Où l'on rapporte un acte touchant de délicatesse accompli par MM. Dodson
et Fogg, non sans une certaine dose de plaisanterie.
Vers la fin du mois du juillet, un cabriolet de place dont le numéro
n'est point spécifié, s'avançait d'un pas rapide vers _Goswell-Street_,
trois personnes y étaient entassées, outre le conducteur, placé, comme à
l'ordinaire, dans son petit siége de coté. Sur le tablier pendaient deux
châles, appartenant, selon toute apparence, à deux dames à l'air
revêche, assises sous ledit tablier. Enfin un gentleman, d'une tournure
épaisse et soumise, était soigneusement comprimé entre les deux ladies,
par l'une ou par l'autre desquelles il était immédiatement rabroué
lorsqu'il s'aventurait à faire quelque légère observation. Ces trois
personnages donnaient en même temps au cocher des instructions
contradictoires, tendant toutes au même but, qui était d'arrêter à la
porte de Mme Bardell; mais tandis que l'épais gentleman prétendait que
cette porte était verte, les deux ladies revêches soutenaient qu'elle
était jaune.
«Cocher, disait le gentleman, arrêtez à la porte verte.
--Quel être insupportable! s'écria l'une des dames. Cocher, arrêtez à la
maison qui a la porte jaune.»
Pour arrêter à la porte verte, le cocher avait retenu son cheval si
brusquement qu'il l'avait presque fait reculer dans le cabriolet; mais à
cette nouvelle indication, il le laissa retomber sur ses jambes de
devant, en disant: «Arrangez ça entre vous. Moi ça m'est égal.»
La dispute recommença alors avec une nouvelle violence; et comme le
cheval était tourmenté par une mouche qui lui piquait le nez, le cocher
employa humainement son loisir à lui donner des coups de fouet sur les
oreilles, suivant le système médical des révulsions.
«C'est la majorité qui l'emporte, dit à la fin l'une des dames revêches.
Cocher, la porte jaune.» Mais lorsque le cabriolet fut arrivé d'une
manière brillante devant la porte jaune, faisant réellement plus de
bruit qu'un carrosse bourgeois (comme le fit remarquer l'une des
ladies), et lorsque le cocher fut descendu pour assister les dames, la
petite tête ronde de Master Bardell se fit voir à la fenêtre d'une
maison qui avait une porte rouge, quelques numéros plus loin.
«Être assommant! s'écria la dame ci-dessus mentionnée, en lançant à
l'épais gentleman un regard capable de le réduire en poudre.
--Mais ma chère, ce n'est pas ma faute.
--Taisez-vous imbécile! La maison à la porte rouge, cocher. Oh! Si
jamais pauvre femme a été z'unie avec une créature qui prend plaisir à
la tourner en ridicule devant les étrangers, je puis me vanter d'être
cette femme!
--Vous devriez mourir de honte, Raddle, dit la seconde petite femme qui
n'était autre que Mme Cluppins.
--Dites-moi donc au moins ce que j'ai fait?
--Taisez-vous, brute, de peur de me faire oublier de quelle école je
suis, et que je ne m'abaisse à vous gifler!»
Pendant ce petit dialogue matrimonial, le cocher conduisait
ignominieusement le cheval par la bride, et s'arrêtait devant la porte
rouge que Master Bardell avait déjà ouverte. Quelle manière plate et
commune de se présenter devant la porte d'une amie! au lieu d'arriver
avec tout le feu, toute la furie du noble coursier; au lieu de faire
frapper à la porte par le cocher; au lieu d'ouvrir le tablier avec
bruit, et juste au dernier moment, de peur de rester dans un courant
d'air, au lieu de se faire tendre son châle comme si on avait un
domestique à soi! Tout le zeste de la chose était perdu; c'était plus
vulgaire que de venir à pied.
«Eh ben! Tommy, dit Mme Cluppins; comment va c'te pauv' chère femme de
mère?
--Oh! elle va très-bien. Elle est dans le parloir de devant, toute
prête. Je suis tout prêt aussi, moi. En parlant ainsi, Master Bardell
fourrait ses mains dans ses poches et s'amusait à sauter de la première
marche du perron sur le trottoir, et _vice versa_.
--Y a-t-il encore quelqu'un qui vient avec nous? reprit Mme Cluppins, en
arrangeant sa pèlerine.
