Ce qui arriva à M. Pickwick dans la prison pour dettes; quelle espèce de
débiteurs il y vit, et comment il passa la nuit.
Le gentleman qui accompagnait notre philosophe et qui avait nom Tom
Roker, tourna à droite au bas de l'escalier, traversa une grille qui
était ouverte, et, remontant quelques marches, entra dans une galerie
longue et étroite, basse et malpropre, pavée de pierres et très-mal
éclairée par deux fenêtres placées à ses deux extrémités.
«Ceci, dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses poches et en
regardant négligemment M. Pickwick par-dessus son épaule, ceci est
l'escalier de la salle.
--Oh! répliqua M. Pickwick en abaissant les yeux pour regarder un
escalier sombre et humide, qui semblait mener à une rangée de voûtes de
pierres au-dessous du niveau de la terre. Là, je suppose, sont les
caveaux où les prisonniers tiennent leur petite provision de charbon de
terre? Ce sont de vilains endroits quand il faut y descendre, mais je
parie qu'ils sont fort commodes.
--Oui, je crois bien qu'ils sont commodes, vu qu'il y a quelques
personnes qui s'arrangent pour y vivre et joliment bien!
--Mon ami, reprit M. Pickwick, vous ne voulez pas dire que des êtres
humains vivent réellement dans ces misérables cachots?
--Je ne veux pas dire! s'écria M. Roker avec un étonnement plein
d'indignation, et pourquoi pas?
--Qui vivent! qui vivent là?
--Qui vivent là, oui, et qui meurent là aussi fort souvent. Et pourquoi
pas? Qu'est-ce qui a quelque chose à dire là contre? Qui vivent là! oui,
certainement. Est-ce que ce n'est pas une très-bonne place pour y
vivre?»
Comme M. Roker, en disant cela, se tourna vers M. Pickwick d'une manière
assez farouche, et murmura en outre, d'un air excité, certaines
expressions mal sonnantes, notre philosophe jugea convenable de ne point
poursuivre davantage ce discours. M. Roker commença alors à monter un
autre escalier aussi malpropre que le précédent, et fut suivi, dans
cette ascension, par M. Pickwick et par Sam.
Quand ils eurent atteint une autre galerie de la même dimension que
celle du bas, M. Roker s'arrêta pour respirer, et dit à M. Pickwick:
«Voici l'étage du café; celui d'au-dessus est le troisième, et celui
d'au-dessus est le grenier: la chambre où vous allez coucher cette nuit
s'appelle la salle du gardien, et voilà le chemin, venez.»
Lorsqu'il eut débité tout cela d'une haleine, M. Roker monta un autre
escalier, M. Pickwick et Sam le suivant toujours sur ses talons.
Cet escalier recevait la lumière par plusieurs petites fenêtres, placées
à peu de distance du plancher et ouvrant sur une cour sablée, bornée par
un grand mur de briques, au sommet duquel régnaient dans toute la
longueur des chevaux de frise en fer. Cette cour, d'après le témoignage
de M. Roker, était le jeu de paume; et il paraissait, en outre, toujours
d'après la même autorité, qu'il y avait une autre cour plus petite, du
côté de _Farringdon-Street_, laquelle était appelée la cour _peinte_,
parce que ses murs avaient été autrefois décorés de certaines
représentations de vaisseaux de guerre, voguant à toutes voiles, et de
divers autres sujets artistiques, exécutés jadis aux heures de loisir de
quelque dessinateur emprisonné.
Ayant communiqué cette information, plus en apparence pour décharger sa
conscience d'un fait important que dans le dessein particulier
d'instruire M. Pickwick, le guide entra dans une autre galerie, pénétra
dans un petit corridor qui se trouvait à l'extrémité, ouvrit une porte,
et découvrit aux yeux des nouveaux venus une chambre d'un aspect fort
peu engageant, qui contenait huit ou neuf lits en fer.
«Voilà, dit M. Roker en tenant la porte ouverte et en regardant M.
Pickwick d'un air triomphant, voilà une chambre.»
Cependant la physionomie de M. Pickwick exprimait une si légère dose de
satisfaction à l'apparence de son logement, que M. Roker reporta ses
regards vers Samuel Weller, qui jusqu'alors avait gardé un silence plein
de dignité, espérant apparemment trouver plus de sympathie sur son
visage.
«Voilà une chambre! jeune homme, répéta-t-il.
