au seuil de la porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en
inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu'un
baiser.
Quand il fut remonté dans son cabinet, il contempla le fauteuil où elle
s'était assise et tous les objets qu'elle avait touchés. Quelque chose
d'elle circulait autour de lui. La caresse de sa présence durait encore.
«Elle est donc venue là!» se disait-il.
Et les flots d'une tendresse infinie le submergeaient.
Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le
reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa
femme. Sa nièce était près d'elle, et de l'autre côté l'institutrice,
une Anglaise, fortement marquée de petite vérole.
M. Dambreuse invita son jeune ami à prendre place au milieu d'eux, et,
sur son refus:
«A quoi puis-je vous être bon? Je vous écoute.»
Frédéric avoua, en affectant de l'indifférence, qu'il venait faire une
requête pour un certain Arnoux.
«Ah! ah! l'ancien marchand de tableaux, dit le banquier, avec un rire
muet découvrant ses gencives. Oudry le garantissait, autrefois; on
s'est fâché.»
Et il se mit à parcourir les lettres et les journaux posés près de son
couvert.
Deux domestiques servaient, sans faire de bruit sur le parquet; et
la hauteur de la salle, qui avait trois portières en tapisserie et
deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds, la disposition
des hors-d'œuvre, et jusqu'aux plis raides des serviettes, tout ce
bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste
avec un autre déjeuner chez Arnoux. Il n'osait interrompre M. Dambreuse.
Madame remarqua son embarras.
«Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon?
--Il viendra ce soir, dit vivement la jeune fille.
--Ah! tu le sais?» répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard
froid.
Puis, un des valets s'étant penché à son oreille:
«Ta couturière, mon enfant!... miss John!»
Et l'institutrice, obéissante, disparut avec son élève.
M. Dambreuse, troublé par le dérangement des chaises, demanda ce qu'il
y avait.
«C'est madame Regimbart.
--Tiens! Regimbart! Je connais ce nom-là. J'ai rencontré sa signature.»
Frédéric aborda enfin la question; Arnoux méritait de l'intérêt; il
allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre une
maison à sa femme.
«Elle passe pour très jolie», dit Mme Dambreuse.
Le banquier ajouta d'un air bonhomme.
«Êtes-vous leur ami... intime?»
Frédéric, sans répondre nettement, dit qu'il lui serait fort obligé de
prendre en considération...
«Eh bien, puisque cela vous fait plaisir, soit! on attendra! J'ai du
temps encore. Si nous descendions dans mon bureau, voulez-vous?»
Le déjeuner était fini; Mme Dambreuse s'inclina légèrement, tout en
souriant d'un rire singulier, plein à la fois de politesse et d'ironie.
Frédéric n'eut pas le temps d'y réfléchir; car M. Dambreuse, dès qu'ils
furent seuls:
«Vous n'êtes pas venu chercher vos actions.»
Et, sans lui permettre de s'excuser:
«Bien! bien! il est juste que vous connaissiez l'affaire un peu mieux.»
Il lui offrit une cigarette et commença.
L'_Union générale des Houilles françaises_ était constituée; on
n'attendait plus que l'ordonnance. Le fait seul de la fusion
diminuant les frais de surveillance et de main-d'œuvre, augmentait
les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui
était d'intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait
des maisons, des logements salubres; enfin elle se constituait le
fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.
«Et ils gagneront, monsieur; voilà du véritable progrès; c'est répondre
victorieusement à certaines criailleries républicaines! Nous avons
dans notre conseil, il exhiba le prospectus, un pair de France, un
savant de l'Institut, un officier supérieur du génie en retraite, des
noms connus! De pareils éléments rassurent les capitaux craintifs et
appellent les capitaux intelligents!» La Compagnie aurait pour elle
les commandes de l'État, puis les chemins de fer, la marine à vapeur,
les établissements métallurgiques, le gaz, les cuisines bourgeoises.
«Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous pénétrons jusqu'au foyer
des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous
assurer la vente? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur,
et nous les obtiendrons; cela nous regarde! Moi, du reste, je suis
franchement prohibitionniste! le Pays avant tout!» On l'avait nommé
directeur; mais le temps lui manquait pour s'occuper de certains
détails, de la rédaction entre autres. «Je suis un peu brouillé avec
mes auteurs, j'ai oublié mon grec! J'aurais besoin de quelqu'un...
qui pût traduire mes idées.» Et tout à coup: «Voulez-vous être cet
homme-là, avec le titre de secrétaire général?»
Frédéric ne sut que répondre.
«Eh bien, qui vous empêche?»