--Mme Sanders y va aussi; et moi aussi, j'y vas aussi, moi.
--Peste soit du moutard, il ne pense qu'à lui seul. Dites donc, Tommy,
mon petit homme?
--Hein?
--Qu'est-ce qui vient encore, mon amour? continua Mme Cluppins d'une
manière insinuante.
--Oh! Mme Rogers, elle vient aussi, elle, répondit Master Bardell, en
ouvrant ses yeux de toutes ses forces.
--Quoi! la dame qui a loué le logement?» s'écria Mme Cluppins.
Master Bardell enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et
baissa la tête trente-cinq fois, ni plus ni moins, pour exprimer qu'il
s'agissait bien de la dame du logement.
«Ah ça! continua Mme Cluppins; c'est une vraie noce.
--Qu'est-ce que vous diriez donc, si vous saviez ce qu'il y a dans le
buffet? ajouta Master Bardell.
--Qu'est-ce qu'il y a donc, Tommy? reprit Mme Cluppins d'un air
séduisant. Je suis sûre que vous allez me le dire.
--Non, je ne veux pas; rétorqua l'intéressant héritier, en secouant sa
tête un nombre indéterminé de fois, et en recommençant à sauter sur
l'escalier.
--Quel petit mâtin embêtant murmura Mme Cluppins. Allons, Tommy, contez
la chose à votre chère Cluppy.
--Maman ne veut pas. Si je ne dis rien, j'en aurai, moi, j'en aurai,
moi!» Réjoui par cette agréable perspective, le jeune prodige s'appliqua
avec une nouvelle vigueur à son manège enfantin.
Cette espèce d'interrogatoire avait lieu tandis que M. Raddle, Mme
Raddle et le cocher se disputaient sur le prix de la course.
L'altercation s'étant terminée à l'avantage de l'automédon, Mme Raddle
entra dans la maison, affreusement agitée.
«Ciel qu'avez-vous donc, Mary-Ann? demanda Mme Cluppins.
--Ah! Betsy! j'en suis encore toute tremblante! Raddle n'est pas un
homme; il me laisse tout sur le dos.»
Cette attaque contre la virilité de pauvre Raddle, était à peine loyale:
car, dès le commencement de la dispute, il avait été mis de coté par son
aimable épouse, et avait reçu l'ordre péremptoire de tenir son bec. Quoi
qu'il en soit, il n'eut pas le loisir de se défendre, car il devenait
évident que Mme Raddle allait s'évanouir. Dès qu'on s'en aperçut, de la
fenêtre du parloir, Mme Bardell, mistress Sanders, la locataire et la
servante de la locataire, sortirent précipitamment, et portèrent
l'intéressante lady dans l'appartement, parlant toutes à la fois, et
l'accablant d'expressions de condoléances et de pitié, comme si elle
était la personne la plus malheureuse de la terre. Elle fut déposée sur
un sofa du parloir, et la dame du premier étage ayant couru chercher un
flacon de sel volatil, prit Mme Raddle par le cou, et le lui appliqua
sous le nez, avec toute la sollicitude compatissante du beau sexe. Après
de nombreux plongeons, après s'être bien débattue, la dame évanouie fut
enfin obligée de déclarer qu'elle se trouvait mieux.
«Ah! pauvre créature! s'écria Mme Rogers; je conçois ce qu'elle éprouve,
hélas! je le sais trop bien.
--Ah! pauvre créature! Et moi aussi je le sais, répéta Mme Sanders, et
alors toutes les dames commencèrent à gémir à l'unisson, en disant
qu'elles aussi savaient ce qu'il en était, et la plaignaient de tout
leur coeur. La petite servante elle-même, haute de trois pieds, et âgée
de treize ans, manifestait sa profonde sympathie.
--Mais qu'est-ce qui est arrivé? demanda Mme Bardell.
--Oui, ajouta Mme Rogers, qu'est-ce qui vous a mis dans cet état,
madame?
--J'ai été contrariée, répondit Mme Raddle d'un ton de reproche. Toutes
les dames jetèrent aussitôt à M. Raddle des regards pleins
d'indignation.
--Le fait est, dit ce malheureux gentleman, en s'avançant, le fait est
que, quand nous sommes descendus à la porte, nous avons eu une dispute
avec le conducteur du cabriolet.» Un cri aigu de sa femme, à la mention
de ce nom, rendit toute autre explication impossible.
«Raddle, dit Mme Cluppins, vous feriez bien de nous laisser seules avec
elle, pour la faire revenir. Elle ne se remettra jamais tant que vous
serez là.»
Toutes les dames étant de la même opinion, M. Raddle fut poussé hors de
la chambre, et engagé à prendre l'air dans la cour. Il s'y promenait
depuis environ un quart d'heure, lorsque Mme Bardell vint lui annoncer,
avec un visage solennel, qu'il pouvait rentrer maintenant; mais qu'il
devait faire bien attention à la manière dont il se conduirait avec sa
femme. Mme Bardell savait bien qu'il n'avait pas de mauvaises
intentions, mais Mary-Ann n'était pas forte, et s'il n'y prenait pas
garde, il pourrait la perdre au moment où il s'y attendrait le moins; ce
qui serait pour lui un terrible sujet de remords, dans la suite.
M. Raddle entendit tout cela et bien d'autres choses encore, avec grande
soumission, et entra enfin dans le parloir, doux comme un agneau.
«Mon Dieu, madame Rogers, dit Mme Bardell, personne ne vous a été
présenté!--M. Raddle, madame; Mme Cluppins, madame; Mme Raddle,
madame....
--Soeur de Mme Cluppins, fit observer Mme Sanders.
--Ah! vraiment? dit mistress Rogers gracieusement; car elle était
locataire, et c'est sa servante qui devait servir, et, en vertu de sa
position, elle devait être plus gracieuse qu'intime. Ah! vraiment!»
Mme Raddle sourit agréablement, M. Raddle salua, et Mme Cluppins déclara
qu'elle se trouvait bien heureuse d'avoir l'honneur de faire la
connaissance d'une personne dont elle avait entendu dire autant de
choses avantageuses. Ce compliment bien tourné fut reçu par la lady du
premier étage avec une condescendance parfaite.
«Savez-vous, monsieur Raddle, dit Mme Bardell, que vous devez vous
trouver fort honoré de ce que vous et Tommy, vous êtes les seuls
gentlemen chargés d'escorter tant de dames au Jardin Espagnol à
Hampstead. N'est-ce pas votre avis, madame Rogers?
--Oh! certainement, madame, répondit Mme Rogers; après quoi les autres
dames répétèrent: Oh certainement!
--Sans aucun doute, madame, je sens cela, dit M. Raddle en se frottant
les mains, et en laissant apercevoir une légère tendance à la gaieté. Et
même, je disais à Mme Raddle, pendant que nous venions dans le
cabriolet...»
En entendant ce mot, qui réveillait tant de souvenirs pénibles, Mme
Raddle appliqua de nouveau son mouchoir à ses yeux, et ne put s'empêcher
de pousser un cri étouffé; Mme Bardell fronça le sourcil, en regardant
M. Raddle, pour lui faire comprendre qu'il ferait beaucoup mieux de se
taire; puis, avec un air de dignité, elle pria la domestique de Mme
Rogers de mettre le vin sur la table.
À ce signal, les trésors cachés du buffet furent apportés, en l'honneur
de la locataire, et donnèrent à tous les assistants une satisfaction
sans limite. C'étaient plusieurs plats d'oranges et de biscuits, une
bouteille de vieux porto, à trente-quatre pence, puis une autre
bouteille du célèbre xérès des Indes orientales, à quatorze pence. Mais
alors, à la grande consternation de Mme Cluppins, Tommy parut sur le
point de raconter comment il avait été interrogé par elle, concernant le
contenu du buffet. Heureusement que, tout en parlant, il avala de
travers un verre de porto, ce qui mit sa vie en danger pendant quelques
minutes, et étouffa son récit dans son germe.
Après ce petit incident, la compagnie alla chercher la voiture de
Hampstead, et au bout de deux heures elle était arrivée, saine et sauve,
au Jardin Espagnol. Mais là le premier acte du malheureux M. Raddle
faillit occasionner une rechute de sa tendre épouse; car n'alla-t-il pas
s'aviser de demander du thé pour sept, tandis que, comme toutes les
dames le firent remarquer à la fois, rien n'était plus facile que de
faire boire Tommy dans la tasse de quelqu'un, ou dans celle de tout le
monde, quand le garçon aurait eu le dos tourné, ce qui aurait épargné du
thé pour un, sans qu'il en fût moins bon pour cela?
