balbutia:
«Ah! vous avez eu tort, grand tort!
--Qu'est-ce que ça fait? dit Arnoux. Où est le déshonneur de passer
pour son amant? Je le suis bien, moi! Ne seriez-vous pas flatté de
l'être?»
Avait-elle parlé? Était-ce une allusion? Frédéric se hâta de répondre:
«Non! pas du tout! au contraire!
--Eh bien, alors?
--Oui, c'est vrai! cela n'y fait rien.»
Arnoux reprit:
«Pourquoi ne venez-vous plus là-bas?»
Frédéric promit d'y retourner.
«Ah! j'oubliais! vous devriez..., en causant de Rosanette..., lâcher
à ma femme quelque chose... je ne sais quoi, mais vous trouverez...
quelque chose qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous demande
cela comme un service, hein?»
Le jeune homme, pour toute réponse, fit une grimace ambiguë. Cette
calomnie le perdait. Il alla le soir même chez elle, et jura que
l'allégation d'Arnoux était fausse.
«Bien vrai?»
Il paraissait sincère; et, quand elle eut respiré largement, elle lui
dit: «Je vous crois», avec un beau sourire: puis elle baissa la tête,
et sans le regarder:
«Au reste, personne n'a de droit sur vous!»
Elle ne devinait donc rien, et elle le méprisait, puisqu'elle ne
pensait pas qu'il pût assez l'aimer pour lui être fidèle! Frédéric,
oubliant ses tentatives près de l'autre, trouvait la permission
outrageante.
Ensuite, elle le pria d'aller quelquefois «chez cette femme», pour voir
un peu ce qui en était.
Arnoux survint, et, cinq minutes après, voulut l'entraîner chez
Rosanette.
La situation devenait intolérable.
Il en fut distrait par une lettre du notaire qui devait lui envoyer le
lendemain quinze mille francs; et, pour réparer sa négligence envers
Deslauriers, il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.
L'avocat logeait rue des Trois-Maries, au cinquième étage, sur une
cour. Son cabinet, petite pièce carrelée, froide, et tendue d'un papier
grisâtre, avait pour principale décoration une médaille en or, son
prix de doctorat, insérée dans un cadre d'ébène contre la glace. Une
bibliothèque d'acajou enfermait sous ses vitres cent volumes à peu
près. Le bureau, couvert de basane, tenait le milieu de l'appartement.
Quatre vieux fauteuils de velours vert en occupaient les coins; et
des copeaux flambaient dans la cheminée, où il y avait toujours un
fagot prêt à allumer au coup de sonnette. C'était l'heure de ses
consultations; l'avocat portait une cravate blanche.
L'annonce des quinze mille francs (il n'y comptait plus, sans doute)
lui causa un ricanement de plaisir.
«C'est bien, mon brave, c'est bien, c'est très bien!»
Il jeta du bois dans le feu, se rassit, et parla immédiatement du
Journal. La première chose à faire était de se débarrasser d'Hussonnet.
«Ce crétin-là me fatigue! Quant à desservir une opinion, le plus
équitable, selon moi, et le plus fort, c'est de n'en avoir aucune.»
Frédéric parut étonné.
«Mais sans doute! Il serait temps de traiter la Politique
scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient, quand
Rousseau, les littérateurs, y ont introduit la philanthropie, la poésie
et autres blagues, pour la plus grande joie des catholiques; alliance
naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je veux le
prouver) croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des messes
pour la Pologne, si à la place du Dieu des dominicains, qui était un
bourreau, vous prenez le Dieu des romantiques, qui est un tapissier;
si, enfin, vous n'avez pas de l'Absolu une conception plus large que
vos aïeux, la monarchie percera sous vos formes républicaines, et votre
bonnet rouge ne sera jamais qu'une calotte sacerdotale! Seulement, le
régime cellulaire aura remplacé la torture, l'outrage à la Religion
le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance; et, dans ce
bel ordre qu'on admire, fait de débris louis-quatorziens, de ruines
voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et des fragments
de constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de
vexer le maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi,
la presse le pouvoir, l'administration tout le monde! Mais les bonnes
âmes s'extasient sur le Code civil, œuvre fabriquée, quoi qu'on dise,
dans un esprit mesquin, tyrannique; car le législateur, au lieu de
faire son état, qui est de régulariser la coutume, a prétendu modeler
la société comme un Lycurgue! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père
de famille en matière de testament? Pourquoi entrave-t-elle la vente
forcée des immeubles? Pourquoi punit-elle comme délit le vagabondage,
lequel ne devrait pas être même une contravention? Et il y en a
d'autres! Je les connais! aussi je vais écrire un petit roman intitulé:
_Histoire de l'idée de justice_, qui sera drôle! mais j'ai une soif
abominable! et toi?»
Il se pencha par la fenêtre, et cria au portier d'aller chercher des
grogs au cabaret.
«En résumé, je vois trois partis..., non! trois groupes,--et dont aucun
ne m'intéresse: ceux qui ont, ceux qui n'ont plus, et ceux qui tâchent
d'avoir. Mais tous s'accordent dans l'idolâtrie imbécile de l'Autorité!