--Oui, je la vois, répondit Sam, avec un signe de tête pacifique.
--Vous ne vous attendiez pas à trouver une chambre comme ça dans l'hôtel
de Farringdon, hein?» dit M. Roker avec un sourire plein de
complaisance.
Sam répondit à ceci en fermant d'une manière aisée et naturelle un de
ses yeux, ce qui pouvait signifier ou qu'il l'aurait pensé, ou qu'il n'y
avait jamais pensé du tout, au gré de l'imagination de l'observateur.
Ayant exécuté ce tour de force, Sam rouvrit son oeil et demanda à M.
Roker quel était le lit particulier qu'il avait désigné d'une façon si
flatteuse en disant qu'on y dormait comme une douzaine de marmottes.
«Le voilà, dit M. Roker en montrant dans un coin un vieux lit de fer
rouillé. Ça ferait dormir quelqu'un, qu'il le veuille ou non.
--Ça me fait c't effet-là, répondit Sam en examinant le meuble en
question avec un air de dégoût excessif. J'imagine que l'eau d'ânon
n'est rien auprès.
--Rien du tout, fit M. Roker.
--Et je suppose, poursuivit Sam, en regardant son maître du coin de
l'oeil, dans l'espérance de découvrir sur son visage quelque symptôme
que sa résolution était ébranlée par tout ce qui s'était passé, je
suppose que les autres gentlemen qui dorment ici sont de vrais
_gentlemen_?
--Rien que de ça. I'y en a un qui pompe ses douze pintes d'ale par jour,
et qui n'arrête pas de fumer, même à ses repas.
--Ce doit être un fier homme, fit observer Sam.
--Numéro 1!» répliqua M. Roker.
Nullement dompté par cet éloge, M. Pickwick annonça, en souriant, qu'il
était déterminé à essayer pour cette nuit le pouvoir du lit narcotique.
M. Roker l'informa qu'il pouvait se retirer pour dormir à l'heure qui
lui conviendrait, sans autre formalité, et le laissa ensuite avec Sam
dans la galerie.
Il commençait à faire sombre; c'est-à-dire que, dans cet endroit où il
ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en
manière de compliment pour la nuit qui s'avançait au dehors. Comme il
faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites
chambres qui ouvraient à droite et à gauche sur la galerie avaient
entre-baillé leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'oeil, en
passant, avec beaucoup d'intérêt et de curiosité. Ici, quatre ou cinq
grands lourdauds, qu'on apercevait à peine à travers un nuage de fumée
de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de bière à
moitié vides, ou jouaient à l'impériale avec des cartes remarquablement
grasses. Là, un pauvre vieillard solitaire, courbé sur des papiers
jaunis et déchirés, écrivait à la lueur d'une faible chandelle, et pour
la cinquième fois, peut-être, le long récit de ses griefs, dans l'espoir
de le faire parvenir à quelque grand personnage dont ces papiers ne
devaient jamais arrêter les yeux, ni toucher le coeur. Dans une
troisième chambre, on pouvait voir un homme occupé avec sa femme à
arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de
ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatrième et dans une cinquième,
et dans une sixième et dans une septième, le bruit et la bière et les
cartes et la fumée de tabac reparaissaient de plus en plus fort.
Dans la galerie même, et principalement dans les escaliers, flânaient un
grand nombre de gens qui venaient là, les uns parce que leur chambre
était vide et solitaire, les autres parce que la leur était pleine et
étouffante; le plus grand nombre parce qu'ils étaient inquiets, mal à
leur aise, et ne savaient que faire d'eux-mêmes.
Il y avait là toutes sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de
gros drap jusqu'à l'élégant prodigue, en robe de chambre de cachemire
fort convenablement percée au coude. Mais ils se ressemblaient tous en
un point, ils avaient tous un certain air négligent, inquiet, effaré, de
gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est
impossible de décrire par des paroles, mais que chacun peut connaître
quand il le désirera, car il suffit pour cela de mettre le pied dans la
prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe
de prisonniers qui se présentera, avec le même intérêt que révélait la
figure intelligente de M. Pickwick.
«Ce qui me frappe, Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de
fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour
dettes est à peine une punition.
--Vous croyez, monsieur?
--Vous voyez comme ces gaillards là boivent, fument et braillent. Il
n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup.
