CHAPITRE XVI.

Où l'on décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa

famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend

la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le moins possible.

Quelques matinées après son incarcération, Sam ayant arrangé la chambre

de son maître avec tout le soin possible, et ayant laissé le philosophe

confortablement assis près de ses livres et de ses papiers, se retira

pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la

journée était belle, il pensa qu'une pinte de _porter_, en plein air,

pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit

amusement dont il lui serait possible de se régaler.

Étant arrivé à cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta

sa bière, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se rendit à la

cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commença à s'amuser

d'une manière très-méthodique.

D'abord il but un bon coup de bière, et levant les yeux vers une

croisée, lança un coup d'oeil platonique à une jeune lady qui y était

occupée à peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le journal et le

plia de manière à mettre au-dessus le compte rendu des tribunaux; mais

comme ceci est une oeuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il

prit un autre coup de bière aussitôt qu'il en fut venu à bout. Alors il

lut deux lignes du journal, et s'arrêta pour contempler deux individus

qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut terminée, il leur

cria: _Très-bien_, d'une manière encourageante, puis regarda tout autour

de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le

sien. Ceci entraînait la nécessité de regarder aussi aux fenêtres; et

comme la jeune lady était encore à la sienne, ce n'était qu'un acte de

pure politesse de cligner de l'oeil de nouveau et de boire à sa santé,

en pantomime, un autre coup de bière. Sam n'y manqua pas; puis ayant

hideusement froncé ses sourcils à un petit garçon qui l'avait regardé

faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et,

tenant le journal à deux mains, commença à lire sérieusement.

À peine s'était-il recueilli dans l'état d'abstraction nécessaire, quand

il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne s'était pas

trompé, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et peu de

secondes après l'air retentissait des cris de: _Weller! Weller!_

«Ici, beugla Sam, d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce

qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprès pour lui dire que sa

maison de campagne est brûlée?

--On vous demande au parloir, dit un homme en s'approchant.

--Merci, mon vieux, répondit Sam. Faites un brin attention à mon journal

et à mon pot ici, s'il vous plaît. Je reviens tout de suite. Dieu me

pardonne! si on m'appelait à la barre du tribunal, on ne pourrait pas

faire plus de bruit que cela.»

Sam accompagna ces mots d'une légère tape sur la tête du jeune gentleman

ci-devant cité, lequel, ne croyant pas être si près de la personne

demandée, criait _Weller!_ de tous ses poumons; puis il traversa la

cour, et, montant les marches quatre à quatre, se dirigea vers le

parloir. Comme il y arrivait, la première personne qui frappa ses

regards fut son cher père, assis au bout de l'escalier, tenant son

chapeau dans sa main et vociférant _Weller!_ de toutes ses forces, de

demi-minute en demi-minute.

«Qu'est-ce que vous avez à rugir? demanda Sam impétueusement, quand le

vieux gentleman se fut déchargé d'un autre cri. Vous voilà d'un si beau

rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en colère;

qu'est-ce qu'il y a?

--Ah! répliqua M. Weller. Je commençais à craindre que tu n'aies été

faire un tour au parc, Sammy.

--Allons! reprit Sam, n'insultez pas comme cela la victime de votre

avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi êtes-vous assis là? Ce

n'est pas mon appartement.

--Tu vas voir une fameuse farce, Sammy, dit M. Weller en se levant.

--Attendez une minute, dit Sam. Vous êtes tout blanc par derrière.

--Tu as raison, Sammy: ôte cela, répliqua M. Weller pendant que son fils

l'époussetait. Ça pourrait passer pour une personnalité de se montrer

ici avec un habit blanchi à la chaux[19].»

[Footnote 19: En argot, _être blanchi à la chaux_, veut dire avoir

obtenu un certificat d'insolvabilité.]

Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptômes non équivoques

d'un prochain accès de rire, Sam se hâta de l'arrêter.

«Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un grimacier comme

ça. Qu'est-ce que vous avez à vous crever maintenant?

--Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces

jours, à force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon garçon.

--Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce que

vous avez à me dire maintenant?

--Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se

reculant d'un pas ou deux, en pinçant ses lèvres et en relevant ses

sourcils.

--M. Pell?»

M. Weller secoua la tête, et ses joues roses se gonflèrent de tous les

rires qu'il s'efforçait de comprimer.

«L'homme au teint marbré peut-être?

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 44 / 73 题