Où l'on décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa
famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend
la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le moins possible.
Quelques matinées après son incarcération, Sam ayant arrangé la chambre
de son maître avec tout le soin possible, et ayant laissé le philosophe
confortablement assis près de ses livres et de ses papiers, se retira
pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la
journée était belle, il pensa qu'une pinte de _porter_, en plein air,
pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit
amusement dont il lui serait possible de se régaler.
Étant arrivé à cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta
sa bière, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se rendit à la
cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commença à s'amuser
d'une manière très-méthodique.
D'abord il but un bon coup de bière, et levant les yeux vers une
croisée, lança un coup d'oeil platonique à une jeune lady qui y était
occupée à peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le journal et le
plia de manière à mettre au-dessus le compte rendu des tribunaux; mais
comme ceci est une oeuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il
prit un autre coup de bière aussitôt qu'il en fut venu à bout. Alors il
lut deux lignes du journal, et s'arrêta pour contempler deux individus
qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut terminée, il leur
cria: _Très-bien_, d'une manière encourageante, puis regarda tout autour
de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le
sien. Ceci entraînait la nécessité de regarder aussi aux fenêtres; et
comme la jeune lady était encore à la sienne, ce n'était qu'un acte de
pure politesse de cligner de l'oeil de nouveau et de boire à sa santé,
en pantomime, un autre coup de bière. Sam n'y manqua pas; puis ayant
hideusement froncé ses sourcils à un petit garçon qui l'avait regardé
faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et,
tenant le journal à deux mains, commença à lire sérieusement.
À peine s'était-il recueilli dans l'état d'abstraction nécessaire, quand
il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne s'était pas
trompé, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et peu de
secondes après l'air retentissait des cris de: _Weller! Weller!_
«Ici, beugla Sam, d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce
qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprès pour lui dire que sa
maison de campagne est brûlée?
--On vous demande au parloir, dit un homme en s'approchant.
--Merci, mon vieux, répondit Sam. Faites un brin attention à mon journal
et à mon pot ici, s'il vous plaît. Je reviens tout de suite. Dieu me
pardonne! si on m'appelait à la barre du tribunal, on ne pourrait pas
faire plus de bruit que cela.»
Sam accompagna ces mots d'une légère tape sur la tête du jeune gentleman
ci-devant cité, lequel, ne croyant pas être si près de la personne
demandée, criait _Weller!_ de tous ses poumons; puis il traversa la
cour, et, montant les marches quatre à quatre, se dirigea vers le
parloir. Comme il y arrivait, la première personne qui frappa ses
regards fut son cher père, assis au bout de l'escalier, tenant son
chapeau dans sa main et vociférant _Weller!_ de toutes ses forces, de
demi-minute en demi-minute.
«Qu'est-ce que vous avez à rugir? demanda Sam impétueusement, quand le
vieux gentleman se fut déchargé d'un autre cri. Vous voilà d'un si beau
rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en colère;
qu'est-ce qu'il y a?
--Ah! répliqua M. Weller. Je commençais à craindre que tu n'aies été
faire un tour au parc, Sammy.
--Allons! reprit Sam, n'insultez pas comme cela la victime de votre
avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi êtes-vous assis là? Ce
n'est pas mon appartement.
--Tu vas voir une fameuse farce, Sammy, dit M. Weller en se levant.
--Attendez une minute, dit Sam. Vous êtes tout blanc par derrière.
--Tu as raison, Sammy: ôte cela, répliqua M. Weller pendant que son fils
l'époussetait. Ça pourrait passer pour une personnalité de se montrer
ici avec un habit blanchi à la chaux[19].»
[Footnote 19: En argot, _être blanchi à la chaux_, veut dire avoir
obtenu un certificat d'insolvabilité.]
Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptômes non équivoques
d'un prochain accès de rire, Sam se hâta de l'arrêter.
«Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un grimacier comme
ça. Qu'est-ce que vous avez à vous crever maintenant?
--Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces
jours, à force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon garçon.
--Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce que
vous avez à me dire maintenant?
--Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se
reculant d'un pas ou deux, en pinçant ses lèvres et en relevant ses
sourcils.
--M. Pell?»
M. Weller secoua la tête, et ses joues roses se gonflèrent de tous les
rires qu'il s'efforçait de comprimer.
«L'homme au teint marbré peut-être?