M. Weller secoua la tête de nouveau.

«Et qui donc, alors?

--Ta belle-mère, Sammy, s'écria le gros cocher, fort heureusement pour

lui, car autrement ses joues auraient nécessairement crevé, tant elles

étaient distendues. Ta belle-mère, Sammy, et l'homme au nez rouge, mon

garçon; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho!»

En disant cela, M. Weller se laissa aller à de joyeuses convulsions,

tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se répandait

graduellement sur toute sa physionomie.

«Ils sont venus pour avoir une petite conversation sérieuse avec toi,

Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien

suspecter sur ce créancier dénaturé.

--Comment, ils ne savent pas qui c'est?

--Pas un brin.

--Où sont-ils? reprit Sam, dont le visage répétait toutes les grimaces

du vieux gentleman.

--Dans le divan, près du café. Attrape l'homme au nez rouge où ce qu'il

n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une

agréable promenade en voiture ce matin pour venir du marché ici,

poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une manière

plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char à bancs

qu'a appartenu au premier essai de ta belle-mère. On y avait mis un

fauteuil pour le berger, et je veux être pendu, Samivel, continua M.

Weller avec un air de profond mépris, si on n'a pas apporté sur la

route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter!

--Bah!... C'est pas possible?

--C'est la vérité, Sammy; et je voudrais que tu l'aies vu se tenir aux

côtés en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de six pieds de

haut et d'être broyé en un million de morceaux. Malgré ça, il est monté

à la fin, et nous voilà partis; mais j'ai peur.... j'ai bien peur, Sam,

qu'il a été un peu cahoté quand nous tournions les coins.

--Ah! je suppose que vous aurez accroché une borne ou deux?

--Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroché quelques-unes,

repartit M. Weller en multipliant les clins d'oeil. J'en ai peur, Sammy.

Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route.»

Ici M. Weller roula sa tête d'une épaule à l'autre en faisant entendre

une sorte de râlement enroué, accompagné d'un gonflement soudain de tous

ses traits, symptômes qui n'alarmèrent pas légèrement son fils.

«Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand, à force de se

tortiller et de frapper du pied, il eut recouvré la voix. C'est

seulement une espèce de rire tranquille que j'essaye.

--Eh bien! si ce n'est que ça, vous ferez bien de ne pas essayer trop

souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse.

--Tu ne l'admires pas, Sammy?

--Pas du tout.

--Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de ses

joues, ç'aurait été un bien grand avantage pour moi, si j'avais pu m'y

habituer; ça m'aurait sauvé bien des mauvaises paroles avec ta

belle-mère. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de l'apoplexie,

beaucoup trop, Samivel.»

Cette conversation amena nos deux personnages à la porte du divan. Sam

s'y arrêta un instant, jeta par-dessus son épaule un coup d'oeil malin à

son respectable auteur, qui ricanait derrière lui, puis il tourna le

bouton et entra.

«Belle-mère, dit-il en embrassant poliment la dame, je vous suis

très-obligé pour cette visite ici. Berger, comment ça vous va-t-il?

--Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est épouvantable.

--Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger?» répondit Sam.

M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de manière à

n'en plus laisser voir que le blanc, ou plutôt que le jaune; mais il ne

fit point de réponse vocale.

«Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam à sa belle-mère.

--L'excellent homme est peiné de vous voir ici, répliqua Mme Weller.

--Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'eût oublié de

prendre du poivre avec les dernières concombres qu'il a mangées.

Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi

remarqua à ses ministres, le jour où il voulait leur flanquer une

semonce.

--Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous ne

soyez pas amendé par l'emprisonnement.

--Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bonté d'observer?

--Je crains, jeune homme, que ce châtiment ne vous ait pas adouci,

répéta M. Stiggins d'une voix sonore.

--Ah! monsieur, vous êtes bien bon; j'espère bien que je ne suis pas

trop doux[20]; je vous suis bien obligé, monsieur pour vot' bonne

opinion.»

[Footnote 20: _Soft_, veut dire _doux_ ou _sot_.]

