Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires.
Dans une grande salle mal éclairée et plus mal aérée, située dans
_Portugal Street, Lincoln's Inn fields_, siégent durant presque toute
l'année un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont devant
eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont à leur
main droite; à leur main gauche, une enceinte pour les débiteurs
insolvables; et en face, un plan incliné de figures spécialement
malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour
des insolvables, et l'endroit où ils siégent est la Cour des insolvables
elle-même.
Depuis un temps immémorial, c'est le remarquable destin de cette cour
d'être regardée, par le consentement universel de tous les gens râpés de
Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle
est toujours pleine; les vapeurs de la bière et des spiritueux montent
constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et redescendent
comme une pluie le long des murs. Là, se trouvent à la fois plus de
vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du
quartier de _Houndsditch_, et plus de peaux crasseuses, plus de barbes
longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers situées
entre _Tyburn_ et _Whitechapel_ n'en pourraient nettoyer entre le lever
et le coucher du soleil.
Il ne faut pas supposer que quelques-uns de ces individus aient l'ombre
d'une affaire dans l'endroit où ils se rendent si assidûment; s'ils en
avaient, leur présence ne serait plus surprenante, et la singularité de
la chose cesserait immédiatement. Quelques-uns dorment pendant la plus
grande partie de la séance; d'autres apportant leur dîner dans leur
mouchoir, ou dans leur poche déchirée, et mangent tout en écoutant, avec
un double délice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu pour
avoir le plus léger intérêt personnel dans aucune des affaires traitées
par la cour. Quelle que soit la manière dont ils occupent leur temps,
ils restent là, tous, depuis le commencement jusqu'à la fin de la
séance. Quand il pleut, ils arrivent tout trempés, et alors, les vapeurs
qui s'élèvent de l'audience ressemblent à celles d'un marais.
Un observateur qui se trouverait là par hasard pourrait imaginer que
c'est un temple élevé au génie de la pauvreté râpée. Il n'y a pas un
seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y
a pas dans tout l'établissement un seul homme passablement frais et bien
portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs, à la figure
rougeaude; et encore, comme une cerise à l'eau-de-vie mal conservée, il
semble avoir été desséché par un procédé artificiel dont il n'a pas le
droit de tirer vanité. Enfin les perruques des avocats eux-mêmes sont
mal poudrées et mal frisées.
Mais, après tout, les avoués qui siégent derrière une vaste table toute
nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande curiosité
de cet endroit. L'établissement professionnel du plus opulent de ces
gentlemen consiste en un sac bleu,[15] et un jeune clerc ordinairement
juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires
légales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons où ils se rendent
en foule et se disputent les chalands, à la manière des conducteurs
d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les
soupçonner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie et de
friponnerie. Leur résidence se trouve ordinairement dans un rayon d'un
mille, autour de l'obélisque de _Saint George's Fields_. Leur tournure
n'est pas engageante, et leurs manières sont _sui generis_.
[Footnote 15: Les avocats anglais portent leurs dossiers dans un sac de
serge bleue.]
M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps, était un homme
gras, flasque et pâle. Son habit semblait tantôt vert, tantôt brun,
suivant les reflets du jour, et était orné d'un collet de velours, qui
offrait la même particularité. Son front était étroit, sa face large, sa
tête grosse, et, son nez tourné tout d'un côté, comme si la nature,
indignée des mauvais penchants qu'elle découvrait en lui à sa naissance,
lui avait donné, de colère, une secousse dont il ne s'était jamais
relevé. Au reste, comme M. Pell était replet et asthmatique, il
respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait
peut-être en utilité ce qui lui manquait en beauté.
«Je suis sûr de le tirer d'affaire, disait M. Pell.
--Bien sûr? demanda la personne à qui cette assurance était donnée.
--Sûr et certain, répliqua M. Pell. Mais, voyez-vous, s'il avait
rencontré quelque praticien irrégulier je n'aurais pas répondu des
conséquences.
--Ah! fit l'autre avec une bouche toute grande ouverte.
--Non, je n'en aurais pas répondu,» répéta M. Pell; et il pinça ses
lèvres, fronça ses sourcils, et secoua sa tête mystérieusement.
Or, l'endroit où se tenait ce discours était la taverne qui se trouve
juste en face de la Cour des insolvables; et la personne à qui il était
adressé n'était autre que M. Weller, _senior_. Il était venu là pour
réconforter un de ses amis dont la pétition, pour être renvoyé en
qualité de débiteur honnêtement insolvable, devait être présentée ce
jour-là même; et c'était à ce sujet que l'avoué exposait son opinion de
la manière sus-énoncée.
«Et George, où est-il?» demanda M. Weller.
M. Pell ayant incliné la tête dans la direction d'un arrière-parloir, M.
Weller s'y rendit immédiatement, et fut salué de la manière la plus
chaleureuse et la plus flatteuse par une demi douzaine de ses confrères.
Le gentleman insolvable, qui avait contracté une passion spéculative,
mais imprudente, pour établir des relais de poste, avait l'air fort bien
portant, et s'efforçait de calmer l'excitation de ses esprits avec des
omettes et du _porter_.
Le salut échangé entre M. Weller et ses amis se borna strictement à la
franc-maçonnerie du métier, c'est-à-dire au renversement du poignet
droit, en agitant en même temps le petit doigt en l'air. Nous avons
connu autrefois deux fameux cochers (pauvres garçons, ils sont morts
maintenant!) qui étaient jumeaux, et entre lesquels existait
l'attachement le plus sincère, le plus dévouée. Ils se croisaient,
chaque jour, sur la route de Douvres, sans échanger jamais d'autre salut
que celui que nous venons de décrire; et cependant, quand l'un des deux
mourut, l'autre tomba en langueur, et le suivit bientôt après.
«Eh ben! George? dit M. Weller, en ôtant sa redingote et en s'asseyant
avec sa gravité accoutumée. «Comment ça marche-t-i'. Tout va-t-i' ben
sur l'impériale; tout est-i' plein dans le coupé?
--Tout va bien, vieux camarade, repartit le gentleman qui avait fait de
mauvaises affaires.
--La jument grise est-elle passée à quelqu'un?» demanda M. Weller avec
anxiété. Georges fit un signe affirmatif.
--Bon! c'est bien. On a eu soin des voitures aussi?
--Consignées dans un endroit sûr, répliqua Georges, en arrachant la tête
d'une demi-douzaine de crevettes, et en les avalant sans plus de
cérémonie.
--Très-bien, très-bien; dit M. Weller. Faites toujours attention à la
mécanique quand vous descendez un coteau. La feuille de route est-elle
bien dressée?»
M. Pell devinant la pensée de M. Weller, prit la parole et dit:
«L'inventaire de l'actif et du passif est aussi clair et aussi
satisfaisant que la plume et l'encre peuvent le rendre.»
M. Weller fit un signe de tête qui impliquait son approbation de ces
arrangements, et ensuite se tournant vers M. Pell, il lui dit, en
montrant son ami Georges:
«Quand est-ce que vous y ôtez sa couverture?
--Eh?... Il est le troisième sur la liste des débiteurs dont les
créanciers refusent de reconnaître l'insolvabilité, et je pense que son
tour arrivera dans une demi-heure. J'ai dit à mon clerc de venir me
prévenir quand il y aurait une chance.»
M. Weller considéra l'avoué des pieds à la tête avec grande» admiration,
et dit emphatiquement:
«Qu'est-ce que vous voulez prendre, mossieu?
--Mais, en vérité, vous êtes bien.... Ma parole d'honneur, je n'ai pas
l'habitude de.... Il est réellement de si bonne heure que.... Eh bien!
Vous pouvez m'apporter pour trois pence de rhum, ma chère.»
La demoiselle servante, qui avait anticipé la conclusion de ce discours,
posa un verre devant Pell et se retira.
«Gentlemen, dit M. Pell en regardant toute la compagnie, bonne chance à
votre ami! Je n'aime pas à me vanter, gentlemen, ce n'est pas dans mes
habitudes; pourtant je ne puis pas m'empêcher de dire que, si votre ami
n'avait pas été assez heureux pour tomber dans des mains qui.... Mais je
ne veux pas dire ce que j'allais dire.... Gentlemen, à vos santés!»
Ayant vidé son verre en un clin d'oeil, M. Pell fit claquer ses lèvres
et regarda avec complaisance le cercle des cochers, aux yeux desquels il
passait évidemment pour une espèce d'oracle.
«Voyons, reprit-il, qu'est-ce que je disais, gentlemen?
--Vous observiez que vous n'en refuseriez pas un second verre, dit M.
Weller avec une gravité facétieuse.
--Ha! ha! Pas mauvais, pas mauvais.... Un bon... bon.... À cette
époque-ci de la matinée, ce serait un peu.... Eh bien! vous attendez, ma
chère.... Vous pouvez m'apporter la seconde édition, s'il vous plaît....
Hem!»
Ce dernier mot représente une toux solennelle et pleine de dignité, que
M. Pell avait cru se devoir à lui-même, en remarquant parmi ses
auditeurs une indécente disposition à la gaieté.
«Gentlemen, reprit M. Pell, le défunt lord chancelier m'aimait beaucoup.
--Et c'était fort honorable pour lui, interrompit M. Weller.
--Écoutez, écoutez! cria le client de l'homme d'affaires. Pourquoi pas?
--Ah! oui; pourquoi pas, en vérité? répéta un homme au visage
très-rouge, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, et qui avait tout à
fait l'air de n'avoir rien à dire de plus. Pourquoi pas?»
Un murmure d'assentiment circula dans la compagnie.
«Je me rappelle, gentlemen, que, dînant avec lui un certain jour... nous
n'étions que nous deux, mais tout était aussi splendide que si l'on
avait attendu vingt personnes.... Le grand sceau était sur une étagère,
à sa droite, et à sa gauche un homme en grande perruque et couvert d'une
armure gardait la masse, avec un sabre nu et des bas de soie.... Ce qui
se fait perpétuellement, gentlemen, la nuit et le jour. Il me dit tout à
coup: «Pell, dit-il, pas de fausse délicatesse. Pell, vous êtes un homme
de talent; vous pouvez faire passer qui vous voulez à la Cour des
insolvables. Votre pays doit être fier de vous, Pell.» Ce sont là ses
propres paroles, «Mylord, lui dis-je, vous me flattez.--Pell, dit-il, si
je vous flatte, je veux être damné!...»
--A-t-il dit ça? interrompit M. Weller.
--Il l'a dit.
--Eh bien! alors je dis que le parlement aurait dû le mettre à l'amende
pour avoir juré, et si le chancelier avait été un pauv' diable, on l'y
aurait mis.
--Mais, mon cher monsieur, il connaissait ma discrétion.... Il me disait
cela en toute confiance.
--Et quoi?
--En toute confiance.
--Ah! très-bien, répartit M. Weller après un petit moment de réflexion.
S'il se damnait en toute confiance, ça change la question.
--Nécessairement la distinction est évidente.
--Ça change la question entièrement. Continuez, monsieur.
--Non, je ne continuerai pas, reprit M. Pell d'une voix basse et
sérieuse. Vous m'avez rappelé, monsieur, que c'était une conversation
privée.... privée et confidentielle, gentlemen. Gentlemen, je suis un
homme de loi.... Il est possible que je sois fort estimé dans ma
profession; il est possible que je ne le sois pas. Chacun peut le
savoir; je n'en dis rien. On a déjà fait dans cette chambre des
observations injurieuses à la mémoire de mon noble ami. Vous
m'excuserez, gentlemen, j'avais été imprudent.... Je sens que je n'ai
pas le droit de parler de cette matière sans son consentement. Je vous
remercie, monsieur, de m'en avoir fait souvenir.»
M. Pell, ainsi dégagé, fourra ses mains dans ses poches, fit résonner
avec une détermination terrible trois demi-pence qui s'y trouvaient, et
fronça le sourcil en regardant autour de lui.
Il venait à peine d'exprimer sa vertueuse résolution, lorsque le galopin
et le sac bleu, deux inséparables compagnons, se précipitèrent dans la
chambre et dirent (ou du moins le galopin _dit_, car le sac bleu ne prit
aucune part à cette annonce) que la cause allait passer à l'instant.
