M. Smangle toussa: hem!

«Vous me parliez, monsieur? demanda M. Pickwick.

--Non, monsieur, répliqua M. Smangle.

--Je l'avais cru, monsieur, dit M. Pickwick.»

Tout ceci était fort poli et fort agréable, et pour augmenter encore la

bonne harmonie, M. Smangle assura nombre de fois M. Pickwick qu'il

entretenait le plus grand respect, pour les sentiments d'un gentleman.

Or, on devait assurément lui en savoir un gré infini, car il était

impossible de supposer qu'il pût les comprendre.

«Vous allez vous faire déclarer insolvable, monsieur? demanda M.

Smangle.

--Me faire quoi? dit M. Pickwick.

--Déclarer insolvable par la cour de la rue de Portugal[14]. La cour

pour le soulagement des banqueroutiers, vous savez?

[Footnote 14: Tribunal.]

--Oh! non, du tout.

--Vous allez sortir peut-être? suggéra M. Mivins.

--J'ai peur que non. Je refuse de payer quelques dommages-intérêts, et

je suis ici en conséquence.

--Ah! fit observer M. Smangle, le papier a été ma ruine.

--Vous étiez papetier, monsieur? dit M. Pickwick innocemment.

--Non, non, Dieu me damne, je ne suis jamais tombé si bas que cela; pas

de boutique. Quand je dis le papier, je veux dire les lettres de change.

--Ah! vous employiez le mot dans ce sens?

--Par le diable! un gentleman doit s'attendre à des revers. Mais quoi?

je suis ici dans la prison de Fleet Street? Bon! est-ce que j'en suis

plus pauvre pour cela?

--Au contraire, répliqua M. Mivins;» et il avait raison: bien loin que

M. Smangle fût plus pauvre pour cela, le fait est qu'il était plus

riche; car ce qui l'avait amené dans la prison, c'est qu'au moyen de son

papier, il avait acquis gratuitement la possession de certains articles

de joaillerie qui, depuis lors, avaient été placés par lui chez un

prêteur sur gages.

«Allons! allons! reprit M. Smangle. Tout cela c'est bien sec. Il faut

nous rincer la bouche avec une goutte de Xérès brûlé. Le dernier venu le

payera; Mivins l'ira chercher, et moi j'aiderai à le boire. C'est ce que

j'appelle une impartiale division du travail, Dieu me damne!»

Ne voulant pas risquer une autre querelle, M. Pickwick consentit à cette

proposition. Il donna de l'argent à M. Mivins, qui ne perdit pas un

instant pour se rendre au café, car il était près de onze heures.

«Dites-donc, demanda tout bas M. Smangle, aussitôt que son ami eut

quitté la chambre.

--Combien lui avez-vous donné?

--Un demi-souverain.

--C'est un gentleman des plus aimables; spirituel en diable... je ne

connais personne qui le soit plus, mais....» Ici M. Smangle s'arrêta

court en hochant la tête d'un air dubitatif.

«Vous ne regardez pas comme probable qu'il approprie cet argent à ses

besoins personnels? demanda M. Pickwick.

--Oh! non! je ne dis pas cela. J'ai dit en toutes lettres que c'était un

gentleman des plus aimables. Mais je pense qu'il n'y aurait pas de mal à

ce que quelqu'un descendit par hasard pour voir s'il ne trempe pas son

bec dans le bol, ou s'il ne perd pas la monnaie le long du chemin. «Ici,

hé! monsieur! dégringolez en bas, s'il vous plaît, et voyez un peu ce

que fait le gentleman qui vient de descendre.»

Cette requête était adressée à un jeune homme à l'air timide, modeste,

dont l'extérieur annonçait une grande pauvreté, et qui, pendant tout ce

temps, était resté aplati sur son lit, pétrifié, en apparence, par la

nouveauté de sa situation.

«Vous savez où est le café, n'est-ce pas? Descendez seulement et dites

au gentleman que vous êtes venu l'aider à monter le bol... ou bien...

attendez... je vais vous dire ce que... je vais vous dire comment nous

l'attraperons, dit Smangle d'un air malin.

--Comment cela? demanda M. Pickwick.

--Faites-lui dire qu'il emploie le reste en cigares. Fameuse idée!

Courez vite lui dire cela, entendez-vous? Ils ne seront pas perdus,

continua Smangle, en se tournant vers M. Pickwick, je les fumerai au

besoin.»

Cette manoeuvre était si ingénieuse, et elle avait été accomplie avec un

aplomb si admirable, que M. Pickwick n'aurait pas voulu y mettre

d'obstacle, quand même il l'aurait pu. Au bout de peu de temps, M.

Mivins revint apportant le Xérès, que M. Smangle distribua dans deux

petites tasses fêlées, faisant observer judicieusement par rapport à

lui-même, qu'un gentleman ne doit pas être difficile, dans de semblables

circonstances, et que, quant à lui, il n'était pas trop fier pour boire

à même dans le bol. En même temps pour montrer sa sincérité, il porta un

toast à la compagnie, et vida le vase presque en entier.

Une touchante harmonie ayant été établie de cette manière, M. Smangle

commença à raconter diverses anecdotes romanesques de sa vie privée,

concernant, entre autres choses, un cheval pur sang, et une magnifique

juive, l'un et l'autre d'une beauté surprenante, et singulièrement

convoités par la noblesse des trois royaumes.

Longtemps avant la conclusion de ces élégants extraits de la biographie

d'un gentleman, M. Mivins s'était mis au lit et avait commencé à

ronfler, laissant M. Pickwick et le timide étranger profiter seuls de

l'expérience de M. Smangle.

Cependant ces deux auditeurs eux-mêmes ne furent pas apparemment aussi

édifiés qu'ils auraient dû l'être par les récits touchants qui leur

furent faits. Depuis quelque temps, M. Pickwick se trouvait dans un état

de somnolence, lorsqu'il eut une indistincte perception que l'homme ivre

avait recommencé à psalmodier ses chansons comiques, et que M. Smangle

lui avait fait doucement comprendre que son auditoire n'était pas

disposé musicalement, en lui versant le pot à l'eau sur la tête. Notre

héros retomba alors dans le sommeil avec le sentiment confus que M.

Smangle était encore occupé à raconter une longue histoire, dont le

point principal paraissait être que dans une certaine occasion spécifiée

avec détails, il avait _fait_ une lettre de change et _refait_ un

gentleman.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 36 / 73 题