«Tu ne vois donc pas Bob Sawyer?» poursuivit l'étudiant, d'un ton de
reproche.
Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la serrait
d'une manière visible, M. Winkle sentit dans son coeur un frémissement
de haine.
«Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu... as-tu été présenté à
M. Winkle?
--Non, mais ce sera avec plaisir,» répondit son frère gravement; puis il
salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se
dévisageaient du coin de l'oeil avec une méfiance mutuelle.
L'arrivée de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en résultait
pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence,
modifié d'une manière déplaisante l'entrain de la compagnie, si
l'amabilité de M. Pickwick et la bonne humeur de leur hôte ne s'étaient
pas déployées au plus haut degré pour le bonheur commun. M. Winkle
s'insinua graduellement dans les bonnes grâces de M. Benjamin Allen, et
entama même une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui, grâce à
l'eau-de-vie, au déjeuner et à la causerie, se trouvait dans une
situation d'esprit des plus facétieuses. Il raconta avec beaucoup de
verve comment il avait enlevé une tumeur sur la tête d'un vieux
gentleman, illustrant cette agréable anecdote en faisant, avec son
couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre, à la grande
édification de son auditoire.
Après le déjeuner, on se rendit à l'église, où M. Benjamin Allen
s'endormit profondément, tandis que M. Bob Sawyer détachait ses pensées
des choses terrestres par un ingénieux procédé, qui consistait à graver
son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre
pouces de hauteur environ.
Après un goûter substantiel, arrosé de forte bière et de cerises à
l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit à ses hôtes:
«Que pensez-vous d'une heure passée sur la glace? Nous avons du temps à
revendre.
--Admirable! s'écria Benjamin Allen.
--Fameux! acclama Bob Sawyer.
--Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, nécessairement?
--Eh!... oui, oh! oui, répliqua M. Winkle. Mais... mais je suis un peu
rouillé.
--Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime
tant à voir patiner!
--C'est si gracieux!» continua une autre jeune demoiselle.
Une troisième jeune demoiselle ajouta que c'était élégant; une
quatrième, que c'était aérien.
«J'en serais enchanté, répliqua M. Winkle en rougissant; mais je n'ai
pas de patins.»
Cette objection fut aisément surmontée: M. Trundle avait deux paires de
patins, et le gros joufflu annonça qu'il y en avait en bas une
demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle
déclara qu'il était ravi; mais, en disant cela, il avait l'air
parfaitement misérable.
M. Wardle conduisit donc ses hôtes vers une large nappe de glace. Sam
Weller et le gros joufflu balayèrent la neige qui était tombée la nuit
précédente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une dextérité qui,
aux yeux de M. Winkle, était absolument merveilleuse. Ensuite il se mit
à tracer des cercles, à écrire des huit, à inscrire sur la glace, sans
s'arrêter un seul instant, une collection d'agréables emblèmes, à
l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les
dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un véritable enthousiasme,
quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assistés par ledit Bob,
accomplirent nombre de figures et d'évolutions mystiques.
Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains étaient
bleus de froid, s'occupait à mettre ses patins avec la pointe par
derrière et à emmêler les courroies de la manière la plus compliquée. Il
avait été aidé dans cette opération par M. Snodgrass, qui se connaissait
en patins à peu près aussi bien qu'un Hindou; néanmoins, grâce à
l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serrés assez
solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin levé sur
ses jambes.
«Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en route, à cette
heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre.
--Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui
avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noyé. Comme c'est
glissant, Sam!
--La glace est presque toujours comme ça. Tenez-vous donc, monsieur.»
Cette dernière exhortation était inspirée à Sam par un brusque mouvement
du patineur, qui semblait avoir un désir frénétique de lever ses pieds
vers le ciel et de briser la glace avec le derrière de sa tête.
«Voilà... voilà des patins bien peu solides; n'est-ce pas, Sam? balbutia
M. Winkle, en trébuchant.
--Je crois plutôt, répliqua l'autre, que c'est le gentleman qui est
dedans qui n'est pas solide.
--Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout à fait ignorant de ce qui se
passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience.
--Oui, oui, répondit l'infortuné jeune homme, avec un sourire qui
faisait mal à voir; oui, oui, j'y vais à l'instant.
--Voilà que ça va commencer! dit Sam en cherchant à se dégager. Allons,
monsieur, en route!
--Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant à son
soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle
maintenant que j'ai à la maison deux habits qui ne me servent plus; je
vous les donnerai, Sam.
--Merci, monsieur.
--Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle; ne
me lâchez pas!... Je voulais vous donner cinq shillings, ce matin, pour
vos étrennes de Noël, mais vous les aurez cette après-midi, Sam.
--Vous êtes bien bon, monsieur.
--Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? Là... c'est cela. Je m'y
habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam!»
M. Winkle, penché en avant, et le corps presque en deux, était soutenu
par Sam, et s'avançait sur la glace d'une manière singulière, mais
très-peu aérienne, lorsque M. Pickwick cria, fort innocemment, du bord
opposé:
«Sam!
--Monsieur!
--Venez ici, j'ai besoin de vous.
--Lâchez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon maître, qui
m'appelle? Lâchez-moi donc, monsieur!»
En parlant ainsi, Sam se dégagea par un violent effort, des mains du
malheureux M. Winkle et lui communiqua en même temps une vitesse
considérable. Aussi, avec une précision qu'aucune habileté n'aurait pu
surpasser, l'infortuné patineur arriva-t-il rapidement au milieu de ses
trois confrères, au moment même où M. Bob Sawyer accomplissait une
figure d'une beauté sans pareille; M. Winkle se heurta violemment contre
lui, et tous les deux tombèrent sur la glace avec un grand fracas. M.
Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer était déjà
relevé, mais M. Winkle était trop prudent pour en faire autant, avec des
patins aux pieds. Il était assis sur la glace et faisait des efforts
convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage exprimait
l'angoisse la plus profonde.
«Êtes-vous blessé? demanda anxieusement Ben Allen.
--Pas beaucoup, répondit M. Winkle, en frottant son dos.
--Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un empressement
généreux.
--Non! non! merci, répliqua vivement le pickwickien désarçonné.
--Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer.»
Le philosophe était indigné! Il fit un signe à Sam Weller, en disant
d'une voix sévère:
«Ôtez-lui ses patins.
--Les ôter? mais je ne fais que commencer, représente M. Winkle, d'un
ton de remontrance.
--Ôtez-lui ses patins, répéta M. Pickwick avec fermeté.»
On ne pouvait résister à un ordre donné de cette manière. M. Winkle
permit silencieusement à Sam de l'exécuter.
«Levez-le,» dit M. Pickwick.
Sam aida M. Winkle à se relever.
M. Pickwick s'éloigna de quelques pas, et ayant fait signe à son jeune
ami de s'approcher, fixa sur lui un regard pénétrant et prononça d'un
ton peu élevé, mais distinct et emphatique, ces paroles remarquables:
«Vous êtes un imposteur, monsieur.
--Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant.
--Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le
désirez: un blagueur, monsieur.»
Ayant laissé tomber ces mots d'une lèvre dédaigneuse, le philosophe
tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la société.
Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus rapportée, Sam et
le gros joufflu avaient réuni leurs efforts pour établir une glissade,
et s'exerçaient d'une manière très-brillante. Sam, en particulier,
exécutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle
vulgairement _cogner à la porte du savetier_, et qui consiste à glisser
sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace
d'un coup redoublé.
La glissade était longue et luisante, et comme M. Pickwick se sentait à
moitié gelé d'être resté si longtemps tranquille, il y avait dans ce
mouvement quelque chose qui semblait l'attirer.
«Voilà un joli exercice, et qui doit bien réchauffer, n'est-ce pas?
dit-il à M. Wardle.