Ses fonctions se borneraient à écrire, tous les ans, un rapport pour
les actionnaires. Il se trouverait en relations quotidiennes avec les
hommes les plus considérables de Paris. Représentant la Compagnie
près les ouvriers, il s'en ferait adorer, naturellement, ce qui
lui permettrait, plus tard, de se pousser au Conseil général, à la
députation.
Les oreilles de Frédéric tintaient. D'où provenait cette bienveillance?
Il se confondit en remercîments.
Mais il ne fallait point, dit le banquier, qu'il fût dépendant
de personne. Le meilleur moyen, c'était de prendre des actions,
«placement superbe d'ailleurs, car votre capital garantit votre
position, comme votre position votre capital.
«A combien, environ, doit-il se monter? dit Frédéric.
--Mon Dieu! ce qui vous plaira, de quarante à soixante mille francs, je
suppose.»
Cette somme était si minime pour M. Dambreuse et son autorité si
grande, que le jeune homme se décida immédiatement à vendre une ferme.
Il acceptait, M. Dambreuse fixerait un de ces jours un rendez-vous pour
terminer leurs arrangements.
«Ainsi, je puis dire à Jacques Arnoux...?
--Tout ce que vous voudrez! le pauvre garçon! Tout ce que vous voudrez!»
Frédéric écrivit aux Arnoux de se tranquilliser, et il fit porter la
lettre par son domestique auquel on répondit:
«Très bien!»
Sa démarche, cependant, méritait mieux. Il s'attendait à une visite,
à une lettre tout au moins. Il ne reçut pas de visite. Aucune lettre
n'arriva.
Y avait-il oubli de leur part ou intention? Puisque Mme Arnoux était
venue une fois, qui l'empêchait de revenir? L'espèce de sous-entendu,
d'aveu qu'elle lui avait fait, n'était donc qu'une manœuvre exécutée
par intérêt? «Se sont-ils joués de moi? est-elle complice?» Une sorte
de pudeur, malgré son envie, l'empêchait de retourner chez eux.
Un matin (trois semaines après leur entrevue), M. Dambreuse lui
écrivit qu'il l'attendait le jour même, dans une heure.
En route, l'idée des Arnoux l'assaillit de nouveau; et, ne découvrant
point de raison à leur conduite, il fut pris par une angoisse, un
pressentiment funèbre. Pour s'en débarrasser, il appela un cabriolet et
se fit conduire rue de Paradis.
Arnoux était en voyage.
«Et Madame?
--A la campagne, à la fabrique!
--Quand revient Monsieur?
--Demain, sans faute!»
Il la trouverait seule; c'était le moment. Quelque chose d'impérieux
criait dans sa conscience: «Vas-y donc!»
Mais M. Dambreuse? «Eh bien, tant pis! Je dirai que j'étais malade.»
Il courut à la gare; puis, dans le wagon: «J'ai eu tort, peut-être? Ah
bah! qu'importe!»
A droite et à gauche, des plaines vertes s'étendaient; le convoi
roulait; les maisonnettes des stations glissaient comme des décors,
et la fumée de la locomotive versait toujours du même côté ses gros
flocons qui dansaient sur l'herbe quelque temps, puis se dispersaient.
Frédéric, seul sur sa banquette, regardait cela, par ennui, perdu dans
cette langueur que donne l'excès même de l'impatience. Des grues, des
magasins, parurent. C'était Creil.
La ville, construite au versant de deux collines basses (dont la
première est nue et la seconde couronnée par un bois), avec la tour de
son église, ses maisons inégales et son pont de pierre, lui semblait
avoir quelque chose de gai, de discret et de bon. Un grand bateau
plat descendait au fil de l'eau, qui clapotait fouettée par le vent;
des poules, au pied du calvaire, picoraient dans la paille; une femme
passa, portant du linge mouillé sur la tête.
Après le pont, il se trouva dans une île, où l'on voit sur la droite
les ruines d'une abbaye. Un moulin tournait, barrant dans toute sa
largeur le second bras de l'Oise, que surplombe la manufacture.
L'importance de cette construction étonna grandement Frédéric. Il en
conçut plus de respect pour Arnoux. Trois pas plus loin, il prit une
ruelle, terminée au fond par une grille.
Il était entré. La concierge le rappela en lui criant:
«Avez-vous une permission?
--Pourquoi?
--Pour visiter l'établissement!»
Frédéric, d'un ton brutal, dit qu'il venait voir M. Arnoux.
«Qu'est-ce que c'est que M. Arnoux?
--Le chef, le maître, le propriétaire, enfin!
