CHAPITRE IV.

M. Weller _senior_ profère quelques opinions critiques concernant les

compositions littéraires; puis avec l'assistance de son fils Samuel, il

s'acquitte d'une partie de sa dette envers le révérend gentleman au nez

rouge.

Le 13 février, comme le savent aussi bien que nous les lecteurs de cette

authentique narration, était la veille du jour désigné pour le jugement

de l'action intentée par Mme Bardell. Ce fut une journée fatigante pour

Samuel Weller, qui fut occupé sans interruption, depuis 9 heures du

matin jusqu'à 2 heures de l'après-midi, inclusivement, à voyager de

l'hôtel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et réciproquement; non

pas qu'il y eût la moindre chose à faire, car les consultations avaient

eu lieu, et l'on avait définitivement arrêté la marche qui devait être

suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un état d'excitation

excessive, persistait à envoyer constamment à son avoué de petites notes

contenant seulement cette demande: _Cher Perker, tout marche-t-il

bien?_--À quoi M. Perker répondait invariablement: _Cher Pickwick, aussi

bien que possible_. Le fait est, comme nous l'avons déjà fait entendre,

que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu'à l'audience du

jour subséquent. Mais on doit passer aux gens qui vont volontairement

devant un tribunal, ou qui y sont traînés forcément pour la première

fois, l'irritation temporaire et l'anxiété dont ils sont atteints. Sam

n'ignorait pas cela, il savait se prêter philosophiquement aux

faiblesses de la nature humaine; aussi exécuta-t-il toutes les

fantaisies de son maître, avec cette bonne humeur imperturbable qui

formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son

caractère.

Il s'était réconforté avec un petit dîner fort agréable, et attendait à

la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engagé à prendre

pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune

garçon, dont la casquette à poil, la jaquette de flanelle et toute la

tournure, annonçaient qu'il avait la louable ambition d'atteindre un

jour la dignité de palefrenier, entra dans le passage du _George et

Vautour_, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du corridor

puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherché quelqu'un pour qui

il aurait eu une commission.

La demoiselle de comptoir ne considérant pas comme improbable que ladite

commission eût pour objet l'argenterie de l'établissement, accosta en

ces termes l'indiscret personnage:

«Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez?

--Y a-t-il ici quettes un appelé Sam? répondit le gamin d'une voix de

fausset.

--Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant.

--Est-ce que j'sais, moi, rétorqua vivement le jeune gentleman à la

casquette velue.

--Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais à vot' place, je ne

ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous

l'émousser. Qu'est-ce que ça veut dire de venir dans un hôtel, demander

après Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien?

--Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit.

--Quel vieux? demanda Sam avec un profond dédain.

--Celui-là qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise à not'

auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' après-midi au _George et

Vautour_, et de demander Sam.

--C'est mon auteur, ma chère, dit Sam, en se tournant d'un air

explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me bénisse s'il sait mon

autre nom! Eh bien! jeune chou frisé qu'est-ce qu'il y a encore?

--Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous à six heures, parce qu'i' veut

vous voir, à _l'Ours Bleu_, près du marché de Leadenhall. J'y dirai-t-i'

que vous viendrez?

--Oui, monsieur, répliqua Sam avec une exquise politesse; vous pouvez

vous aventurer à dire cela.»

Ayant reçu ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman s'éloigna, éveillant

en chemin tous les échos de George Yard, par des imitations

singulièrement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier.

Sam obtint facilement un congé de M. Pickwick, car dans l'état

d'excitation et de mécontentement où se trouvait notre philosophe, il

n'était pas fâché de demeurer seul. Sam se mit donc en route, longtemps

avant l'heure indiquée, et ayant du temps à revendre, s'en alla tout en

flânant jusqu'à Mansion-House[4]. Là, il s'arrêta et s'occupa à

contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les

innombrables voitures de toute espèce qui stationnent aux environs, à la

grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de

Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant musé dans cet endroit pendant une

demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le marché de

Leadenhall, à travers une multitude de ruelles et de cours. Comme il

travaillait à perdre son temps, et s'arrêtait devant presque tous les

objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'étonner de ce qu'il

fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans

autre explication paraîtrait surprenant, c'est qu'à peine ses yeux

s'étaient-ils arrêtés sur certaines peintures exposées aux vitres de la

boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa énergiquement de sa main

droite sur sa cuisse, et s'écria avec grande véhémence: «Ma foi,

j'aurais oublié de lui en envoyer un! Je ne me serais pas rappelé que

c'est demain la Saint-Valentin![5].»

[Footnote 4: Hôtel du maire de Londres ou hôtel de ville.]