Quoi qu'il en soit, il n'y avait plus de ressources, et le thé arriva
avec sept tasses, sept soucoupes, et du pain et du beurre sur la même
échelle. Mme Bardell fut élevée au fauteuil à l'unanimité; Mme Rogers se
plaça à sa droite, Mme Raddle à sa gauche, et la collation chemina avec
beaucoup de gaieté et de succès.
«Que la campagne est jolie, soupira mistress Rogers; je souhaiterais
vraiment y vivre toujours!
--Oh! vous ne l'aimeriez pas longtemps, madame, répliqua Mme Bardell
avec précipitation; car il n'était pas à propos d'encourager de
semblables idées chez sa locataire.
--Je suis sûre, madame, reprit la petite Mme Cluppins, que vous ne vous
en contenteriez pas quinze jours; vous êtes trop gaie et trop recherchée
à la ville.
--Cela se peut, madame.... cela se peut, murmura doucement la locataire
du premier étage.
--La campagne, fit observer M. Raddle, en retrouvant un peu d'assurance
et de gaieté, la campagne est très-bonne pour les personnes seules, qui
n'ont personne qui se soucisse d'elles, ou pour les personnes qui ont eu
des peines de coeur, et toutes ces sortes de choses. La campagne pour
une âme blessée, dit le poëte....»
Or, de toutes les paroles que pouvait proférer le malheureux gentleman,
celles-ci étaient indubitablement les plus mal trouvées. En effet, à
cette citation, Mme Bardell ne manqua pas de fondre en larmes, et voulut
quitter la table sur-le-champ; ce que voyant, son tendre fils se mit à
pousser des cris affreux.
«Est-il possible, s'écria Mme Raddle, en se tournant avec fureur vers la
locataire du premier étage, est-il possible qu'une femme soit mariée à
un être aussi insupportable, qui se fait un jeu de blesser sa
sensibilité à chaque instant de la journée.
--Ma chère, dit M. Raddle d'une voix plaintive, je n'avais pas la
moindre pensée....
--Vous n'aviez pas la moindre pensée, répéta Mme Raddle avec un noble
dédain. Allez-vous-en; je ne puis plus vous voir; vous êtes une brute.
--Ne vous tourmentez pas, Mary-Ann, interrompit mistress Cluppins. Il
faut vraiment faire attention à votre santé ma chère, vous n'y songez
pas assez. Allez-vous-en, Raddle, comme une bonne âme. Elle est toujours
plus mal quand elle vous Voit.
--Oui, oui, dit Mme Rogers, en appliquant sur nouveaux frais son flacon,
vous ferez bien de prendre votre thé tout seul, monsieur.»
Mme Sanders qui, suivant sa coutume, était fort occupée du pain et du
beurre, exprima la même opinion, et Raddle se retira sans souffler mot.
Après cela, les dames s'empressèrent d'élever Master Bardell dans les
bras de sa mère, mais comme il était un peu grand pour cette manoeuvre
enfantine, ses bottines s'embarrassèrent dans la table à thé, et
occasionnèrent quelque confusion parmi les tasses et les soucoupes.
Heureusement que cette espèce d'attaque, qui est contagieuse chez les
dames, dure rarement longtemps: aussi, après avoir bien embrassé son
bambin, après avoir pleuré sur ses cheveux, Mme Bardell revint à elle,
le remit par terre, s'étonna d'avoir été si peu raisonnable, et se versa
une autre tasse de thé.
En ce moment, on entendit le roulement d'un carrosse qui s'approchait,
et les dames, en levant les yeux, virent une voiture de place s'arrêter
à la porte du jardin.
«Encore du monde, dit Mme Sanders.
--C'est un gentleman, reprit Mme Raddle.
--Eh mais! s'écria Mme Bardell, c'est M. Jackson, le jeune homme de chez
Dodson et Fogg. Est-ce que M. Pickwick aurait payé les dommages?
--Ou offert le mariage, suggéra Mme Cluppins.
--Comme le gentleman est long à venir! dit Mme Rogers. Pourquoi donc ne
se dépêche-t-il pas?»
Cependant, M. Jackson, après avoir adressé quelques observations à un
homme en habit noir râpé, qui venait de descendre du fiacre, et qui
tenait un gros bâton de frêne, se dirigea vers l'endroit où les dames
étaient assises, tout en tortillant ses cheveux autour du bord de son
chapeau.