Exemples: Mably recommande qu'on empêche les philosophes de publier
leurs doctrines; M. Wronski géomètre, appelle en son langage la censure
«répression critique de la spontanéité spéculative»; le père Enfantin
bénit les Habsbourg «d'avoir passé par-dessus les Alpes une main
pesante pour comprimer l'Italie»; Pierre Leroux veut qu'on vous force
à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d'État,
tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement! Pas un cependant
n'est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, _principe_
signifiant _origine_, il faut se reporter toujours à une révolution, à
un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre
est la souveraineté nationale, comprise dans la forme parlementaire,
quoique le parlement n'en convienne pas! Mais en quoi la souveraineté
du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin? L'un et l'autre
sont deux fictions! Assez de métaphysique, plus de fantômes! Pas n'est
besoin de dogmes pour faire balayer les rues! On dira que je renverse
la société! Eh bien, après? où serait le mal? Elle est propre, en
effet, ta société.»
Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant
loin des théories de Sénécal, il était plein d'indulgence. Il se
contenta d'objecter qu'un pareil système les ferait haïr généralement.
«Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de haine
contre son voisin, tous compteront sur nous. Tu vas t'y mettre aussi,
toi, et nous faire de la critique transcendante!»
Il fallait attaquer les idées reçues, l'Académie, l'École normale, le
Conservatoire, la Comédie française, tout ce qui ressemblait à une
institution. C'est par là qu'ils donneraient un ensemble de doctrine à
leur Revue. Puis, quand elle serait bien posée, le journal tout à coup
deviendrait quotidien; alors, ils s'en prendraient aux personnes.
«Et on nous respectera, sois-en sûr!»
Deslauriers touchait à son vieux rêve: une rédaction en chef,
c'est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler
en plein dans leurs articles, d'en commander, d'en refuser. Ses yeux
pétillaient sous ses lunettes, il s'exaltait et buvait des petits
verres, coup sur coup, machinalement.
«Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C'est
indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait! On
voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi;
et, maniant l'opinion par les deux bouts, littérature et politique,
avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris.»
Frédéric, en l'écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement,
comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est
transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.
«Oui, j'ai été un paresseux, un imbécile, tu as raison!
--A la bonne heure! s'écria Deslauriers; je retrouve mon Frédéric!»
Et, lui mettant le poing sous la mâchoire:
«Ah! tu m'as fait souffrir. N'importe! je t'aime tout de même.»
Ils étaient debout et se regardaient, attendris l'un et l'autre, et
près de s'embrasser.
Un bonnet de femme parut au seuil de l'antichambre.
«Qui t'amène?» dit Deslauriers.
C'était Mlle Clémence, sa maîtresse.
Elle répondit que, passant devant sa maison par hasard, elle n'avait
pu résister au désir de le voir; et, pour faire une petite collation
ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu'elle déposa sur la table.
«Prends garde à mes papiers! reprit aigrement l'avocat. D'ailleurs,
c'est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes
consultations.»
Elle voulut l'embrasser.
«Bien! va-t'en! file ton nœud!»
Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.
«Ah! tu m'ennuies à la fin!
--C'est que je t'aime!
--Je ne demande pas qu'on m'aime, mais qu'on m'oblige!»
Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la
fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.
Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.
«Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrosse, n'est-ce pas!»
Elle se retourna en sursaut.
«Tu me renvoies!
--Parfaitement!»
Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans
doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute
encore et s'en alla.
«Tu devrais la rappeler, dit Frédéric.
--Allons donc!»
Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa dans sa cuisine,
qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d'une
paire de bottes, les débris d'un maigre déjeuner, et un matelas avec
une couverture était roulé par terre dans un coin.
«Ceci te démontre, dit-il, que je reçois peu de marquises! On s'en
passe aisément, va! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien
prennent votre temps; c'est de l'argent sous une autre forme; or, je ne
suis pas riche! Et puis elles sont toutes si bêtes! si bêtes! Est-ce
que tu peux causer avec une femme, toi?»
Ils se séparèrent à l'angle du pont Neuf.
«Ainsi, c'est convenu! tu m'apporteras la chose demain, dès que tu
l'auras.
--Convenu!» dit Frédéric.
Le lendemain à son réveil, il reçut par la poste un bon de quinze mille
francs sur la Banque.
Ce chiffon de papier lui représenta quinze gros sacs d'argent; et
il se dit qu'avec une somme pareille il pourrait: d'abord garder sa
voiture pendant trois ans, au lieu de la vendre comme il y serait forcé
prochainement, ou s'acheter deux belles armures damasquinées qu'il
avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore, des
peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs, de cadeaux
pour Mme Arnoux! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que
de perdre tant d'argent dans ce journal! Deslauriers lui semblait
présomptueux, son insensibilité de la veille le refroidissant à son
endroit, et Frédéric s'abandonnait à ces regrets quand il fut tout
surpris de voir entrer Arnoux,--lequel s'assit sur le bord de sa
couche, pesamment, comme un homme accablé.
