M. Bob l'apostropha immédiatement.

«Tom, vagabond! venez-ici! (L'enfant s'approcha en conséquence.) Vous

vous êtes arrêté à toutes les bornes de Bristol, vilain fainéant!

--Non, monsieur, répondit l'enfant.

--Prenez-y garde, reprit Bob avec un visage menaçant. Pensez-vous que

quelqu'un voudrait employer un chirurgien, si on voyait son garçon jouer

aux billes dans tous les ruisseaux, ou enlever un cerf-volant sur la

grande route? Ayez soin, monsieur, de conserver toujours le respect de

votre profession. Avez-vous porté tous les médicaments, paresseux?

--Oui, monsieur.

--La poudre pour les enfants, dans la grande maison habitée par la

famille nouvellement arrivée? Et les pilules digestives chez le vieux

gentleman grognon et goutteux?

--Oui, monsieur.

--Alors fermez la porte et faites attention à la boutique.

--Allons! dit M. Winkle quand le jeune garçon se fut retiré, les choses

ne vont pas tout à fait aussi mal que vous voudriez me le faire croire.

Vous avez toujours quelques médicaments à fournir.»

Bob Sawyer regarda dans la boutique pour s'assurer qu'il n'y avait pas

d'oreilles étrangères, puis se penchant vers M. Winkle, il lui dit à

voix basse: «Il se trompe toujours de maison.»

La physionomie de M. Winkle exprima qu'il n'y était plus du tout, tandis

que Bob et son ami riaient à qui mieux mieux.

«Vous ne me comprenez pas? dit Bob. Il va dans une maison, tire la

sonnette, fourre un paquet de médicaments sans adresse dans la main,

d'un domestique et s'en va. Le domestique porte le paquet dans la salle

à manger; le maître l'ouvre, et lit la suscription: _Potion à prendre

le soir; pilules selon la formule; lotion idem; Sawyer, successeur de

Nockemorf, prépare avec soin les ordonnances, etc., etc._ Le gentleman

montre le paquet à sa femme; elle lit l'inscription, elle le renvoie aux

domestiques; ils lisent l'inscription. Le lendemain le garçon revient:

Très-fâché. Il s'est trompé. Tant d'affaires, tant de paquets à porter.

M. Sawyer, successeur de Nockemorf, offre ses compliments. Le nom reste

dans la mémoire, et voilà l'affaire, mon garçon; cela vaut mieux que

toutes les annonces du monde. Nous avons une bouteille de quatre onces

qui a couru dans la moitié des maisons de Bristol, et qui n'a point

encore fini sa ronde.

--Tiens, tiens! je comprends, répondit M. Winkle, un fameux plan.

--Oh! Ben et moi, nous en avons trouvé une douzaine comme cela; continua

l'habile pharmacien, avec une grande satisfaction. L'allumeur de

réverbères reçoit dix-huit pence par semaines pour tirer ma sonnette de

nuit, pendant dix minutes, chaque fois qu'il passe devant la maison; et

tous les dimanches, mon garçon court dans l'église, juste au moment des

psaumes, quand personne n'a rien à faire que de regarder autour de soi,

et il m'appelle avec un air effaré. «Bon! disent les assistants,

quelqu'un est tombé malade tout à coup; on envoie chercher Sawyer,

successeur de Nockemorf; comme ce jeune homme est occupé!»

Ayant ainsi divulgué les arcanes de l'art médical, M. Bob Sawyer et son

ami Ben Allen se renversèrent sur leurs chaises, et éclatèrent de rire

bruyamment. Quand ils s'en furent donné à coeur joie, la conversation

recommença, et vint toucher un sujet qui intéressait plus immédiatement

M. Winkle.

Nous pensons avoir dit ailleurs que M. Benjamin Allen devenait

habituellement fort sentimental, après boire. Le cas n'est pas unique,

comme nous pouvons l'attester nous-même, ayant eu affaire quelquefois à

des patients affectés de la même manière. Dans cette période de son

existence, M. Allen avait plus que jamais une prédisposition à la

sentimentalité. Cette maladie provenait de ce qu'il demeurait depuis

plus de trois semaines avec M. Sawyer; car l'amphitryon n'était pas

remarquable par la tempérance, et l'invité ne pouvait nullement se

vanter d'avoir la tête forte. Pendant tout cet espace de temps, Benjamin

avait toujours flotté entre l'ivresse partielle et l'ivresse complète.

