«In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come dit le
genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que la
1ère et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprimé dent
mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu
dé portret fait par la machinne à porfil (don vous avet peu taître
entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le quadre
avec un annot ô boue pour la crocher en 2 minutes un cart.»
«J'ai peur que ça ne frise le poétique, fit observer M. Weller d'un air
dubitatif.
--Pas du tout,» répondit Sam, en recommençant promptement à lire pour
éviter toute discussion.
«Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset à se que je
vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan.--Voilà tout.»
«Ça s'arrête un peu court, il me semble, Sammy
--Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et voilà le
grand art d'écrire des lettres!
--Eh! ben, i' y a qué'que chose là dedans. Je voudrais seulement que te
belle-mère conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce que vous
n'allez pas signer.
--C'est la difficulté, ça. Je ne sais pas ce que je vas signer.
--Signe: _Weller_, dit le vieux propriétaire de ce nom.
--Ça n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son propre
nom.
--Signe: _Pickwick_ alors, c'est un très-bon nom et facile à épeler.
--Voilà l'affaire. Si je finissais par des verses, hein?
--Je n'aime pas ça, mon garçon; je n'ai jamais connu un respectable
cocher qu'a écrit de la poésie, excepté un qu'a fait un morceau de
verses attendrissant, le jour avant qu'il a été pendu, pour un vol de
grand chemin, et encore c'était seulement un homme de Cambervell. Ainsi
ça ne compte pas.»
Cependant Sam ne put être dissuadé de l'idée poétique qui lui était
survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit:
L'amour me pique,
Piquewique.
Ayant ensuite fermé son épître d'une manière très-compliquée, il y mit
obliquement l'adresse:
_Miss Mary fam de chambre ché monsieur Nupkins mère à Ipswick Suffolk._
Puis après l'avoir cachetée il la fourra dans sa poche, toute prête pour
la poste.
Cette importante affaire étant terminée, M. Weller _senior_ commença à
développer celle pour laquelle il avait convoqué son héritier.
«La première histoire regarde ton gouverneur, Sammy, lui dit-il. Il va
être jugé demain, n'est-il pas vrai?
--Sûr comme ache.
--Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qué'ques témoins pour jurer
ses moeurs, ou bien peut-être pour prouver un allébi. J'ai retourné tout
cela dans ma tête, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai ramassé
qué'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais voilà
mon avis à moi. Vous inquiétez pas des moeurs, et raccrochez vous à
l'allébi. Rien comme un allébi, Sammy, rien.»
Ayant délivré cette opinion légale d'un air singulièrement profond, M.
Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de
rapides clins d'oeil à son fils étonné.
«Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que vous vous
imaginez qu'il va passer en cour d'assises?
--Ça ne fait rien à l'affaire, Sammy. N'importe où ce qui sera jugé, mon
garçon; un allébi voilà la chose. Nous avons sauvé Tom Wildspark d'un
meurtre, avec un allébi, quand toutes les grosses perruques disaient
que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion
est que si ton gouverneur ne prouve pas un allébi, il se trouvera
couronné des deux jambes.»
Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et inaltérable que le
_Old Bailey_ était la cour suprême de judicature de l'Angleterre, et que
ses formes de procédure réglaient toutes les autres cours de justice
sans exception, il n'écouta en aucune manière les assurances et les
arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi était inadmissible;
mais il continua à protester avec véhémence que M. Pickwick allait être
_victimisé_. Trouvant qu'il était inutile de discuter davantage cette
matière, Sam changea de sujet, et demanda quel était le second topique,
sur lequel son vénérable parent désirait le consulter.
«C'est un point de politique domestique, Sammy, répondit celui-ci. Tu
sais bien ce Stiggins?
--L'homme au nez rouge?
--Le même. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta belle-mère avec une
bonté et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant notre
famille que, quand il s'en va, il ne peut pas être confortable, à moins
qu'il n'emporte qué'que chose pour se souvenir de nous.
--Et si j'étais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais qué'que
chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans.
--Une minute: j'allais te dire qu'à présent il apporte toujours une
bouteille plate, qui tient à peu près une pinte et demie, et qu'avant de
s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum.
--Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose?
--Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi à lui
pour cela, Sammy. Maintenant, mon garçon, ces gaillards ici vont tenir
ce soir l'assemblée mensuelle de la branche de _Brick-Lane_ de la grande
union _Ebenezer_, à l'association de Tempérance. Ta belle-mère était
pour y aller Sammy, mais elle a attrapé le rhumatique, et elle ne peut
pas; et moi j'ai attrapé les deux billets qu'on y avait envoyés.»
M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et ensuite
se mit à cligner de l'oeil, si infatigablement que Sam commença à penser
qu'il avait le tic douloureux dans la paupière droite.
