M. Pott lui darda un regard de mépris qui aurait glacé une fournaise.

«Traitez-le donc de même! continua l'autre, d'une voix encore plus

stridente.

--Je ne le veux pas, monsieur, répondit Pott.

--Oh! vous ne le voulez pas? Vraiment vous ne le voulez pas? reprit

Slurk d'un air provoquant. Vous entendez cela, messieurs, il ne le veut

pas! Ce n'est pas qu'il ait peur, au moins; oh! non, il ne le veut pas,

ah! ah! ah!

--Monsieur, rétorqua Pott ému par ce sarcasme; je vous regarde comme une

vipère. Je vous considère comme un homme qui s'est mis en dehors de la

société, par sa conduite impudente, dégoûtante, abominable. Vous n'êtes

plus pour moi, personnellement ou politiquement, qu'une vipère, une pure

et simple vipère!»

L'Indépendant indigné n'attendit pas la fin de cette déclaration, mais

saisissant son sac de nuit, qui était raisonnablement garni de biens

meubles, il le fit tourner en l'air pendant que Pott s'éloignait, et le

laissant retomber avec un grand fracas, sur la tête du gazetier,

l'étendit tout de son long sur le carreau.

«Messieurs! s'écria M. Pickwick, pendant que Pott se relevait et

saisissait la pelle; messieurs, réfléchissez, au nom du ciel! Du

secours! Sam! ici. Je vous en supplie, messieurs... Aidez-moi donc à les

séparer!»

Tout en prononçant ces exclamations incohérentes, M. Pickwick s'était

précipité entre les deux combattants, juste à temps pour recevoir, sur

ses épaules, le sac de nuit d'un côté et la pelle de l'autre. Soit que

les organes de l'opinion publique d'Eatanswill fussent aveuglés par leur

animosité, soit qu'étant tous deux de subtils raisonneurs, ils eussent

vu l'avantage d'avoir entre eux un tiers parti pour recevoir les coups,

il est certain qu'ils ne firent pas la plus légère attention au

philosophe, mais que, se défiant mutuellement avec audace, ils

continuèrent à employer la pelle et le sac de nuit. M. Pickwick aurait

sans doute cruellement souffert de son trop d'humanité, si Sam, attiré

par les cris de son maître, n'était pas accouru en cet instant, et,

saisissant un sac à farine, n'avait pas efficacement arrêté le conflit

en l'enfonçant sur la tête et sur les épaules du puissant Pott, et en le

serrant au-dessous des coudes.

«Ôtez le sac de nuit à l'autre enragé! cria-t-il en même temps, à MM.

Ben Allen et Bob Sawyer qui jusqu'alors s'étaient contentés de voltiger

autour des combattants, une lancette à la main, prêts à saigner le

premier individu étourdi. Lâchez votre sac, misérable petite créature,

ou je vous étouffe là dedans!»

Intimidé par cette menace, et d'ailleurs tout à fait hors d'haleine,

l'Indépendant consentit à se laisser désarmer. Sam ôta alors l'éteignoir

qu'il tenait sur Pott, et le laissa libre en lui disant: «Allez vous

coucher tranquillement, ou bien je vous mettrai tous les deux dans le

sac, je le fermerai, et je vous laisserai battre dedans à votre aise. Et

quand vous seriez douze, je vous en ferais autant, pour vous apprendre à

vous conduire de la sorte!

--Vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant à son maître, ayez la

bonté de venir par ici, s'il vous plaît.»

En parlant ainsi il prit M. Pickwick par le bras et l'emmena, tandis que

les éditeurs rivaux étaient conduits vers leurs lits par l'aubergiste,

sous l'inspection de MM. Ben Allen et Bob Sawyer. Chemin faisant, les

deux combattants exhalaient encore leur courroux en menaces

sanguinaires, et se donnaient de vagues et féroces rendez-vous pour le

lendemain. Toutefois, quand ils y eurent mieux pensé, ils trouvèrent que

la presse était l'arme la plus redoutable: ils recommencèrent donc sans

délai leurs sanglantes hostilités, et tout Eatanswill fut effrayé de

leur valeur... sur le papier.

Le jour suivant nos amis apprirent que les éditeurs étaient partis, dès

le matin, par des voitures différentes, et comme le temps s'était

éclairci, ils se mirent en route pour Londres.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 54 / 73 题