre, également de sang royal, ne quittait pas non plus
le monarque depuis le commencement de l'action. Son fils pourtant,
parent de Jeanne de Constantinople par sa mère, combattait parmi les
Flamands[74]. Renaud de Boulogne, revenu au milieu des siens, s'était
fait avec une merveilleuse adresse un rempart de gens de pied disposés
circulairement autour de lui sur deux rangs fort serrés.
[73] _Les Gr. Chron. de Fr._ édit. P. Paris, IV, 186.
[74] _Les Gr. Chron. de Fr._ édit. P. Paris, IV, 186.
Quand tout le choc de l'armée française, victorieuse sur les autres
points, porta contre ce bataillon, il fut écrasé. Renaud, resté seul
avec six écuyers, résolut de mourir, mais n'en vint pas à bout. Un
sergent d'armes français, Pierre de La Tourelle, s'approchant de lui,
enfonce sa dague jusqu'au manche dans le flanc de son destrier. Un
des écuyers cherche à entraîner le cheval par la bride, mais il est
renversé. Le cheval succombe, et Renaud reste la cuisse engagée sous
son corps. Les deux frères Hugues et Gauthier de Fontaine et Jean
de Rouvroy le tiraillent et se le disputent. Arrive Jean de Nesle,
châtelain de Bruges, qui veut aussi sa part d'une si belle proie, bien
que, s'il faut en croire un historien, ce transfuge du parti flamand
se fût comporté peu vaillamment dans la bataille[75]. Pendant cette
querelle, un varlet, nommé Commote, s'efforçait d'introduire sa pique à
travers le grillage de la visière du comte afin de l'achever. L'élu de
Senlis, qu'on rencontrait en tout lieu où il y avait à faire, survint.
Renaud le connaissait; il se nomma, cria merci et lui tendit son
épée[76]. Tel fut le dernier épisode de cette bataille célèbre.
[75] _Ibid._ 189.
[76] _Les Gr. Chron. de Fr._ éd. P. Paris, IV. 189.
La grande armée des confédérés n'existait plus. Du plateau de Cysoing
où Philippe-Auguste s'était placé, on ne voyait de tous côtés que
des débris épars et fuyants. La plaine offrait l'aspect d'un immense
carnage. Au milieu de ce théâtre de confusion et de mort, un petit
corps de sept cents Brabançons était seul demeuré intact et se retirait
en bon ordre. Philippe, dans l'enivrement de son triomphe, le fit
exterminer sous ses yeux par Thomas de Saint-Valery[77].
[77] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 156.
Ainsi se termina la bataille de Bouvines. Il était alors sept heures
du soir. Les chapelains du roi de France chantaient encore, mais ils
chantaient des actions de grâces.
L'un d'eux, le poétique historien des hauts faits de Philippe-Auguste,
nous retrace la dernière scène de cette grande journée, telle qu'elle
apparut à ses yeux et à son imagination. «Les cordes et les chaînes
manquent pour en charger tous ceux qui doivent être garrottés, car
la foule des prisonniers est plus nombreuse que la foule de ceux qui
doivent les enchaîner. Déjà la lune se préparait à faire avancer son
char à deux chevaux, déjà le quadrige du soleil dirigeait ses roues
vers l'Océan.... Aussitôt les clairons changent leurs chants guerriers
en sons de rappel et donnent le joyeux signal de la retraite. Alors,
il est enfin permis aux Français de rechercher le butin et de ravir
aux ennemis étendus sur le champ de bataille leurs armes et leurs
dépouilles. Celui-ci se plaît à s'emparer d'un destrier; là un maigre
roussin présente sa tête à un maître inconnu et est attaché par une
ignoble corde. D'autres enlèvent dans les champs des armes abandonnées;
l'un s'empare d'un bouclier, un autre d'une épée ou d'un heaume.
Celui-ci s'en va content avec des bottes, celui-là se plaît à prendre
une cuirasse, un troisième ramasse des vêtements ou des armures. Plus
heureux encore et mieux en position de résister aux rigueurs de la
fortune, est celui qui parvient à s'emparer des chevaux chargés de
bagages, ou de l'airain caché dans de grosses bourses, ou bien encore
de ces chars que le Belge, au temps de sa splendeur, est réputé
avoir construits le premier, chars remplis de vases d'or, de toutes
sortes d'ustensiles agréables, de vêtements travaillés avec beaucoup
d'art par les Chinois, et que le marchand transporte chez nous de ces
contrées lointaines. Chacun de ces chariots, portés sur quatre roues,
est surmonté d'une chambre qui ne diffère en rien de la superbe alcôve
nuptiale où une jeune mariée se prépare à l'hymen, tant cette chambre
tressée en osier brillant renferme, dans ses vastes contours, d'effets,
de provisions, d'ornements précieux. A peine seize chevaux, attelés à
chacune de ces voitures, peuvent-ils suffire pour enlever et traîner
les dépouilles dont elles sont remplies.
»Quant au char sur lequel Othon le Réprouvé avait dressé son dragon
et suspendu son aigle aux ailes dorées, bientôt il tombe sous les
coups innombrables des haches, et, brisé en mille pièces, il devient
la proie des flammes; car on veut qu'il ne reste aucune trace de tant
de faste, et que l'orgueil ainsi condamné disparaisse avec toutes ses
pompes. L'aigle, dont les ailes étaient brisées, ayant été promptement
restaurée, le roi l'envoya, sur l'heure même, à l'empereur Frédéric,
afin qu'il apprît par ce présent qu'Othon, son rival, ayant été vaincu,
les insignes de l'empire passaient entre ses mains par une faveur
céleste. Mais la nuit approchait; l'armée, chargée de gloire et de
richesses, rentra dans le camp, et le roi, plein de reconnaissance et
de joie, rendit mille actions de grâces au Roi suprême, qui lui avait
donné de terrasser tant d'ennemis[78]!»
[78] Wilh. Brit. _Philippide_, chant XI.
La victoire du roi de France eût anéanti la nationalité flamande, si la
comtesse Jeanne, inébranlable au milieu de la grande catastrophe qui
l'atteignait, ne fut restée comme le _palladium_ respecté de la patrie.