--Non, monsieur, c'est ici la fabrique de MM. Lebœuf et Milliet!»
La bonne femme plaisantait sans doute. Des ouvriers arrivaient; il en
aborda deux ou trois; leur réponse fut la même.
Frédéric sortit de la cour, en chancelant comme un homme ivre; et
il avait l'air tellement ahuri que, sur le pont de la Boucherie, un
bourgeois, en train de fumer sa pipe, lui demanda s'il cherchait
quelque chose. Celui-là connaissait la manufacture d'Arnoux. Elle était
située à Montataire.
Frédéric s'enquit d'une voiture, on n'en trouvait qu'à la gare. Il y
retourna. Une calèche disloquée, attelée d'un vieux cheval dont les
harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait devant le
bureau des bagages, solitairement.
Un gamin s'offrit à découvrir «le père Pilon». Il revint au bout de dix
minutes; le père Pilon déjeunait. Frédéric, n'y tenant plus, partit. La
barrière du passage était close. Il fallut attendre que deux convois
eussent défilé. Enfin il se précipita dans la campagne.
La verdure monotone la faisait ressembler à un immense tapis de
billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la
route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées
d'usine fumaient les unes près des autres. En face de lui se dressait,
sur une colline ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher
quadrangulaire d'une église. De longs murs, en dessous, formaient des
lignes irrégulières parmi les arbres; et, tout en bas, les maisons du
village s'étendaient.
Elles sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches, faites
de blocs sans ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d'un
épicier. Des pas lourds s'enfonçaient dans la boue noire, et une pluie
fine tombait, coupant de mille hachures le ciel pâle.
Frédéric suivit le milieu du pavé; puis il rencontra sur sa gauche, à
l'entrée d'un chemin, un grand arc de bois qui portait écrit en lettres
d'or: FAÏENCES.
Ce n'était pas sans but que Jacques Arnoux avait choisi le voisinage
de Creil; en plaçant sa manufacture le plus près possible de l'autre
(accréditée depuis longtemps), il provoquait dans le public une
confusion favorable à ses intérêts.
Le principal corps de bâtiment s'appuyait sur le bord même d'une
rivière qui traverse la prairie. La maison de maître, entourée d'un
jardin, se distinguait par son perron, orné de quatre vases où se
hérissaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient sous des
hangars; il y en avait d'autres à l'air libre; et au milieu de la cour
se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.
L'ancien répétiteur tendit sa main froide.
«Vous venez pour le patron? Il n'est pas là.»
Frédéric, décontenancé, répondit bêtement:
«Je le savais.» Mais, se reprenant aussitôt: «C'est pour une affaire
qui concerne Mme Arnoux. Peut-elle me recevoir?
--Ah! je ne l'ai pas vue depuis trois jours,» dit Sénécal.
Et il entama une kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions
du fabricant, il avait entendu demeurer à Paris, et non s'enfouir
dans cette campagne, loin de ses amis, privé de journaux. N'importe!
il avait passé par là-dessus! Mais Arnoux ne paraissait faire nulle
attention à son mérite. Il était borné d'ailleurs, et rétrograde,
ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements
artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille
et au gaz. Le bourgeois _s'enfonçait_; Sénécal appuya sur le mot. Bref,
ses occupations lui déplaisaient; et il somma presque Frédéric de
parler en sa faveur, afin qu'on augmentât ses émoluments.
«Soyez tranquille!» dit l'autre.
Il ne rencontra personne dans l'escalier. Au premier étage, il avança
la tête dans une pièce vide; c'était le salon. Il appela très haut. On
ne répondit pas; sans doute la cuisinière était sortie, la bonne aussi;
enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. Mme Arnoux était
seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre
entr'ouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses
cheveux lui faisait un flot noir sur l'épaule droite; et elle avait les
deux bras levés, retenant d'une main son chignon, tandis que l'autre y
enfonçait une épingle. Elle jeta un cri, et disparut.
Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses yeux, le bruit
de sa robe, tout l'enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la
couvrir de baisers.
«Je vous demande pardon, dit-elle, mais je ne pouvais...»
Il eut la hardiesse de l'interrompre:
«Cependant..., vous étiez très bien... tout à l'heure.»
Elle trouva sans doute le compliment un peu grossier, car ses pommettes
se colorèrent. Il craignait de l'avoir offensée. Elle reprit:
«Par quel bon hasard êtes-vous venu?»
Il ne sut que répondre; et, après un petit ricanement qui lui donna le
temps de réfléchir:
«Si je vous le disais, me croiriez-vous?
--Pourquoi pas?»