Toute la compagnie se hâta aussitôt de traverser la rue et de faire le
coup de poing pour pénétrer dans la salle, cérémonie préparatoire qui,
dans les cas ordinaires, a été calculée durer de vingt-cinq à trente
minutes.
M. Weller, qui était puissant, se jeta tout d'abord au milieu de la
foule dans l'espérance d'arriver, à la fin, dans quelque endroit qui lui
conviendrait; mais le succès ne répondit pas entièrement à son attente,
et son chapeau, qu'il avait négligé d'ôter, fut tout à coup enfoncé sur
ses yeux par une personne invisible, dont il avait pesamment froissé les
orteils. Cet individu regretta apparemment son impétuosité, car
l'instant d'après, murmurant une indistincte exclamation de surprise, il
entraîna le gros homme dans la salle, et, avec de violents efforts, le
débarrassa de son chapeau.
«Samivel!» s'écria M. Weller, quand il lui fut possible de voir la
lumière.
Sam fit un signe de tête.
«Tu es un fils bien affectionné, bien soumis? Coiffer com' ça ton père
dans sa vieillesse!
--Comment pouvais-je savoir que c'était vous? Est-ce que vous croyez que
je peux vous reconnaître au poids de votre pied?
--Ha! c'est vrai, Samivel, repartit M. Weller immédiatement amolli. Mais
qu'est-ce que tu fais ici? Ton gouverneur ne peut rien gagner ici,
Sammy. I' ne passeront pas le verdict, Sammy; i' ne l' passeront pas. Et
M. Weller secouait la tête avec une gravité toute judiciaire.
--Quelle vieille caboche obstinée! s'écria Sam. Toujours avec les
verdicts et les allébis, et tout ça. Qu'est-ce qui vous parle de
verdicts?»
M. Weller ne fit point de réponse, mais il secoua encore la tête avec
une solennité officielle.
«Ne dandinez pas votre coloquinte comme ça, si vous ne voulez pas la
démancher tout à fait, poursuivit Sam avec impatience. Comportez-vous
raisonnablement. J'ai été vous chercher hier soir au marquis de Granby.
--As-tu vu la marquise de Granby? dit M. Weller avec un soupir.
--Oui.
--Quelle mine avait la pauvre femme?
--Fort drôle. J'imagine qu'elle se détériore graduellement avec le rhum
et les autres médecines de même nature qu'elle s'administre.
--Tu crois, Sammy? s'écria M. Weller avec un vif intérêt.
--Oui, bien sûr.»
M. Weller saisit la main de son fils, la serra, puis la laissa retomber;
et durant cette action, sa contenance ne révélait pas la crainte ni la
douleur, mais reflétait plutôt la douce expression de l'espérance. Un
rayon de résignation et même de contentement passa sur son visage,
pendant qu'il disait:
«Je ne suis pas tout à fait sûr et certain de la chose, Sammy; je ne
veux pas trop y compter de peur d'un désappointement subséquent; mais il
me semble, mon garçon, il me semble que le berger a gagné une maladie de
foie.
--A-t-il mauvaise mine?
--Étonnamment pâle, excepté son nez qu'est plus rouge que jamais. Son
appétit est médiocre; mais il imbibe prodigieusement.»
Pendant que M. Weller prononçait ces dernières paroles, quelques idées
associées avec le rhum passaient probablement dans son esprit, car son
air devint triste et pensif; mais il se remit presque aussitôt, ce qui
fut attesté par tout un alphabet de clignements d'yeux, auxquels il
n'avait coutume de se livrer que quand il était particulièrement
satisfait.
«Allons, maintenant, arrivons à mon affaire, reprit Sam. Ouvrez-moi vos
oreilles, et ne soufflez mot jusqu'à ce que j'aie fini.»
Après ce court exorde, Sam rapporta aussi succinctement qu'il le put la
dernière et mémorable conversation qu'il avait eue avec M. Pickwick.
«Pauvre créature! s'écria M. Weller. Rester là tout seul sans personne
pour prendre son parti! Ça ne se peut pas, Samivel; ça ne se peut pas.