«Mon bon ami, dit-il à M. Winkle, en profitant de l'absence temporaire

de M. Bob Sawyer, qui était allé administrer à un chaland quelques-unes

de ses sangsues d'occasion: mon bon ami, je suis bien malheureux!»

M. Winkle exprima tous ses regrets, en apprenant cette nouvelle et

demanda s'il ne pouvait rien faire pour alléger les chagrins de

l'infortuné étudiant.

«Rien, mon cher, rien. Vous rappelez-vous Arabelle? ma soeur Arabelle?

Une petite fille qui a des yeux noirs. Je ne sais pas si vous l'avez

remarquée cher M. Winkle? Une jolie petite fille, Winkle. Peut-être que

mes traits pourront vous rappeler sa physionomie.»

M. Winkle n'avait pas besoin de procédés artificiels pour se souvenir de

la charmante Arabelle, et c'était fort heureux, car certainement les

traits du frère lui auraient difficilement rappelé ceux de la soeur. Il

répondit, avec autant de calme qu'il lui fut possible d'en feindre,

qu'il se rappelait parfaitement avoir vu la jeune personne en question,

et qu'il se flattait qu'elle était en bonne santé.

Pour toute réponse, M. Ben Allen, lui dit: «Notre ami Bob est un

charmant garçon, Winkle.

--C'est vrai, répliqua laconiquement M. Winkle, qui n'aimait pas

beaucoup le rapprochement de ces deux noms.

--Je les ai toujours destinés l'un à l'autre; ils ont été crées l'un

pour l'autre; ils sont venus au monde l'un pour l'autre; ils ont été

élevés l'un pour l'autre, dit M. Ben Allen, en posant son verre avec

emphase. Il y a un coup du sort dans cette affaire, mon cher garçon; il

n'y a entre eux qu'une différence de cinq ans, et tous les deux sont nés

dans le mois d'août.»

M. Winkle était trop impatient d'entendre le reste, pour exprimer

beaucoup d'étonnement de cette coïncidence, toute merveilleuse qu'elle

fût. Ainsi, après une larme ou deux, Ben continua à dire que malgré

toute son estime et son respect, et sa vénération pour son ami, sa soeur

Arabelle avait toujours, ingratement et sans raison, montré la plus vive

antipathie pour sa personne. Et je pense, conclua-t-il, je pense qu'il y

a un attachement antérieur.

--Avez-vous quelque idée sur la personne?» demanda en tremblant M.

Winkle.

M. Ben Allen saisit le fourgon, le fit tourner d'une manière martiale

au-dessus de sa tête, infligea un coup mortel sur un crâne imaginaire,

et termina en disant, d'une façon très-expressive: «Je voudrais le

connaître, voilà tout. Je lui montrerais ce que j'en pense!» et pendant

ce temps le fourgon tournoyait avec plus de férocité que jamais.

Tout cela, comme on le suppose, était fort consolant pour M. Winkle. Il

resta silencieux durant quelques minutes, mais à la fin, il rassembla

tout son courage, et demanda si miss Allen était dans le comté de Kent.

«Non, non, répondit Ben, en déposant le fourgon et en prenant un air

fort rusé. Je n'ai pas pensé que la maison du vieux Wardle fût

exactement ce qui convenait pour une jeune fille entêtée. Aussi, comme

je suis son protecteur naturel et son tuteur, puisque nos parents sont

défunts, je l'ai amenée dans ce pays-ci pour passer quelques mois chez

une vieille tante, dans une jolie maison bien ennuyeuse et bien fermée.

J'espère que cela la guérira. Si ça ne réussit pas, je l'emmènerai à

l'étranger pendant quelque temps, et nous verrons alors.

--Et... et... la tante demeure à Bristol? balbutia M. Winkle.

--Non, non; pas dans Bristol, répondit Ben, en passant son pouce

par-dessus son épaule droite. Par-là bas; mais chut! voici Bob. Pas un

mot, mon cher ami, pas un mot.»

Toute courte qu'avait été cette conversation, elle produisit chez M.

