CHAPITRE II.

Consacré tout entier à la loi et à ses savants interprètes.

Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres

sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant

toute la matinée, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la

moitié de la soirée, dans le temps des sessions, une armée de clercs

d'avoués portant d'énormes paquets de papiers sous leurs bras et dans

leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le

premier clerc, qui a payé une pension, qui est avoué en perspective,

possède un compte courant chez son tailleur, reçoit des invitations de

soirées, connaît une famille dans Gower-street et une autre dans

Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son père,

entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate

des clercs. Il y a le clerc salarié, externe ou interne, suivant les

cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires

à orner sa personne et à la divertir. Trois fois par semaine, au moins,

il assiste à moitié prix[1] aux représentations du théâtre d'_Adelphi_,

et fait majestueusement la débauche dans les tavernes qui restent

ouvertes après la fermeture des spectacles; il est enfin une caricature

malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite l'expéditionnaire,

homme d'un certain âge, père d'une nombreuse famille: il est toujours

râpé et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier

habit; ils éprouvent un mépris convenable pour les enfants à l'école, se

cotisent en retournant à la maison, le soir, pour l'achat de saucissons

et de _porter_, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire la vie.

Il y a, en un mot, des variétés de clercs trop nombreuses pour que nous

puissions les énumérer, mais tout innombrables qu'elles soient, on les

voit toutes, à certaines heures réglées, s'engouffrer dans les lieux

sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.

[Footnote 1: À une certaine heure, les places des théâtres anglais ne se

payent plus que moitié prix.]

Ces antres, isolés du reste du monde, nous représentent les bureaux

publics de la justice. Là sont lancées les assignations; là les

jugements sont signés; là les déclarations sont remplies; là une

multitude d'autres petites machines sont ingénieusement mises en

mouvement pour la torture des fidèles sujets de Sa Majesté, et pour le

profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses,

sentant le renfermé, où d'innombrables feuilles de parchemin qui y

transpirent en secret depuis un siècle, émettent un agréable parfum,

auquel vient se mêler, pendant la journée, une odeur de moisissure, et

pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et

de chandelles rances.

Une quinzaine de jours après le retour de M. Pickwick à Londres, on vit

entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un

individu dont les longs cheveux étaient scrupuleusement roulés autour

des bords de son chapeau, privé de poil. Il avait un habit brun, avec

des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre était si bien tiré sur

ses bottes à la Blücher, que ses genoux menaçaient à chaque instant de

sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de

parchemin, long et étroit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima

un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre

poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec

des blancs pour les noms, une copie imprimée du parchemin. Il remplit

les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'éloigna d'un pas

précipité.

L'homme à l'habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques,

n'était autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison

Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner

vers l'étude d'où il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et

entrant tout droit dans l'hôtel du _George et Vautour_, il demanda si un

certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas.

«Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M.

Pickwick.»

«Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si

vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-même.»

«Votre nom, monsieur? demanda le garçon.

--Jackson,» répondit le clerc.

Le garçon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui épargna la

peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la

chambre avant qu'il eût pu articuler une syllabe.

Ce jour-là, M. Pickwick avait invité ses trois amis à dîner, et ils

étaient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M.

Jackson se présenta de la manière qui vient d'être indiquée.

«Comment vous portez-vous, monsieur,» dit-il, en faisant un signe de

tête à M. Pickwick.

Le philosophe salua d'un air légèrement surpris, car la physionomie de

M. Jackson ne s'était pas logée dans sa mémoire.

«Je viens de chez Dodson et Fogg,» dit M. Jackson d'un ton explicatif.

Notre héros s'échauffa à ce nom. «Monsieur, dit-il, adressez vous à mon

homme d'affaire, Perker, de _Gray's-Inn_.--Garçon: reconduisez ce

gentleman.

--Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rétorqua Jackson en posant

son chapeau par terre, d'un air délibéré, et en tirant de sa poche le

morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit

être signifiée par un clerc ou un agent, parlant à sa personne, etc.,

etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalités légales, eh! eh!»

M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant à

l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi:

«Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,--qui de vous,

messieurs, s'appelle Snodgrass?»

À cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu'il n'eut

pas besoin de faire une autre réponse.

«Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manière plus affable

qu'auparavant. J'ai un petit papier à vous remettre, monsieur.

--À moi? s'écria M. Snodgrass.

--C'est seulement une citation, un _sub poena_ dans l'affaire Bardell et

Pickwick, à la requête de la plaignante, répliqua le clerc, en

choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se

poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 février, bien que la citation

porte la date du dix, et nous avons demandé un jury spécial. Voilà pour

vous, monsieur Snodgrass;» et en parlant ainsi, M. Jackson présenta le

parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le

papier et le shilling.

M. Tupman avait considéré cette opération avec un étonnement silencieux.

Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui à l'improviste:

«Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur?»

M. Tupman jeta un coup d'oeil à M. Pickwick; mais n'apercevant dans ses

yeux tout grands ouverts aucun encouragement à nier son identité, il

répliqua:

«Oui, monsieur, mon nom est Tupman.

--Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?»

M. Winkle balbutia une réponse affirmative, et tous les deux furent

alors approvisionnés d'un morceau de papier et d'un shilling par

l'adroit M. Jackson.

«Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez importun, mais

j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom

de Samuel Weller, monsieur Pickwick.

--Garçon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.»

Le garçon se retira fort étonné, et M. Pickwick fit signe à Jackson de

s'asseoir.

Il y eut un silence pénible, qui fut à la fin rompu par l'innocent

défendeur.

«Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en parlant, je

suppose que l'intention de vos patrons est de chercher à m'incriminer

par le témoignage de mes propres amis?»

M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le côté gauche de son

nez, afin d'intimer qu'il n'était pas là pour divulguer les secrets de

la boutique, puis il répondit d'un air jovial:

«Peux pas dire.... Sais pas.

--Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles

été remises?

--Votre souricière est très-bonne, monsieur Pickwick, répliqua Jackson

en secouant la tête; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y a pas

de mal à essayer, mais il n'y a pas grand'chose à tirer de moi.»

En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire à la compagnie;

et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa

main droite un moulin à café imaginaire, accomplissant ainsi une

gracieuse pantomime, fort en vogue à cette époque, mais par malheur

presque oubliée maintenant, et que l'on appelait _faire le moulin_.

«Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de

Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lancé ces

citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu'à attendre jusqu'à ce

que l'action arrive, et ils le sauront alors.»

M. Pickwick jeta un regard de dégoût excessif à son malencontreux

visiteur, et aurait probablement accumulé d'effroyables anathèmes sur la

tête de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas été empêché par

l'arrivée de Sam.

«Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement.

--Une des plus grandes vérités que vous ayez dites depuis bien

longtemps, répondit Sam d'un air fort tranquille.

--Voici un _sub poena_ pour vous, monsieur Weller?

--Qu'est-ce que c'est que ça, en anglais?

--Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre

explication.

--Lequel?

--Ceci, répliqua Jackson en secouant le parchemin.

--Ah! c'est ça l'original? Eh bien! je suis charmé d'avoir vu

l'original; c'est un spectacle bien agréable et qui me réjouit beaucoup

l'esprit.

--Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg.

--Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent

si peu, de m'envoyer un cadeau. Voilà ce que j'appelle une fière

politesse, monsieur. C'est très-honorable pour eux de récompenser comme

ça le mérite où il se trouve; m'en voilà tout ému.»

En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa

paupière gauche, à l'instar des meilleurs acteurs quand ils exécutent du

pathétique bourgeois.

M. Jackson paraissait quelque peu intrigué par les manières de Sam;

mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien à dire, il

fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans

sa main, pour sauver les apparences, et retourna à son étude rendre

compte de sa mission.

M. Pickwick dormit peu cette nuit-là. Sa mémoire avait été

désagréablement rafraîchie au sujet de l'action Bardell. Il déjeuna de

bonne heure le lendemain, et ordonnant à Sam de l'accompagner, se mit en

route pour _Gray's Inn Square_.

Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrière lui:

«Sam!

--Monsieur, fit Sam en s'avançant auprès de son maître.

--De quel côté?

--Par Newgate-Street, monsieur.»

M. Pickwick ne se remit pas immédiatement en route, mais pendant

quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et

poussa un profond soupir.

«Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?

--Ce procès, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain.

--Remarquable coïncidence, monsieur.

--Quoi de remarquable, Sam?

--Le jour de la saint Valentin[2], monsieur. Fameux jour pour juger une

violation de promesse de mariage.»

[Footnote 2: Jour où un grand nombre d'amoureux et d'amoureuses

s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des déclarations sérieuses ou

ironiques.]

Le sourire de Sam Weller n'éveilla aucun rayon de gaieté sur le visage

de son maître, qui se détourna vivement et continua son chemin en

silence.

Depuis quelque temps, M. Pickwick, plongé dans une profonde méditation,

trottait en avant et Sam suivait par derrière, avec une physionomie qui

exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et

de chaque chose; tout à coup, Sam, qui était toujours empressé de

communiquer à son maître les connaissances spéciales qu'il possédait,

hâta le pas jusqu'à ce qu'il fût sur les talons de M. Pickwick, et, lui

montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit:

«Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.

--Oui; elle en a l'air.

--Une fameuse fabrique de saucisses.

--Vraiment?

--Vraiment? répéta Sam avec une sorte d'indignation, un peu! Mais vous

ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est là qu'un respectable

industriel a disparu mystérieusement il y a quatre ans.»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 19 / 73 题