CHAPITRE III.

Où l'on décrit plus compendieusement que ne l'a jamais fait aucun

journal de la cour une soirée de garçon, donnée par M. Bob Sawyer en son

domicile, dans le _Borough_.

Le repos et le silence qui caractérisent Lant-street, dans le

_Borough_[3], font couler jusqu'au fond de l'âme les trésors d'une douce

mélancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est consolante

et où l'on voit toujours beaucoup d'écriteaux aux croisées. Une maison,

dans Lant-street, ne pourrait guère recevoir la dénomination d'_hôtel_,

dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile

fort souhaitable. Si quelqu'un désire se retirer du monde, se soustraire

à toutes les tentations, se précautionner contre tout ce qui pourrait

l'engager à regarder par la fenêtre, nous lui recommandons Lant-street

par-dessus toute autre rue.

[Footnote 3: Faubourg méridional de Londres.]

Dans cette heureuse retraite sont colonisées quelques blanchisseuses de

fin, une poignée d'ouvriers relieurs, un ou deux recors, plusieurs

petits employés des Docks, une pincée de couturières et un

assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorité des aborigènes dirige

ses facultés vers la location d'appartements garnis, ou se dévoue à la

saine et libérale profession de la calandre. Ce qu'il y a de plus

remarquable dans la nature morte de cette région, ce sont les volets

verts, les écriteaux de location, les plaques de cuivre sur les portes

et les poignées de sonnettes du même métal. Les principaux spécimens du

règne animal sont les garçons de taverne, les marchands de petits

gâteaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population est

nomade; elle disparaît habituellement à l'approche du terme, et

généralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont rarement

recueillis dans cette vallée fortunée. Les loyers sont hypothétiques, et

la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de la

rente.

Au commencement de la soirée à laquelle M. Pickwick avait été invité

par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen,

s'étalaient aux deux coins de la cheminée, au premier étage d'une des

maisons de la rue que nous venons de décrire. Les préparatifs de

réception paraissaient complets. Les parapluies avaient été retirés du

passage et entassés derrière la porte de l'arrière-parloir; la servante

de la propriétaire avait ôté son bonnet et son châle de dessus la rampe

de l'escalier, où ils étaient habituellement déposés. Il ne restait que

deux paires de socques sur le paillasson, derrière la porte de la rue;

enfin, une chandelle de cuisine, dont la mèche était fort longue,

brûlait gaiement sur le bord de la fenêtre de l'escalier. M. Bob Sawyer

avait acheté lui-même les spiritueux dans un caveau de High-street, et

avait précédé jusqu'à son domicile celui qui les portait, pour empêcher

la possibilité d'une erreur. Le punch était déjà préparé dans une

casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge

verte, avait été amenée du parloir pour jouer aux cartes, et les verres

de l'établissement, avec ceux qu'on avait empruntés à la taverne

voisine, garnissaient un plateau, sur le carré.

Nonobstant la nature singulièrement satisfaisante de tous ces

arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer.

Assis à côté de lui, Ben Allen regardait attentivement les charbons avec

une expression de sympathie qui vibra mélancoliquement dans sa voix

lorsqu'il se prit à dire, après un long silence:

«C'est damnant qu'elle ait tourné à l'aigre justement aujourd'hui! Elle

aurait bien dû attendre jusqu'à demain.

--C'est pure méchanceté, pure méchanceté! rétorqua M. Bob Sawyer avec

véhémence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour donner une soirée,

je dois en avoir assez pour payer son petit mémoire.

--Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par parenthèse

un mémoire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le génie de

l'homme ait jamais inventé: une fois en mouvement, il continue à courir

de soi-même, sans jamais s'arrêter, durant la vie la plus longue).

--Il n'y a guère que trois ou quatre mois», répliqua l'autre.

Ben Allen toussa d'un air désespéré en contemplant fixement les barres

de la grille. À la fin, il ajouta:

«Ça sera diablement désagréable si elle se met dans la tête de faire son

sabbat quand les amis seront arrivés, hein?

--Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible!»

En ce moment un léger coup se fit entendre à la porte. M. Bob Sawyer

jeta un regard expressif à son ami; et, lorsqu'il eut dit: «Entrez!» on

vit apparaître dans l'ouverture de la porte la tête mal peignée d'une

servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur à la fille d'un

balayeur retraité.

«Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle désire vous parler.»

M. Bob Sawyer n'avait pas encore médité sa réponse, lorsque la jeune

fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment tiré par

derrière, et en même temps un autre coup fut frappé à la porte, un coup

sec et décidé, qui semblait dire: me voici; c'est moi.

M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle appréhension, et

cria de nouveau: «Entrez.»

La permission n'était nullement nécessaire, car, avant qu'elle fût

articulée, une petite femme, pâle et tremblante de colère, s'était

élancée dans la chambre.

«M. Sawyer, dit-elle en s'efforçant de paraître calme, voulez-vous avoir

la bonté de régler mon petit mémoire? Je vous serai bien obligée, parce

que j'ai mon loyer à payer ce soir, et que mon propriétaire est en bas

qui attend.»

Ici la petite femme se frotta les mains et fixa fièrement ses regards

sur la muraille, par-dessus la tête de M. Bob Sawyer.

«Je suis excessivement fâché de vous incommoder, madame Raddle, répondit

Bob avec déférence, mais....

--Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une voix

aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui;

mais, comme cet argent-là va directement dans la poche du propriétaire,

autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis

pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont vécu

ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire nécessairement

quiconque est véritablement un gentleman.»

Ayant ainsi parlé, mistress Raddle secoua sa tête, mordit ses lèvres, se

frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que

jamais. Il était clair que la vapeur s'amassait, comme le dit plus tard

M. Bob lui-même, dans un style d'allégorie orientale.

«Je suis bien fâché, madame Raddle, répondit-il avec toute l'humilité

imaginable; mais le fait est que j'ai été désappointé dans la cité

aujourd'hui.»

C'est un endroit bien extraordinaire que cette cité; nous connaissons un

nombre étonnant de gens qui y sont journellement désappointés.

«Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant solidement

sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me

fait à moi?

--Je... je suis certain, madame Raddle, répondit Bob en éludant la

dernière question; je suis certain qu'avant le milieu de la semaine

prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons plus

régulièrement.»

C'était là tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait escaladé

l'appartement de l'infortuné Bob avec tant d'envie de faire une scène,

qu'elle aurait été probablement contrariée si elle avait reçu son

argent. En effet, elle était singulièrement bien disposée pour une

récréation de ce genre, car elle venait d'échanger, dans la cuisine,

avec M. Raddle, quelques compliments préparatoires.

«Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'écria-t-elle en élevant la voix pour

l'édification des voisins, supposez-vous que je garderai éternellement

dans ma maison un individu qui ne pense jamais à payer son loyer, et qui

ne donne pas même un rouge liard pour le beurre et pour le sucre de son

déjeuner, ni pour le lait qu'on lui achète à la porte? Supposez-vous

qu'une femme honnête et laborieuse, qui a vécu vingt ans dans cette rue

(dix ans sur le pavé et neuf ans et neuf mois dans cette maison), n'a

rien autre chose à faire que de s'éreinter pour loger et nourrir un tas

de paresseux qui sont toujours à fumer, à boire et à flâner, au lieu de

travailler pour payer leur mémoire? Supposez-vous....

--Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante....

--Ayez la bonté, monsieur, de garder vos observations pour vous-même,

dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son

éloquence, et en s'adressant à l'interrupteur avec une lenteur et une

solennité imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez aucun

droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir loué

cet appartement?

--Non, certainement, répondit Benjamin.

--Parfaitement, monsieur, rétorqua mistress Raddle avec une politesse

hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous

contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les

hôpitaux, et vous tenir à votre place. Autrement il y aura peut-être ici

quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur.

--Mais vous êtes une femme si peu raisonnable..., dit Benjamin.