--Parbleu! je savais ça avant que de venir.
--Ils le mangeraient tout cru, Sammy.» Sam témoigna par un signe qu'il
était de la même opinion.
«Et s'ils ne le dévorent pas, il en sortira si bien plumé que ses
propres amis ne le connaîtront pas. Un pigeon bardé n'es rien auprès,
Sammy.»
Sam répéta le même signe.
«Ça ne se doit pas, Samivel, continua M. Weller gravement.
--Ça ne sera pas, dit Sam.
--Certainement non, poursuivit M. Weller.
--Eh bien! reprit Sam, vous prophétisez comme un véritable Bât-l'âne,
qui a un visage si rougeaud dans le livre à six pence.
--Qu'est-ce qu'il était, Sammy?
--Ça ne vous fait rien; c'était pas un cocher; ça doit vous suffire.
--J'ai connu un palefrenier de ce nom là, dit M. Weller en
réfléchissant.
--C'est pas lui; le mien était un prophète.
--Qu'est-ce que c'est qu'un prophète? demanda M. Weller en regardant son
fils d'un air sévère.
--Eh bien! c'est un homme qui dit ce qui doit arriver.
--Je voudrais bien le connaître, Sammy. Peut-être qui pourrait me jeter
un petit brin de lumière sur cette maladie de foie dont je te parlais
tout à l'heure. Quoiqu'i' n'en soit, s'il est mort, et s'il n'a laissé
sa boutique à personne, voilà qu'est fini. Continue, Sammy, dit M.
Weller avec un soupir.
--Eh bien! reprit Sam, vous avez prophétisé ce qui arrivera au
gouverneur s'il reste tout seul. Voyez-vous quelques moyens d'avoir soin
de lui?
--Non, Sammy, non, répondit M. Weller d'un air pensif.
--Pas de moyens du tout?
--Non, pas un seul. À moins.... Un rayon d'intelligence éclaira la
contenance de M. Weller. Il réduisit sa voix au plus faible
chuchottement, et, appliquant la bouche à l'oreille de sa progéniture: À
moins de le faire sortir dans un matelas roulé, à l'insu du guichetier,
ou de le déguiser en vieille femme avec un voile vert.»
Sam reçut ces deux suggestions avec un dédain inattendu, et répéta sur
nouveaux frais sa question.
«Non, dit le vieux gentleman. S'il ne veut pas que vous y restez, je ne
vois pas de moyens du tout. C'est pas une grand' route, Sammy; c'est pas
une grand' route.
--Eh bien! alors, je vas vous dire ce qui en est. Je vous prierai de me
prêter vingt-cinq livres sterling.
--Quel bien ça fera-t-i ça?
--Vous inquiétez pas. Peut-être que vous me les redemanderez cinq
minutes après; peut-être que je dirai que je ne veux pas les rendre, et
que je ferai l'insolent. Et vous, vous êtes capable de faire arrêter
votre propre fils pour un peu d'argent. Vous êtes capable de l'envoyer
en prison, père dénaturé!»
À ces mots, le père et le fils échangèrent un code complet de signes et
de gestes télégraphiques, après quoi M. Weller s'assit sur une pierre et
se mit à rire si violemment qu'il en devint pourpre.
«Quelle vieille face d'image! s'écria Sam, indigné de cette perte de
temps. Qu'est-ce que vous avez besoin de vous asseoir là et de faire des
grimaces comme le marteau d'une porte cochère. Est-ce que nous n'avons
pas autre chose à faire? Où est la monnaie?
--Dans le coffre, Sam, dans le coffre, dit M. Weller, en rendant à ses
traits leur expression accoutumée. Tiens mon chapeau, Sam.»
Débarrassé de cet ornement, M. Weller tordit son corps tout d'un coté,
et, par un mouvement habile, parvint à insinuer sa main droite dans une
poche immense, d'où il vint à bout d'extraire, après bien des efforts et
des soupirs, un portefeuille grand in-octavo, fermé par une énorme
courroie de cuir. Il tira de ce portefeuille une couple de mèches de
fouet, trois ou quatre boucles, un petit sac d'échantillon d'avoine, et
enfin un rouleau de bank-notes fort malpropres, parmi lesquelles il
choisit la somme requise, qu'il tendit à Sam.
«Et maintenant, Sammy, dit-il après avoir réintégré dans le portefeuille
les mèches, les boucles et le sac d'avoine, et après avoir de nouveau
déposé le portefeuille dans le fond de sa grande poche; maintenant,
Sammy, je connais un gentleman qui va faire pour nous le reste de la
besogne en moins de rien. C'est un suppôt de la loi, Sammy, qu'a de la
cervelle, jusqu'au bout des doigts comme les grenouilles; un ami de lord
chancelier, celui qui n'aurait qu'un signe à faire pour te faire
enfermer toute ta vie si i'voulait.
--Halte-là, interrompit Sam, pas de ça.
--Pas de quoi?
--Pas de ces moyens inconstitutionnels. Après le mouvement perpétuel,
les _ayez sa carcasse_ est une des plus excellentes choses qu'on ait
jamais inventées. J'ai lu ça dans les journaux très-souvent.
--Eh bien! qu'est-ce que ça a affaire ici?
--Voila; c'est que je veux favoriser l'invention et me faire mettre
dedans de cette manière là. Pas de manigances avec le chancelier; je
n'aime pas ça. Ce n'est peut-être pas bien sain, pour ce qui est d'en
ressortir.»
Déférant sur ce point au sentiment de son fils, M. Weller alla retrouver
M. Salomon Pell et lui communiqua son désir d'obtenir sur-le-champ une
prise de corps pour la somme de vingt-cinq livres sterling et les frais,
contre un certain Samuel Weller; la dépense à ce nécessaire devant être
payée d'avance à Salomon.
L'homme d'affaires était de fort bonne humeur, car son client venait de
recevoir sa décharge. Il approuva hautement l'attachement de Sam pour
son maître, déclara que cela lui rappelait fortement ses propres
sentiments de dévouement pour son ami, le chancelier, et mena sans délai
M. Weller au Temple, pour y prêter serment au sujet de la dette dont
l'attestation venait d'être dressée sur place, par le petit clerc,
assisté du sac bleu.
Pendant ce temps Sam ayant été formellement présenté au gentleman, qui
venait d'être libéré du poids de ses dettes, et à ses amis, comme le
rejeton de M. Weller, de la Belle Sauvage, fut traité avec une
distinction marquée, et invité à se régaler avec eux en l'honneur de la
circonstance, invitation qu'il accepta sans aucune espèce de difficulté.
La gaieté des gentlemen de cette classe est ordinairement d'un caractère
grave et tranquille; mais il s'agissait là d'une réjouissance toute
particulière, et ils se relâchèrent, en proportion, de leur gravité
accoutumée. Après quelques toasts assez tumultueux, en l'honneur du chef
des commissaires et de M. Salomon Pell, qui venait de déployer une
habileté si transcendante, un gentleman, au teint marbré de rouge, qui
avait pour cravate un châle bleu, proposa de chanter. La réplique
naturelle était que le gentleman au teint marbré, qui désirait une
chanson, la chantât lui-même; mais il s'y refusa fermement, et même d'un
air légèrement offensé: il s'ensuivit comme cela arrive assez souvent en
pareil cas, un colloque aigre doux.
«Gentlemen, dit le client de M. Pell, plutôt que de détruire l'harmonie
de cette délicieuse réunion, peut-être que M. Samuel Weller voudra bien
obliger la société.
--Réellement, gentlemen, dit Sam, je ne suis pas trop dans l'habitude de
chanter sans instrument; mais faut tout faire pour une vie tranquille,
comme dit le marin, quand il accepta la place de gardien du phare.»
Après ce léger prélude, M. Samuel Weller se lança tout à coup dans
l'admirable légende que nous prenons la liberté d'imprimer ci-dessous,
car nous pensons qu'elle n'est pas généralement connue. Nous prions les
lecteurs de vouloir bien remarquer les dissyllabes qui terminent le
premier et le quatrième vers, et qui, non-seulement permettent au
chanteur de reprendre haleine un cet endroit, mais en outre favorisant
singulièrement le mètre.