«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, monsieur Jackson? demanda Mme Bardell
avec anxiété.
--Rien du tout, madame, répondit Jackson. Comment ça va-t-il, madame? Je
vous demande pardon, madame, de vous déranger, mais la loi, madame, la
loi....» En proférant cette apologie, M. Jackson sourit, fit un salut
commun à toutes les dames, et donna à ses cheveux un autre tour. Mme
Rogers chuchota à Mme Raddle que c'était réellement un jeune homme bien
élégant.
«Je suis allé chez vous, reprit Jackson, et en apprenant que vous étiez
ici, j'ai pris une voiture et je suis venu. Nous avons besoin de vous
sur-le-champ, madame Bardell.
--Besoin de moi! s'écria la dame, que la soudaineté de cette
communication avait fait tressaillir.
--Oui, dit Jackson en se mordant les lèvres, c'est une affaire
très-importante, très-pressante, et qui ne peut pas être remise. Dodson
me l'a dit expressément et Fogg aussi. Tellement que j'ai gardé la
voiture pour vous remmener.
--Quelle drôle de chose!» s'écria Mme Bardell.
Toutes les dames convinrent que c'était fort drôle, mais elles furent
unanimement d'avis que ce devait être fort important; sans quoi Dodson
et Fogg n'auraient pas envoyé à Hampstead. Enfin elles ajoutèrent que,
puisque l'affaire était importante, Mme Bardell ferait bien de se rendre
sur-le-champ à l'étude.
Lorsqu'on est demandé avec une hâte si monstrueuse par son homme
d'affaires, cela donne un certain degré de relief, qui n'était
nullement désagréable à Mme Bardell. En effet, elle pouvait
raisonnablement espérer que cela la rehausserait dans l'opinion de sa
locataire, elle fit quelques minauderies, affecta beaucoup de vexation
et d'hésitation, mais elle conclut, à la fin, qu'elle ferait bien de
s'en aller. Ensuite elle ajouta d'une voix persuasive: «Vous vous
rafraîchirez bien un peu après votre course, monsieur Jackson?
--Réellement, il n'y a pas beaucoup de temps à perdre; et puis j'ai là
un ami, répondit Jackson en montrant l'homme au bâton de frêne.
--Oh! mais, monsieur, faites entrer votre ami.
--Mais.... je vous remercie, répliqua Jackson avec quelque embarras. Il
n'est pas habitué à la société des dames, et cela le rend tout timide.
Si vous voulez ordonner au garçon de lui porter quelque chose, je ne
suis pas bien sûr qu'il le boive, mais vous pouvez essayer.» Vers la fin
de ce discours, les doigts de M. Jackson se jouaient plaisamment autour
de son nez, pour avertir ses auditeurs qu'il parlait ironiquement.
Le garçon fut immédiatement dépêché vers le gentleman timide, qui
consentit à prendre quelque chose. M. Jackson prit aussi quelque chose,
et les dames en firent autant, par pur esprit d'hospitalité. M. Jackson
ayant alors déclaré qu'il était temps de partir, Mme Sanders, Mme
Cluppins et Tommy grimpèrent dans la voiture, laissant les autres dames
sous la protection de M. Raddle. Mme Bardell monta la dernière.
«Isaac, dit alors Jackson, en regardant son ami qui était assis sur le
siége, et fumait un cigare.
--Eh bien?
--Voilà madame Bardell.
--Oh! il y a longtemps que je le savais.»
Mme Bardell étant entrée dans le carrosse, M. Jackson s'y plaça après
elle, et les chevaux partirent. Chemin faisant, Mme Bardell admirait la
perspicacité de l'ami de M. Jackson, «Que ces hommes de loi sont malins!
pensait-elle; comme ils reconnaissent les gens!»
Au bout de peu de temps Mme Cluppins et Mme Sanders s'étant endormies,
M. Jackson dit à la veuve du douanier: «Savez-vous que les frais de
votre affaire sont bien lourds?
--Je suis fâchée que vous ne puissiez pas les faire payer, répondit
celle-ci. Mais dame! puisque vous entreprenez les choses par
spéculation, il faut bien que vous buviez un bouillon de temps en temps.