À cet endroit de la conversation, un son, qui approchait indécemment

d'un éclat de rire, se fit entendre du côté où était assis M. Weller, et

sa moitié, ayant rapidement considéré le cas, crut devoir se payer

graduellement une attaque de nerfs.

«Weller, s'écria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman était assis dans

un coin.)

--Bien obligé, ma chère; je suis tout à fait bien où je suis.»

À cette réponse Mme Weller fondit en larmes.

«Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam.

--Oh! Samuel, répliqua-t-elle, votre père me rend bien malheureuse! il

n'est donc sensible à rien?

--Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'êtes sensible à

rien.

--Bien obligé de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais

très-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir une, mon

garçon?»

En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M. Stiggins

poussa un gémissement.

«Ohé! voilà l'infortuné gentleman qui est retombé, dit Sam en se

retournant. Où ça vous fait-il mal, monsieur?

--Au même endroit, jeune homme, au même endroit.

--Où cela peut-il être, monsieur? demanda Sam, avec une grande

simplicité extérieure.

«Dans mon sein, jeune homme,» répondit M. Stiggins, en appuyant son

parapluie sur son gilet.

À cette réponse touchante, Mme Weller incapable de contenir son émotion,

sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge

était un saint.

«Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans sa

physolomie, ne soit un peu altéré par le mélancolique spectacle qu'il a

sous les yeux. C'est-il le cas, maman?»

La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une réponse, et celui-ci,

avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite,

et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif.

«Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en vérité que ces

émotions ne l'aient altéré.

--Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam.

--Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que vanités!

--Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller,

avec un gémissement et un signe de tête approbatif.

--Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanité

particulière, monsieur? Quelle vanité aimez-vous le mieux?

--Oh, mon cher jeune ami, je les méprise toutes. Pourtant, s'il en est

une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle

rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre.

--J'en suis très-fâché, monsieur; mais on ne permet pas de vendre cette

vanité-là dans l'établissement.

--Oh! les coeurs endurcis, les coeurs endurcis! s'écria M. Stiggins. Oh!

la cruauté maudite de ces persécuteurs inhumains!»

Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommença à tourner ses yeux, en

frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous

devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni légère.

Lorsque Mme Weller et le révérend gentleman eurent vigoureusement

déblatéré contre cette règle barbare, et lancé contre ses auteurs un

grand nombre de pieuses exécrations, M. Stiggins recommanda une

bouteille de vin de Porto, mêlée avec un peu d'eau chaude, d'épices et

de sucre, comme étant un mélange agréable à l'estomac et moins rempli de

vanité que beaucoup d'autres compositions.

Pendant qu'on préparait cette célèbre mixture, l'homme au nez rouge et

Mme Weller s'occupaient à contempler M. Weller, tout en poussant des

gémissements.

«Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'espère que tu te trouveras ragaillardi

par cette aimable visite? Une conversation très-gaie et

très-instructive, n'est-ce pas?

--Vous êtes un réprouvé, dit Sam; et je vous prie de ne plus m'adresser

vos observations impies.»

Bien loin d'être édifié par cette réplique, pleine de convenance, M.

Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette

conduite impénitente ayant induit la vertueuse dame et M. Stiggins à

fermer les yeux et à se balancer sur leur chaise comme s'ils avaient eu

la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de

pantomime, indiquant le désir de ramollir la tête et de tirer le nez du

révérend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne fût découvert,

car M. Stiggins ayant tressailli à l'arrivée du vin chaud, amena sa tête

en violent contact avec le poing fermé de M. Weller, qui depuis quelques

minutes décrivait autour des oreilles de révérend homme un feu

d'artifice imaginaire.

«Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage pour prendre

le verre? s'écria Sam, avec une grande présence d'esprit. Ne voyez-vous

pas que vous avez attrapé le gentleman?

--Je ne l'ai pas fait exprès, Sammy, répondit M. Weller, un peu démonté

par cet incident inattendu.