--Je vous demande excuse, jeune homme, s'écria mistress Raddle, que la

colère inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la bonté de

répéter un peu ce mot-là?

--Madame, répondit Benjamin, qui commençait à devenir inquiet pour son

propre compte, je n'attachais pas d'offense à cette expression.

--Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un ton

encore plus impératif et plus élevé. Qui avez-vous appelé une femme?

Est-ce à moi que vous adressez cette remarque-là, monsieur?

--Eh! mon Dieu!... fit Benjamin.

--Je vous demande, oui ou non, si c'est à moi que vous appliquez ce

nom-là, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en ouvrant la

porte toute grande.

--Eh!... oui!... parbleu! confessa le pauvre étudiant.

--Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement jusqu'à

la porte, et en élevant la voix à sa plus haute clef, pour le bénéfice

spécial de M. Raddle, qui était dans la cuisine. En effet, chacun sait

qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari

roupille en bas, sans faire plus d'attention à moi qu'à un caniche. Il

devrait rougir (ici mistress Raddle commença à sangloter); il devrait

rougir de laisser traiter sa femme comme la dernière des dernières, par

des bouchers de chair humaine qui déshonorent le logement (autres

sanglots). Le poltron! le sans coeur! qui laisse sa femme exposée à

toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour

corriger ces bandits-là! Il a peur de monter! Il a peur de monter!»

Ici mistress Raddle s'arrêta pour écouter si la répétition de ce défi

avait réveillé sa meilleure moitié. Voyant qu'elle n'y pouvait réussir,

elle commençait à descendre l'escalier en poussant d'innombrables

sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment à la

porte de la rue. Elle y répondit par des gémissements qui duraient

encore au sixième coup frappé par le visiteur; puis, à la fin, dans un

accès irrésistible d'agonie mentale, elle renversa tous les parapluies

et se précipita dans l'arrière-parloir en fermant la porte après elle

avec un fracas épouvantable.

«N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick à la

servante qui lui ouvrit la porte.

--Au premier, la porte en face de l'escalier, répondit la jeune fille en

rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue

qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances.»

M. Snodgrass, qui était entré le dernier, parvint, après bien des

efforts, à fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant grimpé

l'escalier en trébuchant, furent reçus par Bob, qui n'avait pas osé

descendre au-devant d'eux, de peur d'être assailli par Mme Raddle.

«Comment vous portez-vous? leur dit l'étudiant déconfit, charmé de vous

voir. Prenez garde aux verres!»

Cet avertissement s'adressait à M. Pickwick, qui avait posé son chapeau

sur le plateau.

«Pardon! s'écria celui-ci; je vous demande pardon.

--Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je suis

un peu à l'étroit ici; mais il faut en prendre son parti quand on vient

voir un garçon. Entrez donc.... Vous avez déjà vu ce gentleman, je

pense?»

M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis suivirent

son exemple. Ils étaient à peine assis lorsqu'on entendit frapper de

nouveau un double coup à la porte.

«J'espère que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!... Oui, c'est lui.

Montez, Jack, montez.»

Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se présenta

sous un gilet de velours noir, orné de boutons flamboyants. Il portait,

en outre, une chemise bleue rayée, surmontée d'un faux-col blanc.

«Vous arrivez bien tard, lui dit Ben.

--J'ai été retenu à l'hôpital.

--Y a-t-il quelque chose de nouveau!

--Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois.

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick.

--Un homme qui est tombé d'un quatrième étage, voilà tout. Mais c'est un

cas superbe.

--Voulez-vous dire que le patient guérira probablement?

--Non, répondit le nouveau venu d'un air d'indifférence, j'imagine

plutôt qu'il en mourra; mais il y aura une belle opération demain; quel

spectacle magnifique si c'est Slasher qui opère!

--Vous regardez donc M. Slasher comme un bon opérateur?

--Le meilleur qui existe assurément. La semaine dernière, il a

désarticulé la jambe d'un enfant, qui a mangé cinq pommes et un morceau

de pain d'épice pendant l'opération. Mais ce n'est pas tout; deux

minutes après, le moutard a déclaré qu'il ne voulait pas rester là pour

le roi de Prusse, et qu'il le dirait à sa mère si on ne commençait pas.