--On m'a dit qu'après le procès, vous aviez donné à Dodson et Fogg un
_cognovit_ pour le montant des frais.
--Oui, simple affaire de forme.
--Sans doute, répliqua Jackson d'un ton sec. Simple affaire de forme,
comme vous dites.»
On continuait à rouler, et Mme Bardell s'endormit. Elle se réveilla au
bout de quelque temps, lorsque la voiture s'arrêta.
«Comment! s'écria-t-elle. Sommes-nous déjà à _Freeman's Court_?
--Nous n'allons pas tout à fait jusque-là, repartit Jackson. Voulez-vous
avoir la bonté de descendre?»
Mme Bardell obéit machinalement, car elle n'était pas encore
complètement réveillée. Elle se trouvait dans un drôle d'endroit: un
grand mur avec une grille au milieu; et, à l'intérieur d'un vestibule,
un bec de gaz qui brûlait.
--Allons, mesdames! dit l'homme au bâton de frêne en regardant dans la
voiture et en secouant Mme Sanders pour la réveiller, descendons.»
Mme Sanders ayant poussé son amie, elles descendirent, et Mme Bardell,
appuyée sur le bras de M. Jackson et conduisant Tommy par la main, était
déjà entrée sous le porche.
La chambre où les trois dames pénétrèrent ensuite était encore plus
singulière que l'entrée du bâtiment. Il s'y trouvait tant d'hommes
debout, et ils regardaient si fixement les ladies!
«Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit? demanda Mme Bardell, en
s'arrêtant.
--C'est une de nos administrations publiques, répondit Jackson, en lui
faisant passer une porte. Puis se retournant pour voir si les autres
femmes le suivaient: Attention, Isaac! s'écria-t-il.
--N'ayez pas peur, répondit l'homme au bâton de frêne. La porte se
referma pesamment sur eux, et ils descendirent un escalier de quelques
marches.
--Enfin, nous y voilà! s'écria Jackson en regardant d'un air triomphant
autour de lui, sains et saufs, hein! madame Bardell?
--Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda la dame dont le coeur
palpitait sans qu'elle sût pourquoi.
--Voilà, répondit Jackson en la tirant un peu de côté. Ne vous effrayez
pas, madame Bardell. Il n'y a jamais eu d'homme plus délicat que Dodson,
madame, ni plus humain que Fogg. C'était leur devoir, comme hommes
d'affaires, de vous faire mettre à l'ombre pour ces frais; mais ils
tenaient beaucoup à ménager votre sensibilité, autant que possible.
Quelle consolation pour vous de penser comment cela s'est fait! Vous
êtes dans la prison pour dettes, madame. Je vous souhaite une bonne
nuit, madame Bardell. Bonsoir, Tommy.»
Ayant dit ces mots, Jackson s'éloigna rapidement avec l'homme au bâton
de frêne. Un autre individu, qui se trouvait là avec des clefs à la
main, emmena Mme Bardell, tout éperdue, à un corridor du second étage.
La malheureuse veuve poussa un cri de désespoir, Tommy l'accompagna d'un
grognement, Mme Cluppins resta pétrifiée; quant à Mme Sanders, elle
s'enfuit, sans plus de façon, car M. Pickwick, l'homme innocent et
opprimé, était là, prenant sa pitance d'air quotidienne, et près de lui
se tenait Sam Weller qui, en apercevant Mme Bardell, ôta son chapeau
avec une politesse moqueuse, tandis que son maître indigné faisait une
pirouette sur le talon.
«Ne la tracassez pas, cette pauvre femme, dit le guichetier à Sam
Weller, elle ne fait que d'arriver.
--Prisonnière! s'écria Sam en remettant son chapeau avec vivacité. À la
requête de qui? Pourquoi? Parlez donc, vieux!
--Dodson et Fogg, répondit l'homme. En vertu d'un _cognovit_ pour des
frais.
--Ici, Job! Job! vociféra Sam en se précipitant le long du corridor,
courez chez M. Perker, Job; j'ai besoin de lui sur-le-champ. Voilà une
bonne affaire pour nous, j'espère. Ah! la bonne farce! Hourra! Où est le
gouverneur?»
Mais personne ne répondit à ces questions, car aussitôt que Job avait
appris de quoi il s'agissait, il était parti comme un furieux, et Mme
Bardell s'était évanouie pour tout de bon.