--Ah! voilà justement la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas,
ceux-là. C'est tous les jours fête pour eux, tout _porter_ et jeux de
quilles. C'est les autres qui s'affectent de ça: les pauvres diables qui
ont le coeur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bière, ni jouer aux
quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le
coeur quand ils sont enfermés. Je vais vous dire ce qui en est,
monsieur; ceux qui sont toujours à flâner dans les tavernes, ça ne les
punit pas du tout; et ceux qui sont toujours à travailler quand ils
peuvent, ça les abîme trop. C'est inégal, comme disait mon père quand il
n'y avait pas une bonne moitié d'eau-de-vie dans son grog; c'est inégal,
et voilà pourquoi ça ne vaut rien.
--Je crois que vous avez raison, Sam, dit M. Pickwick, après quelques
moments de réflexion; tout à fait raison.
--Peut-être qu'il y a par-ci par-là quelques honnêtes gens qui s'y
plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en rappeler
beaucoup, excepté le petit homme crasseux, en habit brun, et c'était la
force de l'habitude.
--Qui était-ce donc?
--Voilà précisément ce que personne n'a jamais su.
--Mais qu'est-ce qu'il faisait?
--Ah! il avait fait comme beaucoup d'autres qui sont bien plus connus.
Il avait trop de crédit sur la place et il s'en était servi.
--En d'autres termes, il avait des dettes, je suppose.
--Juste la chose, monsieur; et, au bout d'un certain temps, il est venu
ici, en conséquence. Ce n'était pas pour beaucoup: exécution pour neuf
livres sterling, multipliées par cinq, pour les frais. Mais c'est égal,
il est resté ici, sans en bouger, pendant dix-sept ans. S'il avait gagné
quelques rides sur la face, elles étaient effacées par la crasse, car
son visage malpropre et son habit brun étaient juste les mêmes à la fin
du temps qu'ils étaient au commencement. C'était une petite créature
paisible et inoffensive, courant toujours pour celui-ci ou celui-là, ou
jouant à la paume et ne gagnant jamais; si bien qu'à la fin les geôliers
étaient devenus tout à fait amoureux de lui, et il était dans la loge
tous les soirs à bavarder avec eux, et à leur compter des histoires et
tout ça. Un soir qu'il était, comme d'habitude, tout seul avec un de ses
vieux amis, qui était de garde, il dit tout d'un coup: «Je n'ai pourtant
pas vu le marché, Bill, qu'il dit (le marché de Fleet-Street était
encore là à cette époque); je n'ai pourtant pas vu le marché depuis
dix-sept ans.--Je sais ça, dit le geôlier en fumant sa pipe.--J'aimerais
bien à le voir une minute, Bill, qu'il dit.--Je n'en doute pas, dit le
geôlier en fumant sa pipe fort et ferme, pour ne pas avoir l'air
d'entendre ce que parler voulait dire.--Bill, dit le petit homme brun
brusquement, c'est une fantaisie que j'ai mis dans ma tête. Laissez-moi
voir la rue encore une fois avant que je meure, et, si je ne suis pas
frappé d'apoplexie, je serai revenu dans cinq minutes, à l'horloge.--Et
qu'est-ce que je deviendrais, moi, si vous êtes frappé d'apoplexie, dit
le geôlier.--Eh bien! dit la petite créature, ceux-là qui me trouveront
me ramèneront à la maison, car j'ai ma carte dans ma poche: nº 20,
_escalier du café_, dit-il.--Et c'était vrai, car, quand il avait envie
de faire connaissance avec quelque nouveau voisin, il avait l'habitude
de tirer de sa poche un petit morceau de carte chiffonnée avec ces
mots-là dessus, et pas autre chose; en considération de quoi on
l'appelait toujours Numéro Vingt. Le geôlier le regarda fisquement, puis
à la fin, il dit d'un air solennel: Numéro Vingt, qu'il dit, je me fie à
vous. Vous ne voudriez pas mettre un vieil ami dans l'embarras?--Non,
mon garçon; j'espère que j'ai quelque chose de meilleur là-dessous,» dit
le petit homme en cognant de toutes ses forces sur son gilet, et en
laissant dégringoler une larme de chaque oeil, ce qui était fort
extraordinaire, car jamais auparavant une goutte d'eau n'avait touché
son visage. Il secoua la main du geôlier et le voilà parti.
--Et il n'est jamais revenu, dit M. Pickwick.