Frédéric conta qu'il avait eu, l'autre nuit, un songe affreux:
«J'ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir.
--Oh! ni moi ni mon mari ne sommes jamais malades!
--Je n'ai rêvé que de vous,» dit-il.
Elle le regarda d'un air calme.
«Les rêves ne se réalisent pas toujours.»
Frédéric balbutia, chercha ses mots, et se lança dans une longue
période sur l'affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers
les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce
qu'elles éprouvent et les faire se rejoindre.
Elle l'écoutait la tête basse, tout en souriant de son beau sourire.
Il l'observait du coin de l'œil, avec joie, et épanchait son amour
plus librement sous la facilité d'un lieu commun. Elle proposa de lui
montrer la fabrique; et, comme elle insistait, il accepta.
Pour le distraire d'abord par quelque chose d'amusant, elle lui
fit voir l'espèce de musée qui décorait l'escalier. Les spécimens
accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient
les engouements successifs d'Arnoux. Après avoir cherché le rouge des
cuivres des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza,
de l'étrusque, de l'oriental, tenté quelques-uns des perfectionnements
réalisés plus tard. Aussi remarquait-on, dans la série, de gros
vases couverts de mandarins, des écuelles d'un mordoré chatoyant,
des pots rehaussés d'écritures arabes, des buires dans le goût de la
Renaissance, et de larges assiettes avec deux personnages, qui étaient
comme dessinés à la sanguine, d'une façon mignarde et vaporeuse. Il
fabriquait maintenant des lettres d'enseigne, des étiquettes à vin;
mais son intelligence n'était pas assez haute pour atteindre jusqu'à
l'Art, ni assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au
profit, si bien que, sans contenter personne, il se ruinait. Tous deux
considéraient ces choses, quand Mlle Marthe passa.
«Tu ne le reconnais donc pas?» lui dit sa mère.
--Si fait! reprit-elle en le saluant, tandis que son regard limpide
et soupçonneux, son regard de vierge semblait murmurer: «Que viens-tu
faire ici, toi?» et elle montait les marches, la tête un peu tournée
sur l'épaule.
Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour, puis elle expliqua d'un ton
sérieux comment on broie les terres, on les nettoie, on les tamise.
«L'important, c'est la préparation des pâtes.»
Et elle l'introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où
virait sur lui-même un axe vertical armé de bras horizontaux. Frédéric
s'en voulait de n'avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à
l'heure.
«Ce sont les patouillards,» dit-elle.
Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.
De larges courroies filaient d'un bout à l'autre du plafond, pour
s'enrouler sur des tambours, et tout s'agitait d'une façon continue,
mathématique, agaçante.
Ils sortirent de là et passèrent près d'une cabane en ruines, qui avait
autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.
«Elle n'est plus utile,» dit Mme Arnoux.
Il répliqua d'une voix tremblante:
«Le bonheur peut y tenir!»
Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent
dans l'atelier des ébauchages.
Des hommes, assis à une table étroite, posaient devant eux, sur un
disque tournant, une masse de pâte; leur main gauche en raclait
l'intérieur, leur droite en caressait la surface, et l'on voyait
s'élever des vases, comme des fleurs qui s'épanouissent.
Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.
Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes
saillantes. A l'étage supérieur, on enlevait les coutures, et l'on
bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes
avaient laissés.
Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout
s'alignaient des poteries.
Frédéric commençait à s'ennuyer.
«Cela vous fatigue peut-être?» dit-elle.
Craignant qu'il ne fallût borner là sa visite, il affecta, au
contraire, beaucoup d'enthousiasme. Il regrettait même de ne s'être pas
voué à cette industrie.
Elle parut surprise.
«Certainement! j'aurais pu vivre près de vous!»
Et, comme il cherchait son regard, Mme Arnoux, afin de l'éviter,
prit sur une console des boulettes de pâte, provenant des rajustages
manqués, les aplatit en une galette, et imprima dessus sa main.
«Puis-je emporter cela? dit Frédéric.
--Êtes-vous assez enfant, mon Dieu!»
Il allait répondre, Sénécal entra.
M. le sous-directeur, dès le seuil, s'aperçut d'une infraction au
règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines; on
était au samedi, et, comme les ouvriers n'en avaient rien fait, Sénécal
leur déclara qu'ils auraient à rester une heure de plus. «Tant pis pour
vous!»
Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer; on devinait leur
colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d'ailleurs,
peu faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique.
Le républicain les gouvernait durement. Homme de théories, il ne
considérait que les masses et se montrait impitoyable pour les
individus.