--Monsieur, dit Sam au révérend Stiggins, qui frottait sa tête d'un air

dolent, essayez une application intérieure. Comment trouvez-vous cela

pour une vanité, monsieur?»

M. Stiggins ne fit pas de réponse verbale, mais ses manières étaient

expressives: il goûta le contenu du verre que Sam avait placé devant

lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur,

en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le

reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses lèvres, tendit son verre

pour en avoir une nouvelle dose.

Mme Weller se tarda pas non plus à rendre justice au vin chaud. La bonne

dame avait commencé par protester qu'elle ne pouvait pas en prendre une

goutte; ensuite elle avait accepté une petite goutte; puis une grosse

goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilité était,

apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans

l'esprit de vin, à chaque goutte de liqueur elle versait une larme; si

bien qu'à la fin elle arriva à un degré de misère tout à fait

pathétique.

M. Weller manifestait un profond dégoût, en observant ces symptômes, et

quand, après un second bol, M. Stiggins commença à soupirer d'une

terrible manière, l'illustre cocher ne put s'empêcher d'exprimer sa

désapprobation, en murmurant des phrases incohérentes, parmi lesquelles

une colérique répétition du mot _blague_ était seule perceptible à

l'oreille.

«Samivel, mon garçon, chuchota-t-il enfin à son fils, après une longue

contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire ce

qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de décroché dans l'intérieur

de ta belle-mère et dans celui de M. Stiggins.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les nourrir.

Ça se change en eau chaude tout de suite, et ça vient couler par les

yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmité constitutionnaire.»

M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de

clins d'oeil, et de signes de tête qui furent malheureusement remarqués

par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer

quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour

elle-même, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment plus

mal, lorsque le révérend, se mettant sur ses pieds aussi bien qu'il put,

commença à débiter un touchant discours pour le bénéfice de la

compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes

édifiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits d'iniquités où il

était tombé. Il le conjura de s'abstenir de toute hypocrisie et de tout

orgueil, et, pour cela, de prendre exactement modèle sur lui-même (M.

Stiggins). Bientôt alors, il arriverait à l'agréable conclusion qu'il

serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que

toutes ses connaissances et amis ne seraient que de misérables débauchés

abandonnés de Dieu, et sans nulle espérance de salut; ce qui, ajouta M.

Stiggins, est une grande consolation.

Il le supplia en outre d'éviter par-dessus toutes choses le vice

d'ivrognerie, qu'il comparait aux dégoûtantes habitudes des pourceaux,

ou bien à ces drogues malfaisantes qui détruisent la mémoire de celui

qui les mâche. Malheureusement, à cet endroit de son discours, le

révérend gentleman devint singulièrement incohérent; et comme il était

près de perdre l'équilibre à cause des grands mouvements de son

éloquence, il fut obligé de se rattraper au dos d'une chaise, afin de

maintenir sa perpendiculaire.

M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs à se défier de ces faux

prophètes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant pas le

sens nécessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni le coeur

assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la

société, bien plus dangereux que les criminels ordinaires: car ils

entraînent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les plus

faibles, appellent le mépris surtout ce qui devrait être le plus sacré,

et font rejaillir, jusqu'à un certain point, la défiance et le dédain

sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M. Stiggins

resta pendant fort longtemps appuyé sur le dos de sa chaise, tenant un

de ses yeux fermé et clignant perpétuellement de l'autre, il est

présumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui.

Mme Weller pleurait à chaudes larmes, pendant le débit de cette oraison,

et sanglotait à la fin de chaque paragraphe. Sam s'étant mis à cheval

sur une chaise, les bras appuyés sur le dossier, regardait le

prédicateur avec une physionomie pleine de douceur et de componction, se

contentant de jeter de temps en temps vers son père un regard

d'intelligence. Enfin le vieux gentleman, qui avait paru enchanté au

commencement, se mit à dormir vers le milieu.

«Bravo! Bravo! très-joli! dit Sam lorsque M. Stiggins, ayant cessé de

méditer, commença à mettre ses gants percés par le bout, et à les tirer

si bien qu'ils laissaient passer à peu près la moitié de chaque doigt.

