Où l'on apprend diverses petites aventures arrivées dans la prison,
ainsi que la conduite mystérieuse de M. Winkle; et où l'on voit comment
le pauvre prisonnier de la chancellerie fut enfin relâché.
M. Pickwick était trop vivement touché par l'inébranlable attachement de
son domestique, pour pouvoir lui témoigner quelque mécontentement de la
précipitation avec laquelle il s'était fait incarcérer, pour une période
indéfinie. La seule chose sur laquelle il persista à demander une
explication, c'était le nom du créancier de Sam; mais celui-ci persévéra
également à ne point le dire.
«Ça ne servirait de rien, monsieur, répétait-il constamment. C'est une
créature malicieuse, rancunière, avaricieuse, vindicative, avec un coeur
qu'il n'y a pas moyen de toucher, comme observait le vertueux vicaire au
gentleman hydropique, qui aimait mieux laisser son bien à sa femme, que
de bâtir une chapelle avec.
--En vérité, Sam, la somme est si petite qu'il serait fort aisé de la
payer; et puisque je me suis décidé à vous garder avec moi, vous devriez
faire attention que vous me seriez beaucoup plus utile si vous pouviez
aller au dehors.
--Je vous suis bien obligé, monsieur, mais je ne voudrais pas.
--Qu'est-ce que vous ne voudriez pas, Sam?
--Je ne voudrais pas m'abaisser à demander une faveur à cet ennemi sans
pitié.
--Mais ce n'est pas lui demander une faveur que de lui offrir son
argent.
--Je vous demande pardon, monsieur, ce serait une grande faveur de le
payer, et il n'en mérite pas. Voilà l'histoire, monsieur.»
En cet endroit, M. Pickwick frottant son nez avec un air de vexation,
Sam jugea qu'il était prudent de changer de thème. «Monsieur, dit-il, je
prends ma détermination par principe, comme vous prenez la vôtre, ce qui
me rappelle l'histoire de l'homme qui s'est tué par principe. Vous le
savez nécessairement, monsieur!» Ici Sam s'arrêta de parler, et du coin
de l'oeil gauche jeta à son maître un regard comique.
«Il n'y a pas de nécessité là-dedans, Sam, dit M. Pickwick, en se
laissant aller graduellement à sourire, malgré le déplaisir que lui
avait causé l'obstination de Sam. La renommée du gentleman en question
n'est jamais venue à mes oreilles.
--Jamais, monsieur? Vous m'étonnez, monsieur; il était employé dans les
bureaux du gouvernement.
--Ah! vraiment?
--Oui, monsieur; et c'était un gentleman fort agréable encore; un de
l'espèce soigneuse et méthodique, qui fourrent leurs pieds dans leurs
claques, quand il fait humide, et qui n'ont jamais d'autre ami près de
leur coeur qu'une peau de lièvre. Il faisait des économies par principe;
mettait une chemise blanche tous les jours, par principe; ne parlait
jamais à aucun de ses parents, par principe, de peur qu'ils ne lui
empruntassent de l'argent; enfin c'était réellement un caractère tout à
fait agréable. Il faisait couper ses cheveux tous les quinze jours, par
principe, et s'abonnait chez son tailleur, suivant le principe
économique: trois vêtements par an, et renvoyer les anciens. Comme
c'était un gentleman très régulier, il dînait tous les jours au même
endroit, à trente-trois pence par tête, et il en prenait joliment pour
ses trente-trois pence. L'hôte le disait bien ensuite, en versant de
grosses larmes, sans parler de la manière dont il attisait le feu dans
l'hiver, ce qui était une perte sèche de quatre pence et demi par jour,
outre la vexation de le voir faire. Avec ça il était si long à lire les
journaux: «Le _Morning-Post_ après le gentleman,» disait-il tous les
jours en arrivant. «Voyez pour le _Times_, Thomas. Apportez-moi le
_Morning-Herald_, quand il sera libre. «N'oubliez pas de demander le
_Chronicle_, et donnez-moi l'_Advertiser_.» Alors il appliquait ses yeux
sur l'horloge, et il sortait un quart de minute, juste avant le temps,
