M. Pickwick répliqua affirmativement:

«Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais d'avance;

j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher monsieur,

si vous voulez faire vos affaires vous-même, après les avoir confiées à

votre avoué, il faut en subir les conséquences.»

Ici M. Perker se redressa avec un air de dignité, et fit tomber

quelques grains de tabac, égarés sur son jabot.

«Que veulent-ils donc prouver par son témoignage? demanda M. Pickwick,

après deux ou trois minutes de silence.

--Que vous l'avez envoyé à la plaignante pour faire quelques affaires de

compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup d'inconvénient,

car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de

lui.

--Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgré sa vexation, il ne put

s'empêcher de sourire à la pensée de voir Sam paraître comme témoin.

Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il.

--Nous n'en avons qu'une seule à adopter, mon cher monsieur; c'est de

contre-examiner les témoins, de nous fier à l'éloquence de Snubbin, de

jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury.

--Et si le verdict est contre moi?»

M. Perker sourit, prit une très-longue prise de tabac, attisa le feu,

leva les épaules, et garda un silence expressif.

«Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les

dommages-intérêts?» reprit M. Pickwick, qui avait examiné avec un

maintien sévère cette réponse télégraphique.

Perker donna au feu une autre secousse fort peu nécessaire, en disant:

«J'en ai peur.

--Et moi, reprit M. Pickwick avec énergie, je vous annonce ici ma

résolution inaltérable de ne payer aucun dommage quelconque, aucun,

Perker. Pas une guinée, pas un penny de mon argent ne s'engouffrera dans

les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma détermination réfléchie,

irrévocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick déchargea sur la table qui

était auprès de lui un violent coup de poing, pour confirmer

l'irrévocabilité de ses intentions.

--Très-bien, mon cher monsieur; très-bien: vous savez mieux que personne

ce que vous avez à faire.

--Sans aucun doute, reprit notre héros avec vivacité. Où demeure maître

Snubbin?

--Dans _Old-Square, Lincoln's Inn_.

--Je désirerais le voir.

--Voir maître Snubbin! mon cher monsieur, s'écria M. Perker, dans le

plus grand étonnement. Poh! Poh! impossible! Voir maître Snubbin! Dieu

vous bénisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler d'une

chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, à moins d'avoir

payé d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu un

rendez-vous.

Malgré tout cela, M. Pickwick avait décidé, non-seulement que cela

pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en conséquence, dix

minutes après avoir reçu l'assurance que la chose était impossible, il

fut conduit par son avoué dans le cabinet extérieur de l'illustre maître

Snubbin.

C'était une pièce assez grande, mais sans tapis. Auprès du feu était une

table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute

prétention à son ancienne couleur verte, et qui, grâces à l'âge et à la

poussière, était graduellement devenue grise, excepté dans les endroits

nombreux où elle était noircie d'encre. On voyait sur la table une

énorme quantité de petits paquets de papier, attachés avec de la ficelle

rouge; et, derrière la table, un clerc assez âgé, dont l'apparence

soignée et la pesante chaîne d'or accusaient clairement la clientèle

étendue et lucrative de maître Snubbin.

«Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda Perker au

vieux clerc, en lui offrant sa tabatière, avec toute la courtoisie

imaginable.

--Oui, mais il est trop occupé. Voyez-vous toutes ces affaires? Il n'a

pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les

honoraires d'expédition sont payés pour toutes.»

Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec une

sensualité qui semblait être composée de goût pour le tabac et d'amour

pour les honoraires.

«Ça ressemble à de la clientèle, cela, dit Perker.

--Oui, répondit le clerc, en offrant à son tour sa boîte, avec la plus

grande cordialité; et le meilleur de l'affaire c'est que personne au

monde, excepté moi, ne peut lire l'écriture du patron. Si bien que,

quand il a donné son opinion, on est obligé d'attendre que je l'aie

copiée, hé! hé! hé!

--Ce qui profite à quelqu'un aussi bien qu'à maître Snubbin, et

contribue à vider la bourse du client, ha! ha! ha!»

À cette observation, le clerc recommença à rire; non pas d'un rire

bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, intérieur, qui

faisait mal à M. Pickwick. Quand un homme saigne intérieurement, c'est

une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit intérieurement,

cela ne présage rien de bon pour les autres.

«Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires que je

vous dois? reprit Perker.

--Non; pas encore.

--Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais vous

êtes trop occupé à empocher l'argent comptant pour penser à vos

débiteurs, hé! hé! hé!»

Cette plaisanterie parut chatouiller agréablement le clerc, et il se

régala sur nouveaux frais de son ricanement égoïste.

«Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en recouvrant tout

d'un coup sa gravité, et en tirant par le revers de son habit le grand

clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous

persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voilà.

--Allons! allons! en voilà une bonne! voir maître Snubbin? C'est par

trop absurde!»

Malgré l'absurdité de la proposition, le clerc se laissa doucement

emmener hors de l'ouïe de M. Pickwick, puis après quelques

chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la

justice. Il en revint bientôt sur la pointe du pied et informa M. Perker

et M. Pickwick qu'il avait décidé maître Snubbin à les admettre

sur-le-champ, en violation de toutes les règles établies.

Maître Snubbin, suivant la phrase reçue, pouvait avoir une cinquantaine

d'années. C'était un de ces individus pâles, maigres, desséchés, dont la

figure ressemble à une lanterne de corne. Il avait des yeux ronds,

saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la tête des

gens qui se sont appliqués pendant de longues années à de laborieuses et

monotones études; des yeux qui l'auraient fait reconnaître pour myope

quand même on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa

poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux étaient rares et

grêles, ce qu'on pouvait attribuer en partie à ce qu'il n'avait jamais

sacrifié beaucoup de temps à leur arrangement, mais surtout à ce qu'il

avait porté pendant vingt-cinq ans la perruque légale, que l'on voyait

derrière lui, sur une tête à perruque. Les traces de poudre qui

souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal

attachée, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il avait

quitté la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre

changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son costume,

donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps désirable,

sans que sa tournure en fût améliorée. Des livres de droit, des

monceaux de papiers, des lettres ouvertes, étaient répandus sur la

table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement était vieux et

délabré, les portes de la bibliothèque semblaient vermoulues; à chaque

pas la poussière s'élevait en petits nuages du tapis râpé; les rideaux

étaient jaunis par l'âge et par la fumée, et l'état de toutes choses,

dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que maître Snubbin était

trop absorbé par sa profession pour faire attention à ses aises.

L'illustre avocat s'occupait à écrire, lorsque ses clients entrèrent; il

salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut présenté par son

avoué, fit signe à ses visiteurs de s'asseoir, plaça soigneusement sa

plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et

attendit qu'on lui adressât la parole.

«Maître Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le défendeur dans

Bardell et Pickwick.

--Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-là?

--Oui, monsieur.»

L'avocat inclina la tête, et attendit une autre communication.

«Maître Snubbin, reprit le petit avoué, M. Pickwick avait le plus vif

désir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour vous

assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun prétexte à l'action intentée

contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne paraîtrait pas devant la

cour, si sa conscience n'était pas complètement tranquille en résistant

aux demandes de la plaignante.--Ai-je bien exprimé votre pensée, mon

cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick.

--Parfaitement.»

Maître Snubbin développa son lorgnon, l'éleva à la hauteur de ses yeux,

et après avoir considéré notre héros pendant quelques secondes, avec une

grande curiosité, se tourna vers M. Perker, et lui dit en souriant

légèrement:

«La cause de M. Pickwick est-elle bonne?»

L'avoué leva les épaules.

«Vous proposez-vous d'appeler des témoins?

--Non, monsieur.»

Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa jambe

avec une violence redoublée, et se rejetant en arrière dans son

fauteuil, il toussa dubitativement.

Tout légers qu'étaient ces indices des sentiments de l'avocat, ils ne

furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez

les bésicles à travers lesquelles il avait attentivement contemplé les

démonstrations que l'homme de loi avait laissé échapper, puis il lui

dit, avec une grande énergie, et en dépit des clins d'oeil et des

froncements de sourcils de l'avoué:

«Mon désir de vous être présenté dans un semblable but, monsieur, paraît

sans doute fort extraordinaire à une personne qui voit tant d'affaires

du même genre?»

L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau faire,

le sourire revint encore sur ses lèvres. M. Pickwick continua:

«Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours le plus

mauvais côté de la nature humaine. Toutes les discussions, toutes les

rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par

expérience jusqu'à quel point les jurés se laissent prendre par la mise

en scène, et naturellement vous attribuez aux autres le désir

d'employer, dans un but d'intérêt et de déception, le moyen dont vous

connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment dans

l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en

faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer à cette cause

l'opinion vulgaire mais générale, que vous êtes, comme corps, froids,

soupçonneux, égoïstes. Je sais donc fort bien, monsieur, tout le

désavantage qu'il y a à vous faire une semblable déclaration, dans la

circonstance où je me trouve. Néanmoins, comme vous l'a dit mon ami, M.

Perker, je suis venu ici pour vous déclarer positivement que je suis

innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse

parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande

la permission d'ajouter que je renoncerais à me servir de votre talent,

si vous n'étiez pas absolument convaincu de ma sincérité.»

Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, était

d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat était retombé dans

ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et

après avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la présence de

son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton

assez brusque:

«Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause?

--M. Phunky, répliqua l'avoué.

--Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-là. C'est donc un jeune

homme?

--Oui, c'est un très-jeune homme. Il n'y a que quelques semaines qu'il a

plaidé sa première cause, il n'y a pas encore huit ans qu'il est au

barreau.

--Oh! c'est ce que je pensais, reprit maître Snubbin, avec cet accent de

commisération que l'on emploie dans le monde pour parler d'un pauvre

petit enfant sans appui.--M. Mallard, envoyez chez monsieur...

monsieur....

--Phunky, Holborn-Court, suppléa M. Perker

--Très-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un instant.»

M. Mallard partit pour exécuter sa commission, et maître Snubbin retomba

dans son abstraction, jusqu'au moment où M. Phunky fut introduit.

M. Phunky était un homme d'un âge mûr, quoique un avocat en bourgeon. Il

avait des manières timides, embarrassées, et en parlant, il hésitait

péniblement. Cependant ce défaut ne semblait pas lui être naturel, mais

paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui

opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-être bien de

savoir faire. Il était intimidé par l'avocat, et se montrait

obséquieusement poli pour l'avoué.

«Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. Phunky,» dit maître

Snubbin avec une condescendance hautaine.

M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir de

voir maître Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie d'un homme

pauvre.

«Vous êtes avec moi dans cette cause, à ce que j'apprends? poursuivit

l'avocat.»

Si M. Phunky avait été riche, il aurait immédiatement envoyé chercher

son clerc, pour savoir ce qui en était; s'il avait été habile, il aurait

appliqué son index à son front et aurait tâché de se rappeler si, dans

la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette affaire:

mais, comme il n'était ni riche ni habile (dans ce sens, du moins), il

devint rouge et salua.

«Avez-vous lu les pièces, M. Phunky? continua le grand avocat.»

Ici encore, M. Phunky aurait dû déclarer qu'il n'en avait aucun

souvenir; mais comme il avait examiné tous les papiers qui lui avaient

été remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas pensé à autre

chose depuis deux mois qu'il avait été retenu comme junior de maître

Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais.

«Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans la

direction de l'endroit où notre philosophe se tenait debout.

M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la révérence qu'inspire un

premier client, et ensuite inclina la tête du côté de son chef.

«Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit maître Snubbin, et... et... et

écouter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. Après cela,

nous aurons une consultation, naturellement.»

Ayant ainsi donné à entendre qu'il avait été dérangé suffisamment,

maître Snubbin qui était devenu de plus en plus distrait, appliqua son

lorgnon à ses yeux, pendant un instant, salua légèrement, et s'enfonça

plus profondément dans l'affaire qu'il avait devant lui. C'était une

prodigieuse affaire; une interminable procédure occasionnée par le fait

d'un individu, décédé depuis environ un siècle, et qui avait envahi un

sentier conduisant d'un endroit d'où personne n'était jamais venu, à un

autre endroit où personne n'était jamais allé!

M. Phunky ne voulant jamais consentir à passer une porte avant M.

Pickwick et son avoué, il leur fallut quelque temps avant d'arriver dans

le square. Ils s'y promenèrent longtemps en long et en large, et le

résultat de leur conférence fut qu'il était fort difficile de prévoir si

le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la

prétention de prédire le résultat de l'affaire; enfin qu'on était fort

heureux d'avoir prévenu l'autre partie, en retenant maître Snubbin.

Après avoir entendu différents autres topiques de doute et de

consolation, également bien appropriés à son affaire, M. Pickwick tira

Sam du profond sommeil où il était tombé depuis une heure, et ayant dit

adieu à Lowten, retourna dans la Cité, suivi de son fidèle domestique.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 21 / 73 题