--J'espère que cela vous fera du bien, Samuel, dit mistress Weller

solennellement.

--Je l'espère, maman, répondit Sam.

--Je désirerais bien que cela en fît aussi à votre père.

--Merci, ma chère, dit M. Weller. Comment vous trouvez-vous à présent,

mon amour?

--Impie!

--Homme égaré, dit le révérend.

--Ma digne créature, répondit M. Weller; si je ne trouve pas de

meilleure lumière que votre petit clair de lune, il est probable que je

continuerai à voyager dans la nuit, jusqu'à ce que je sois mis à pied

tout à fait. Mais voyez-vous, madame Weller, si la pie, ma chère jument,

demeure plus longtemps à l'écurie, elle ne restera pas tranquille quand

nous retournerons, et elle pourrait bien envoyer le fauteuil dans

quelque haie avec le berger dedans.»

En entendant cette supposition, le révérend M. Stiggins, avec une

consternation évidente, ramassa son chapeau et son parapluie, et proposa

de partir sur-le-champ. Mme Weller y consentit, et Sam les ayant

accompagnés jusqu'à la porte, prit un congé respectueux.

«_Adiou_, Sam, dit le vieux cocher.

--Qu'est-ce que c'est ça, _adiou_ demanda Sam.

--Bonsoir, alors.

--Ah! très-bien, j'y suis, répliqua Sam. Bonsoir, vieux réprouvé.

--Sammy, reprit tout bas M. Weller, en regardant soigneusement autour de

lui, mes devoirs à ton gouverneur, et dis-y que s'il fait des réflexions

sur cette affaire ici, qu'il me le fasse savoir. Moi, et un ébéniste,

j'ai fait un plan pour le tirer de là. Un piano, Sammy, un piano, dit M.

Weller, en frappant de sa main la poitrine de son fils, et en se

reculant d'un pas ou deux, pour mieux juger l'effet de sa communication.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Un piano forcé, Samivel, répliqua M. Weller d'une manière encore plus

mystérieuse. Un qu'il peut louer, mais qui ne jouera pas.

--Et à quoi servira-t-il, alors?

--Il fera dire à mon ami, l'ébéniste, de le remporter; y es-tu?

--Non.

--Y n'y a pas de machine dedans; il y tiendra aisément avec son chapeau

et ses souliers, et il respirera par les pieds, qui sont creux. Vous

avez un passage tout prêt pour la Mérique... Le gouvernement des

Méricains ne le livrera jamais, tant qu'il aura de l'argent à dépenser.

Le gouverneur n'a qu'à rester là jusqu'à ce que Mme Bardell soit morte,

ou que MM. Dodson et Fogg soient pendus, ce qu'est le plus probable des

deux événements, et ensuite il revient et écrit un livre sur les

Méricains, qui payera toutes ses dépenses, et plus, s'il les mécanise

suffisamment.»

M. Weller débita ce rapide sommaire de son complot, avec une grande

véhémence de chuchotements, et ensuite, comme s'il avait peur

d'affaiblir par d'autres discours l'effet de cette prodigieuse annonce,

il fit le salut du cocher et s'enfuit.

Sam avait à peine recouvré sa gravité ordinaire, grandement troublée par

la communication secrète de son respectable parent, lorsque M. Pickwick

l'accosta.

«Sam, lui dit-il.

--Monsieur?

--Je vais faire le tour de la prison, et je désire que vous me suiviez.

Sam, ajouta l'excellent homme en souriant, voilà un prisonnier de votre

connaissance qui vient par là.

--Lequel, monsieur? Le gentleman velu, où bien l'intéressant captif avec

les bas bleus?

--Ni l'un ni l'autre. C'est un de vos plus anciens amis.

--De mes amis!

--Je suis sûr que vous vous le rappelez très-bien; ou vous auriez moins

de mémoire pour vos vieilles connaissances que je ne vous en croyais.

Chut! pas un mot, pas une syllabe, Sam! Le voici.»