pour enlever le papier du soir au gamin qui l'apportait, et puis il se
mettait à le lire avec tant d'intérêt et de persévérance, qu'il
réduisait les autres habitués au désespoir et à la rage, surtout un
petit vieux très colère, que le garçon était toujours obligé de
surveiller de près, dans ces moments-là, de peur qu'il ne se porta à
quelque excès avec le couteau à découper. Eh bien! monsieur, il restait
là, occupant la meilleure place, pendant trois heures, et ne prenant
jamais rien après son dîner qu'un petit somme; et ensuite, il s'en
allait au café à côté, et il avalait une petite tasse de café et quatre
_crumpets_[16]; après quoi il rentrait à Kensington et se mettait au
lit. Une nuit il se trouve mal. Le docteur vient dans un coupé vert,
avec une espèce de marchepied à la Robinson Crusoé, qu'il pouvait
baisser et relever après lui quand il voulait, pour que le cocher ne
soit pas obligé de descendre, et ne laisse pas voir au public qu'il n'a
qu'un habit de livrée et pas de culottes pareilles. Bien. «Qu'est-ce que
vous avez? dit le docteur.--Ça va très-mal, dit le patient.--Qu'est-ce
que vous avez mangé? dit le docteur.--Du veau rôti, dit le
patient.--Quelle est la dernière chose que vous avez dévoré? dit le
docteur.--Des _crumpets_, dit le patient.--C'est ça, dit le docteur. Je
vas vous envoyer une boîte de pilules sur-le-champ, et n'en prenez plus,
dit-il.--Plus de quoi, dit le patient? des pilules?--Non pas, des
_crumpets_, dit le docteur.--Pourquoi? dit le patient en se levant sur
son séant. J'en mange quatre tous les soirs depuis quinze ans, par
principe.--Vous ferez bien d'y renoncer, par principe, dit le
docteur.--C'est un gâteau très-sain, monsieur dit le patient.--C'est un
gâteau très-malsain, dit le docteur avec colère.--Mais ça revient si bon
marché, dit le patient en baissant un peu la voix, et ça remplit si bien
l'estomac pour le prix.--C'est trop cher pour vous, n'importe à quel
prix, dit le docteur. Trop cher, quand on vous payerait pour en manger.
Quatre crumpets par soirée! dit-il: ça ferait votre affaire en six
mois.» Le patient le regarda en face, pendant quelque temps, et à la
fin, il lui dit, après avoir bien ruminé: «Êtes-vous sûr de ça,
monsieur?--J'en mettrais ma réputation au feu, dit le docteur.--Combien
pensez-vous qu'il en faudrait pour me tuer, en une fois? dit le
patient.--Je ne sais pas, dit le docteur.--Pensez-vous que si j'en
mangeais pour trois francs, ça me tuerait? dit le patient.--C'est
possible, dit le docteur.--Pour trois francs soixante-quinze, ça ne me
manquerait pas, je suppose? dit le patient.--Certainement, dit le
docteur.--Très-bien, dit le patient. Bonsoir.» Le lendemain il se lève,
fait allumer son feu, envoie chercher pour trois francs soixante-quinze
de _crumpets_, les fait rôtir toutes, les mange et se brûle la cervelle.
[Footnote 16: Gâteau anglais.]
--Eh pourquoi fit-il cela? demanda brusquement M. Pickwick, affecté au
plus haut point, par le dénoûment tragique de la narration.
--Pourquoi, monsieur? pour prouver son grand principe, que les
_crumpets_ sont une nourriture saine, et pour faire voir qu'il ne
voulait se laisser mener par personne.»
C'est par de tels artifices oratoires que Sam éluda les questions de son
maître, pendant le premier soir de sa résidence à la flotte. À la fin,
voyant que toute remontrance était inutile M. Pickwick consentit,
quoiqu'avec regret, à ce qu'il se logeât, à tant la semaine, chez un
savetier chauve qui occupait une petite chambre dans l'une des galeries
supérieures. Sam porta dans cet humble appartement, un matelas, une
couverture et des draps loués à M. Roker, et lorsqu'il s'étendit sur ce
lit improvisé, il y était aussi à son aise que s'il avait été élevé dans
la prison, et que toute sa famille y eût végété depuis trois
générations.
«Fumez-vous toujours après que vous êtes couché, vieux coq? demanda Sam
à son hôte, lorsque l'un et l'autre se furent placés horizontalement
pour la nuit.
--Oui, toujours, jeune cochinchinois, répondit le savetier.
--Voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi vous faites votre
lit sous la table?
--Parce que j'ai toujours été z'habitué à un baldaquin, avant de venir
ici, et je trouve que la table fait juste le même effet.
--Vous avez un fameux caractère, monsieur[17], dit Sam.
[Footnote 17: Jeu de mots: _caractère_, en anglais, veut dire à la fois
_un original_, et un certificat de bonne conduite.
(_Note du traducteur._)]
--Je n'en sais rien, répondit le savetier, en secouant la tête; mais si
vous voulez en trouver un bon, je crains que vous n'ayez de la peine
dans cet établissement ici.»
Pendant ce dialogue, Sam était étendu sur son matelas, à une extrémité
de la chambre, et le savetier sur le sien, à l'autre extrémité.
L'appartement était illuminé par la lumière d'une chandelle, et par la
pipe du savetier qui luisait sous la table comme un charbon ardent.
Toute courte qu'eût été cette conversation, elle avait singulièrement
prédisposé Sam en faveur de son hôte. En conséquence il se souleva sur
son coude, et se mit à l'examiner plus soigneusement qu'il n'avait eu
jusqu'alors le temps, ou l'envie de le faire.
C'était un homme blême, tous les savetiers le sont. Il avait une barbe
rude et hérissée, tous les savetiers l'ont ainsi; son visage était un
drôle de chef-d'oeuvre, tout contourné, tout raboteux, mais où régnait
un air de bonne humeur, et dont les yeux devaient avoir eu une fort
joyeuse expression, car ils jetaient encore des étincelles. Le savetier
avait soixante ans d'âge, et Dieu sait combien de prison, de sorte qu'il
était assez singulier de découvrir encore en lui quelque chose qui
approchât de la gaieté. C'était un petit homme; et comme il était replié
dans son lit, il paraissait à peu près aussi long qu'il aurait dû
l'être, s'il n'avait point eu de jambes. Il tenait dans sa bouche une
grosse pipe rouge, et, tout en fumant, il envisageait la chandelle avec
une béatitude véritablement digne d'envie.
«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda Sam, après un silence
de quelques minutes.
--Douze ans, répondit le savetier en mordant, pour parler, le bout de sa
pipe.
--Pour mépris envers la cour de chancellerie?» demanda Sam.
Le savetier fit un signe affirmatif.
«Eh bien! alors, reprit Sam avec mécontentement, pourquoi vous
embourbez-vous dans votre obstination, à user votre précieuse vie ici,
dans cette grande fondrière? Pourquoi ne cédez-vous pas, et ne
dites-vous pas au chancelier que vous êtes fâché d'avoir manqué de
respect à la cour, et que vous ne le ferez plus?»
Le savetier mit sa pipe dans le coin de sa bouche, pour sourire, et la
ramena ensuite à sa place, mais ne répondit rien.
«Pourquoi? reprit Sam avec plus de force.
--Ah! dit le savetier, vous n'entendez pas bien ces affaires-là. Voyons,
qu'est-ce que vous supposez qui m'a ruiné?
--Eh!... fit Sam, en mouchant la chandelle, je suppose que vous avez
fait des dettes pour commencer?
--Je n'ai jamais dû un liard; devinez encore.
--Eh bien! peut-être que vous avez acheté des maisons, ce qui veut dire
devenir fou en langage poli; ou bien que vous vous êtes mis à bâtir, ce
qu'on appelle être incurable, en langage médical.»
Le savetier secoua la tête et dit: «Essayez encore.
--J'espère que vous ne vous êtes pas amusé à plaider? poursuivit Sam,
d'un air soupçonneux.
--C'est pas dans mes moeurs. Le fait est que j'ai été ruiné pour avoir
fait un héritage.
--Allons! allons! ça ne prendra pas. Je voudrais bien avoir un riche
ennemi qui tramerait ma destruction de cette manière-là. Je me
laisserais faire.
--Ah! j'étais sûr que vous ne me croiriez pas, dit le savetier, en
fumant sa pipe avec une résignation philosophique. J'en ferais autant à
votre place. C'est pourtant vrai malgré ça.
--Comment ça se peut-il? demanda Sam, déjà à moitié convaincu par l'air
tranquille du savetier.
--Voilà comment. Un vieux gentleman, pour qui je travaillais dans la
province, et dont j'avais épousé une parente (elle est morte, grâce à
Dieu! puisse-t-il la bénir!) eut une attaque et s'en alla.
--Où? demanda Sam qui, après les nombreux événements de la soirée, était
un peu endormi.
--Est-ce que je puis savoir ça? répondit le savetier, en parlant à
travers son nez, pour mieux jouir de sa pipe. Il mourut.
--Ah! bien! Et ensuite?
--Ensuite, il laissa cinq mille livres sterling.
--C'était bien distingué de sa part.
--Il me laissa mille livres à moi, parce que j'avais épousé une de ses
parentes, voyez-vous.
--Très-bien, murmura Sam.
--Et étant entouré d'un grand nombre de nièces et de neveux, qui étaient
toujours à se disputer, il me fit son exécuteur et me chargea de diviser
le reste entre eux, comme fidéi-commissaire.
--Qu'est-ce que vous entendez par-là, demanda Sam, en se réveillant un
peu. Si ce n'est pas de l'argent comptant, à quoi ça sert-il?
--C'est un terme de loi qui veut dire qu'il avait confiance en moi.
--Je ne crois pas ça, répartit Sam en hochant la tête; il n'y a guère de
confiance dans cette boutique-là. Mais c'est égal; marchez.
--Pour lors, dit le savetier; comme j'allais faire enregistrer le
testament, les nièces et les neveux, qui étaient furieux de ne pas avoir
tout l'argent, s'y opposent par un _caveat_.
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--Un instrument légal. Comme qui dirait: halte-là!
--Je vois; un parent du _ayez sa carcasse_. Ensuite?
--Ensuite, voyant qu'ils ne pouvaient pas s'entendre entre eux sur
l'exécution du testament, ils retirent le _caveat_ et je paye tous les
legs. À peine si j'avais fait tout cela, quand voilà un neveu qui
demande l'annulation du testament. L'affaire se plaide quelques mois
après devant un vieux gentleman sourd, dans une petite chambre à côté du
cimetière de Saint-Paul; et après que quatre avocats ont passé chacun
une journée à embrouiller l'affaire, il passe une semaine ou deux à
réfléchir sur les pièces qui faisaient six gros volumes, et il donne son
jugement comme quoi le testateur n'avait pas le cerveau bien solide, et
comme quoi je dois payer de nouveau tout l'argent, avec tous les frais.
J'en appelle. L'affaire vient devant trois ou quatre gentlemen
très-endormis, qui l'avaient déjà entendue dans l'autre cour, où ils
sont des avocats sans cause. La seule différence, c'est que dans l'autre
cour on les appelait les délégués, et que dans cette cour-ci, on les
appelle docteurs: tâchez de comprendre ça. Bien: ils confirment
très-respectueusement la décision du vieux gentleman sourd. Mon homme de
loi avait eu depuis longtemps tout mon argent, tellement qu'entre le
principal, comme ils appellent ça, et les frais, je suis ici pour dix
mille livres sterling, et j'y resterai à raccommoder des souliers
jusqu'à ce que je meure. Quelques gentlemen ont parlé de porter la
question devant le parlement, et je crois bien qu'ils l'auraient fait;
seulement ils n'avaient pas le temps de venir me voir, et je ne pouvais
pas aller leur parler, et ils se sont ennuyés de mes longues lettres, et
ils ont abandonné l'affaire, et tout ceci, c'est la vérité devant Dieu,
sans un mot de suppression ni d'exagération, comme le savent très-bien
cinquante personnes tant ici que dehors.»
Le savetier s'arrêta pour voir quel effet son histoire avait produit sur
Sam. Il s'était endormi. Le savetier secoua la cendre de sa pipe, la
posa par terre à côté de lui, soupira, tira sa couverture sur sa tête,
et s'endormit aussi.
Le lendemain matin, Sam étant activement engagé à polir les souliers de
son maître et à brosser ses guêtres noires, dans la chambre du savetier,
M. Pickwick se trouvait seul, à déjeûner, lorsqu'un léger coup fut
frappé à sa porte. Avant qu'il eût eu le temps de crier _entrez!_ il vit
apparaître une tête chevelue et une calotte de velours de coton,
articles d'habillement qu'il n'eut pas de peine à reconnaître comme la
propriété personnelle de M. Smangle.
«Comment ça va-t-il? demanda ce vertueux personnage, en accompagnant
cette question de deux ou trois signes de tête. Attendez-vous quelqu'un
ce matin? Il y a trois gentlemen, des gaillards diablement élégants, qui
demandent après vous, en bas, et qui frappent à toutes les portes. Aussi
ils sont joliment rembarrés par les pensionnaires qui prennent la peine
de leur ouvrir.
--Mais à quoi pensent-ils donc! dit M. Pickwick, en se levant. Oui, ce
sont sans doute quelques amis que j'attendais plutôt hier.
--Des amis à vous! s'écria Smangle, en saisissant M. Pickwick par la
main. En voilà assez, Dieu me damne! dès ce moment ils sont mes amis, et
ceux de Mivins aussi: «Diablement agréable et distingué, cet animal de
Mivins, hein?» dit M. Smangle avec grande sensibilité.
--Véritablement, répondit M. Pickwick avec hésitation, je connais si peu
ce gentleman que....
--Je le sais, interrompit Smangle, en lui frappant sur l'épaule. Vous le
connaîtrez mieux quelque jour; vous en serez charmé. Cet homme-là,
monsieur, poursuivit Smangle, avec une contenance solennelle, a des
talents comiques qui feraient honneur au théâtre de Drury-Lane.
--En vérité?
--Oui, de par Jupiter! Si vous l'entendiez quand il fait les quatre
chats dans un tonneau! Ce sont bien quatre chats distincts, je vous en
donne ma parole d'honneur. Vous voyez comme c'est spirituel? Dieu me
damne! on ne peut pas s'empêcher d'aimer un homme qui a un talent
pareil. Il n'a qu'un seul défaut, cette petite faiblesse dont je vous ai
prévenu, vous savez?»
Comme, en cet endroit, M. Smangle dandina sa tête d'une manière
confidentielle et sympathisante, M. Pickwick sentit qu'il devait dire
quelque chose: «Ah! fit-il, en conséquence, et il regarda avec
impatience vers la porte.
--Ah! répéta M. Smangle, avec un profond soupir; cet homme-là, monsieur,
c'est une délicieuse compagnie; je ne connais pas de meilleure
compagnie. Il n'a que ce petit défaut; si l'ombre de son grand-père lui
apparaissait, il ferait une lettre de change sur papier timbré, et le
prierait de l'endosser.
--Pas possible! s'écria M. Pickwick
--Oui, ajouta M. Smangle; et s'il avait le pouvoir de l'évoquer une
seconde fois, il l'évoquerait au bout de deux mois et trois jours, pour
renouveler son billet.
--Ce sont-là des traits fort remarquables, dit M. Pickwick; mais pendant
que nous causons ici, j'ai peur que mes amis ne soient fort embarrassés
pour me trouver.
--Je vais les amener, répondit Smangle en se dirigeant vers la porte.
Adieu, je ne vous dérangerai point pendant qu'ils seront ici.... À
propos....»
En prononçant ces deux derniers mots, Smangle s'arrêta tout à coup,
referma la porte, qu'il avait à moitié ouverte, et et retournant sur la
pointe du pied près de M. Pickwick, lui dit tout bas à l'oreille:
«Vous ne pourriez pas, sans vous gêner, me prêter une demi-couronne
jusqu'à la fin de la semaine prochaine?»