--Enfoncé pour cette fois-ci, monsieur! car il revint deux minutes avant
le temps, tout bouillant de rage, et disant qu'il avait manqué d'être
écrasé par une voiture de place, qu'il n'y était plus habitué, et qu'il
voulait être pendu, s'il n'en écrivait pas au lord maire. À la fin, on
finit par le pacifier, et pendant cinq ans après ça, il ne mit pas
seulement le nez à la grille.
--À l'expiration de ce temps, il mourut, je suppose, dit M. Pickwick.
--Non, monsieur; il lui vint la fantaisie de goûter la bière, dans une
nouvelle taverne, tout à côté de la prison, et il y avait un si joli
parloir, qu'il se mit dans la tête d'y aller tous les soirs, et il n'y
manqua pas, monsieur, pendant longtemps, revenant toujours
régulièrement, un quart d'heure avant la fermeture des grilles. Ça
allait bien et confortablement; mais fin finale, il commença à se mettre
si joliment en train, qu'il oubliait que le temps marchait, ou qu'il ne
s'en souciait pas, et il arrivait de plus en plus tard, jusqu'à ce
qu'une nuit son vieil ami allait justement fermer la porte. Il avait
déjà tourné la clef quand l'autre rentra. «Un moment, Bill, qu'il
dit.--Comment, Numéro Vingt, dit le guichetier, vous n'étiez pas encore
rentré?--Non, fit le petit homme avec un sourire.--Eh bien! alors, je
vous dirai ce qui en est, mon ami, dit le guichetier en ouvrant la porte
lentement et d'un air bourru. C'est mon opinion que vous avez fait de
mauvaises connaissances dernièrement, et que vous vous dérangez; j'en
suis très-fâché. Voyez-vous, je ne veux pas vous désobliger, qu'il dit;
mais si vous ne vous bornez pas à voir des gens comme il faut, et si
vous ne revenez pas à des heures régulières, aussi sûr comme vous êtes
là, je vous laisserai à la porte tout à fait.» Le petit homme fut saisi
d'un tremblement, et jamais il n'a mis le pied hors de la prison
depuis.»
Pendant ce discours, M. Pickwick avait lentement redescendu les
escaliers. Après avoir fait quelques tours dans la cour peinte, qui
était presque déserte à cause de l'obscurité, il engagea Sam à se
retirer pour la nuit et à chercher un lit dans quelque auberge voisine,
afin de revenir le lendemain de bonne heure pour faire apporter ses
effets du _George et Vautour_. Sam se prépara à obéir à cette requête
d'aussi bonne grâce qu'il lui fut possible, mais néanmoins avec une
expression de mécontentement fort notable. Il alla même jusqu'à essayer
diverses insinuations sur la convenance de se coucher dans une des cours
de la prison pour cette nuit; mais, trouvant que M. Pickwick était
obstinément sourd à de telles suggestions, il se retira définitivement.
On ne saurait dissimuler que M. Pickwick se trouvait fort peu
confortable et fort mélancolique. En effet, quoique la prison fût pleine
de monde et qu'une bouteille de vin lui eût immédiatement procuré la
société de quelques esprits choisis, sans aucun embarras de présentation
formelle, il se sentait absolument seul dans cette foule grossière. Il
ne pouvait donc résister à l'abattement inspiré par la perspective d'une
prison perpétuelle; car, pour ce qui est de se libérer en satisfaisant
la friponnerie et la rapacité de Dodson et Fogg, sa pensée ne s'y arrêta
pas un seul instant.
Dans cette disposition d'esprit, il rentra dans la galerie du café et
s'y promena lentement. L'endroit était intolérablement malpropre, et
l'odeur du tabac y devenait absolument suffocante; on y entendait un
perpétuel tapage de portes ouvertes et fermées, et le bruit des voix et
des pas y retentissait constamment. Une jeune femme, qui tenait dans ses
bras un enfant, et qui semblait à peine capable de se traîner, tant elle
était maigre et avait l'air misérable, marchait le long du corridor en
causant avec son mari, qui n'avait pas d'autre asile pour la recevoir.
Lorsque cette femme passait auprès de M. Pickwick, il l'entendait
sangloter amèrement, et, une fois, elle se laissa aller à un tel
transport de douleur, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre le mur
pour se soutenir, tandis que le mari prenait l'enfant dans ses bras, et
s'efforçait vainement de la consoler.
Le coeur de notre excellent ami était trop plein pour pouvoir supporter
ce spectacle; il monta les escaliers et rentra dans sa chambre.