«Eh bien! dit le jeune gentleman.
--Eh bien! continua son père en regardant avec précaution autour de
lui, nous irons ensemble, ponctuels à l'heure, Sammy. Le substitut du
berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas!»
Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha
graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux
gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le dos
de son père, assez vivement pour l'enflammer par la friction, s'il eût
été un peu plus sec.
«Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme ça de mes
jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc à rire, corpulence?
--Chut! Sammy, répondit M. Weller, en regardant autour de lui, avec
encore plus de défiance, et en parlant à voix basse. Deux de mes amis,
qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes
sortes de farces, ont pris le substitut du berger à la remorque, et
quand il viendra à la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien sûr de
faire, car ils le reconduiront jusqu'à la porte, et ils le feront
monter, bon gré malgré, si c'est nécessaire), il sera embourbé dans le
rhum aussi fort qu'il l'a jamais été au marquis de Granby, et c'est pas
peu dire.»
Ici, M. Weller recommença à rire immodérément, et en conséquence retomba
sur nouveaux frais dans un état de suffocation partielle.
Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les idées de Sam que le projet de
démasquer les penchants et les qualités réelles de l'homme au nez rouge.
L'heure désignée pour la réunion approchant, le père et le fils se
dirigèrent immédiatement vers Brick-Lane, et pendant le chemin Sam
n'oublia pas de jeter sa lettre à la poste.
L'assemblée mensuelle de la branche de l'Association de Tempérance de
_Brick-Lane_, embranchement de la grande union _Ebenezer_, se tenait
dans une vaste chambre, située d'une manière agréable et aérée au sommet
d'une échelle sûre et commode. Le président était le juste M. Anthony
Humm, pompier converti, maintenant maître d'école, et occasionnellement
prédicant-voyageur. Le secrétaire était M. Jonas Mudge, garçon
chandelier, vase d'enthousiasme et de désintéressement, qui vendait du
thé aux membres de l'association. Préalablement au commencement des
opérations, les dames étaient assises sur des tabourets et buvaient du
thé, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis qu'une
large tirelire de bois était placée en évidence sur le tapis vert du
bureau, derrière lequel le secrétaire se tenait debout, reconnaissant
par un gracieux sourire, chaque addition à la riche veine de cuivre que
la botte renfermait dans ses flancs.
Dans la présente occasion, les dames commencèrent par boire une quantité
de thé presque alarmante, à la grande horreur de M. Weller qui,
méprisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards où
pouvaient se lire, avec facilité, son étonnement et son mépris.
«Sammy, murmura-t-il à son fils, si qué'ques uns de ces gens ici n'ont
pas besoin d'être opérés pour l'hydropisie, demain matin, je ne suis pas
ton père! Vois-tu cette vieille lady, assise auprès de moi? elle se noie
avec du thé.
--Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam.
--Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent
d'agitation profonde, fais attention à ce que je te dis, mon garçon; si
ce secrétaire continue encore cinq minutes, il va crever à force
d'avaler des rôties et de l'eau chaude.
--Eh bien! laissez-le, si ça lui fait plaisir. Ce n'est pas votre
affaire.
--Si ça dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller à voix basse,
je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chrétien, de me lever
et d'adresser qué'ques paroles au président. Il y a là une jeune femme,
au troisième tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois qui
gonfle visiblement à l'oeil nu.»
Il n'y a nul doute que M. Weller eût exécuté ses bienveillantes
intentions, si un grand bruit, occasionné par le choc des tasses,
n'avait pas heureusement annoncé que le thé était terminé. La faïence
ayant été enlevée et la table à la serge verte apportée au centre de la
chambre, les opérations de la soirée furent entamées par un petit homme
chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement à
l'échelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes.
«Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au fauteuil
notre excellent frère, M. Anthony Humm.»
À cette proposition les dames agitèrent une élégante collection de
mouchoirs, et l'impétueux petit homme porta littéralement au fauteuil
M. Humm, en le prenant par les épaules et le poussant vers un ustensile
d'acajou, qui avait autrefois représenté cette pièce d'ameublement.
L'agitation des mouchoirs fut renouvelée, et M. Humm, qui avait un
visage blafard et luisant, en état de transpiration perpétuelle, salua
gracieusement l'assemblée, à la grande admiration des femelles, et prit
gravement son siége. Le silence fut alors réclamé par le petit homme,
puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des frères et des
soeurs de la branche de _Brick-Lane_, alors présents, le secrétaire
lirait le rapport du comité de la branche de _Brick-Lane_, proposition
qui fut encore accueillie par un trépignement de mouchoirs.