Winkle l'anxiété la plus vive. L'attachement antérieur, que soupçonnait

Ben, agitait son coeur. Pouvait-il en être l'objet? Était-ce pour lui

que la séduisante Arabelle avait dédaigné le spirituel Bob Sawyer? ou

bien avait-il un rival préféré? Il se détermina à la voir, quoi qu'il

pût en arriver. Mais ici se présentait une objection insurmontable; car

si l'explication donnée par Ben avec ces mots: _par là-bas_, voulait

dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle ne

pouvait en aucune façon le conjecturer. Au reste il n'eut pas, pour le

moment, le loisir de penser à ses amours, l'arrivée de Bob ayant été

immédiatement suivie par celle d'un pâté, dont M. Winkle fut instamment

prié de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de ménage, qui

officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La mère du jeune

garçon en livrée grise apporta un troisième couteau et une troisième

fourchette (car l'établissement domestique de M. Sawyer était monté sur

une échelle assez limitée), et les trois amis commencèrent à dîner. La

bière était servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans son étain

natif.

Après le dîner, Bob fit apporter le plus grand mortier de sa boutique,

et y brassa un mélange fumant de punch au rhum, remuant et amalgamant

les matériaux avec un pilon, d'une manière fort convenable pour un

pharmacien. Comme beaucoup de célibataires, il ne possédait qu'un seul

verre, qui fut assigné par honneur à M. Winkle. Ben Allen fut accommodé

d'un entonnoir de verre, dont l'extrémité inférieure était garnie d'un

bouchon; quant à Bob lui-même, il se contenta d'un de ces vases de

cristal cylindriques, incrustés d'une quantité de caractères

cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent habituellement

les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces

préliminaires ajustés, le punch fut goûté et déclaré excellent. On

convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur vase

deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commença les

libations sur ce pied d'égalité avec bonne humeur et de fort bonne

amitié. On ne chanta point, parce que Bob déclara que cela n'aurait pas

l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien et

si fort, que les passants à l'autre bout de la rue pouvaient entendre et

entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine

du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des

trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du

jeune garçon pharmacien, car au lieu de dévouer sa soirée, comme il le

faisait ordinairement, à écrire son nom sur le comptoir et à l'effacer

ensuite, il se colla contre la porte vitrée, et de la sorte put écouter

et voir en même temps ce qui se passait chez son patron.

La gaieté de M. Bob Sawyer se tournait peu à peu en fureur, M. Ben Allen

retombait dans le sentimental, et le punch était presque entièrement

disparu, quand le jeune garçon entra rapidement pour annoncer qu'une

jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on

attendait impatiemment. Ceci termina la fête. Lorsque le garçon eut

répété pour la vingtième fois son message, M. Bob Sawyer commençant à le

comprendre, attacha autour de sa tête une serviette mouillée, afin de se

dégriser; et, y ayant réussi en partie, mit ses lunettes vertes et

sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il était impossible

d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible

sur le sujet qui l'intéressait le plus, refusa de rester jusqu'au retour

du chirurgien, et s'en retourna à son hôtel.

L'inquiétude qui l'agitait et les nombreuses méditations qu'avait

éveillées dans son esprit le nom d'Arabelle, empêchèrent la part qu'il

avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait

pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, après avoir pris à la

buvette de son hôtel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il entra

dans le café, plutôt découragé qu'animé par les aventures de la soirée.

Un grand gentleman, vêtu d'une longue redingote, se trouvait seul dans

le café, assis devant le feu, et tournant le dos à M. Winkle. Comme la

soirée était assez froide pour la saison, le gentleman rangea sa chaise

de côté pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais quelle fut

l'émotion de M. Winkle, quand ce mouvement lui découvrit le visage du

vindicatif et sanguinaire Dowler!

Sa première pensée fut de tirer violemment le cordon de sonnette le plus

proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derrière la chaise de son

adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en saisir

la poignée, mais M. Dowler se reculant avec promptitude: «Monsieur

Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le

supporterais point. Un soufflet? Jamais!»

Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que M.

Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emportée.

«Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle.

--Un soufflet, monsieur, répliqua Dowler. Maîtrisez vos premiers

mouvements, asseyez-vous, écoutez-moi.

--Monsieur, dit M. Winkle, en tremblant des pieds à la tête, avant que

je consente à m'asseoir auprès ou en face de vous, sans la présence d'un

garçon, il me faut d'autres assurances de sécurité. Vous m'avez fait des

menaces la nuit dernière, monsieur, d'affreuses menaces! Ici M. Winkle

s'arrêta et devint encore plus pâle.

--C'est la vérité, repartit M. Dowler avec un visage presque aussi blanc

que celui de son antagoniste. Les circonstances étaient suspectes. Elles

ont été expliquées. Je respecte votre courage. Vous avez raison. C'est

l'assurance de l'innocence. Voilà ma main, serrez-la.