Or, quoique la salle des gardiens fût extrêmement incommode, étant, pour
le bien-être aussi bien que pour la décoration, à plusieurs centaines de
degrés au-dessous de la plus mauvaise infirmerie d'une prison de
province; elle avait, pour le présent, le mérite d'être tout à fait
déserte. M. Pickwick s'assit donc au pied de son petit lit de fer, et
entreprit de calculer combien d'argent on pouvait tirer de cette pièce
dégoûtante. S'étant convaincu, par une opération mathématique, qu'elle
rapportait autant de revenu qu'une petite rue des faubourgs de Londres,
il en vint à se demander, avec étonnement, quelle tentation pouvait
avoir une petite mouche noirâtre, qui rampait sur son pantalon, à venir
dans une prison mal aérée, quand elle avait le choix de tant d'endroits
agréables. Ses réflexions sur ce sujet l'amenèrent, par une suite de
déductions rigoureuses, à cette conclusion, que l'insecte était fou.
Après avoir décidé cela, il commença à s'apercevoir qu'il
s'assoupissait; il tira donc de sa poche son bonnet de nuit, qu'il avait
eu la précaution d'y insérer le matin, et s'étant déshabillé tout
doucement, il se glissa dans son lit et s'endormit profondément.
«Bravo, zéphyre! Bien détaché! En voilà un d'entrechat! Je veux être
damné si l'opéra n'est pas votre sphère! Allons, hurrah!...»
Ces exclamations, plusieurs fois répétées du ton le plus bruyant, et
accompagnées d'éclats de rire retentissants, tirèrent M. Pickwick d'un
de ces sommeils léthargiques qui, ne durant en réalité qu'une
demi-heure, semblent au dormeur avoir été prolongés pendant trois
semaines ou un mois.
Le bruit des voix avait à peine cessé, quand le plancher de la chambre
fut ébranlé avec tant de violence que les vitres en vibrèrent dans leurs
châssis, et que tout le lit en trembla. M. Pickwick tressaillit, se leva
sur son séant et resta abruti pendant quelques minutes par la scène qui
se passait devant lui.
Au milieu de la chambre, un homme en habit vert, avec une culotte de
velours et des bas de coton gris, exécutait le pas le plus populaire
d'une cornemuse, avec une exagération burlesque de grâce et de légèreté,
qui, jointe à la nature de son costume, en faisait la chose la plus
absurde du monde. Un autre individu, évidemment fort gris, et qui
probablement avait été apporté dans son lit par ses compagnons, était
assis, enveloppé dans ses draps, et fredonnait d'une manière
prodigieusement lugubre tous les passages qu'il pouvait se rappeler
d'une chanson comique. Un troisième enfin, assis sur un autre lit,
applaudissait les exécutants de l'air d'un profond connaisseur, et les
encourageait par des transports d'enthousiasme tels que celui qui avait
réveillé M. Pickwick.
Ce dernier personnage était un magnifique spécimen d'une classe de gens
qui ne peuvent jamais être vus dans toute leur perfection, excepté dans
de semblables endroits. On les rencontre parfois, dans un état
imparfait, autour des écuries et des tavernes; mais ils n'atteignent
leur entier développement que dans ces admirables serres chaudes, qui
semblent sagement établies par le législateur dans le dessein de les
propager.
C'était un grand gaillard au teint olivâtre, aux cheveux longs et noirs,
aux favoris épais et réunis sous le menton. Le collet de sa chemise
était ouvert, et il n'avait pas de cravate, car il avait joué à la paume
toute la journée. Il portait sur la tête une calotte grecque, qui avait
bien coûté dix-huit pence et dont le gland de soie éclatant se balançait
sur un habit de gros drap. Ses jambes, qui étaient fort longues et
grêles, embellissaient un pantalon collant, destiné à en faire ressortir
la symétrie, mais qui, étant mis négligemment, et n'étant
qu'imparfaitement boutonné, tombait par une succession de plis peu
gracieux sur une paire de souliers assez éculés pour laisser voir des
bas blancs extrêmement sales. Enfin il y avait dans tout ce personnage
une sorte de recherche grossière et de friponnerie impudente, qui
valaient un monceau d'or.
Ce fut lui qui le premier aperçut M. Pickwick. Il cligna de l'oeil au
zéphyre, et l'engagea avec une gravité moqueuse, à ne point réveiller le
gentleman.