Le secrétaire ayant éternué d'une manière très-expressive, et la toux
qui saisit toujours une assemblée, quand il va se passer quelque chose
d'intéressant, ayant eu son cours régulier, on entendit la lecture du
document suivant:
_Rapport du Comité de la Branche de Brick-Lane de la Grande Union
Ebenezer de l'Association de Tempérance._
«Votre comité a poursuivi ses agréables travaux, durant le mois passé,
et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de
nouveaux convertis à la tempérance.
«M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il était plus
à son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale et de
la bière. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas siroté pendant
vingt ans, deux fois par semaines, du _nez de chien_, que votre comité
trouve, sur enquête, être composé de porter chaud, de cassonade, de
genièvre et de muscade. (Ici une femme âgée pousse un gémissement en
s'écriant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans argent;
il pense que ce doit être la faute du porter (applaudissements) ou la
perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des deux,
mais il regarde comme très-probable que s'il n'avait bu que de l'eau
toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqué avec une aiguille
rouillée, ce qui a occasionné son accident (immenses applaudissements).
Il n'a plus rien à boire que de l'eau claire, et ne se sent jamais
altéré (grands applaudissements).
«Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un oeil, va en journée
comme femme de ménage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un oeil, mais
sait que sa mère buvait solidement, ne serait pas étonnée si cela en
était la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas comme
impossible qu'elle eût deux yeux maintenant, si elle s'était toujours
abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). Était habituée à
recevoir par jour _1 shilling et 6 pence_, une pinte de porter et un
verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la branche
de _Brick-Lane_ elle demande toujours à la place _3 shillings et 6
pence_ (l'annonce de ce fait intéressant est reçue avec le plus
étourdissant enthousiasme).
«Henry Beller a été pendant nombre d'années maître d'hôtel pour
différents dîners de corporations. En ce temps-là il buvait une grande
quantité de vins étrangers. Il en a peut-être emporté quelque fois une
bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout à fait certain de cela,
mais il est sûr que s'il les a emportées, il en a bu le contenu. Il se
trouve très-mal disposé et mélancolique, est agité la nuit et éprouve
une soif continuelle. Il pense que ce doit être le vin qu'il avait
l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant,
et ne tâte jamais une seule goutte de vins étrangers (applaudissements
épouvantables).
«Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des schérifs et de
plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu
avec un intérêt saisissant). Il a une jambe de bois: il trouve qu'une
jambe de bois coûte bien cher quand on marche sur le pavé. Il avait
l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait
régulièrement chaque soir un verre d'eau et de genièvre chaud;
quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aperçu que les jambes
d'occasion se fendaient et se pourrissaient très-promptement; il est
fermement persuadé que leur constitution était minée par l'eau et le
genièvre (applaudissements prolongés). Il achète maintenant des jambes
de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du thé léger. Les
nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les
anciennes, et il attribue cela uniquement à ses habitudes de tempérance
(applaudissements triomphants).»
Après cette lecture, Anthony Humm proposa à l'assemblée de se régaler
d'une chanson. Il l'invita à se joindre à lui pour chanter les paroles
du joyeux batelier, adaptées à l'air du centième psaume par le frère
Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de
la société (grands applaudissements). M. Anthony Humm saisit cette
opportunité d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin[7],
reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait écrit cette chanson
pour montrer les avantages de l'abstinence. «C'est une chanson de
tempérance (tourbillon d'applaudissements). La propreté du costume de
l'intéressant jeune homme, son habileté, comme rameur, la désirable
disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du
poëte, de ramer tout le jour en ne pensant à rien; tout se réunit pour
prouver qu'il devait être buveur d'eau (applaudissements). Oh! quel état
de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle
fut la récompense du jeune homme! que tous les jeunes gens présents
remarquent ceci:
[Footnote 7: Auteur de chansons célèbres.]
«Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau (bruyants
applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les
jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans
le sentier du devoir et de la tempérance. Mais étaient-ce seulement les
jeunes filles de bas étage, qui le soignaient, qui le consolaient, qui
le soutenaient? Non!
Il était le rameur chéri
Des plus belles dames du monde.
(Immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul
homme.... Mille pardons, comme une seule femme... autour du jeune
batelier, et se détournait avec dégoût des buveurs de spiritueux
(applaudissements). Les frères de la _Branche de Brick-Lane_ sont des
bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est
leur bateau; cette audience représente les jeunes filles, et l'orateur,
quoique indigne, est leur rameur chéri (applaudissements frénétiques et
interminables).»
«Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le _doux sexe_? demanda M. Weller à
voix basse.
--La femme, répondit Sam du même ton.
--Pour ça, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment _douce_ pour se
laisser plumer par des olibrius comme ça.»
Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues par le
commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes
par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne
connaissaient point la légende. Pendant qu'on chantait, le petit homme
chauve disparut, mais il revint aussitôt que la chanson fut terminée,
et parla bas à M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance.
«Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant, pour faire
taire quelques vieilles ladies qui étaient en arrière d'un vers ou deux;
mes amis, un délégué de la branche de Dorking, de notre société, le
frère Stiggins, est en bas.»
Les mouchoirs s'agitèrent de nouveau et plus fort que jamais, car M.
Stiggins était extrêmement populaire parmi les dames de _Brick-Lane_.
«Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de lui avec
un sourire fixe. Frère Tadger, il peut venir auprès de nous et remplir
sa mission.»
Le petit homme chauve, qui répondait au nom de frère Tadger, dégringola
l'échelle avec grande rapidité, puis immédiatement après, on l'entendit
remonter avec le révérend M. Stiggins.
«Le voilà qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le visage était
pourpre d'une envie de rire supprimée.
--Ne lui dites rien, répartit Sam, je ne pourrais pas me retenir. Il est
près de la porte; je l'entends qui se cogne la tête contre la cloison.»
Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le frère Tadger parut,
immédiatement suivi par le révérend M. Stiggins. L'entrée de celui-ci
fut accueillie par des bravos, par des trépignements, par des agitations
de mouchoirs. Mais, à toutes ces manifestations de délices, le frère
Stiggins ne répondit pas un mot, se contentant de regarder avec un
sourire hébété la chandelle qui fumait sur la table, et balançant en
même temps son corps d'une manière irrégulière et alarmante.
«Est-ce que vous n'allez pas bien, frère Stiggins? lui dit tout bas M.
Anthony Humm.
--Je vais très-bien, monsieur, répliqua M. Stiggins d'une voix aussi
féroce que le permettait l'épaisseur de sa langue. Je vais parfaitement,
monsieur.
--Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de
quelques pas.
--J'espère que personne ici ne se permet de dire que je ne suis pas
bien?
--Oh! certainement non.
--Je les engage à ne pas le dire, monsieur, je les y engage.»
Tendant ce colloque, l'assemblée était restée parfaitement silencieuse,
attendant avec une certaine anxiété la reprise de ses travaux
ordinaires.
«Frère, dit M. Humm avec un sourire engageant, voulez-vous édifier
l'assemblée?
--Non,» répliqua M. Stiggins.
L'assemblée leva les yeux au ciel et un murmure d'étonnement parcourut
la salle.
«Monsieur, dit M. Stiggins, en déboutonnant son habit, et en parlant
très-haut; j'ai dans l'opinion que cette assemblée s'est honteusement
soûlée.--Frère Tadger, continua-t-il avec une férocité croissante, et en
se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous êtes soûl,
monsieur.»
En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager la
sobriété de rassemblée, et d'en exclure toute personne indigne, lança
sur le nez de frère Tadger un coup de poing, si bien appliqué, que le
petit secrétaire disparut en un clin d'oeil. Il avait été précipité la
tête première en bas de l'échelle.
À ce mouvement oratoire, tes femmes poussèrent des cris déchirants, et
se précipitant par petits groupes autour de leurs frères favoris, les
entourèrent de leurs bras pour les préserver du danger. Cette preuve
d'affection touchante devint presque fatale au frère Humm, car il était
extrêmement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne fût étouffé par
la foule des séïdes femelles qui se pendirent à son cou, et
l'accablèrent de leurs caresses. La plus grande partie des lumières
furent promptement éteintes, et l'on n'entendit plus, de toutes parts,
qu'un tumulte épouvantable.
«Maintenant, Sammy, dit M. Weller en ôtant sa redingote d'un air
délibéré, allez-vous-en me chercher un watchman.
--Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant?
--Ne vous inquiétez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper à régler un
petit compte avec ce Stiggins ici.»
Ayant ainsi parlé, et avant que Sam pût le retenir, l'héroïque vieillard
pénétra dans le coin de la chambre où se trouvait le révérend M.
Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dextérité.
«Venez-vous-en, dit Sam.
--Avancez donc!» s'écria M. Weller, et sans autre avertissement, il
administra au révérend M. Stiggins une tape sur la tête, puis se mit à
danser autour de lui, avec une légèreté parfaitement admirable chez un
gentleman de cet âge.»
Voyant que ses remontrances étaient inutiles, Sam enfonça solidement
son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son père, et saisissant le
gros cocher par la ceinture, l'entraîna de force le long de l'échelle,
et de là dans la rue, sans le lâcher, et sans lui permettre de
s'arrêter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le tumulte
occasionné par la dispersion, dans différentes directions, des membres
la branche de _Brick-Lane_ de la grande union d'_Ebenezer_ à
l'association de Tempérance, et virent bientôt après passer le révérend
M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les huées de la populace, afin de
lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cité.