--Réellement, monsieur, répondit M. Winkle, hésitant à donner sa main,

dans la pensée que M. Dowler pourrait bien vouloir le prendre en

traître, réellement, monsieur, je....

--Je sais ce que vous voulez dire, interrompit l'autre. Vous vous

sentez offensé. C'est naturel, j'en ferais autant à votre place. J'ai eu

tort, je vous demande pardon. Soyons amis, pardonnez-moi....» Et en même

temps Dowler s'empara de la main de M. Winkle, et la secouant avec la

plus grande véhémence, déclara qu'il le regardait comme un garçon plein

de courage, et qu'il avait de lui meilleure opinion que jamais.

«Maintenant, poursuivit-il, asseyez-vous, racontez-moi tout. Comment

m'avez-vous découvert? Quand est-ce que vous êtes parti pour me suivre?

Soyez franc, dites tout.

--C'est entièrement par hasard, répliqua M. Winkle grandement intrigué

par la tournure singulière et inattendue de leur entrevue, entièrement.

--J'en suis charmé. Je me suis éveillé ce matin. J'avais oublié mes

menaces. Le souvenir de votre aventure me fit rire. Je me sentais des

dispositions amicales: je le dis.

--À qui?

--À mistress Dowler.--«Vous avez fait un voeu, me dit-elle.--C'est vrai,

répondis-je.--C'était un voeu téméraire.--C'est encore vrai. J'offrirai

des excuses. Où est-il?»

--Qui? demanda M. Winkle.

--Vous. Je descendis l'escalier, mais je ne vous trouvai pas. Pickwick

avait l'air sombre. Il secoua la tête, il dit qu'il espérait qu'on ne

commettrait point de violences. Je compris tout. Vous vous sentiez

insulté. Vous étiez sorti pour chercher un ami, peut-être des pistolets.

Un noble courage, me dis-je, je l'admire.»

M. Winkle toussa, et commençant à voir où gîtait le lièvre, prit un air

d'importance.

«Je laissai une note pour vous, poursuivit Dowler. Je dis que j'étais

fâché. C'était vrai. Des affaires pressantes m'appelaient ici. Vous

n'avez pas été satisfait; vous m'avez suivi. Vous avez demandé une

explication verbale. Vous avez eu raison. Tout est fini maintenant. Mes

affaires sont terminées. Je m'en retourne demain, venez avec moi.»

À mesure que Dowler avançait dans son récit, la contenance de M. Winkle

devenait de plus en plus digne. La mystérieuse nature du commencement de

leur conversation était expliquée; M. Dowler était aussi éloigné de se

battre, que lui-même. En un mot, ce vantard personnage était un des plus

admirables poltrons qui eussent jamais existé. Il avait interprété selon

ses craintes l'absence de M. Winkle, et prenant le même parti que lui

il c'était décidé à s'absenter, jusqu'à ce que toute irritation fût

passée.

Quand l'état réel des affaires se fut dévoilé à l'esprit de M. Winkle,

sa physionomie devint terrible. Il déclara qu'il était parfaitement

satisfait, mais il le déclara d'un air capable de persuader M. Dowler

que, s'il n'avait pas été satisfait, il s'en serait suivi une horrible

destruction. Enfin M. Dowler parut convenablement reconnaissant de sa

magnanimité, et les deux belligérants se séparèrent, pour la nuit, avec

mille protestations d'amitié éternelle.

Il était minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle jouissait des

douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout à coup réveillé par

un coup violent frappé à sa porte, et répété immédiatement après, avec

tant de véhémence, qu'il en tressaillit dans son lit, et demanda avec

inquiétude qui était là, et ce qu'on lui voulait.

«S'il vous plaît, monsieur, répondit une servante, c'est un jeune homme

qui désire vous voir, sur-le-champ.

--Un jeune homme! s'écria M. Winkle.

--Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, répondit une autre voix à

travers le trou de la serrure; et si ce même intéressant jeune garçon

n'est pas introduit, sans délai, vous ne vous étonnerez pas que ses

jambes entrent chez vous avant sa phylosomie.» En achevant ces mots,

l'étranger ébranla légèrement avec son pied le panneau inférieur de la

porte, comme pour donner plus de force à son insinuation.

--C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant à bas du lit.

--Pas possible de reconnaître un gentleman sans regardes son visage,»

répondit la voix d'un ton dogmatique.

M. Winkle n'ayant plus guère de doutes sur l'identité du jeune homme,

tira les verrous et ouvrit. Aussitôt Sam entra précipitamment, referma

la porte à double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et, après

avoir examiné M. Winkle des pieds à la tête, lui dit: «Eh bien, vous

vous conduisez gentiment, monsieur.

--Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec

indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie?

--Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une sévère, comme dit la jeune

lady au pâtissier qui lui avait vendu un pâté où il n'y avait que de la

graisse dedans. Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une bonne!

--Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ.

--Je quitterai cette chambre, monsieur, juste précisément au moment même

où vous la quitterez, monsieur, répondit Sam d'une voix imposante, et en

s'asseyant avec gravité. Seulement si je suis obligé de vous emporter

sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, nécessairement. Mais

permettez-moi d'espérer que vous ne me réduirez pas à des extrémités,

monsieur, comme disait le gentleman au colimaçon obstiné, qui ne voulait

pas sortir de sa coquille, malgré les coups d'épingle qu'on lui

administrait, et qu'il avait peur d'être obligé de l'écraser entre le

chambranle et la porte.»

À la fin de ce discours, singulièrement prolixe pour lui, Sam planta ses

mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression

de visage où l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du tout

envie de plaisanter.

«Vous êtes vraiment un jeune homme bien aimable, monsieur, poursuivit-il

d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre

précieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand il s'est

déterminé à tout faire pour les principes. Vous êtes pire que Dodson,

monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges auprès de

vous.»

Sam ayant accompagné cette dernière sentence d'une tape emphatique sur

chaque genou, croisa ses bras d'un air dédaigneux, et se renversa sur sa

chaise, comme pour attendre la défense du criminel.

«Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je respecte votre

attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment très-chagrin

d'avoir augmenté ses sujets d'inquiétude. Allons, Sam, allons! Et tout

en parlant, ses dents claquaient de froid, car il était resté debout,

dans son costume de nuit, durant toute la leçon de M. Weller.

--C'est heureux, répondit Sam d'un ton bourru, en secouant cependant

d'une manière respectueuse la main qui lui était offerte; c'est heureux,

quand on s'amende à la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai

tourmenter par personne, et voilà la chose.

--Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher,

nous parlerons de tout cela demain matin.

--J'en suis bien fâché, monsieur; je ne peux pas m'aller coucher.

--Vous ne pouvez pas vous aller coucher?

--Non, répondit Sam, en secouant la tête, pas possible.

--Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'écria M. Winkle, grandement

surpris.

--Non, monsieur, à moins que vous ne le désiriez absolument, mais je ne

dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont

péremptoires.

--Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou trois

jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider à

avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en

souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter

Bristol.»

Mais en réplique à toutes ces instances, Sam continua à secouer la tête

énergiquement, en répondant avec fermeté: «Pas possible, pas possible!»

Cependant, après beaucoup d'arguments et de représentations de la part

de M. Winkle; après une exposition complète de tout ce qui s'était passé

dans l'entrevue avec Dowler, le fidèle domestique commença à hésiter. À

la fin les deux parties en vinrent à un compromis, dont voici les

principales clauses:

Que Sam se retirerait et laisserait à M. Winkle la libre possession de

son appartement, à condition qu'il aurait la permission de fermer la

porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne manquât

pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger

contingent; que M. Winkle écrirait le lendemain à M. Pickwick une lettre

qui lui serait portée par Dowler, et dans laquelle il lui demanderait,

pour Sam et pour lui-même, la permission de rester à Bristol, afin de

poursuivre le but déjà indiqué; que si la réponse était favorable, les

susdites parties contractantes demeureraient en conséquence à Bristol;

que sinon, elles retourneraient à Bath immédiatement; et enfin que M.

Winkle s'engageait positivement à ne pas chercher à s'échapper, en

attendant, ni par les fenêtres, ni par la cheminée, ni par tout autre

moyen évasif. Ce traité ayant été dûment ratifié, Sam ferma la porte et

s'en alla.

Il était arrivé au bas de l'escalier, quand il s'arrêta court.

«Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un quart de

conversion, j'avais entièrement oublié le terrassement. Le gouverneur me

l'avait pourtant bien recommandé.... Bah! c'est égal, poursuivit-il en

remettant la clef dans sa poche, ça peut toujours se faire demain matin,

comme aujourd'hui.»

Apparemment consolé par cette réflexion, Sam descendit le reste de

l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bientôt enseveli

dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 32 / 73 题