CHAPITRE XIV.

Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires.

Dans une grande salle mal éclairée et plus mal aérée, située dans

_Portugal Street, Lincoln's Inn fields_, siégent durant presque toute

l'année un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont devant

eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont à leur

main droite; à leur main gauche, une enceinte pour les débiteurs

insolvables; et en face, un plan incliné de figures spécialement

malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour

des insolvables, et l'endroit où ils siégent est la Cour des insolvables

elle-même.

Depuis un temps immémorial, c'est le remarquable destin de cette cour

d'être regardée, par le consentement universel de tous les gens râpés de

Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle

est toujours pleine; les vapeurs de la bière et des spiritueux montent

constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et redescendent

comme une pluie le long des murs. Là, se trouvent à la fois plus de

vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du

quartier de _Houndsditch_, et plus de peaux crasseuses, plus de barbes

longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers situées

entre _Tyburn_ et _Whitechapel_ n'en pourraient nettoyer entre le lever

et le coucher du soleil.

Il ne faut pas supposer que quelques-uns de ces individus aient l'ombre

d'une affaire dans l'endroit où ils se rendent si assidûment; s'ils en

avaient, leur présence ne serait plus surprenante, et la singularité de

la chose cesserait immédiatement. Quelques-uns dorment pendant la plus

grande partie de la séance; d'autres apportant leur dîner dans leur

mouchoir, ou dans leur poche déchirée, et mangent tout en écoutant, avec

un double délice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu pour

avoir le plus léger intérêt personnel dans aucune des affaires traitées

par la cour. Quelle que soit la manière dont ils occupent leur temps,

ils restent là, tous, depuis le commencement jusqu'à la fin de la

séance. Quand il pleut, ils arrivent tout trempés, et alors, les vapeurs

qui s'élèvent de l'audience ressemblent à celles d'un marais.

Un observateur qui se trouverait là par hasard pourrait imaginer que

c'est un temple élevé au génie de la pauvreté râpée. Il n'y a pas un

seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y

a pas dans tout l'établissement un seul homme passablement frais et bien

portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs, à la figure

rougeaude; et encore, comme une cerise à l'eau-de-vie mal conservée, il

semble avoir été desséché par un procédé artificiel dont il n'a pas le

droit de tirer vanité. Enfin les perruques des avocats eux-mêmes sont

mal poudrées et mal frisées.

Mais, après tout, les avoués qui siégent derrière une vaste table toute

nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande curiosité

de cet endroit. L'établissement professionnel du plus opulent de ces

gentlemen consiste en un sac bleu,[15] et un jeune clerc ordinairement

juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires

légales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons où ils se rendent

en foule et se disputent les chalands, à la manière des conducteurs

d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les

soupçonner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie et de

friponnerie. Leur résidence se trouve ordinairement dans un rayon d'un

mille, autour de l'obélisque de _Saint George's Fields_. Leur tournure

n'est pas engageante, et leurs manières sont _sui generis_.

[Footnote 15: Les avocats anglais portent leurs dossiers dans un sac de

serge bleue.]

M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps, était un homme

gras, flasque et pâle. Son habit semblait tantôt vert, tantôt brun,

suivant les reflets du jour, et était orné d'un collet de velours, qui

offrait la même particularité. Son front était étroit, sa face large, sa

tête grosse, et, son nez tourné tout d'un côté, comme si la nature,

indignée des mauvais penchants qu'elle découvrait en lui à sa naissance,

lui avait donné, de colère, une secousse dont il ne s'était jamais

relevé. Au reste, comme M. Pell était replet et asthmatique, il

respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait

peut-être en utilité ce qui lui manquait en beauté.

«Je suis sûr de le tirer d'affaire, disait M. Pell.

--Bien sûr? demanda la personne à qui cette assurance était donnée.

--Sûr et certain, répliqua M. Pell. Mais, voyez-vous, s'il avait

rencontré quelque praticien irrégulier je n'aurais pas répondu des

conséquences.

--Ah! fit l'autre avec une bouche toute grande ouverte.

--Non, je n'en aurais pas répondu,» répéta M. Pell; et il pinça ses

lèvres, fronça ses sourcils, et secoua sa tête mystérieusement.