Frédéric, gêné par sa présence, demanda bas à Mme Arnoux s'il n'y avait
pas moyen de voir les fours. Ils descendirent au rez-de-chaussée; et
elle était en train d'expliquer l'usage des cassettes, quand Sénécal,
qui les avait suivis, s'interposa entre eux.
Il continua de lui-même la démonstration, s'étendit sur les différentes
sortes de combustibles, l'enfournement, les pyroscopes, les alandiers,
les englobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de
chimie, chlorure, sulfure, borax, carbonate. Frédéric n'y comprenait
rien, et à chaque minute se retournait vers Mme Arnoux.
«Vous n'écoutez pas, dit-elle. M. Sénécal pourtant est très clair. Il
sait toutes ces choses beaucoup mieux que moi.»
Le mathématicien, flatté de cet éloge, proposa de faire voir le posage
des couleurs. Frédéric interrogea d'un regard anxieux Mme Arnoux. Elle
demeura impassible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui ni le
quitter cependant. Il lui offrit son bras.
«Non! merci bien! l'escalier est trop étroit!»
Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la porte d'un appartement
rempli de femmes.
Elles maniaient des pinceaux, des fioles, des coquilles, des plaques
de verre. Le long de la corniche, contre le mur, s'alignaient des
planches gravées; des bribes de papier fin voltigeaient; et un poêle de
fonte exhalait une température écœurante, où se mêlait l'odeur de la
térébenthine.
Les ouvrières, presque toutes, avaient des costumes sordides. On en
remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles
d'oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux
noirs et les lèvres charnues d'une négresse. Sa poitrine abondante
saillissait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon
de sa jupe; et, un coude sur l'établi, tandis que l'autre bras pendait,
elle regardait vaguement, au loin dans la campagne. A côté d'elle
traînaient une bouteille de vin et de la charcuterie.
Le règlement interdisait de manger dans les ateliers, mesure de
propreté pour la besogne, et d'hygiène pour les travailleurs.
Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de despotisme, s'écria de
loin, en indiquant une affiche dans un cadre:
«Hé! là-bas, la Bordelaise! lisez-moi tout haut l'article 9.
--Eh bien, après?
--Après, mademoiselle? C'est trois francs d'amende que vous payerez!»
Elle le regarda en face, impudemment.
«Qu'est-ce que ça me fait? Le patron à son retour la lèvera, votre
amende! Je me fiche de vous, mon bonhomme!»
Sénécal, qui se promenait les mains derrière le dos, comme un pion dans
une salle d'études, se contenta de sourire.
«Article 13, insubordination, dix francs!»
La Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux, par convenance, ne
disait rien, mais ses sourcils se froncèrent.
Frédéric murmura:
«Ah! pour un démocrate, vous êtes bien dur!»
L'autre répondit magistralement:
«La Démocratie n'est pas le dévergondage de l'individualisme. C'est le
niveau commun sous la loi, la répartition du travail, l'ordre!»
«Vous oubliez l'humanité!» dit Frédéric.
Mme Arnoux prit son bras; Sénécal, offensé peut-être de cette
approbation silencieuse, s'en alla.
Frédéric en ressentit un immense soulagement. Depuis le matin, il
cherchait l'occasion de se déclarer; elle était venue. Le mouvement
spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses; et il
demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre.
Quand il fut assis près d'elle, son embarras commença; le point de
départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.
«Rien de plus sot, dit-il, que cette punition!»
Mme Arnoux reprit:
«Il y a des sévérités indispensables.
--Comment, vous qui êtes si bonne! Oh! je me trompe! car vous vous
plaisez quelquefois à faire souffrir.
--Je ne comprends pas les énigmes, mon ami.»
Et son regard austère, plus encore que le mot, l'arrêta. Frédéric était
déterminé à poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard
sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parler de
l'amour, de ses désespoirs et de ses emportements.
Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.
Le jeune homme se sentit blessé par cette négation; et pour la
combattre, il cita en preuve les suicides qu'on voit dans les journaux,
exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Desgrieux.
Il s'enferrait.
Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les
vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de
son fauteuil; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes
d'un sphinx; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l'ombre.
Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le
couloir, il n'osa.
Il était empêché, d'ailleurs, par une sorte de crainte religieuse.
Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait démesurée,
infinie, insoulevable; et précisément à cause de cela son désir
redoublait. Mais la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui
ôtait tout discernement.
«Si je lui déplais, pensait-il, qu'elle me chasse! Si elle veut de moi,
qu'elle m'encourage!»
Il dit en soupirant:
«Donc vous n'admettez pas qu'on puisse aimer... une femme?»
Mme Arnoux répliqua: