_1er Couplet._
Un beau jour le hardi Turpin, ohé!
Galoppait grand train sur sa jument noire.
V'là qu'un bel évêque, en robe de moire,
Se prom'nait sur le grand chemin, ohé!
V'là Turpin qui court après le carosse,
Et qui met sa têt' tout entièr' dedans;
Et l'évêqu' qui dit: «L' diable emport' ma crosse,
Si c' n'est pas Turpin qui m'fait voir ses dents!»
_Le choeur._
Et l'évequ' qui dit: «L' diable emport' ma crosse,
Si c' n'est pas Turpin qui m' fait voir ses dents!»
_2e Couplet._
Turpin dit: «Vous mang'rez c'mot là, ohé!
Avec un' sauce, mon cher, d'balles de plomb.»
Alors i' tire un pistolet d'arçon
Et lui fait entrer dans la gorge, ohé!
Le cocher, qui n'aimait pas cett' rasade,
Fouett' ses ch'vaux et part au triple galop;
Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,
Et de s'arrêter ainsi le persuade.
_Le choeur, d'un ton sarcastique._
Mais Turpin lui met quatre ball' dans l' dos,
Et de s'arrêter ainsi le persuade.
«Je maintiens que cette chanson est personnelle à la profession, dit le
gentleman au teint marbré, en l'interrompant en cet endroit. Je demande
le nom de ce cocher.
--On n'a jamais pu le savoir, répliqua Sam; vu qu'il n'avait pas sa
carte dans sa poche.
--Je m'oppose à l'introduction de la politique, reprit le cocher au
teint marbré. Je remarque que dans la présente compagnie cette chanson
est politique, et, ce qu'est à peu près la même chose, qu'elle n'est pas
vraie. Je dis que ce cocher ne s'est pas sauvé, mais qu'il est mort
bravement comme un des plus grands z'héros, et je ne veux pas entendre
dire le contraire.»
Comme l'orateur parlait avec beaucoup d'énergie et de décision, et comme
les opinions de la compagnie paraissaient divisées à ce sujet, on était
menacé de nouvelles altercations, lorsque M. Weller et M. Pell
arrivèrent, fort à propos.
«Tout va bien, Sammy, dit M. Weller.
--L'officier sera ici à quatre heures, ajouta M. Pell. Je suppose que
vous ne vous enfuirez pas en attendant! ha! ha! ha!
--Peut-être que mon cruel papa se repentira d'ici là? balbutia Sam, avec
une grimace comique.
--Non, ma foi, dit M. Weller.
--Je vous en prie, continua Sam.
--Pour rien au monde, rétorqua l'inexorable créancier.
--Je vous ferai des billets pour vous payer six pence par mois.
--Je n'en veux pas.
--Ha! ha! ha! très-bon, très-bon! s'écria M. Salomon Pell, qui
s'occupait de faire sa petite note des frais. C'est un incident fort
amusant, en vérité.--Benjamin, copiez cela; et M. Pell recommença à
sourire, en faisant remarquer le total à M. Weller.
--Merci, merci, dit l'homme de loi en prenant les grasses bank-notes que
le vieux cocher tirait de son portefeuille. Trois livres dix shillings
et une livre dix shillings font cinq livres sterling. Bien obligé,
monsieur Weller.... Votre fils est un jeune homme fort intéressant. Tout
à fait, monsieur, c'est un trait fort honorable de la part d'un jeune
homme, tout à fait, ajouta M. Pell, en souriant fort gracieusement à la
ronde, et en empochant son argent».
--Une fameuse farce, dit M. Weller, avec un gros rire, un véritable
enfant prodige.
--Prodigue, monsieur, enfant prodigue, suggéra doucement M. Pell.
--Ne vous tourmentez pas, monsieur, répliqua M. Weller, avec dignité. Je
sais l'heure qu'il est, monsieur. Quand je ne la saurai pas, je vous la
demanderai, monsieur.»
Lorsque l'officier arriva, Sam s'était rendu si populaire, que les
gentlemen réunis à la taverne se déterminèrent à le conduire, en corps,
à la prison. Ils se mirent donc en route; le demandeur et le défendeur
marchaient bras dessus bras dessous: l'officier en tête et huit
puissants cochers formaient l'arrière-garde. Après s'être arrêtés au
café de _Sergeant's Inn_ pour se rafraîchir et pour terminer tous les
arrangements légaux, la procession se remit en marche.
Une légère commotion fut excitée dans Fleet-Street par l'humeur
plaisante des huit gentlemen de l'arrière-garde, qui persistaient à
marcher quatre de front. On décida qu'il était nécessaire de laisser en
arrière le gentleman grêlé pour boxer avec un commissionnaire, et il fut
convenu que ses amis le prendraient au retour. Au reste ces légers
incidents furent les seuls qui arrivèrent pendant la route. Quand on fut
parvenu devant la prison, la cavalcade sous la direction du demandeur,
poussa trois effroyables acclamations pour le défendeur, et ne le quitta
que lorsqu'il eut plusieurs fois secoué la main de chacun de ses
membres.
Sam ayant été formellement remis entre les mains du gouverneur de la
flotte, à l'immense surprise de Roker et du flegmatique Neddy lui-même,
entra sur-le-champ dans la prison, marcha droit à la chambre de son
maître, et frappa à la porte.
«Entrez, dit M. Pickwick.»
Sam parut, ôta son chapeau, et sourit.
«Ah! Sam, mon bon garçon! dit M. Pickwick, évidemment charmé de revoir
son humble ami; je n'avais pas l'intention de vous blesser hier par ce
que je vous ai dit, mon fidèle serviteur. Posez votre chapeau, Sam, et
laissez-moi vous expliquer un peu plus longuement mes idées.
--Ça ne peut-il pas attendre à tout à l'heure, monsieur?
--Oui, certainement. Mais pourquoi pas maintenant?
--J'aimerais mieux tout à l'heure, monsieur.
--Pourquoi donc?
--Parce que..., dit Sam en hésitant.
--Parce que quoi? reprit M. Pickwick, alarmé par les manières de son
domestiqua. Parlez clairement, Sam.
--Parce que... j'ai une petite affaire qu'il faut que je fasse.
--Quelle affaire? demanda M. Pickwick, surpris de l'air confus de Sam.
--Rien de bien conséquent, monsieur.
--Ah! dans ce cas, dit M. Pickwick en souriant, vous pouvez m'entendre
d'abord.
--J'imagine que je terminerai d'abord mon affaire,» répliqua Sam, en
hésitant encore.