--Vous m'étonnez, s'écria M. Pickwick.

--Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob?

--Rien du tout, répliqua M. Sawyer.

--À propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage attentif de M.

Pickwick un coup d'oeil à peine perceptible, nous avons eu un curieux

accident la nuit dernière. On nous a amené un enfant qui avait avalé un

collier.

--Avalé quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick.

--Un collier. Non pas tout à la fois, cela serait trop fort; vous ne

pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha! ha!

ha!»

Ici M. Hopkins éclata de rire, enchanté de sa propre plaisanterie, puis

il continua:

«Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont très-pauvres; la

soeur aînée achète un collier, un collier commun, des grosses boules de

bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le collier,

le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que c'est

une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre

boule....

--Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle épouvantable chose! Mais

je vous demande pardon, monsieur; continuez.

--Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se

régale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il avait

expédié tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La soeur, qui est

une jeune fille économe, et qui ne dépense guère d'argent en parure, se

dessèche les lacrymales à force de pleurer son collier; elle le cherche

partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve nulle

part. Quelques jours après, la famille était à dîner... une épaule de

mouton cuite au four avec des pommes de terre... l'enfant, qui n'avait

pas faim, jouait dans la chambra. Voilà que l'on entend un bruit du

diable, comme s'il était tombé de la grêle. «Ne fais pas ce bruit là,

mon garçon, dit le père.--Ce n'est pas moi, répond le moutard.--C'est

bon, dit le père; ne le fais plus alors.» Il y eut un court silence, et

le bruit recommença de plus belle. «Mon garçon, dit le père, si tu ne

m'écoutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de rien.» En même

temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et

voilà qu'il entend un cliquetis terrible. «Dieu me damne! s'écrie-t-il,

c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre!--Non,

non, papa» dit le moucheron en se mettant à pleurer. C'est le collier de

ma soeur; je l'ai avalé, papa.» Le père prend l'enfant dans ses bras et

court avec lui à l'hôpital; et, tout le long du chemin, les boules de

bois retentissaient dans son estomac à chaque secousse; et les

boutiquiers cherchaient de tous les côtes d'où venait un si drôle de

bruit. L'enfant est à l'hôpital maintenant; et il fait tant de tapage en

marchant, qu'on a été obligé de l'entortiller dans une houppelande de

watchman, de peur qu'il n'éveille les autres malades.

«Voilà l'accident le plus extraordinaire dont j'aie jamais entendu

parler! s'écria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de poing

emphatique.

--Oh! cela n'est rien encore, rétorqua Jack Hopkins. N'est-ce pas, Bob?

--Non, certainement.

--Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses

singulières dans notre profession.

--Je le crois facilement, répondit M. Pickwick.»

Un nouveau coup de marteau frappé à la porte annonça un gros jeune

homme, dont l'énorme tête était ombragée d'une perruque noire. Il

amenait avec lui un jouvenceau engaîné dans une étroite redingote, et

qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont

la chemise était semée de petites ancres rouges. Celui-ci fut suivi de

près par un pâle garçon, décoré d'une lourde chaîne en chrysocale.

L'entrée d'un individu maniéré, au linge parfaitement blanc, aux

bottines de lasting, compléta la réunion. La petite table à la serge

verte fut amenée; le premier service de punch fut apporté dans un pot

blanc, et les trois heures suivantes furent dévouées au vingt et un, à

un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agréable jeu fut

interrompu par une légère difficulté qui s'éleva entre le jeune nomma

scorbutique et le gentleman aux ancres rouges. À cette occasion le

premier exprima un brûlant désir de tirer le nez du second, et celui qui

portait les emblèmes de l'espérance déclara qu'il n'entendait accepter,

à titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme à la

contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orné d'une tête

humaine.

Quand la dernière banque fut terminée, et lorsque le compte des fiches

et des pence fut ajusté à la satisfaction de toutes les parties, M. Bob

Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprimèrent dans les

coins, pendant qu'on servait le festin.

Ce n'était pas une opération aussi facile qu'on pourrait l'imaginer.

D'abord il fut nécessaire d'éveiller la fille qui était tombée endormie

sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et même

lorsqu'elle eut répondu à la sonnette, un autre quart-d'heure s'écoula

avant qu'on pût exciter chez elle une faible étincelle de raison.

D'autre part, l'homme à qui on avait demandé des huîtres, n'avait pas

reçu l'ordre de les ouvrir; or il est très-difficile d'ouvrir une huître

avec un couteau de table, ou avec une fourchette à deux pointes; aussi

n'en put-on pas tirer grand parti. Le boeuf n'offrit guère plus de

ressources, car il n'était pas assez cuit, et l'on en pouvait dire

autant du jambon, quoiqu'il fût de la boutique allemande du coin de la

rue. En revanche l'on possédait abondance de _porter_ dans un broc

d'étain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le monde,

car il était très-fort. Au total le souper fut aussi bon qu'il l'est en

général dans une réunion de ce genre.

Après souper, un autre bol de punch fut placé sur la table, avec un

paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut

une pause pénible, occasionnée par une circonstance fort commune en

pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante.

Le fait est que la fille était occupée à laver les verres.

L'établissement s'enorgueillissait d'en posséder quatre; ce que nous ne

rapportons nullement comme étant injurieux à Mme Raddle, car il n'y a

jamais eu, jusqu'à présent, d'appartement garni où l'on ne fût pas à

court de verres. Ceux de l'hôtesse étaient des petits goblets, étroits

et minces; ceux qu'on avait empruntés l'auberge voisine étaient de

grands vases soufflés, hydropiques, portés, chacun, sur un gros pied

goutteux. Ceci, de soi, aurait été suffisant pour avertir la compagnie

de l'état réel des affaires; mais la jeune servante _factotum_, pour

empêcher la possibilité du doute à cet égard, s'était emparée violemment

de tous les verres, longtemps avant que la bière fût finie, en déclarant

hautement, malgré les clins d'oeil et les interruptions de l'amphytrion,

qu'elle allait les porter en bas pour les rincer.

C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne souffle

rien de bon pour personne. L'homme maniéré, aux bottines d'étoffe,

s'était inutilement efforcé d'accoucher d'une plaisanterie durant la

partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux. À l'instant où

les verres disparurent, il commença une longue histoire, au sujet d'une

réponse singulièrement heureuse, faite par un grand personnage

politique, dont il avait oublié le nom, à un autre individu également

noble et illustre, dont il n'avait jamais pu vérifier l'identité. Il

s'étendit soigneusement et avec détail sur diverses circonstances

accessoires, mais il ne put jamais venir à bout, dans ce moment, de se

rappeler la réponse même, quoiqu'il eût l'habitude de raconter cette

anecdote, avec grand succès, depuis dix années.

«Voilà qui est drôle! s'écria l'homme maniéré, est-ce extraordinaire

d'oublier ainsi!

--J'en suis fâché, dit Bob, en regardant avec anxiété vers la porte, car

il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis très-fâché!

--Et moi aussi, répliqua le narrateur, parce que je suis sûr que cela

vous aurait bien amusé. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici à une

demi-heure, ou environ, j'espère bien parvenir à m'en souvenir.»

L'homme maniéré en était là, lorsque les verres revinrent; et M. Bob

Sawyer qui jusqu'alors était resté comme absorbé lui dit en souriant

gracieusement, qu'il serait enchanté d'entendre la fin de son histoire,

et que, telle qu'elle était, c'était la meilleure qu'il eût jamais oui

raconter.

En effet, la vue des verres avait replacé notre ami Bob dans un état

d'équanimité qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue avec l'hôtesse.

Son visage s'était éclairci, et il commençait à se sentir tout à fait à

son aise.

«Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavité, en dispersant le

petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentré au

milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et dépêchez-vous,

comme une brave fille.»

--Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, répliqua Betsy.

--Pas d'eau chaude! s'écria Bob.

--Non, reprit la servante avec un hochement de tête plus négatif que

n'aurait pu l'être le langage le plus verbeux, madame a dit que vous

c'en auriez point.»

La surprise qui se peignait sur le visage des invités inspira un nouveau

courage à l'amphitryon.

«Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il avec le

calme du désespoir.

--Mais je ne peux pas! Mme Raddle a éteint le feu et enfermé la

bouilloire avant d'aller se coucher.

--Oh! c'est égal, c'est égal, ne vous tourmentez pas pour si peu, dit M.

Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la

physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne.

--Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen.

--Mon hôtesse est sujette à de légères attaques de dérangement mental,

dit Bob avec un sourire glacé. Je crains d'être obligé de lui donner

congé.

--Non, non, fit Benjamin.

--Je crains d'y être obligé, poursuivit Bob, avec une fermeté héroïque.

Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai congé ce matin.»

Pauvre garçon! avec quelle dévotion il souhaitait de pouvoir le faire!

Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup,

communiquèrent leur influence décourageante à la compagnie. La plupart

de ses hôtes, pour ranimer leurs esprits, s'attachèrent avec un surcroît

de cordialité au grog froid, dont les premiers effets se firent sentir

par un renouvellement d'hostilités entre le jeune homme scorbutique et

le propriétaire de la chemise pleine d'espoir. Les belligérants

signalèrent pendant quelque temps leur mépris mutuel par une variété de

froncements de sourcil et de reniflements; mais à la fin, le jeune

scorbutique sentit qu'il était nécessaire de provoquer un

éclaircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela.

«Sawyer, dit-il d'une voix retentissante.

--Eh bien, Noddy, répondit l'amphitryon.

--Je serais très-fâché, Sawyer, d'occasionner le moindre désagrément à

la table d'un ami, et surtout à la vôtre, mon cher; mais je me crois

obligé de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est pas un

gentleman.

--Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais très-fâché d'occasionner

le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur d'être

obligé d'alarmer les voisins, en jetant par la fenêtre la personne qui

vient de parler.

--Qu'est-ce que vous entendez par là, monsieur, demanda M. Noddy?

--J'entends ce que j'ai dit, monsieur.

--Je voudrais bien voir cela, monsieur!

--Vous allez le sentir dans une minute, monsieur.

--Je vous serai obligé de me donner votre carte, monsieur.

--Je n'en ferai rien, monsieur.

--Pourquoi pas, monsieur?

--Parce que vous la placeriez à votre glace, pour faire croire que vous

avez reçu la visite d'un gentleman.

--Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin.

--Je vous suis très-obligé de m'en prévenir, monsieur; j'aurai soin de

dire au domestique d'enfermer l'argenterie.»

En cet endroit du dialogue, les assistants s'interposèrent et

représentèrent aux deux parties l'inconvenance de leur conduite. En

conséquence, M. Noddy déclara que son père était aussi respectable que

le père de M. Gunter. À quoi M. Gunter rétorqua que son père était tout

aussi respectable que le père de M. Noddy, et que, tous les jours de la

semaine, le fils de son père valait bien M. Noddy. Comme cette

déclaration semblait préluder au renouvellement de la dispute, il y eut

une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une

vaste quantité de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy se

laissa vaincre graduellement par son émotion, et protesta qu'il avait

toujours professé pour M. Gunter un attachement et un dévouement sans

bornes. À cela, M. Gunter répliqua, qu'au total, il préférait peut-être

M. Noddy à son propre frère. En entendant cette déclaration, M. Noddy se

leva avec magnanimité, et tendit la main à M. Gunter; M. Gunter la

secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette

discussion avait été conduite d'une manière grandement honorable pour

les deux parties belligérantes.

