«L'un deux est un ministre, continua M. Roker en écrivant sur un petit
morceau de papier; l'autre est un boucher.
--Hein! fit M. Pickwick.
--Un boucher, répéta M. Roker en appuyant le bec de sa plume sur son
bureau pour la décider à marquer. Neddy, vous rappelez-vous Tom Martin,
quel noceur ça faisait? dit M. Roker à un autre habitant de la loge,
lequel s'amusait à ôter la boue de ses souliers, avec un canif à
vingt-cinq lames.
--Je crois bien, répondit l'individu interrogé.
--Dieu nous bénisse! continua M. Roker en branlant doucement la tête, et
en regardant d'un air distrait par les barreaux de la fenêtre comme
quelqu'un qui prend plaisir à se rappeler les scènes paisibles de son
enfance; il me semble que c'est hier qu'il donnait une roulée aux
charretiers, là bas à _Fox-under-the-Hill_, près de l'endroit où on
débarque le charbon. Je le vois encore le long du _Strand_, entre deux
Watchmen, un peu dégrisé par ses meurtrissures, avec un emplâtre de
vinaigre et de papier gris sur l'oeil droit; et sur ses talons, son joli
boule-dogue, qui a dévoré le petit garçon ensuite. Quelle drôle de
chose que le temps, hein, Neddy?»
Le gentleman à qui ses observations étaient adressées et qui paraissait
d'une disposition pensive et taciturne, se contenta de répéter la même
phrase, et M. Roker secouant les idées sombres et poétiques qui
s'étaient emparées de lui, redescendit aux affaires communes de la vie,
et reprit sa plume.
«Savez-vous quel est le troisième gentleman? demanda M. Pickwick, fort
peu enchanté par cette description de ses futurs associés.
--Neddy, qu'est-ce que c'est que Simpson? dit M. Roker, en se tournant
vers son compagnon.
--Quel Simpson?
--Celui qui est au 27, au troisième, avec qui ce gentleman va être
copin.
--Oh! lui? répliqua Neddy, il n'est rien du tout; autrefois c'était le
compère d'un maquignon; aujourd'hui il est floueur.
--C'est ce que je pensais, répliqua M. Roker en fermant son livre, et en
pinçant le petit morceau de papier dans la main de M. Pickwick. Voilà le
billet, monsieur.»
Très-embarrassé par cette manière sommaire de disposer de sa personne,
M. Pickwick rentra dans la prison, en réfléchissant à ce qu'il avait de
mieux à faire.
Convaincu toutefois qu'avant de tenter une autre démarche, il était
utile de voir les trois gentlemen avec qui on voulait le colloquer, il
se dirigea le mieux qu'il put vers le troisième étage.
Après avoir erré quelque temps dans la galerie en essayant de
déchiffrer, malgré l'obscurité, les numéros qui se trouvaient sur les
différentes portes, il s'adressa à la fin à un garçon de taverne qui
poursuivait son occupation matinale de glaner les pots d'étain.
«Où est le nº 27, mon ami? demanda M. Pickwick.
--Cinq portes plus loin, répliqua le garçon. Il y a sur la porte en
dehors le portrait à la craie d'un gentleman pendu qui fume sa pipe.»
Guidé par ces instructions, M. Pickwick s'avança lentement le long de la
galerie jusqu'au moment où il rencontra le portrait du gentleman
ci-dessus décrit. Il frappa à la porte avec le revers de son index,
doucement d'abord, puis ensuite plus fortement. Après avoir inutilement
répété cette opération, il se hasarda à ouvrir et à regarder dans
l'intérieur.
Il y avait dans la chambre un seul homme qui se penchait par la fenêtre
aussi loin qu'il le pouvait sans perdre l'équilibre, et qui s'efforçait
avec grande persévérance de cracher sur le chapeau d'un de ses amis
intimes qui se trouvait en bas dans la cour. M. Pickwick n'ayant pu lui
indiquer sa présence ni en parlant, ni en toussant, ni en éternuant, ni
en frappant, ni par aucun autre moyen d'attirer l'attention, se
détermina enfin à s'approcher de la fenêtre et à tirer doucement la
basque de l'habit de cet individu. Celui-ci rentra vivement la tête et
les épaules, et demanda à M. Pickwick, d'un ton bourru, ce qu'il lui
voulait.
«Je crois, dit M. Pickwick en consultant son billet, je crois que c'est
ici le nº 27, au troisième?
--Eh bien?
--C'est en vertu de ce morceau de papier que je suis venu ici.
--Voyons un peu ça.»