M. Pickwick put à peine s'empêcher de sourire; cependant il parvint à
conserver sa gravité, tira une demi-couronne, et la plaça dans la main
de M. Smangle. Celui-ci, après un grand nombre de clignements d'oeil,
qui impliquaient un profond mystère, disparut pour chercher les trois
étrangers, avec lesquels il revint bientôt après. Alors ayant toussé
trois fois, et fait à M. Pickwick autant de signes de tête, comme une
assurance qu'il n'oublierait pas sa dette, il donna des poignées de main
à toute la compagnie, d'une manière fort engageante, et se retira.
«Mes chers amis, dit M. Pickwick en pressant alternativement les mains
de M. Tupman, de M. Winkle et de M. Snodgrass, qui étaient les trois
visiteurs en question; je suis enchanté de vous voir.»
Le triumvirat était fort affecté. M. Tupman branla la tête d'un air
éploré; M. Snodgrass tira son mouchoir, avec une émotion visible; M.
Winkle se retira à la fenêtre, et renifla tout haut.
«Bonjour gentlemen, dit Sam, qui entrait en ce moment avec les souliers
et les guêtres. Plus de mérancolie, comme disait l'écolier quand la
maîtresse de pension mourut. Soyez les bienvenus à la prison, gentlemen.
--Ce fou de Sam, dit M. Pickwick en lui tapant sur la tête, pendant
qu'il s'agenouillait pour boutonner les guêtres de son maître, ce fou de
Sam, qui s'est fait arrêter pour rester avec moi!
--Quoi! s'écrièrent les trois amis.
--Oui, gentlemen, dit Sam, je suis.... Tenez-vous tranquille, monsieur,
s'il vous plaît.... Je suis prisonnier, gentlemen. Me voilà confiné[18],
comme disait la petite dame.
[Footnote 18: Jeu de mots: _to be confined_ signifie être en couches et
être prisonnier.]
--Prisonnier, s'écria M. Winkle avec une véhémence inconcevable.
--Ohé, monsieur? reprit Sam, en levant la tête; qu'est-ce qu'il y a,
monsieur?
--J'avais espéré Sam, que.... C'est-à-dire.... Rien, rien,» répondit M.
Winkle précipitamment.
Il y avait quelque chose de si brusque et de si égaré dans les manières
de M. Winkle, que M. Pickwick regarda involontairement ses deux amis,
comme pour leur demander une explication.
«Nous n'en savons rien, dit M. Tupman, en réponse à ce muet appel. Il a
été fort agité ces deux jours-ci, et tout à fait différent de ce qu'il
est ordinairement. Nous craignions qu'il n'eût quelque chose, mais il le
nie résolument.
--Non, non, dit M. Winkle en rougissant sous le regard de M. Pickwick,
je n'ai vraiment rien, je vous assure que je n'ai rien, mon cher
monsieur; seulement je serai obligé de quitter la ville, pendant quelque
temps, pour une affaire privée, et j'avais espéré que vous me
permettriez d'emmener Sam.»
La physionomie de M. Pickwick exprima encore plus d'étonnement.
«Je pense, balbutia M. Winkle, que Sam ne s'y serait pas refusé; mais
évidemment cela devient impossible, puisqu'il est prisonnier ici. Je
serai donc obligé d'aller tout seul.»
Pendant que M. Winkle disait ceci, M. Pickwick sentit, avec quelque
étonnement, que les doigts de Sam tremblaient en attachant ses guêtres,
comme s'il avait été surpris ou ému. Quand M. Winkle eut cessé de
parler, Sam leva la tête pour le regarder, et quoique le coup d'oeil
qu'ils échangèrent ne dura qu'un instant, ils eurent l'air de
s'entendre.
«Sam, dit vivement M. Pickwick, savez-vous quelque chose de ceci?
--Non monsieur, répliqua Sam, en recommençant à boutonner avec une
assiduité extraordinaire.
--En êtes-vous sûr, Sam?
--Eh! mais, monsieur, je suis bien sûr que je n'ai jamais rien entendu
sur ce sujet, jusqu'à présent. Si je fais quelques conjectures
là-dessus, ajouta Sam, en regardant M. Winkle, je n'ai pas le droit de
dire ce que c'est, de peur de me tromper.
--Et moi je n'ai pas le droit de m'ingérer davantage dans les affaires
d'un ami, quelque intime qu'il soit, reprit M. Pickwick, après un court
silence. À présent je dirai seulement que je n'y comprends rien du tout.
Mais en voilà assez là-dessus.»
M. Pickwick s'étant ainsi exprimé, amena la conversation sur un autre
sujet, et M. Winkle parut graduellement plus à son aise, quoiqu'il fût
encore loin de l'être tout à fait. Cependant nos amis avaient tant de
choses à se dire, que la matinée s'écoula rapidement. Vers trois heures,
Sam posa sur une petite table un gigot de mouton et un énorme pâté, sans
parler de plusieurs plats de légumes et de force pots de _porter_, qui
se promenaient sur les chaises et sur les canapés. Quoique ce repas eût
été acheté et dressé dans une cuisine voisine de la prison, chacun se
montra disposé à y faire honneur.
Au _porter_ succédèrent une bouteille ou deux d'excellent vin, pour
lequel M. Pickwick avait dépêché un exprès au café de la _Corne_, dans
_Doctors' Common_. Pour dire la vérité, _la bouteille ou deux_
pourraient être plus convenablement énoncées comme une bouteille ou
_six_, car avant qu'elles fussent bues et le thé achevé, la cloche
commença à sonner pour le départ des étrangers.
Si la conduite de M. Winkle avait été inexplicable dans la matinée, elle
devint tout à fait surnaturelle, lorsqu'il se prépara à prendre congé de
son ami, sous l'influence des bouteilles vidées. Il resta en arrière
jusqu'à ce que MM. Tupman et Snodgrass eussent disparu, et alors,
saisissant la main de M. Pickwick, avec une physionomie où le calme
d'une résolution désespérée se mêlait effroyablement avec la
quintessence de la tristesse:
«Bonsoir, mon cher monsieur, lui dit-il entre ses dents jointes.
--Dieu vous bénisse, mon cher garçon! répliqua M. Pickwick, en serrant
avec chaleur la main de son jeune ami.
--Allons donc! cria M. Tupman de la galerie.
--Oui, oui, sur-le-champ, répondit M. Winkle. Bonsoir!
--Bonsoir,» dit M. Pickwick.
Un autre bonsoir fut échangé, puis un autre, puis une demi-douzaine
d'autres, et cependant M. Winkle tenait encore solidement la main du
philosophe, et considérait son visage avec la même expression
extraordinaire.
«Vous serait-il arrivé quelque chose? lui demanda à la fin M. Pickwick,
lorsqu'il eut le bras fatigué de secousses.
--Non, non.
--Eh bien! alors, bonsoir, reprit-il en essayant de dégager sa main.
--Mon ami, mon bienfaiteur, mon respectable mentor, murmura M. Winkle en
le saisissant par le poignet; ne me jugez pas sévèrement, et lorsque
vous apprendrez à quelles extrémités des obstacles insurmontables....
--Allons donc! dit M. Tupman, en reparaissant à la porte. Si vous ne
venez pas, nous allons être enfermés ici!
--Oui, oui; je suis prêt,» répliqua M. Winkle, et par un violent
effort il s'arracha de la chambre de M. Pickwick.
Notre philosophe le suivait des yeux le long du corridor, dans un muet
étonnement, lorsque Sam parut au haut de l'escalier, et chuchota un
instant à l'oreille de M. Winkle.
«Oh! certainement, comptez sur moi, répondit tout haut celui-ci.
--Merci, monsieur. Vous ne l'oublierez pas, monsieur?
--Non, assurément.
--Bonne chance, monsieur, dit Sam, en touchant son chapeau. J'aurais
beaucoup aimé aller avec vous, monsieur; mais naturellement le
gouverneur avant tout.
--Vous avez raison, cela vous fait honneur, dit M. Winkle;» et en
parlant ainsi, les interlocuteurs descendaient l'escalier et
disparaissaient.
«C'est très-extraordinaire! pensa M. Pickwick, en rentrant dans sa
chambre et en s'asseyant près de sa table dans une attitude réfléchie.
Qu'est-ce que ce jeune homme peut aller faire?»
Il y avait quelque temps qu'il ruminait sur cette idée, lorsque la voix
de Roker, le guichetier, demanda s'il pouvait entrer.
«Certainement, dit M. Pickwick.
--Je vous ai apporté un traversin plus doux, monsieur, en place du
provisoire que vous aviez la nuit dernière.
--Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin?
--Vous êtes bien bon, monsieur, répliqua M. Roker en acceptant le verre.
À la vôtre, monsieur.
--Bien obligé.
--Je suis fâché de vous apprendre que votre propriétaire n'est pas
très-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en inspectant
la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa tête.
--Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'écria M. Pickwick.
--Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur,
répliqua Roker, en tournant son chapeau, de manière à pouvoir lire le
nom du chapelier.
--Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous
voulez dire!
--Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la peine à
respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que le
changement d'air pourrait seul le sauver.
--Grand Dieu! s'écria M. Pickwick, cet homme a-t-il été lentement
assassiné par la loi, durant six mois?
--Je ne sais pas ça, monsieur, repartit Roker, en pesant son chapeau par
les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de même
partout ailleurs. Il est allé à l'infirmerie ce matin. Le docteur dit
qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur lui
envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du
gouverneur, monsieur.
--Non, sans doute, répliqua promptement M. Pickwick.
--Malgré cela, reprit Roker en hochant la tête, j'ai peur que tout ne
soit fini pour lui. J'ai offert à Neddy, tout à l'heure, de lui parier
une pièce de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en reviendrait pas,
mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous
remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur.
--Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, où est l'infirmerie?
--Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la montrer
si vous voulez.»
M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit immédiatement le
guichetier.
Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de la
porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'était une grande
chambre nue, désolée, où il y avait plusieurs lits de fer; l'un d'eux
contenait l'ombre d'un homme maigre, pâle, cadavéreux. Sa respiration
était courte et oppressée: à chaque minute il gémissait péniblement. Au
chevet du lit était assis un petit vieux, portant un tablier de
savetier, et qui, à l'aide d'une paire de lunettes à monture de corne,
lisait tout haut un passage de la bible. C'était l'heureux légataire.
Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de
s'arrêter. Celui-ci ferma le livre et le plaça sur le lit.
«Ouvrez la fenêtre,» dit le malade.
Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses, les
cris des hommes et des enfants, tous les bruits affairés d'une puissante
multitude, pleine de vie et d'occupations, pénétrèrent aussitôt dans la
chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus, s'élevaient de
temps en temps quelques éclats de rire joyeux ou quelques lambeaux de
chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix et
des pas, sourds mugissements des flots agités de la vie, qui roulaient
pesamment au dehors.
Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent
mélancoliques à celui qui les écoute de sang-froid, mais combien plus à
celui qui veille auprès d'un lit de mort!
«Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces murs le
corrompent. Il était frais à l'entour quand je m'y promenais, il y a
bien des années, mais en entrant dans la prison il devient chaud et
brûlant.... Je ne puis plus le respirer.
--Nous l'avons respiré ensemble pendant longtemps, dit le savetier.
Allons, allons, patience!»
Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs
s'approchèrent du lit. Le malade attira sur son lit la main de son vieux
camarade de prison et la retint serrée avec affection, dans les siennes.
«J'espère, bégaya-t-il ensuite d'une voix entrecoupée et si faible que
ses auditeurs se penchèrent sur son lit pour recueillir les sons à demi
formés qui s'échappaient de ses lèvres livides; j'espère que mon juge
plein de clémence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte sur
terre. Vingt années, mon ami, vingt années dans cette hideuse tombe! Mon
coeur s'est brisé, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas même pu
l'embrasser dans sa petite bière! Depuis lors, au milieu de tous ces
bruits et de ces débauches, ma solitude a été terrible. Que Dieu me
pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolongée!»
Après ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura encore quelque
chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il
ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire.
Pendant quelques minutes ils parlèrent entre eux, à voix basse, mais le
guichetier s'étant courbé sur le traversin se releva précipitamment.
«Ma foi! dit-il, le voilà libéré à la fin.»
Cela était vrai. Mais durant sa vie il était devenu si semblable à un
mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expiré.