[Footnote 5: Tous les papetiers exposent pendant une quinzaine de jours

avant la Saint-Valentin des déclarations enjolivées dont le prix varie

de deux sols à trois ou quatre francs, lesquelles sont destinées aux

amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer

eux-mêmes une des épîtres qu'on expédie par centaines de milliers en

cette saison.]

Le dessin colorié sur lequel s'étaient arrêtés les yeux de Sam, tandis

qu'il parlait ainsi, représentait deux coeurs humains, hauts en couleur,

fixés ensemble par une flèche, et qui cuisaient devant un feu ardent. Un

couple de cannibales, mâle et femelle, en costume moderne (le gentleman

vêtu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une pelisse rouge

avec un parasol pareil), s'avançaient vers ce rôti, d'un air affamé et

par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit garçon fort immodeste

(car il n'avait pour tout vêtement qu'une paire d'ailes), surveillait la

cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'église de Langham;

bref, cela représentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme un

_Valentin_[6]. Il s'en trouvait dans la boutique un vaste assortiment,

comme l'annonçait une inscription manuscrite collée au carreau, et le

papetier s'engageait à les livrer à ses concitoyens au prix modéré d'un

shilling six pence.

[Footnote 6: Parce qu'elles se terminent presque toujours par ces mots:

_Voulez-vous de moi pour votre Valentin?_]

«Eh bien! je n'aurais jamais songé à lui en envoyer un,» répéta Sam; et

en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une

feuille du plus beau papier à lettre doré sur tranche, ainsi qu'une

plume taillée dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu

promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort

différent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant. Arrivé près du

marché de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une enseigne sur

laquelle le peintre avait dessiné quelque chose qui ressemblait à un

éléphant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de trompe.

Conjecturant judicieusement que c'était l'_Ours Bleu_ en personne, Sam

entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours.

«Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus tôt, répondit la

jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'_Ours Bleu_.

--Très-bien, ma chère, répliqua Sam. Faites-moi donner pour neuf pence

d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous plaît, miss.»

L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant été apportés dans le

petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre

pour l'empêcher de flamber, et emporta le fourgon pour ôter toute

possibilité d'attiser le feu, sans avoir obtenu préalablement le

consentement et la participation de l'_Ours Bleu_. Pendant ce temps,

Sam, assis dans une stalle, près du poële, tirait de sa poche la feuille

de papier doré et la plume au bec dur, examinait soigneusement la fente

de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil, époussetait

la table, de peur qu'il n'y eût des miettes de pain sous son papier,

relevait les parements de son habit, étalait ses coudes, et se préparait

à écrire.

Écrire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile, pour les

ladies et les gentlemen qui ne se dévouent pas habituellement à la

science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'écrivain a

toujours considéré comme nécessaire d'incliner sa tête sur son bras

gauche, de manière à placer ses yeux, autant que possible, au même

niveau que son papier, et, tout en considérant de côté les lettres qu'il

construit, de former avec sa langue des caractères imaginaires pour y

correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement la

composition, ils retardent quelque peu les progrès de l'écrivain. Aussi

y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait à écrire, en

caractères menus, effaçant avec son petit doigt les mauvaises lettres,

pour en mettre d'autres à la place, et repassant plusieurs fois sur

celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappelé à

lui-même, par l'entrée du respectable M. Weller.

«Eh ben! Sammy, dit le père.

--Eh bien! Bleu de Prusse, répondit le fils, en déposant sa plume. Que

dit le dernier bulletin de la santé de belle-mère?

--Mme Weller a passé une bonne nuit; mais elle est d'une humeur joliment

massacrante ce matin. Signé z'avec serment Tony Weller, squire. Voilà le

dernier bulletin, Sammy, répliqua M. Weller en dénouant son châle.

--Ça ne va donc pas mieux?

--Tous les symptômes agravés, dit le père en hochant la tête. Mais

qu'est-ce que vous faites donc là Sammy? Instruction primaire, hein?

--J'ai fini maintenant, répondit Sam avec un léger embarras; j'étais en

train d'écrire.

--Je le vois bien, pas à une jeune femme, j'espère?

--Ma foi, ça ne sert à rien de dissimuler, c'est un Valentin.

--Un quoi? s'écria le père, que le son de ces mots semblait frapper

d'horreur.

--Un Valentin.

--Samivel, Samivel! reprit le père d'un ton plein de reproches, je

n'aurais pas cru cela de toi, après l'exemple que tu as eu des penchants

vicieux de ton père, après tout ce que je t'ai raisonné sur ce sujet

ici, après avoir vécu toi-même avec ta belle-mère, qu'est une leçon

morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu'à la fin de ses jours; je

ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais pas

cru!»

Ces réflexions étaient trop pénibles pour l'infortuné père; il porta le

verre de Sam à ses lèvres, et en but le contenu, tout d'un trait.

«Comment ça va-t-il maintenant? lui demanda son fils.

--Ah! Sammy, ça sera une furieuse épreuve de voir ça à mon âge!

Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une consolation,

comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il était

obligé de le tuer pour le porter au marché.

--Qu'est-ce qui sera une épreuve?

--De te voir marié, Sammy; de te voir comme une victime abusée, qui

s'imagine que tout est rose. C'est une épreuve effroyable pour les

sentiments d'un père, Sammy!

--Bêtises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas pour cela.

Demandez plutôt votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre; là!»

Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut calmé

par la perspective de sa pipe ou par la pensée qu'il y avait dans sa

famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il était

inutile de vouloir lutter. Nous sommes porté à croire que cet heureux

résultat fut atteint à la fois par ces deux sources combinées de

consolation, car il répéta fréquemment la seconde à voix basse, pendant

qu'il sonnait pour se faire apporter la première. Ensuite il se

débarrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se plaça le dos au feu,

de manière à en recevoir toute la chaleur et à s'appuyer en même temps

sur le manteau de la cheminée; puis il tourna vers Sam son visage

notablement adouci par la bénigne influence du tabac, et l'engagea à

démarrer.

Sam plongea sa plume dans l'encre pour être prêt à faire des

corrections, et commença d'un air théâtral.

«Aimable....»

«Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre de

l'invariable, ma chère.

--Très-bien, monsieur, répondit la jeune fille; et avec une singulière

prestesse elle disparut, revint et redisparut.

--Ils ont l'air de connaître vos idées, ici, fit observer Sam.

--Oui, répondit son père; j'y ai z'été qué'que fois dans ma vie. Allons

Sam.»

«Aimable créature....»

«Est-ce que c'est des verses?

--Non, non.

--Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme

qui parle en verses, excepté la circulaire du bedeau, le jour des

étrennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar, ou

qué'que gens de ce poil là. Ne te laisse jamais aller à parler en

verses, mon garçon, c'est trop commun! Recommence-moi un peu ça, Sammy.»

Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennité d'Aristarque, et

Sam, recommençant pour la troisième fois, lut ainsi qu'il suit:

«Aimable créature, je sens que mon coeur est bigrement....»

«Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en ôtant sa pipe de

sa bouche.

--Non, ça n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre plus au

jour. C'est joliment; il y a un pâté là. Je sens que mon coeur est

joliment tonteux.

--Très-bien, marchez.

--Est joliment tonteux et sir.... J'ai oublié le mot qu'il y a là, dit

Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume.

--Pourquoi ne le regardes-tu pas alors?

--C'est ce que je fais, mais il y a un autre pâté. Il y a un s et un i

et un r.

--Circonscrit, peut-être? suggéra M. Weller.

--Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voilà.

--Ça n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M. Weller

gravement.

--Vous croyez?

--Sûr et certain.

--Vous ne trouvez pas que ça dit plus de choses?

--Eh! Eh! fit M. Weller après un moment de réflexion. C'est peut-être un

mot plus tendre. Va toujours, Sammy.»

«--Mon coeur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat pelle de

vous, car vous êtes un joli brain de fille, et je voudrais bien qu'on

vint me dire le contraire....»

«Voilà une belle pensée, dit M. Weller, en ôtant sa pipe, pour laisser

sortir cette remarque.

--Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, répondit son fils,

singulièrement flatté.

--Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de

noms aux gens; tu n'y mets pas de Vénus, ni d'autres machines de ce

genre-là. À quoi sert d'appeler une jeune femme une Vénus ou un ange,

Sammy?

--Ah! oui, à quoi bon!

--Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite _griffon_ ou _licorne_, qu'est

bien connu pour être des animaux métaphysiques.

--Ça vaudrait tout autant.

--Roulez toujours, Sammy.»

Sam obéit, et continua à lire, tandis que son père continuait à fumer,

avec une physionomie de sagesse et de contentement tout à fait

édifiante.

«--Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames fucent

pareils....»

«Elles le sont,» fit observer M. Weller, entre parenthèses.

«Mai maintenant je vois quel fichu bêtte de corps nid chond j'ai zété,

car il nid a pas dent tout le monde une pèrresone come vous quoi que je

vous ême come tout!»

«J'ai pensé que je ferais bien de mettre cela un peu fort,» dit Sam en

levant la tête.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 23 / 73 题