Or, l'endroit où se tenait ce discours était la taverne qui se trouve

juste en face de la Cour des insolvables; et la personne à qui il était

adressé n'était autre que M. Weller, _senior_. Il était venu là pour

réconforter un de ses amis dont la pétition, pour être renvoyé en

qualité de débiteur honnêtement insolvable, devait être présentée ce

jour-là même; et c'était à ce sujet que l'avoué exposait son opinion de

la manière sus-énoncée.

«Et George, où est-il?» demanda M. Weller.

M. Pell ayant incliné la tête dans la direction d'un arrière-parloir, M.

Weller s'y rendit immédiatement, et fut salué de la manière la plus

chaleureuse et la plus flatteuse par une demi douzaine de ses confrères.

Le gentleman insolvable, qui avait contracté une passion spéculative,

mais imprudente, pour établir des relais de poste, avait l'air fort bien

portant, et s'efforçait de calmer l'excitation de ses esprits avec des

omettes et du _porter_.

Le salut échangé entre M. Weller et ses amis se borna strictement à la

franc-maçonnerie du métier, c'est-à-dire au renversement du poignet

droit, en agitant en même temps le petit doigt en l'air. Nous avons

connu autrefois deux fameux cochers (pauvres garçons, ils sont morts

maintenant!) qui étaient jumeaux, et entre lesquels existait

l'attachement le plus sincère, le plus dévouée. Ils se croisaient,

chaque jour, sur la route de Douvres, sans échanger jamais d'autre salut

que celui que nous venons de décrire; et cependant, quand l'un des deux

mourut, l'autre tomba en langueur, et le suivit bientôt après.

«Eh ben! George? dit M. Weller, en ôtant sa redingote et en s'asseyant

avec sa gravité accoutumée. «Comment ça marche-t-i'. Tout va-t-i' ben

sur l'impériale; tout est-i' plein dans le coupé?

--Tout va bien, vieux camarade, repartit le gentleman qui avait fait de

mauvaises affaires.

--La jument grise est-elle passée à quelqu'un?» demanda M. Weller avec

anxiété. Georges fit un signe affirmatif.

--Bon! c'est bien. On a eu soin des voitures aussi?

--Consignées dans un endroit sûr, répliqua Georges, en arrachant la tête

d'une demi-douzaine de crevettes, et en les avalant sans plus de

cérémonie.

--Très-bien, très-bien; dit M. Weller. Faites toujours attention à la

mécanique quand vous descendez un coteau. La feuille de route est-elle

bien dressée?»

M. Pell devinant la pensée de M. Weller, prit la parole et dit:

«L'inventaire de l'actif et du passif est aussi clair et aussi

satisfaisant que la plume et l'encre peuvent le rendre.»

M. Weller fit un signe de tête qui impliquait son approbation de ces

arrangements, et ensuite se tournant vers M. Pell, il lui dit, en

montrant son ami Georges:

«Quand est-ce que vous y ôtez sa couverture?

--Eh?... Il est le troisième sur la liste des débiteurs dont les

créanciers refusent de reconnaître l'insolvabilité, et je pense que son

tour arrivera dans une demi-heure. J'ai dit à mon clerc de venir me

prévenir quand il y aurait une chance.»

M. Weller considéra l'avoué des pieds à la tête avec grande» admiration,

et dit emphatiquement:

«Qu'est-ce que vous voulez prendre, mossieu?

--Mais, en vérité, vous êtes bien.... Ma parole d'honneur, je n'ai pas

l'habitude de.... Il est réellement de si bonne heure que.... Eh bien!

Vous pouvez m'apporter pour trois pence de rhum, ma chère.»

La demoiselle servante, qui avait anticipé la conclusion de ce discours,

posa un verre devant Pell et se retira.

«Gentlemen, dit M. Pell en regardant toute la compagnie, bonne chance à

votre ami! Je n'aime pas à me vanter, gentlemen, ce n'est pas dans mes

habitudes; pourtant je ne puis pas m'empêcher de dire que, si votre ami

n'avait pas été assez heureux pour tomber dans des mains qui.... Mais je

ne veux pas dire ce que j'allais dire.... Gentlemen, à vos santés!»

Ayant vidé son verre en un clin d'oeil, M. Pell fit claquer ses lèvres

et regarda avec complaisance le cercle des cochers, aux yeux desquels il

passait évidemment pour une espèce d'oracle.

«Voyons, reprit-il, qu'est-ce que je disais, gentlemen?

--Vous observiez que vous n'en refuseriez pas un second verre, dit M.

Weller avec une gravité facétieuse.

--Ha! ha! Pas mauvais, pas mauvais.... Un bon... bon.... À cette

époque-ci de la matinée, ce serait un peu.... Eh bien! vous attendez, ma

chère.... Vous pouvez m'apporter la seconde édition, s'il vous plaît....

Hem!»

Ce dernier mot représente une toux solennelle et pleine de dignité, que

M. Pell avait cru se devoir à lui-même, en remarquant parmi ses

auditeurs une indécente disposition à la gaieté.

«Gentlemen, reprit M. Pell, le défunt lord chancelier m'aimait beaucoup.

--Et c'était fort honorable pour lui, interrompit M. Weller.

--Écoutez, écoutez! cria le client de l'homme d'affaires. Pourquoi pas?

--Ah! oui; pourquoi pas, en vérité? répéta un homme au visage

très-rouge, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, et qui avait tout à

fait l'air de n'avoir rien à dire de plus. Pourquoi pas?»

Un murmure d'assentiment circula dans la compagnie.

«Je me rappelle, gentlemen, que, dînant avec lui un certain jour... nous

n'étions que nous deux, mais tout était aussi splendide que si l'on

avait attendu vingt personnes.... Le grand sceau était sur une étagère,

à sa droite, et à sa gauche un homme en grande perruque et couvert d'une

armure gardait la masse, avec un sabre nu et des bas de soie.... Ce qui

se fait perpétuellement, gentlemen, la nuit et le jour. Il me dit tout à

coup: «Pell, dit-il, pas de fausse délicatesse. Pell, vous êtes un homme

de talent; vous pouvez faire passer qui vous voulez à la Cour des

insolvables. Votre pays doit être fier de vous, Pell.» Ce sont là ses

propres paroles, «Mylord, lui dis-je, vous me flattez.--Pell, dit-il, si

je vous flatte, je veux être damné!...»

--A-t-il dit ça? interrompit M. Weller.

--Il l'a dit.

--Eh bien! alors je dis que le parlement aurait dû le mettre à l'amende

pour avoir juré, et si le chancelier avait été un pauv' diable, on l'y

aurait mis.

--Mais, mon cher monsieur, il connaissait ma discrétion.... Il me disait

cela en toute confiance.

--Et quoi?

--En toute confiance.

--Ah! très-bien, répartit M. Weller après un petit moment de réflexion.

S'il se damnait en toute confiance, ça change la question.

--Nécessairement la distinction est évidente.

--Ça change la question entièrement. Continuez, monsieur.

--Non, je ne continuerai pas, reprit M. Pell d'une voix basse et

sérieuse. Vous m'avez rappelé, monsieur, que c'était une conversation

privée.... privée et confidentielle, gentlemen. Gentlemen, je suis un

homme de loi.... Il est possible que je sois fort estimé dans ma

profession; il est possible que je ne le sois pas. Chacun peut le

savoir; je n'en dis rien. On a déjà fait dans cette chambre des

observations injurieuses à la mémoire de mon noble ami. Vous

m'excuserez, gentlemen, j'avais été imprudent.... Je sens que je n'ai

pas le droit de parler de cette matière sans son consentement. Je vous

remercie, monsieur, de m'en avoir fait souvenir.»

M. Pell, ainsi dégagé, fourra ses mains dans ses poches, fit résonner

avec une détermination terrible trois demi-pence qui s'y trouvaient, et

fronça le sourcil en regardant autour de lui.

Il venait à peine d'exprimer sa vertueuse résolution, lorsque le galopin

et le sac bleu, deux inséparables compagnons, se précipitèrent dans la

chambre et dirent (ou du moins le galopin _dit_, car le sac bleu ne prit

aucune part à cette annonce) que la cause allait passer à l'instant.

Toute la compagnie se hâta aussitôt de traverser la rue et de faire le

coup de poing pour pénétrer dans la salle, cérémonie préparatoire qui,

dans les cas ordinaires, a été calculée durer de vingt-cinq à trente

minutes.

M. Weller, qui était puissant, se jeta tout d'abord au milieu de la

foule dans l'espérance d'arriver, à la fin, dans quelque endroit qui lui

conviendrait; mais le succès ne répondit pas entièrement à son attente,

et son chapeau, qu'il avait négligé d'ôter, fut tout à coup enfoncé sur

ses yeux par une personne invisible, dont il avait pesamment froissé les

orteils. Cet individu regretta apparemment son impétuosité, car

l'instant d'après, murmurant une indistincte exclamation de surprise, il

entraîna le gros homme dans la salle, et, avec de violents efforts, le

débarrassa de son chapeau.

«Samivel!» s'écria M. Weller, quand il lui fut possible de voir la

lumière.

Sam fit un signe de tête.

«Tu es un fils bien affectionné, bien soumis? Coiffer com' ça ton père

dans sa vieillesse!

--Comment pouvais-je savoir que c'était vous? Est-ce que vous croyez que

je peux vous reconnaître au poids de votre pied?

--Ha! c'est vrai, Samivel, repartit M. Weller immédiatement amolli. Mais

qu'est-ce que tu fais ici? Ton gouverneur ne peut rien gagner ici,

Sammy. I' ne passeront pas le verdict, Sammy; i' ne l' passeront pas. Et

M. Weller secouait la tête avec une gravité toute judiciaire.

--Quelle vieille caboche obstinée! s'écria Sam. Toujours avec les

verdicts et les allébis, et tout ça. Qu'est-ce qui vous parle de

verdicts?»

M. Weller ne fit point de réponse, mais il secoua encore la tête avec

une solennité officielle.

«Ne dandinez pas votre coloquinte comme ça, si vous ne voulez pas la

démancher tout à fait, poursuivit Sam avec impatience. Comportez-vous

raisonnablement. J'ai été vous chercher hier soir au marquis de Granby.

--As-tu vu la marquise de Granby? dit M. Weller avec un soupir.

--Oui.

--Quelle mine avait la pauvre femme?

--Fort drôle. J'imagine qu'elle se détériore graduellement avec le rhum

et les autres médecines de même nature qu'elle s'administre.

--Tu crois, Sammy? s'écria M. Weller avec un vif intérêt.

--Oui, bien sûr.»

M. Weller saisit la main de son fils, la serra, puis la laissa retomber;

et durant cette action, sa contenance ne révélait pas la crainte ni la

douleur, mais reflétait plutôt la douce expression de l'espérance. Un

rayon de résignation et même de contentement passa sur son visage,

pendant qu'il disait:

«Je ne suis pas tout à fait sûr et certain de la chose, Sammy; je ne

veux pas trop y compter de peur d'un désappointement subséquent; mais il

me semble, mon garçon, il me semble que le berger a gagné une maladie de

foie.

--A-t-il mauvaise mine?

--Étonnamment pâle, excepté son nez qu'est plus rouge que jamais. Son

appétit est médiocre; mais il imbibe prodigieusement.»

Pendant que M. Weller prononçait ces dernières paroles, quelques idées

associées avec le rhum passaient probablement dans son esprit, car son

air devint triste et pensif; mais il se remit presque aussitôt, ce qui

fut attesté par tout un alphabet de clignements d'yeux, auxquels il

n'avait coutume de se livrer que quand il était particulièrement

satisfait.

«Allons, maintenant, arrivons à mon affaire, reprit Sam. Ouvrez-moi vos

oreilles, et ne soufflez mot jusqu'à ce que j'aie fini.»

Après ce court exorde, Sam rapporta aussi succinctement qu'il le put la

dernière et mémorable conversation qu'il avait eue avec M. Pickwick.

«Pauvre créature! s'écria M. Weller. Rester là tout seul sans personne

pour prendre son parti! Ça ne se peut pas, Samivel; ça ne se peut pas.

--Parbleu! je savais ça avant que de venir.

--Ils le mangeraient tout cru, Sammy.» Sam témoigna par un signe qu'il

était de la même opinion.

«Et s'ils ne le dévorent pas, il en sortira si bien plumé que ses

propres amis ne le connaîtront pas. Un pigeon bardé n'es rien auprès,

Sammy.»

Sam répéta le même signe.

«Ça ne se doit pas, Samivel, continua M. Weller gravement.

--Ça ne sera pas, dit Sam.

--Certainement non, poursuivit M. Weller.

--Eh bien! reprit Sam, vous prophétisez comme un véritable Bât-l'âne,

qui a un visage si rougeaud dans le livre à six pence.

--Qu'est-ce qu'il était, Sammy?

--Ça ne vous fait rien; c'était pas un cocher; ça doit vous suffire.

--J'ai connu un palefrenier de ce nom là, dit M. Weller en

réfléchissant.

--C'est pas lui; le mien était un prophète.

--Qu'est-ce que c'est qu'un prophète? demanda M. Weller en regardant son

fils d'un air sévère.

--Eh bien! c'est un homme qui dit ce qui doit arriver.

--Je voudrais bien le connaître, Sammy. Peut-être qui pourrait me jeter

un petit brin de lumière sur cette maladie de foie dont je te parlais

tout à l'heure. Quoiqu'i' n'en soit, s'il est mort, et s'il n'a laissé

sa boutique à personne, voilà qu'est fini. Continue, Sammy, dit M.

Weller avec un soupir.

--Eh bien! reprit Sam, vous avez prophétisé ce qui arrivera au

gouverneur s'il reste tout seul. Voyez-vous quelques moyens d'avoir soin

de lui?

--Non, Sammy, non, répondit M. Weller d'un air pensif.

--Pas de moyens du tout?

--Non, pas un seul. À moins.... Un rayon d'intelligence éclaira la

contenance de M. Weller. Il réduisit sa voix au plus faible

chuchottement, et, appliquant la bouche à l'oreille de sa progéniture: À

moins de le faire sortir dans un matelas roulé, à l'insu du guichetier,

ou de le déguiser en vieille femme avec un voile vert.»

Sam reçut ces deux suggestions avec un dédain inattendu, et répéta sur

nouveaux frais sa question.

«Non, dit le vieux gentleman. S'il ne veut pas que vous y restez, je ne

vois pas de moyens du tout. C'est pas une grand' route, Sammy; c'est pas

une grand' route.

--Eh bien! alors, je vas vous dire ce qui en est. Je vous prierai de me

prêter vingt-cinq livres sterling.

--Quel bien ça fera-t-i ça?

--Vous inquiétez pas. Peut-être que vous me les redemanderez cinq

minutes après; peut-être que je dirai que je ne veux pas les rendre, et

que je ferai l'insolent. Et vous, vous êtes capable de faire arrêter

votre propre fils pour un peu d'argent. Vous êtes capable de l'envoyer

en prison, père dénaturé!»

À ces mots, le père et le fils échangèrent un code complet de signes et

de gestes télégraphiques, après quoi M. Weller s'assit sur une pierre et

se mit à rire si violemment qu'il en devint pourpre.

«Quelle vieille face d'image! s'écria Sam, indigné de cette perte de

temps. Qu'est-ce que vous avez besoin de vous asseoir là et de faire des

grimaces comme le marteau d'une porte cochère. Est-ce que nous n'avons

pas autre chose à faire? Où est la monnaie?

--Dans le coffre, Sam, dans le coffre, dit M. Weller, en rendant à ses

traits leur expression accoutumée. Tiens mon chapeau, Sam.»

Débarrassé de cet ornement, M. Weller tordit son corps tout d'un coté,

et, par un mouvement habile, parvint à insinuer sa main droite dans une

poche immense, d'où il vint à bout d'extraire, après bien des efforts et

des soupirs, un portefeuille grand in-octavo, fermé par une énorme

courroie de cuir. Il tira de ce portefeuille une couple de mèches de

fouet, trois ou quatre boucles, un petit sac d'échantillon d'avoine, et

enfin un rouleau de bank-notes fort malpropres, parmi lesquelles il

choisit la somme requise, qu'il tendit à Sam.