--Oui, ma foi! répondit celui-ci, qui était tout essouffle d'avoir
converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur
la glace mille figures géométriques. Glissez-vous?
--Je glissais autrefois, quand j'étais enfant; sur les ruisseaux.
--Essayez maintenant.
--Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous plaît! s'écrièrent toutes les
dames.
--Je serais enchanté de vous procurer quelque amusement, repartit le
philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai glissé!
--Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en ôtant ses patins avec
l'impétuosité qui le caractérisait. Allons! je vous tiendrai compagnie;
venez!»
Et en effet le joyeux vieillard s'élança sur la glissade avec une
rapidité digne de Sam Weller, et qui enfonçait complètement le gros
joufflu.
M. Pickwick le contempla un instant d'un air réfléchi, ôta ses gants,
les mit dans son chapeau, prit son élan deux ou trois fois sans pouvoir
partir, et à la fin, après avoir couru sur la glace la longueur d'une
centaine de pas, se lança sur la glissade et la parcourut lentement et
gravement, avec ses jambes écartées de deux ou trois pieds. L'air
retentissait au loin des applaudissements des spectateurs.
«Il ne faut pas laisser à la marmite le temps de se refroidir,
monsieur,» cria Sam; et le vieux Wardle s'élança de nouveau sur la
glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis
de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass; chacun
glissant sur les talons de son prédécesseur, tous courant l'un après
l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait
dépendu de leur vélocité.
La manière dont M. Pickwick exécutait son rôle dans cette cérémonie,
offrait un spectacle du plus haut intérêt. Avec quelle anxiété, avec
quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au
risque imminent de le renverser! Arrivé à la fin de la glissade, avec
quelle satisfaction il se relâchait graduellement de la crispation
pénible qu'il avait déployée d'abord, et, tournant sur lui-même,
dirigeait son visage vers le point d'où il était parti! Quel jovial
sourire se jouait sur ses lèvres quand il avait accompli sa distance,
quel empressement pour reprendre son rang et pour courir après son
prédécesseur! Ses guêtres noires trottaient gaiement à travers la neige;
ses yeux rayonnaient de gaieté derrière ses lunettes, et quand il était
renversé (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours), quel
plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son
mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflammée, avec une
ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre!
Le jeu s'échauffait de plus en plus; on glissait de plus en plus vite;
on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit
entendre. On se précipite vers le bord; les dames jettent un cri
d'horreur; M. Tupman y répond par un gémissement; un vaste morceau de
glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les
gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface: c'était
tout ce qui restait de ce grand homme.
La crainte, le désespoir étaient gravés sur tous les visages. Les hommes
pâlissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M. Winkle
s'étaient saisis convulsivement par la main, et contemplaient d'un oeil
effaré la place où avait disparu leur maître; tandis que M. Tupman,
emporté par le désir de secourir efficacement son ami, et de faire
connaître, aussi clairement que possible, aux personnes qui pourraient
se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait à travers
champs comme un possédé, en criant de toute la force de ses poumons: «Au
feu! au feu! au feu!»
Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence de
l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la
convenance qu'il y aurait à saigner généralement toute la compagnie,
afin de s'exercer la main, lorsqu'une tête et des épaules sortirent de
dessous les flots et offrirent aux regards enchantés des assistants les
traits et les lunettes de M. Pickwick.
«Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant, vociféra M.
Snodgrass.
--Oui! hurla M. Winkle, profondément ému; je vous en supplie,
soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi!»
Cette adjuration n'était peut-être pas fort nécessaire; car, suivant
toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau, il
n'aurait pas manqué de le faire pour l'amour de lui-même.
«Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond?
--Oui, certainement, répondit M. Pickwick, en respirant longuement et en
pressant ses cheveux pour en faire découler l'eau; je suis tombé sur le
dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes.»
La vérité de cette assertion était corroborée par la cuirasse d'argile
qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme le
gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus
de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis
pour délivrer le philosophe embourbé. Après bien des craquements, des
éclaboussures, des plongeons, M. Pickwick fut, à la fin, tiré de sa
désagréable situation et se retrouva sur la terre ferme.
«Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume épouvantable, s'écria Émily.
--Pauvre chère âme! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans mon châle, M.
Pickwick.
--C'est ce qu'il y a de mieux à faire, ajouta M. Wardle. Ensuite, courez
à la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans votre lit
sur-le-champ.»
Une douzaine de châles furent offerts à l'instant, et M. Pickwick, ayant
été emmailloté dans trois ou quatre des plus chauds, s'élança vers la
maison, sous la conduite de Sam, offrant à ceux qui le rencontraient le
singulier phénomène d'un homme âgé, ruisselant d'eau, la tête nue, les
bras attachés au corps par un châle féminin et trottant sans aucun but
apparent avec une vitesse de six bons milles à l'heure.
Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait
guère des apparences. Soutenu par Sam, il continua à courir de toutes
ses forces jusqu'à la porte de Manoir-Ferme, où M. Tupman, arrivé
quelques minutes avant lui, avait déjà répandu la terreur. La vieille
lady, saisie de palpitations violentes, se désolait, dans l'inébranlable
conviction que le feu avait pris à la cheminée de la cuisine: genre de
calamité qui se présentait toujours à son esprit sous les plus affreuses
couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation.
M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans son
lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son dîner.
Bientôt après, on monta un bol de punch, et il y eut des réjouissances
générales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux Wardle ne
voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux
fonctions de _fauteuil_ de la présidence, et M. Pickwick, nommé
président de la table. Un second, un troisième bol furent apportés, et
le lendemain matin, quand le président s'éveilla, il ne ressentait aucun
symptôme de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit très-bien remarquer
M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas
semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet
désiré, c'est simplement parce que le patient était tombé dans l'erreur
vulgaire de n'en pas prendre suffisamment.
Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les fêtes de
Noël avaient formée. Les collégiens qui se quittent en sent enchantés;
mais plus tard, dans la vie du monde, ces séparations deviennent
pénibles. La mort, l'intérêt, les changements de fortune divisent chaque
jour d'heureux groupes, dont les membres, dispersés au loin, ne se
rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit
exactement le cas dans cette circonstance; nous désirons seulement
informer nos lecteurs que les hôtes de M. Wardle se séparèrent pour le
moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent
de nouveau leur place à l'extérieur de la voiture de Muggleton, pendant
que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frère Benjamin et de
l'ami intime dudit frère, se rendait à sa destination. Nous sommes
obligé de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle était cette
destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle ne
l'ignorait pas.
Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes étudiants
le prirent à part d'un air mystérieux.
«Dites donc, vieux, où se trouve votre perchoir?» lui demanda M. Bob
Sawyer, en introduisant son index entre deux des côtes du philosophe,
démontrant à la fois, par cette action, sa gaieté naturelle et ses
connaissances ostéologiques.
M. Pickwick répondit qu'il perchait, pour le moment, à l'hôtel du
_George et Vautour_.
«Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer.
--Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick.
--Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. _Lant-street,
Borough_. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout auprès de
_Guy's hospital_. Quand vous avez passé l'église Saint-George, vous
tournez à droite.
--Je vois cela d'ici.
--Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous.
J'aurai quelques étudiants en médecine ce soir-là; Ben y sera, et nous
n'engendrerons pas de mélancolie.»
M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il éprouverait à rencontrer les
étudiants en médecine; et, des poignées de main ayant été échangées, nos
nouveaux amis se séparèrent.
Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes exposé à ce qu'on nous
demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen,
et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass
causait à part avec Émily Wardle, et, dans ce cas, quel était le sujet
de leur conversation. Nous répondrons à ceci que, quoi qu'ils aient pu
dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout à M.
Pickwick, ni à M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que, durant
tout ce temps, ils soupirèrent toutes les trois minutes et refusèrent
d'un air ténébreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur étaient offertes. Si
nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques
conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement.