M. Pickwick obéit.

«M. Roker aurait bien pu vous fourrer ailleurs,» dit d'un air mécontent

M. Simpson (car c'était ce chevalier d'industrie).

M. Pickwick le pensait aussi, mais, dans de telles circonstances, il

jugea prudent de garder le silence.

M. Simpson réfléchit pendant quelques instants, puis mettant la tête à

la fenêtre, il donna un coup de sifflet aigu et prononça à haute voix

certaines paroles. M. Pickwick ne put pas les distinguer, mais il

imagina que c'était quelque sobriquet qui distinguait M. Martin, car

immédiatement après, un grand nombre de gentlemen qui se trouvaient en

bas se mirent à crier: «Le boucher! le boucher!» en imitant le cri par

lequel les membres de cette utile classe de la société ont coutume de

faire connaître quotidiennement leur présence, aux grilles des sous-sols

des maisons de Londres.

Les événements subséquents confirmèrent l'exactitude de cette hypothèse,

car au bout de quelques secondes un gentleman prématurément gros pour

son âge, habillé du bourgeron bleu professionnel et avec des bottes à

revers, et à bouts ronds, entra presque hors d'haleine dans la chambre:

il fut suivi de près par un autre gentleman en habit noir très-râpé, et

en bonnet de peau de loutre. Celui-ci s'occupait tout le long du chemin

à rattacher son habit jusqu'au menton, au moyen de boutons et

d'épingles. Il avait un visage très-rouge et très-commun, et faisait

l'effet d'un chapelain ivre, ce qu'il était effectivement.

Ces deux gentlemen ayant à leur tour parcouru le billet de M. Pickwick,

l'un exprima son opinion que c'était embêtant, et l'autre, sa conviction

que c'était une scie. Ayant manifesté leurs sentiments en ces termes

intelligibles, ils se regardèrent entre eux et regardèrent M. Pickwick,

au milieu d'un silence fort embarrassant.

«Quel ennui! Et il faut que ça arrive au moment où nous formons une

petite société si agréable,» reprit le chapelain en regardant trois

matelas malpropres, roulés chacun dans une couverture, et qui occupaient

durant le jour un coin de la chambre, formant une toilette d'un nouveau

genre, sur laquelle étaient placés une vieille cuvette fêlée, une boîte

et un pot à eau de faïence à fleurs bleues. «Quel ennui!»

M. Martin exprima la même opinion en termes plus énergiques, et M.

Simpson, après avoir lancé dans le monde une quantité d'adjectifs sans

aucun substantif pour les accompagner, releva le bas de ses manches et

commença à laver des choux pour le dîner.

Pendant que cela se passait, M. Pickwick s'occupait à considérer la

chambre, qui était outrageusement sale et sentait le renfermé d'une

manière intolérable. Il n'y avait point de vestige de tapis, de rideaux,

ni de jalousies; il n'y avait pas même un cabinet. À la vérité, s'il y

en avait en un, il ne se trouvait pas grand'chose à y mettre; mais,

quoique peu nombreux et peu considérables, individuellement, cependant

des morceaux de fromage, des croûtons de pain, des torchons mouillés,

des restes de viande, des objets de vêtements, de la vaisselle mutilée,

des soufflets sans bout, des fourchettes sans manche, présentent quelque

chose d'assez peu confortable, en apparence, quand ils sont répandus sur

le carreau d'une petite salle qui représente à la fois le salon et la

chambre à coucher de trois individus désoeuvrés.

«Je suppose pourtant que cela peut s'arranger, dit le boucher, après un

assez long silence. Que prendriez-vous pour vous en aller?

--Je vous demande pardon, répliqua M. Pickwick: qu'est-ce que vous

disiez? je n'ai pas bien entendu.

--Combien demandez-vous pour vous en aller? D'ordinaire c'est trois

francs, mais on vous en donnera quatre; ça vous va-t-il?

--Au besoin, nous nous fendrons d'une roue de cabriolet, suggéra M.

Simpson.

--Va pour la roue de cabriolet; ça ne nous fait que quelques sous de

plus par personne, ajouta M. Martin. Qu'en dites-vous. Nous vous offrons

quatre shillings par semaine pour vous en aller. Eh bien?

--On fera monter un _gallon_ de bière par-dessus le marché, intercala M.