«Et maintenant, Sammy, dit-il après avoir réintégré dans le portefeuille

les mèches, les boucles et le sac d'avoine, et après avoir de nouveau

déposé le portefeuille dans le fond de sa grande poche; maintenant,

Sammy, je connais un gentleman qui va faire pour nous le reste de la

besogne en moins de rien. C'est un suppôt de la loi, Sammy, qu'a de la

cervelle, jusqu'au bout des doigts comme les grenouilles; un ami de lord

chancelier, celui qui n'aurait qu'un signe à faire pour te faire

enfermer toute ta vie si i'voulait.

--Halte-là, interrompit Sam, pas de ça.

--Pas de quoi?

--Pas de ces moyens inconstitutionnels. Après le mouvement perpétuel,

les _ayez sa carcasse_ est une des plus excellentes choses qu'on ait

jamais inventées. J'ai lu ça dans les journaux très-souvent.

--Eh bien! qu'est-ce que ça a affaire ici?

--Voila; c'est que je veux favoriser l'invention et me faire mettre

dedans de cette manière là. Pas de manigances avec le chancelier; je

n'aime pas ça. Ce n'est peut-être pas bien sain, pour ce qui est d'en

ressortir.»

Déférant sur ce point au sentiment de son fils, M. Weller alla retrouver

M. Salomon Pell et lui communiqua son désir d'obtenir sur-le-champ une

prise de corps pour la somme de vingt-cinq livres sterling et les frais,

contre un certain Samuel Weller; la dépense à ce nécessaire devant être

payée d'avance à Salomon.

L'homme d'affaires était de fort bonne humeur, car son client venait de

recevoir sa décharge. Il approuva hautement l'attachement de Sam pour

son maître, déclara que cela lui rappelait fortement ses propres

sentiments de dévouement pour son ami, le chancelier, et mena sans délai

M. Weller au Temple, pour y prêter serment au sujet de la dette dont

l'attestation venait d'être dressée sur place, par le petit clerc,

assisté du sac bleu.

Pendant ce temps Sam ayant été formellement présenté au gentleman, qui

venait d'être libéré du poids de ses dettes, et à ses amis, comme le

rejeton de M. Weller, de la Belle Sauvage, fut traité avec une

distinction marquée, et invité à se régaler avec eux en l'honneur de la

circonstance, invitation qu'il accepta sans aucune espèce de difficulté.

La gaieté des gentlemen de cette classe est ordinairement d'un caractère

grave et tranquille; mais il s'agissait là d'une réjouissance toute

particulière, et ils se relâchèrent, en proportion, de leur gravité

accoutumée. Après quelques toasts assez tumultueux, en l'honneur du chef

des commissaires et de M. Salomon Pell, qui venait de déployer une

habileté si transcendante, un gentleman, au teint marbré de rouge, qui

avait pour cravate un châle bleu, proposa de chanter. La réplique

naturelle était que le gentleman au teint marbré, qui désirait une

chanson, la chantât lui-même; mais il s'y refusa fermement, et même d'un

air légèrement offensé: il s'ensuivit comme cela arrive assez souvent en

pareil cas, un colloque aigre doux.

«Gentlemen, dit le client de M. Pell, plutôt que de détruire l'harmonie

de cette délicieuse réunion, peut-être que M. Samuel Weller voudra bien

obliger la société.

--Réellement, gentlemen, dit Sam, je ne suis pas trop dans l'habitude de

chanter sans instrument; mais faut tout faire pour une vie tranquille,

comme dit le marin, quand il accepta la place de gardien du phare.»

Après ce léger prélude, M. Samuel Weller se lança tout à coup dans

l'admirable légende que nous prenons la liberté d'imprimer ci-dessous,

car nous pensons qu'elle n'est pas généralement connue. Nous prions les

lecteurs de vouloir bien remarquer les dissyllabes qui terminent le

premier et le quatrième vers, et qui, non-seulement permettent au

chanteur de reprendre haleine un cet endroit, mais en outre favorisant

singulièrement le mètre.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 40 / 73 题