Pendant ce colloque M. Jingle s'approchait. Il n'avait plus l'air aussi

misérable, et portait des vêtements à demi usés, retirés, grâce à M.

Pickwick, des griffes du prêteur sur gages. Ses cheveux avaient été

coupés, il portait du linge blanc; mais il était encore très-pâle et

très-maigre. Il se traînait lentement, en s'appuyant sur un bâton, et

l'on voyait sans peine qu'il avait été rudement éprouvé par la maladie

et par le besoin. Il ôta son chapeau lorsque M. Pickwick le salua, et

parut fort troublé et tout honteux en apercevant Sam.

Derrière lui, presque sur ses talons, venait M. Job Trotter, qui, du

moins, ne comptait pas dans le catalogue de ses vices le manque

d'attachement à son compagnon. Il était encore déguenillé et malpropre,

mais son visage n'était plus tout à fait aussi creux que lors de sa

première rencontre avec M. Pickwick. En ôtant son chapeau à notre

bienveillant ami, il murmura quelques expressions entrecoupées de

reconnaissance, ajoutant que sans M. Pickwick ils seraient morts de

faim.

«Bien, bien! dit M. Pickwick en l'interrompant avec impatience. Restez

derrière avec Sam. Je veux vous parler, monsieur Jingle. Pouvez-vous

marcher sans son bras?

--Certainement, monsieur, à vos ordres. Pas trop vite, jambes

vacillantes, tête ahurie, sorte de tremblement de terre.

--Allons, donnez-moi votre bras, dit M. Pickwick.

--Non, non, je ne veux pas, j'aime mieux marcher seul.

--Folie! Appuyez-vous sur moi, je le veux.»

Voyant que Jingle était confus, agité, et ne savait que faire, M.

Pickwick coupa court à ses incertitudes, en tirant sous son bras celui

de l'ex-comédien, et en l'emmenant avec lui, sans ajouter une autre

parole.

Durant tout ce temps la contenance de M. Samuel Weller exprimait

l'étonnement le plus monstrueux, le plus stupéfiant qu'il soit possible

d'imaginer. Après avoir promené ses yeux de Job à Jingle, et de Jingle à

Job, dans un profond silence, il murmura entre ses dents: Pas possible!

pas possible! et répéta ces mots une douzaine de fois; après quoi il

parut complètement privé de la parole, et recommença à contempler tantôt

l'un, tantôt l'autre, dans une muette perplexité.

«Allons, Sam, dit M. Pickwick en regardant derrière lui.

--Voilà, monsieur,» répliqua Sam en suivant machinalement son maître,

mais sans ôter ses yeux de dessus M. Job Trotter, qui trottait à côté de

lui.

Pendant quelque temps Job tint ses regards fixés sur la terre, tandis

que Sam, les yeux rivés sur lui, se heurtait contre les passants,

tombait sur les petits enfants, s'accrochait aux marches et aux

barrières sans paraître s'en apercevoir, lorsque Job, le regardant à la

dérobée, lui dit:

«Comment vous portez-vous, monsieur Weller?

--C'est lui! s'écria Sam, et ayant établi avec certitude l'identité de

Job, il frappa ses mains, sur ses cuisses, et exhala son émotion en une

sorte de sifflement long et aigu.

--Les choses ont bien changé pour moi, monsieur Weller.

--Ça m'en a l'air, répondit Sam en examinant avec une évidente surprise

les haillons de son compagnon. Mais c'est un changement en mal, comme

dit le gentleman, quand il reçut de la mauvaise monnaie pour une bonne

demi-couronne.

--Vous avez bien raison, répliqua Job en secouant la tête; il n'y a pas

de déception maintenant, monsieur Weller. Les larmes, ajouta-t-il avec

une expression de malice momentanée, les larmes ne sont pas les seules

preuves de l'infortune, ni les meilleures.

--C'est vrai, répliqua Sam, d'un ton expressif.

--Elles peuvent être commandées, monsieur Weller.

--Je le sais. Il y a des personnes qui les ont toujours toutes prêtes,

et qui lâchent la bonde quand elles veulent.

--Oui, mais voici des choses qui ne sont pas aisément contrefaites,

monsieur Weller; et pour y arriver, le procédé est long et pénible.»

En parlant ainsi, Job montrait ses joues creuses, et, relevant la manche

de son habit, découvrait son bras si frêle et si décharné, qu'il

semblait pouvoir être brisé par le moindre choc.

«Qu'est-ce que vous avez donc fait? s'écria Sam en reculant.

--Rien.

--Rien?

--Il y a plusieurs semaines que je ne fais rien, et que je ne mange

guère davantage.»

Sam embrassa d'un coup d'oeil la figure maigre de M. Trotter et son

costume misérable, puis, le saisissant par le bras, il commença à

l'entraîner de vive force.

«Où allez-vous, monsieur Weller? s'écria Job en se débattant vainement

sous la main puissante de son ancien ennemi.

--Venez, venez! répondit Sam sans daigner lui donner d'autre

explication, jusqu'au moment où ils atteignirent la buvette, et où il

demanda un pot de _porter_, qui fut promptement apporté.

--Maintenant, dit Sam, buvez-moi ça jusqu'à la dernière goutte, et

ensuite retournez le pot sens dessus dessous, pour me faire voir que

vous avez pris la médecine tout entière.

--Mais, mon cher monsieur Weller....

--Avalez-moi ça,» reprit Sam d'un ton péremptoire.

Ainsi admonesté, M. Trotter porta le pot à ses lèvres et en éleva le

fond lentement, et d'une manière presque imperceptible. Une fois,

seulement, il s'arrêta pour respirer longuement, mais sans retirer son

visage du vase; et quelques moments après, lorsqu'il le tint à bras

tendus, avec le fond en haut, rien ne tomba à terre, si ce n'est trois

ou quatre flocons de mousse, qui se détachèrent lentement du bord.

«Bien opéré, dit Sam. Comment vous trouvez-vous, après ça?

--Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je pense.

--Nécessairement; c'est comme quand on met du gaz dans un ballon. Vous

devenez plus gros à vue d'oeil. Qu'est-ce que vous dites d'un autre

verre de la même tisane?

--J'en ai suffisamment, monsieur; je vous remercie bien, mais j'en ai

assez.

--Eh bien! alors, qu'est-ce que vous dites, de quelque chose de plus

solide?

--Grâce à votre digne gouverneur, nous avons, à trois heures, un

demi-gigot cuit au four, et garni de pommes de terre.

--Quoi! c'est lui qui vous donne des provisions? s'écria Sam avec un

accent emphatique.

--Oui, monsieur. Et plus que cela, monsieur Weller, comme mon maître

était fort malade, il a loué une chambre pour nous. Nous étions dans un

chenil auparavant. Il est venu nous y voir la nuit, quand personne ne

pouvait s'en douter. Monsieur Weller, continua Job, avec des larmes

réelles cette fois, je serais capable de servir cet homme-là, jusqu'à ce

que je tombe mort à ses pieds.

--Dites donc, mon ami, pas de ça, s'il vous plaît!» s'écria Sam.

Job Trotter le regarda d'un air étonné.

«Je vous dis que je n'entends pas cela, mon garçon, poursuivit Sam, avec

fermeté. Personne ne le servira, excepté moi; et puisque nous en sommes

là-dessus, continua-t-il, en payant sa bière, je vas vous apprendre un

autre secret. Je n'ai jamais entendu dire, ni lu dans aucun livre

d'histoire, ni vu dans aucun tableau, un ange avec une culotte et des

guêtres; non, pas même au spectacle, quoique ça ait pu se faire; mais

voyez-vous, Job, malgré ça, je vous dis que c'est un véritable ange, pur

sang; et montrez-moi l'homme qui osera me soutenir le contraire!»

Ayant proféré cette provocation, qu'il confirma par de nombreux gestes

et signes de tête, Sam empocha sa monnaie et se mit en quête de l'objet

de son panégyrique.

M. Pickwick était encore avec Jingle, et lui parlait vivement, sans

jeter un coup d'oeil sur les groupes variés et curieux qui

l'entouraient.

«Bien, disait-il, lorsque Sam et son compagnon s'approchèrent: vous

verrez comment vous irez, et en attendant, vous réfléchirez à cela.

Quand vous vous trouverez assez fort, vous me le direz, et nous en

causerons. Maintenant, retournez dans votre chambre, vous avez l'air

fatigué, et vous n'êtes pas assez vigoureux pour demeurer longtemps

dehors.»

M. Alfred Jingle, à qui il ne restait plus une étincelle de son ancienne

vivacité, ni même de la sombre gaieté qu'il avait feinte, le premier

jour où M. Pickwick l'avait rencontré dans sa misère, salua fort bas,

sans parler, et s'éloigna avec lenteur, après avoir fait signe à Job de

ne pas le suivre immédiatement.

«Sam, dit M. Pickwick en regardant autour de lui avec bonne humeur. Ne

voilà-t-il pas une curieuse scène?

--Tout à fait, monsieur, répondit Sam; et il ajouta, en se partant à

lui-même: «Les miracles ne sont pas finis. Voilà-t-il pas ce Jingle qui

se met aussi à faire jouer les pompes!»

Dans la partie de la prison où se trouvait alors M. Pickwick, l'espace

circonscrit par les murs, était assez étendu pour former un bon jeu de

paume; un des côtés de la cour était fermé, cela va sans dire, par le

mur même, et l'autre par cette partie de la prison qui avait vue sur

Saint-Paul; ou, plutôt, qui _aurait eu_ vue sur cette cathédrale si on

avait pu voir à travers la muraille. Là se montraient un grand nombre de

débiteurs, en mouvement ou en repos dans toutes les attitudes possibles

d'une inquiète fainéantise. La plupart attendaient le moment de

comparaître devant la cour des insolvables; les autres étaient renvoyés

en prison pour un certain temps, qu'ils s'efforçaient de passer de leur

mieux. Quelques-uns avaient l'air misérable, d'autres ne manquaient

point de recherche; le plus grand nombre étaient crasseux; le petit

nombre moins malpropres. Mais tous en flânant, en se traînant, en

baguenaudant, semblaient y mettre aussi peu d'intérêt, aussi peu

d'animation, que les animaux qui vont et viennent derrière les barreaux

d'une ménagerie.

D'autres prisonniers passaient leur temps aux fenêtres qui donnaient sur

les promenades; et, parmi ceux-ci, les uns conversaient bruyamment avec

les individus de leur connaissance qui se trouvaient en bas; les autres

jouaient à la balle avec quelques aventureux personnages, qui les

_servaient_ du dehors; d'autres enfin regardaient les joueurs de paume,

ou écoutaient les garçons qui criaient le jeu.

Des femmes malpropres passaient et repassaient avec des savates pour se

rendre à la cuisine, qui était dans un coin de la cour. Dans un autre

coin, des enfants criaient, jouaient, et se battaient. Le fracas des

quilles et les cris des joueurs se mêlaient perpétuellement à ces mille

bruits divers; tout était mouvement et tumulte, excepté à quelques pas

de là, dans un misérable petit hangar où gisait, pâle et immobile, le

corps du prisonnier de la chancellerie, décédé la nuit précédente, et

attendant la comédie d'une enquête. Le corps! c'est le terme légal pour

exprimer cette masse turbulente de soins, d'anxiétés, d'affections,

d'espérances, de douleurs, qui composent l'homme vivant. La loi

possédait le corps du prisonnier; il était là, témoin effrayant des

tendres soins de cette bonne mère.

«Voulez-vous voir une boutique sifflante[21], monsieur? demanda Job à M.

Pickwick.

[Footnote 21: Étymologie: _s'humecter le sifflet_ (boire).]

--Qu'est-ce que vous voulez dire? répondit celui-ci.