Simpson. Là!

--Et nous le boirons sur-le-champ, ajouta le chapelain Allons!

--Je suis réellement si ignorant des règles de cet endroit, répondit M.

Pickwick, que je ne vous comprends pas encore parfaitement. Est-ce que

je puis loger ailleurs? Je ne le croyais pas.»

En entendant cette question, M. Martin regarda ses deux amis avec une

excessive surprise, et alors chacun des trois gentlemen étendit son

pouce droit par-dessus son épaule gauche. Ce geste, que les paroles:

_as-tu fini!_ ne sauraient rendre que d'une façon fort imparfaite,

produit un effet fort gracieux et fort aérien quand il est exécuté par

un certain nombre de ladies et de gentlemen, habitués à agir de concert.

Il exprime un léger sarcasme plein d'atticisme et de bonne humeur.

«Vous ne le croyiez pas? répéta M. Martin avec un sourire de pitié.

--Eh bien! dit l'ecclésiastique, si je connaissais la vie aussi peu que

cela, je mangerais mon chapeau et sa boucle avec!

--Et moi, _item_, ajouta le boucher solennellement.»

Après cette courte préface, les trois copins informèrent M. Pickwick,

tout d'une haleine, que l'argent avait dans la prison la même vertu que

dehors; qu'il lui procurerait instantanément presque tout ce qu'on peut

désirer, et que, si M. Pickwick en possédait et voulait bien le

dépenser, il n'avait qu'à signifier son désir d'avoir une chambre à lui

seul, et qu'il la trouverait toute meublée et garnie en moins d'une

demi-heure de temps.

Nos gens se séparèrent alors avec une satisfaction mutuelle: M. Pickwick

retournant sur nouveaux frais à la loge, et les trois copins se rendant

au café pour y dépenser les cinq shillings que le ministre, avec une

admirable prévoyance, avait empruntés dans ce dessein au candide

philosophe.

Lorsque M. Pickwick eut déclaré à M. Roker pourquoi il revenait:

«Je le savais bien, s'écria celui-ci avec un gras rire, ne l'ai-je pas

dit, Neddy?»

Le sage possesseur du couteau universel fit entendre un grognement

affirmatif.

«Parbleu! je savais qu'il vous fallait une chambre à vous seul. Voyons!

Il vous faudra des meubles; c'est moi qui vous les louerai, je suppose,

suivant l'usage.

--Avec grand plaisir, répliqua M. Pickwick.

--Il y a dans l'escalier du café une chambre magnifique qui appartient à

un prisonnier de la chancellerie: elle vous coûtera une livre sterling

par semaine. Je suppose que vous ne regardez pas à cela?

--Pas le moins du monde.

--Venez avec moi, cria M. Roker en prenant son chapeau avec une grande

vivacité. L'affaire sera faite en cinq minutes. Que diable! pourquoi

n'avez-vous pas commencé par dire que vous consentiez à bien faire les

choses?»

Comme le guichetier l'avait prédit, l'affaire fut promptement arrangée.

Le prisonnier de la Chancellerie était là depuis assez longtemps pour

avoir perdu amis, fortune, habitudes, bonheur, et pour avoir acquis en

échange le droit d'avoir une chambre à lui tout seul. Cependant, comme

il éprouvait le léger inconvénient de manquer souvent d'un morceau de

pain, il consentit, avec empressement à céder cette chambre à M.

Pickwick, moyennant la somme hebdomadaire de vingt shillings, sur

laquelle il s'engageait, en outre, à payer l'expulsion de toute personne

qui pourrait être envoyée comme copin dans cet appartement.

Pendant que ce marché se concluait, M. Pickwick examinait le prisonnier

avec un intérêt pénible. C'était un grand homme décharné, cadavéreux,

enveloppé d'une vieille redingote, et dont les pieds sortaient à moitié

de ses pantoufles éculées. Son regard était inquiet, ses joues

pendantes, ses lèvres pâles, ses os minces et aigus. Le malheureux! on

voyait que la dent de fer de l'isolement et du besoin l'avait lentement

rongé depuis vingt années!

«Et vous, monsieur, où allez-vous demeurer maintenant? lui demanda M.

Pickwick en déposant d'avance, sur la table chancelante, la première

semaine de son loyer.»

L'homme ramassa l'argent d'une main agitée et répliqua qu'il n'en savait

rien encore, mais qu'il allait voir où il pourrait transporter son lit.

«J'ai peur, monsieur, reprit M. Pickwick en posant doucement sa main

sur le bras du prisonnier; j'ai peur que vous ne soyez obligé de loger

dans quelque endroit bruyant et encombré de monde. Mais, je vous en

prie, continuez à considérer cette chambre comme la vôtre, quand vous

aurez besoin d'un peu de tranquillité, ou lorsque vos amis viendront

vous voir.

--Mes amis! interrompit le prisonnier d'une voix qui râlait dans son

gosier. Si j'étais cloué dans mon cercueil, enfoncé dans la bourbe du

fossé infect qui croupit sous les fondations de cette prison, je ne

pourrais pas être plus oublié, plus abandonné que je ne le suis ici. Je

suis un homme mort, mort à la société, sans avoir obtenu la pitié qu'on

accorde à ceux dont les âmes sont allées comparaître devant leur juge.

Des amis pour me voir, mon Dieu! Ma jeunesse s'est consumée dans ce

donjon, et il n'y aura personne pour lever sa main au-dessus de mon lit,

quand je serai mort, et pour dire: Dieu soit loué, il ne souffre plus!»

Le feu inaccoutumé que l'excitation du vieillard avait jeté sur ses

traits s'éteignit aussitôt qu'il eut fini de parler; il pressa l'une

contre l'autre ses mains décharnées et sortit brusquement de la chambre.

«Eh! eh! il se cabre encore quelquefois! dit M. Roker avec un sourire.

C'est comme les éléphants; ils sentent la pointe de temps en temps, et

ça les rend furieux.»

Ayant fait cette remarque, pleine de sympathie, M. Roker s'occupa avec

tant d'activité des arrangements nécessaires au confort de M. Pickwick,

qu'en peu de temps la chambre fut garnie d'un tapis, de six chaises,

d'une table, d'un lit sofa, des ustensiles nécessaires pour le thé, et

de divers autres, etc. Le tout ne devait coûter à M. Pickwick que le

prix fort raisonnable de vingt-sept shillings et six pence par semaine.

«Y a-t-il encore quelque chose que nous puissions faire pour vous?

demanda M. Roker en regardant autour de lui avec grande satisfaction et

en faisant sonner dans sa main la première semaine de son loyer.

«Mais, oui, répondit M. Pickwick, qui, depuis quelques minutes,

réfléchissait profondément. Trouve-t-on ici des gens qui font des

commissions?

--Vous voulez dire au dehors?

--Oui, des gens qui puissent aller au dehors, pas des prisonniers.

--Nous avons votre affaire. Il y a un pauvre diable qui a un ami dans

le quartier des pauvres et qui est bien content quand on l'emploie.

Voilà deux mois qu'il fait des courses et des commissions pour gagner sa

vie. Faut-il que je vous l'envoie?

--S'il vous plaît... attendez... non.... Le quartier des pauvres,

dites-vous? Je suis curieux de voir cela; je vais y aller moi-même.»

Le quartier des pauvres, dans une prison pour dettes, est, comme son nom

l'indique, la demeure des débiteurs les plus misérables. Un prisonnier

qui se déclare pour le quartier des pauvres ne paye ni rente, ni taxe de

copie. Le droit qu'il doit acquitter, en entrant dans la prison et en en

sortant, est extrêmement réduit, et il reçoit une petite quantité de

nourriture, achetée sur le revenu des faibles legs laissés de temps en

temps pour cet objet par des personnes charitables. Il y a quelques

années seulement, on voyait encore extérieurement, dans le mur de la

prison de la Flotte, une espèce de cage de fer où se postait un homme à

la physionomie affamée, qui secouait de temps en temps une tirelire en

s'écriant d'une voix lugubre: «N'oubliez pas les pauvres débiteurs, s'il

vous plaît!» La recette de cette quête, lorsqu'il y avait recette, était

partagée entre les pauvres prisonniers, qui se relevaient tour à tour

dans cet emploi dégradant.