«Maintenant, Bob, pour vous remettre à flot, dit M. Jack Hopkins, je ne

demande pas mieux que de chanter une chanson.» Cette proposition ayant

été accueillie par des applaudissements tumultueux, Hopkins se plongea

immédiatement dans _God save the King_, qu'il chanta de toutes ses

forces sur un nouvel air composé de la _Baie de Biscaye_ et de _Une

grenouille volait_. Le refrain était l'essence de la chanson, et comme

chaque gentleman le chantait en choeur, sur l'air qu'il savait le mieux,

l'effet en était réellement saisissant.

À la fin du choeur du premier couplet, M. Pickwick leva la main pour

réclamer l'attention des assistants, et dit, aussitôt que la

tranquillité fut rétablie:

«Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends appeler

là-haut.»

Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer pâlissait.

«Je crois que j'entends encore le même bruit, poursuivit M. Pickwick.

Ayez la bonté d'ouvrir la porte.»

À peine la porte fut-elle ouverte que toute espèce de doute se trouva

dissipé.

«M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second étage.

--C'est mon hôtesse, dit Bob en regardant ses invités avec angoisse.

Oui, Mme Raddle.

--Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? répéta la voix avec une aigre

rapidité. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et l'argent que

j'ai payé pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos amis,

qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous

fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la

maison par les fenêtres, et ça à deux heures du matin. Renvoyez-moi ces

gens-là!

--Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle

paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines.

--Mourir de honte, certainement, répéta sa douce moitié. Mais vous,

poule mouillée que vous êtes, pourquoi n'allez vous pas les rouler en

bas des escaliers? Voilà ce que vous feriez si vous étiez un homme.

--Voilà ce que je ferais, si j'étais une douzaine d'hommes, ma chère,

répliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un peu trop

l'avantage du nombre sur moi.

--Hou! le poltron, rétorqua Mme Raddle avec un mépris suprême. M.

Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non?

--Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le misérable Bob. Je

crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il à ses amis, je

pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit.

--C'est bien malheureux, fit observer l'homme maniéré, juste au moment

où nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de

retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile à

digérer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est difficile à

digérer, hein!

--Il ne faut pas endurer cela, répliqua Hopkins. Chantons l'autre

couplet, Bob, allons!

--Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste

amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons

mieux d'en rester là. Les gens de cette maison sont très-violents,

excessivement violents.

--Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le propriétaire?

dit Hopkins, ou que je carillonne à la sonnette, ou que j'aille aboyer

sur l'escalier? Disposez de moi, Bob.

--Je suis bien obligé à votre amitié et à votre bon naturel, répondit le

malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour éviter toute

dispute, est de nous séparer sur-le-champ.

--Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aigüe de Mme Raddle, s'en vont-ils,

ces brigands?

--Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont à la minute.

--C'est heureux! s'écria Mme Raddle en allongeant son bonnet de nuit

par-dessus la rampe, juste au moment où M. Pickwick, suivi de M. Tupman,

sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de

venir.

--Ma chère dame, dit M. Pickwick en levant la tête....

--Allez-vous-en, vieux farceur! rétorqua Mme Raddle, en ôtant

précipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour être son grand-père,

le débauché! Vous êtes le pire de tous.»

M. Pickwick reconnut qu'il était inutile de protester de son innocence.

Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par

MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui était affreusement

contristé par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette scène, les

accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia à M.

Winkle, comme à une personne singulièrement digne de sa confidence,

qu'il était décidé à couper la gorge de tout gentleman, autre que M. Bob

Sawyer, qui oserait aspirer à l'affection de sa soeur Arabelle. Ayant

exprimé sa détermination d'exécuter avec une fermeté convenable ce

pénible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfonça son chapeau sur

ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arrêta devant

la porte du marché du Borough. Là, jusqu'au point du jour, il s'occupa à

frapper à coups redoublés et à faire alternativement de petits sommes

sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il était devant

sa porte, et qu'il en avait oublié la clef.

Les invités étant ainsi partis, grâce à la requête assez pressante de

Mme Raddle, l'infortuné Bob se trouva libre de méditer sur les

événements probables du lendemain et sur les plaisirs de la soirée.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 22 / 73 题