M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir.

«Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis soigner la

moitié des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance.

Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi!» Cette adjuration

s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lança, avec une

vigueur remarquable, à l'autre bout de la boutique; puis, retirant ses

lunettes vertes, il découvrit aux regards stupéfaits de M. Winkle, le

ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant étudiant à

l'hôpital de Guy, dans le _Borough_, et possesseur d'une résidence

privée dans _Lant-Street_.

«Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le contraire?

s'écria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M. Winkle.

--Non, sur ma parole! répliqua celui-ci en serrant la main de M. Sawyer.

--Quoi! vous n'avez pas remarqué mon nom? demanda Bob en appelant

l'attention de son ami sur la porte extérieure, au-dessus de laquelle

étaient tracés ces mots: _Sawyer successeur de Nockemorf_.

--Mes yeux ne sont pas tombés dessus, dit M. Winkle.

--Ma foi! si j'avais su que c'était vous, reprit Bob, je me serais

précipité et je vous aurais reçu dans mes bras. Mais, sur mon honneur,

je croyais que vous étiez le percepteur des contributions.[11]

[Footnote 11: Le gouvernement anglais a l'obligeance de faire toucher

les taxes chez les contribuables.]

--Pas possible!

--Vrai. J'allais vous dire que je n'étais pas à la maison, et que si

vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le

remettre; car le collecteur des taxes ne me connaît point, pas plus que

celui de l'éclairage, ni du pavé. Je crois que le collecteur de l'église

soupçonne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore pas,

parce que je lui ai tiré une dent le premier jour que je suis venu ici.

Mais entrez, entrez donc!»

Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans

l'arrière-parloir, où s'était assis un personnage qui n'était pas moins

que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement à faire de petites

cavernes circulaires dans le manteau de la cheminée, au moyen d'un

fourgon rougi.

«En vérité, dit M. Winkle, voilà un plaisir que je n'avais pas espéré.

Quelle jolie retraite vous avez là!

--Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai été reçu peu de temps après cette

fameuse soirée; et mes amis se sont saignés pour m'aider à acheter cet

établissement. Ainsi j'ai endossé un habit noir et une paire de

lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que

possible.

--Et vous avez sans doute une jolie clientèle? demanda M. Winkle d'un

air fin.

--Oh! si mignonne, qu'à la fin de l'année vous pourriez mettre tous les

profits dans un verre à liqueur, et les couvrir avec une feuille de

groseille.

--Vous voulez rire. Rien que les marchandises....

--Pure charge, mon cher garçon. La moitié des tiroirs est vide, et

l'autre moitié n'ouvre point.

--Vous plaisantez?

--C'est un fait, rétorqua Bob en allant dans la boutique et démontrant

la véracité de son assertion par de violentes secousses données aux

petits boutons dorés des tiroirs imaginaires.

--Du diable s'il y a une seule chose réelle dans la boutique, exceptés

les sangsues; et encore elles ont déjà servi.

--Je n'aurais jamais cru cela! s'écria M. Winkle plein de surprise.

--Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement à quoi serviraient les

apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon.

Ben, mon garçon, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous le

digestif breveté.»

M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du

buffet une bouteille noire, à moitié pleine d'eau-de-vie.

«Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob à M. Winkle.

--Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et j'aimerais

mieux mélanger, si vous ne vous y opposez point.

--Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet, répliqua

Bob en avec sensualité un verre du liquide bienfaisant. Ben, passe-nous

l'eau.»

M. Benjamin Allen tira de la même place une petite cocote de cuivre,

dont M. Bob déclara qu'il était très-fier à cause de sa physionomie

médicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la cocote, au

moyen de plusieurs pelletées de charbon de terre que Bob puisa dans une

caisse qui portait pour inscription: _eau de selz_, M. Winkle baptisa

son eau-de-vie, et la conversation commençait à devenir générale,

lorsqu'elle fut interrompue par l'entrée d'un jeune garçon, vêtu d'une

sévère livrée grise, ayant un galon d'or à son chapeau, et tenant sur

son bras un petit panier couvert.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 31 / 73 题