Quoique cette coutume ait été abolie et que la cage ait disparu

maintenant, la condition misérable de ces pauvres gens est encore la

même. On ne souffre plus qu'ils fassent appel à la compassion des

passants, mais, pour l'admiration des âges futurs, on a laissé subsister

les lois justes et bienfaisantes qui déclarent que le criminel vigoureux

sera nourri et habillé, tandis que le débiteur sans argent se verra

condamné à mourir de faim et de nudité. Et ceci n'est pas une fiction:

il ne se passe pas une semaine dans laquelle quelques-uns des

prisonniers pour dette ne dussent inévitablement périr dans les lentes

agonies de la faim, s'ils n'étaient pas secourus par leurs camarades de

prison.

Repassant ces choses dans son esprit, tout en montant l'étroit escalier,

au pied duquel il avait été laissé par le guichetier, M. Pickwick

s'échauffa graduellement jusqu'au plus haut degré d'indignation; et il

avait été tellement excité par ses réflexions sur ce sujet, qu'il était

entré dans la chambre qu'on lui avait indiquée dans le quartier des

pauvres, sans avoir aucun sentiment distinct ni de l'endroit où il

était, ni de l'objet de sa visite.

L'aspect de la chambre le rappela tout à coup à lui-même, mais lorsque

ses regards se portèrent sur un homme languissamment assis près d'un

mauvais feu, il laissa tomber son chapeau de surprise et resta immobile

et comme pétrifié.

Oui, cet homme sans habit, sans gilet, dont le pantalon était déchiré,

dont la chemise de calicot était jaunie et déchirée, dont les grands

cheveux pendaient en désordre, dont les traits étaient creusés par la

souffrance et par la famine, c'était M. Alfred Jingle! Il se tenait la

tête appuyée sur la main: ses yeux étaient fixés sur le feu et tout son

extérieur dénotait la misère et l'abattement.

Auprès de lui, négligemment accoté contre le mur, se trouvait un

vigoureux campagnard, caressant avec un vieux fouet de chasse-la-botte

qui ornait son pied droit, le pied gauche étant fourré dans une

pantoufle. Les chevaux, les chiens, la boisson avaient causé sa ruine.

Il y avait encore à cette botte solitaire un éperon rouillé, qu'il

enfonçait quelquefois dans l'air en faisant vigoureusement claquer son

fouet et en murmurant quelques-unes de ces interjections par lesquelles

un cavalier encourage son cheval: il exécutait, évidemment, en

imagination, quelque furieuse course au clocher. Pauvre diable! le

meilleur cheval de son écurie ne lui avait jamais fait faire une course

aussi rapide que celle qui s'était terminée à la Flotte.

De l'autre côté de la chambre, un vieillard, assis sur une caisse de

bois, tenait ses yeux attachés au plancher. Un profond désespoir

immobilisait son visage. Un enfant, son arrière-petite-fille, se pendait

après lui et s'efforçait d'attirer son attention par mille inventions

enfantines; mais le vieillard ne la voyait ni ne l'entendait. La voix

qui lui avait paru si musicale, les yeux qui avaient été sa lumière, ne

produisaient plus d'impression sur ses sens; la maladie faisait trembler

ses genoux et la paralysie avait glacé son esprit.

Dans un autre coin de la salle, deux ou trois individus formaient un

petit groupe et parlaient bruyamment entre eux. Plus loin, une femme au

visage maigre et hagard, la femme d'un prisonnier, s'occupait à arroser

les misérables restes d'une plante desséchée, qui ne devait jamais

reverdir: emblème trop vrai, peut-être, du devoir qu'elle venait remplir

dans la prison.

Tels étaient les misérables prisonniers qui se présentèrent aux yeux de

M. Pickwick, tandis qu'il regardait autour de lui avec étonnement.

Entendant le pas précipité de quelqu'un qui entrait dans la chambre, il

tourna les yeux vers la porte, et, dans le nouveau venu, à travers ses

haillons, sa malpropreté, sa misère, il reconnut les traits familiers de

M. Job Trotter.

«Monsieur Pickwick! s'écria Job à haute voix.

--Eh! fit Jingle en tressaillant et en se levant de son siége,

monsieur.... C'est vrai; drôle d'endroit, étrange chose! Je le méritais;

c'est bien fait.»

En disant ces mots, M. Jingle fourra ses mains à la place où les poches

de son pantalon avaient coutume d'être; et, laissant tomber son menton

sur sa poitrine, s'affaissa de nouveau sur sa chaise.

M. Pickwick fut affecté; ces deux hommes avaient l'air si misérable! Le

coup d'oeil affamé, involontaire que Jingle avait jeté sur un petit

morceau de mouton cru, apporté par Job, expliquait plus clairement que

ne l'aurait pu faire un récit de deux heures l'état de dénûment auquel

il avait été réduit. M. Pickwick regarda Jingle d'un air doux et lui

dit:

«Je désirerais vous parler en particulier. Voulez-vous sortir avec moi

pour un instant.

--Certainement, répondit Jingle en se levant avec empressement. Ne peux

pas aller bien loin. Pas de danger de trop marcher ici. Parc clos d'un

mur à chevaux de frise. Joli terrain, pittoresque, mais peu étendu.

L'entrée ouverte au public. La famille toujours en ville. La femme de

charge terriblement soigneuse.

--Vous avez oublié votre habit, dit M. Pickwick en descendant

l'escalier.

--Ah! oui.... il est au clou.... accroché chez une de mes bonnes

parentes, ma tante du côté maternel. Pouvais pas faire autrement. Faut

manger, vous savez; besoins de nature, et tout cela.

--Qu'est ce que vous voulez dire?

--Mon vêtement a signé un engagement volontaire, mon cher monsieur,

dernier habit. Bah! ce qui est fait est fait. J'ai vécu d'une paire de

bottes toute une quinzaine; d'un parapluie de soie, poignée d'ivoire,

toute une semaine; c'est vrai ma parole d'honneur. Demandez à Job; il le

sait bien.

--Vous avez vécu pendant trois semaines d'une paire de bottes et d'un

parapluie de soie avec une poignée d'ivoire! s'écria M. Pickwick, frappé

d'horreur, et qui n'avait entendu parler de choses semblables que dans

l'histoire des naufrages.

--Vrai, rétorqua Jingle en secouant la tête. Les reconnaissances sont

là. Prêteurs sur gages, tous voleurs: ne donnent presque rien....

--Oh! dit M. Pickwick grandement soulagé par cette explication. Je

comprends; vous avez mis vos effets en gage?

--Tout. Job aussi; toutes ses chemises en plus. Bah! ça économise le

blanchissage. Plus rien bientôt. On reste couché; on meurt de faim.

L'enquête se fait. Pauvre prisonnier. Misère! Étouffer cela! Les

gentlemen du jury, fournisseurs de la prison; pas d'éclat, mort

naturelle. Convoi des pauvres, bien mérité. Tout est fini: tirez le

rideau.»

Jingle débita ce singulier sommaire de son avenir avec sa volubilité

accoutumée et en s'efforçant par différentes grimaces de contrefaire un

sourire. Cependant M. Pickwick s'aperçut aisément que cette insouciance

était jouée; et, le regardant en face, mais non pas sévèrement, il vit

que ses yeux étaient mouillés de larmes.

«Bon enfant, reprit Jingle en pressant la main du philosophe et en

détournant la tête. Chien d'ingrat! Bête de pleurer; impossible de faire

autrement. Mauvaise fièvre; faible, malade, affamé; mérité tout cela,

mais souffert beaucoup! ah! beaucoup!»

Incapable de se contenir, et peut-être plus énervé par les efforts qu'il

avait déjà faits pour y parvenir, l'histrion abattu s'assit sur

l'escalier; et, couvrant son visage de ses mains, se prit à sangloter

comme un enfant.

«Allons! allons! dit M. Pickwick avec beaucoup d'émotion. Je verrai ce

qu'on peut faire quand je connaîtrai mieux votre histoire. Ici Job; où

est-il donc?

--Voilà, monsieur,» répondit Job en se montrant sur l'escalier.

Nous l'avons représenté quelque part comme ayant, dans son bon temps,

des yeux fort creux. Dans son état présent de besoin et de détresse, il

avait l'air de n'en plus avoir du tout.

«Voilà, monsieur, dit Job.

--Venez ici, monsieur, reprit M. Pickwick en essayant d'avoir l'air

sévère, avec quatre grosses larmes qui coulaient sur son gilet. Prenez

cela.»