--Une boutique chifflante, monsieur, fit observer Sam.

--Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? Une boutique d'oiseleur?

--Du tout! monsieur, reprit Job; c'est où l'on vend des liqueurs. Il

expliqua alors brièvement, qu'il était défendu d'introduire dans la

prison des débiteurs des boissons spiritueuses; mais que cet article y

étant singulièrement apprécié, quelques geôliers spéculateurs,

déterminés par certaines considérations lucratives, s'étaient avisés de

permettre à deux ou trois prisonniers de débiter, dans leurs chambres,

le régal favori des ladies et des gentlemen confinés dans la prison. Cet

usage, continua Job, a été introduit graduellement dans toutes les

prisons pour dettes.

--Et il est fort avantageux, interrompit Sam; car les guichetiers ont

bien soin de faire saisir tous ceux qui font la fraude, et qui ne les

payent point; et quand ça arrive, ils sont loués dans les journaux pour

leur vigilance; de manière que ça fait d'une pierre deux coups; ça

empêche les autres de faire le commerce, et ça relève leur réputation.

--Voilà la chose, ajouta Job.

--Mais, dit M. Pickwick, est-ce qu'on ne visite jamais ces chambres pour

savoir si elles contiennent des spiritueux?

--Si, certainement, monsieur; mais les guichetiers le savent d'avance;

ils préviennent les siffleurs, et alors va-t'en voir s'ils viennent,

Jean! L'inspecteur ne trouve rien.»

Tandis que Sam achevait ces explications, Job frappait à une porte qui

fut immédiatement ouverte par un gentleman mal peigné, puis

soigneusement refermée au verrou, quand la compagnie fut entrée; après

quoi le gentleman siffleur regarda les nouveaux venus en riant;

là-dessus Job se mit aussi à rire, autant en fit Sam; et M. Pickwick,

pensant qu'on en attendait sans doute autant de lui, prit un visage

souriant, jusqu'à la fin de l'entrevue.

Le gentleman mal peigné parut comprendre parfaitement cette silencieuse

manière d'entrer en affaires. Il aveignit de dessous son lit une

bouteille de grès plate, qui pouvait contenir environ une couple de

pintes, et remplit de genièvre trois verres, que Job et Sam dépêchèrent

habilement.

«En voulez-vous encore, dit le gentleman siffleur.

--Non, merci, dit Job Trotter.»

M. Pickwick paya, la porte fut déverrouillée, et comme M. Roker passait

en ce moment, le gentleman mal peigné lui fit un signe de tête amical.

En sortant de là, M. Pickwick erra dans les escaliers et le long des

galeries, puis il fit encore une fois le tour de la maison.

À chaque pas, dans chaque personne, il lui semblait voir Mivins et

Smangle, et le vicaire, et le boucher, car toute la population

paraissait composée d'individus d'une seule espèce. C'était la même

malpropreté, le même tumulte, le même remue-ménage, les mêmes symptômes

caractéristiques dans tous les coins, dans les meilleurs comme dans les

pires. Il y avait partout quelque chose de turbulent et d'inquiet, et

l'on voyait toutes sortes de gens se rassembler et se séparer, comme on

voit passer des ombres dans les rêves d'une nuit agitée.

«J'en ai vu assez, dit M. Pickwick en se jetant sur une chaise dans sa

petite chambre. Ma tête est fatiguée de ces scènes bruyantes, et mon

coeur aussi. Dorénavant je serai prisonnier dans ma propre chambre.»

M. Pickwick se tînt parole. Durant trois longs mois il resta enfermé

tout le jour, ne sortant qu'à la nuit pour respirer l'air, quand la plus

grande partie des autres prisonniers étaient dans leur lit, ou se

régalaient dans leur chambre. Sa santé commençait évidemment à souffrir

de la rigueur de cette réclusion, mais ni les fréquentes supplications

de ses amis et de M. Perker, ni les avertissements encore plus fréquents

de Sam, ne pouvaient le décider à changer un _iota_ à son inflexible

résolution.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 45 / 73 题