RÉUNION CLANDESTINE DES JAUNES.

«Un reptile contemporain a récemment vomi son noir venin dans le vain

espoir de souiller la pure renommée de notre illustre représentant,

l'honorable Samuel Slumkey; ce Slumkey dont nous avons prédit, longtemps

avant qu'il eût atteint sa position actuelle, si noble et si chérie,

qu'il serait un jour l'honneur et le triomphe de sa patrie, et le hardi

défenseur de nos droits. Un reptile contemporain, disons-nous, a fait

d'ignobles plaisanteries au sujet d'un panier à charbon, en plaqué,

superbement ciselé, offert à cet admirable citoyen par ses mandataires

enchantés. Ce misérable et obscur écrivain insinue que l'honorable

Samuel Slumkey a, lui-même, contribué, par le moyen d'un ami intime de

son sommelier, pour plus des trois quarts de la somme totale de la

souscription. Eh! quoi? cette créature rampante ne voit-elle pas que, si

ce fait était vrai, il ne servirait qu'à placer l'honorable M. Slumkey

dans une auréole encore plus brillante, s'il est possible. Sa cervelle

obtuse ne comprend-elle pas que cet aimable et touchant désir d'exaucer

les voeux des électeurs doit le rendre cher à jamais à ceux de ses

compatriotes qui ne sont pas pires que des pourceaux, ou, en d'autres

termes, qui ne sont pas tombés aussi bas que notre contemporain? Mais

telles sont les misérables équivoques des jaunes jésuitiques. Et ce ne

sont pas là leurs seuls artifices! La trahison couve sous la cendre.

Nous déclarons hardiment, maintenant que nous sommes provoqué à tout

dire, et nous nous plaçons en conséquence sous la sauvegarde de notre

pays et de ses constables, nous déclarons hardiment qu'on fait, en ce

moment même, des préparatifs pour un bal _jaune_, qui sera donné dans

une ville _jaune_, au centre même d'une population _jaune_, qui sera

dirigé par un maître des cérémonies _jaune_, où assisteront quatre

membres du parlement _ultra-jaunes_, et où l'on ne sera admis qu'avec

des billets _jaunes_! Notre infernal contemporain frissonne-t-il? Qu'il

se torde vainement dans son impuissante malice, en lisant ces mots:

_Nous serons là_.»

Après avoir débité cette tirade, le journaliste, tout à fait épuisé,

referma la gazette, en disant: «Voilà monsieur, voilà l'état de la

question.»

L'aubergiste et le garçon entrant en ce moment avec le dîner, M. Pott

posa son doigt sur ses lèvres, pour indiquer qu'il comptait sur la

discrétion de M. Pickwick, et qu'il le regardait comme maître de sa vie.

M. Bob Sawyer et Benjamin Allen, qui s'étaient irrévéremment endormis

pendant la lecture de la Gazette, furent réveillés par la prononciation

à voix basse de ce mot cabalistique: _dîner_, et se mirent à table, avec

bon appétit.

Pendant le repas et la séance qui lui succéda, M. Pott, descendant pour

quelques instants à des sujets domestiques, informa M. Pickwick que

l'air d'Eatanswill ne convenant pas à son épouse, elle était allée

visiter différents établissements fashionables d'eaux thermales, afin de

recouvrer sa bonne humeur, et sa santé accoutumée. C'était là une

manière délicate de voiler le fait, que Mme Pott, exécutant sa menace de

séparation souvent répétée, et en vertu d'un arrangement arraché à M.

Pott par son frère le lieutenant, s'était retirée pour vivre, avec son

fidèle garde du corps, de la moitié des profits annuels provenant de la

vente de la gazette d'Eatanswill.

Tandis que l'illustre journaliste, quels que fussent les différents

sujets qu'il traitât, embellissait la conversation par des passages

extraits de ses propres élucubrations, un majestueux étranger, mettant

la tête à la portière d'une diligence qui se rendait à Birmingham, et

qui s'était arrêtée devant l'auberge pour y laisser quelques paquets,

demanda s'il pouvait trouver dans l'hôtel un bon lit.

«Certainement, monsieur, répliqua l'hôte.

--En êtes-vous sûr? puis-je y compter? reprit l'étranger, dont les

regards et les manières avaient quelque chose de soupçonneux.

--Sans aucun doute, monsieur.

--Bien. Cocher, je reste ici. Conducteur, mon sac de nuit.»

Puis ayant dit bonsoir aux autres passagers, d'un air d'assez mauvaise

humeur, l'étranger descendit. C'était un petit gentleman, dont les

cheveux noirs et roides étaient taillés en hérisson, ou si l'on aime

mieux en brosse, et se tenaient tout droits sur sa tête. Son aspect

était pompeux et menaçant; ses manières péremptoires, ses yeux perçants

et inquiets; toute sa tournure, enfin, annonçait le sentiment d'une

grande confiance en soi-même, et la conscience d'une incommensurable

supériorité sur tout le reste du monde.

Ce gentleman fut introduit dans la chambre, originairement assignée au

patriote M. Pott, et le garçon remarqua, avec un muet étonnement, que la

chandelle était à peine allumée quand l'étranger, plongeant la main dans

son chapeau, en tira un journal, et commença à le lire avec la morne

expression d'indignation et de mépris, qui avait jailli une heure

auparavant du regard majestueux de M. Pott. Il se rappela aussi que

l'indignation de M. Pott avait été allumée par un journal nommé

l'_Indépendant d'Eatanswill_, tandis que le profond mépris du nouveau

gentleman était excité par une feuille intitulée: _La gazette

d'Eatanswill_.

«Envoyez-moi le maître de l'hôtel, dit l'étranger.

--Oui, monsieur.»

L'hôte arriva bientôt après.

«Êtes-vous le maître de l'hôtel? demanda l'étranger.

--Oui, monsieur.

--Me connaissez-vous?

--Je n'ai pas ce plaisir-là, monsieur.

--Mon nom est _Slurk_.»

L'hôte inclina légèrement la tête.

«Slurk, monsieur! répéta le gentleman d'un air hautain. Me

connaissez-vous, maintenant, aubergiste?»

L'hôte se gratta la tête, regarda le plafond, puis l'étranger, et sourit

faiblement.

«Me connaissez-vous?»

L'hôte parut faire un grand effort, et répondit à la fin:

«Non monsieur, je ne vous connais pas.

--Grand Dieu! s'écria l'étranger en frappant la table de son poing;

voilà donc ce que c'est que la popularité!»

L'hôte recula d'un pas ou deux vers la porte, et l'étranger poursuivit,

en le suivant des yeux:

«Voilà donc la reconnaissance que l'on accorde à des années d'étude et

de travail, sacrifiées en faveur des masses! Je descends de voiture,

mouillé, fatigué, et les habitants ne s'empressent point pour féliciter

leur champion; leurs cloches sont silencieuses; mon nom même ne réveille

aucune gratitude dans leur esprit plein de torpeur. N'est-ce pas assez,

continua M. Slurk en se promenant avec agitation, n'est-ce pas assez

pour faire bouillonner l'encre d'un homme dans sa plume, et pour le

décider à abandonner leur cause à jamais!

--Monsieur demande un grog à l'eau-de-vie? dit l'hôte en hasardant une

insinuation.

--Au rhum! répondit Slurk en se tournant vers lui d'un air farouche.

Avez-vous du feu quelque part?

--Nous pouvons en allumer sur-le-champ, monsieur.

--Oui! et qu'il donne de la chaleur à l'instant de me coucher. Y a-t-il

quelqu'un dans la cuisine?

--Pas une âme, monsieur. Il y a un feu superbe; tout le monde s'est

retiré et la porte est fermée pour la nuit.

--C'est bien! je boirai mon grog près du feu de la cuisine.»

Et là-dessus, reprenant majestueusement son chapeau et son journal,

l'étranger marcha d'un pas solennel derrière l'hôte. Arrivé dans la

cuisine, il se jeta sur un siége, au coin du feu, reprit sa physionomie

méprisante, et commença à lire et à boire, avec une dignité silencieuse.

Or, un démon de discorde, volant en ce moment au-dessus de la tête du

Sarrazin, et jetant les yeux en bas, par pure curiosité, aperçut Slurk,

confortablement établi au coin du feu de la cuisine et, dans une autre

chambre, Pott, légèrement exalté par le vin. Aussitôt le malicieux

démon, s'abattant dans ladite chambre avec une inconcevable rapidité, et

s'introduisant du même temps dans la tête de Bob Sawyer, lui souffla le

discours suivant.

«Dites donc, nous avons laissé éteindre le feu; cette pluie a joliment

refroidi l'air.

--C'est vrai, répondit M. Pickwick en frissonnant.

--Ça ne serait pas une mauvaise idée de fumer un cigare au feu de la

cuisine, hein! qu'en dites-vous? reprit Bob, toujours excité par le

démon susdit.

--Je crois que cela serait tout à fait confortable, répliqua M.

Pickwick; qu'en pensez-vous, monsieur Pott?»

M. Pott donna facilement son assentiment à la mesure proposée, et les

quatre voyageurs se rendirent immédiatement à la cuisine, chacun d'eux

tenant son verre à la main, et Sam Weller marchant à la tête de la

procession, afin de montrer le chemin.

L'étranger lisait encore. Il leva les yeux et tressaillit. M. Pott

recula d'un pas.

«Qu'est-ce qu'il y a? chuchota M. Pickwick.

--Ce reptile! répliqua Pott.

--Quel reptile? s'écria M. Pickwick en regardant autour de lui, de peur

de marcher sur une limace gigantesque ou sur une araignée hydropique.

--Ce reptile! murmura Pott en prenant M. Pickwick par le bras, et lui

montrant l'étranger; ce reptile, Slurk, de _l'Indépendant_.

--Nous ferions peut-être mieux de nous retirer? demanda M. Pickwick.

--Jamais, monsieur, jamais!» répliqua Pott; et prenant position à

l'autre coin de la cheminée, il choisit un journal dans son paquet et

commença à lire en face de son ennemi.

M. Pott naturellement lisait l'_Indépendant_, et M. Slurk lisait _la

Gazette_, et chaque gentleman exprimait son mépris pour les compositions

de l'autre par des ricanements amers et par des reniflements

sarcastiques. Ensuite ils passèrent à des manifestations plus ouvertes,

telles que: Absurde! misérable! atrocité! blague! coquinerie! boue!

fange! ordure! et autres remarques critiques d'une nature semblable.

MM. Bob Sawyer et Ben Allen avaient tous les deux observé ces symptômes

de rivalité avec un plaisir intime, qui ajoutait beaucoup de goût au

cigare, dont ils tiraient de vigoureuses bouffées. Lorsque le feu

roulant d'observations commença à s'apaiser, le malicieux Bob,

s'adressant à Slurk avec une grande politesse, lui dit: «Voudriez-vous

me permettre de jeter les yeux sur ce journal, quand vous l'aurez fini,

monsieur?

--Vous trouverez peu de chose qui mérite d'être lu dans ces méprisables

gasconnades, répondit Slurk en lançant à son rival un regard satanique.

--Je vais vous donner celui-ci sur-le-champ, dit Pott en levant sa

figure, pâle de rage, et avec une voix que la même cause rendait

tremblante: vous serez amusé par l'ignorance de cet écrivassier.»

Une terrible emphase fut mise sur ces mots: _méprisables_ et

_écrivassier_, et le visage des deux éditeurs commença à prendre une

expression provocatrice.

«La galimatias et l'infamie de ce misérable sont par trop dégoûtants,»

poursuivit Pott en affectant de s'adresser à M. Bob Sawyer, tout en

jetant un regard menaçant à M. Slurk.

M. Slurk se mit à rire de tout son coeur, et, repliant le papier de

manière à passer à la lecture d'une nouvelle colonne, déclara que,

malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de rire des absurdités de cet

imbécile.

«Quelle ignorance crasse! s'écria Pott en passant du rouge au cramoisi.

--Avez-vous jamais lu les sottises de cet homme? demanda Slurk à Bob

Sawyer.

--Jamais. C'est donc bien mauvais?

--Détestable!

--Réellement! s'écria Pott, feignant d'être absorbé dans sa lecture;

ceci est par trop infâme!»

Slurk tendit son journal à Bob Sawyer en lui disant: «Si vous avez le

courage de parcourir cet amas de méchancetés, de bassesses, de

faussetés, de parjures, de trahisons, d'hypocrisies, vous aurez

peut-être quelque plaisir à rire du style peu grammatical de ce cuistre

ignorant.

--Qu'est-ce que vous dites, monsieur? s'écria Pott en relevant sa tête,

toute tremblante de fureur.

--Cela ne vous regarde pas, monsieur.

--Ne disiez-vous pas, style peu grammatical, cuistre ignorant, monsieur?

--Oui, monsieur, répliqua Slurk; je dirai même _style de haut

embêtement_, si cela peut vous faire plaisir.»

M. Pott ne répliqua rien, mais ayant soigneusement replié son

indépendant, il le jeta par terre, l'écrasa sous sa botte, cracha

dessus, en grande cérémonie, et le lança dans le feu.

«Voilà, dit-il en reculant sa chaise, voilà comme je traiterais le

serpent qui a vomi ce venin, si je n'étais pas retenu, heureusement pour

lui, par les lois de ma patrie. Oui, sans cette considération, je le

traiterais de même.

--Traitez-le donc de même, monsieur! cria Slurk en se levant. Il n'en

appellera jamais aux lois dans un cas semblable. Traitez-le donc de

même, monsieur!

--Écoutez, écoutez! dit Bob Sawyer.

--Rien ne saurait être plus loyal, fit observer Ben Allen.

--Traitez-le donc de même, monsieur, répéta Slurk d'un ton élevé.»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 53 / 73 题