Prenez quoi? Suivant les habitudes du monde, ce devait être un coup de

poing solidement appliqué, car M. Pickwick avait été dupé, bafoué par

le pauvre diable qui se trouvait maintenant en son pouvoir. Faut-il dire

la vérité? C'était quelque chose qui sortait du gousset de M. Pickwick

et qui sonna dans la main de Job; et, lorsque notre excellent ami

s'éloigna précipitamment, une étincelle humide brillait dans son oeil et

son coeur était gonflé.

En rentrant dans sa chambre, M. Pickwick y trouva Sam, qui contemplait

ces nouveaux arrangements avec une sombre satisfaction, fort curieuse à

voir. Décidément opposé à ce que son maître demeurât là, en aucune

manière, il considérait comme un devoir moral de ne paraître content

d'aucune chose qui y serait faite, dite, suggérée ou proposée.

«Eh bien! Sam?

--Eh bien! monsieur?

--Assez confortable, maintenant, n'est-ce pas?

--Oui, pas mal, monsieur, répondit Sam en regardant autour de lui d'une

manière méprisante.

--Avez-vous vu M. Tupman et nos autres amis?

--Oui, monsieur. Ils viendront demain; et ils ont été bien surpris

d'apprendre qu'ils ne devaient pas venir aujourd'hui.

--Vous m'avez apporté les choses dont j'avais besoin?»

Pour toute réponse, Sam montra du doigt différents paquets qui étaient

arrangés aussi proprement que possible dans un coin de la chambre.

«Très-bien, dit M. Pickwick; et, après un peu d'hésitation, il ajouta:

Écoutez ce que j'ai à vous dire, Sam.

--Certainement, monsieur; faites feu, monsieur.

--Sam, poursuivit M. Pickwick avec beaucoup de solennité, j'ai senti,

dès le commencement, que ce n'est pas ici un endroit convenable pour un

jeune homme.

--Ni pour un vieux, non plus, monsieur.

--Vous avez tout à fait raison, Sam. Mais les vieillards peuvent venir

ici à cause de leur imprudente confiance, et les jeunes gens peuvent y

être amenés par l'égoïsme de ceux qu'ils servent. Il vaut mieux, pour

ces jeunes gens, sous tous les rapports, qu'ils ne restent point ici. Me

comprenez-vous, Sam?

--Ma foi! non, monsieur; non, répondit Sam d'un ton obstiné.

--Essayez, Sam.

--Eh bien! monsieur, répliqua Sam après une courte pause je crois voir

où vous voulez en venir; et, si je vois où vous voulez en venir, c'est

mon opinion que c'est un peu trop fort, comme disait le cocher de la

malle lorsqu'il fut pris dans un tourbillon de neige.

--Je vois que vous me comprenez, Sam. Comme je vous l'ai dit, je désire

d'abord que vous ne demeuriez pas à perdre votre temps dans un endroit

comme celui-ci; mais, en outre, je sens que c'est une monstreuse

absurdité qu'un prisonnier pour dettes ait un domestique avec lui. Il

faut que vous me quittiez pour quelque temps, Sam.

--Oh! pour quelque temps, monsieur? répéta Sam, avec un léger accent de

sarcasme.

--Oui, pour le temps que je demeurerai ici. Je continuerai à payer vos

gages, et l'un de mes trois amis sera heureux de vous prendre avec lui,

ne fût-ce que par respect pour moi. Si jamais je quitte cet endroit,

Sam, poursuivit M. Pickwick avec une gaieté affectée, je vous donne ma

parole que vous reviendrez aussitôt avec moi.

--Maintenant, je vas vous dire ce qui en est, monsieur; répliqua Sam

d'une voix grave et solennelle. Ça ne peut pas aller comme ça: ainsi,

n'en parlons plus.

--Sam, je vous parle sérieusement: j'y suis résolu.

--Vous êtes résolu, monsieur? Très-bien, monsieur. Eh bien! moi aussi

alors.»

En prononçant ces mots d'une voix ferme, Sam fixa son chapeau sur sa

tête avec une grande précision, et quitta brusquement la chambre.

«Sam! lui cria M. Pickwick, Sam, venez ici!»

Mais la longue galerie avait déjà cessé de répéter l'écho de ses pas.

Sam était parti.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 39 / 73 题