«Comment, dit le zéphyre en se retournant, et en affectant la plus
grande surprise; est-ce que le gentleman est réveillé! _Mais oui, il est
réveillé_!... Heim!... Cette citation est de Shakspeare!... Comment vous
portez-vous, monsieur? Comment vont Mary et Sarah, monsieur? Et la chère
vieille dame qu'est à la maison, monsieur? Eh! monsieur, Voudriez-vous
avoir la bonté de leur transmettre mes compliments dans le premier petit
paquet que vous enverrez par là, monsieur, en ajoutant que je les aurais
envoyés auparavant si je n'avais pas eu peur qu'ils soient cassés dans
la charrette, monsieur.
--N'ennuyez donc pas le gentleman de civilités banales, quand vous voyez
qu'il meurt d'envie de boire quelque chose, reprit d'un air jovial le
gentleman aux favoris. Pourquoi ne lui demandez-vous pas ce qu'il veut
prendre?
--Nom d'un tonnerre! je l'avais oublié, s'écria l'autre. Qu'est-ce que
vous voulez prendre, monsieur? Voulez-vous prendre du vin de Porto,
monsieur? ou du Xérès? Je puis vous recommander l'ale, monsieur. Ou
peut-être que vous voudriez tâter du Porter? Permettez-moi d'avoir le
plaisir d'accrocher votre casque à mèche, monsieur.»
En disant ceci, l'orateur enleva la coiffure de M. Pickwick, et la fixa
en un clin d'oeil sur celle de l'homme ivre, qui continuait à bourdonner
ses chansons comiques, de la manière la plus lugubre qu'on puisse
imaginer, mais avec la ferme persuasion qu'il enchantait une société
nombreuse et choisie.
Malgré tout le sel qu'il y a à enlever violemment le bonnet de nuit d'un
homme, et à l'ajuster sur la tête d'un gentleman inconnu, dont
l'extérieur est notoirement malpropre, c'est là certainement une
plaisanterie assez hasardée. Considérant la chose précisément à ce point
de vue, M. Pickwick, sans avoir donné le moindre avertissement préalable
de son dessein, s'élança vigoureusement hors de son lit, donna au
zéphyre dans l'estomac, un coup de poing assez vigoureux pour le priver
d'une portion considérable du souffle que la nature a jugé nécessaire
aux organes respiratoires, puis, ayant récupéré son bonnet, se plaça
hardiment dans une posture de défense.
«Maintenant, s'écria-t-il en haletant, non moins par excitation que par
la dépense de tant d'énergie, maintenant, avancez tous les deux, tous
les deux ensemble!» et, tout en faisant cette libérale invitation, le
digne gentleman imprimait à ses poings fermés un mouvement de rotation,
afin d'épouvanter ses antagonistes par cette démonstration scientifique.
Était-ce la manière compliquée dont M. Pickwick était sorti de son lit
pour tomber tout d'une masse sur le danseur? était-ce la preuve
inattendue de courage donnée par lui, qui avait touché ses adversaires?
Il est certain qu'ils étaient touchés: car au lieu d'essayer de
commettre un meurtre, comme le philosophe s'y attendait fermement, ils
s'arrêtèrent, se regardèrent l'un l'autre pendant quelque temps, et
finalement éclatèrent de rire.
«Allons, vous êtes un bon zig, dit le zéphyre. Rentrez dans votre lit,
ou bien vous attraperez des rhumatismes. Pas de rancune, j'espère?
continua-t-il en tendant vers M. Pickwick une main capable de remplir
ces gants d'étain rouge qui se balancent habituellement au-dessus de la
porte des gantiers.
--Non certainement, répondit M. Pickwick avec empressement; car
maintenant que l'excitation du moment était passée, il commençait à
sentir le froid sur ses jambes.
--Permettez-moi, monsieur, d'avoir le même _honneur_, dit le gentleman
aux favoris en présentant sa main droite, et en aspirant le _h_.
--Avec beaucoup de plaisir, monsieur, répliqua M. Pickwick qui remonta
dans son lit, après avoir échangé une poignée de main très-longue et
très-solennelle.
--Je m'appelle Smangle, monsieur, dit l'homme aux favoris.
--Oh! fit M. Pickwick.
--Et moi, Mivins, dit l'homme aux bas gris.
--Je suis charmé de le savoir, monsieur,» répondit M. Pickwick.