«Qu'y a-t-il donc?
--Je suis perdu!»
Il avait à verser, le jour même, en l'étude de Me Beauminet, notaire
rue Saint-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.
«C'est un désastre inexplicable! Je lui ai donné une hypothèque qui
devait le tranquilliser, pourtant! Mais il me menace d'un commandement,
s'il n'est pas payé cette après-midi, tantôt!
--Et alors?
--Alors, c'est bien simple! Il va faire exproprier mon immeuble. La
première affiche me ruine, voilà tout! Ah! si je trouvais quelqu'un
pour m'avancer cette maudite somme-là, il prendrait la place de
Vanneroy et je serais sauvé! Vous ne l'auriez pas, par hasard?»
Le mandat était resté sur la table de nuit, près d'un livre. Frédéric
souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant:
«Mon Dieu, non, cher ami!»
Mais il lui coûtait de refuser à Arnoux.
«Comment, vous ne trouvez personne qui veuille...?
--Personne! et songer que, d'ici à huit jours, j'aurai des rentrées! On
me doit peut-être... cinquante mille francs pour la fin du mois!
--Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous doivent
d'avancer...?
--Ah bien, oui!
--Mais vous avez des valeurs quelconques, des billets?
--Rien!
--Que faire? dit Frédéric.
--C'est ce que je me demande», reprit Arnoux.
Il se tut, et il marchait dans la chambre de long en large.
«Ce n'est pas pour moi, mon Dieu! mais pour mes enfants, pour ma pauvre
femme!»
Puis, en détachant chaque mot:
«Enfin... je serai fort... j'emballerai tout cela... et j'irai chercher
fortune... je ne sais où!
--Impossible!» s'écria Frédéric.
Arnoux répliqua d'un air calme:
«Comment voulez-vous que je vive à Paris, maintenant?»
Il y eut un long silence.
Frédéric se mit à dire:
«Quand le rendriez-vous, cet argent?»
Non pas qu'il l'eût; au contraire! Mais rien ne l'empêchait de voir
des amis, de faire des démarches. Et il sonna son domestique pour
s'habiller. Arnoux le remerciait.
«C'est dix-huit mille francs qu'il vous faut, n'est-ce pas?
--Oh! je me contenterais bien de seize mille! Car j'en ferai bien
deux mille cinq cents, trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy,
toutefois, m'accorde jusqu'à demain; et, je vous le répète, vous pouvez
affirmer, jurer au prêteur que, dans huit jours, peut-être même dans
cinq ou six, l'argent sera remboursé. D'ailleurs, l'hypothèque en
répond. Ainsi, pas de danger, vous comprenez?»
Frédéric assura qu'il comprenait et qu'il allait sortir immédiatement.
Il rentra chez lui, maudissant Deslauriers, car il voulait tenir sa
parole, et cependant obliger Arnoux.
«Si je m'adressais à M. Dambreuse? Mais sous quel prétexte demander
de l'argent? C'est à moi, au contraire, d'en porter chez lui pour ses
actions de houilles! Ah! qu'il aille se promener avec ses actions! Je
ne les dois pas!»
Et Frédéric s'applaudissait de son indépendance, comme s'il eût refusé
un service à M. Dambreuse.
«Eh bien, se dit-il ensuite, puisque je fais une perte de ce côté-là,
car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille! A la
Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque à l'un, ne
suis-je pas libre?... D'ailleurs, quand Deslauriers attendrait!--Non,
non, c'est mal, allons-y!»
Il regarda sa pendule.
«Ah! rien ne presse! la Banque ne ferme qu'à cinq heures.»
Et, à quatre heures et demie, quand il eut touché son argent:
«C'est inutile, maintenant! Je ne le trouverais pas; j'irai ce soir!»
se donnant ainsi le moyen de revenir sur sa décision, car il reste
toujours dans la conscience quelque chose des sophismes qu'on y a
versés; elle en garde l'arrière-goût, comme d'une liqueur mauvaise.
Il se promena sur les boulevards, et dîna seul au restaurant. Puis il
entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire. Mais ses billets
de banque le gênaient, comme s'il les eût volés. Il n'aurait pas été
chagrin de les perdre.
En rentrant chez lui, il trouva une lettre contenant ces mots:
«Quoi de neuf?
«Ma femme se joint à moi, cher ami, dans l'espérance, etc.
«A vous.»
Et un parafe.
«Sa femme! elle me prie!»
Au même moment, parut Arnoux, pour savoir s'il avait trouvé la somme
urgente.
«Tenez, la voilà!» dit Frédéric.
Et, vingt-quatre heures après, il répondit à Deslauriers:
«Je n'ai rien reçu.»
L'avocat revint trois jours de suite. Il le pressait d'écrire au
notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.
«Non! c'est inutile! je vais y aller!»
La semaine finie, Frédéric demanda timidement au sieur Arnoux ses
quinze mille francs.
Arnoux le remit au lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se
risquait dehors à la nuit close, craignant d'être surpris par
Deslauriers.
Un soir, quelqu'un le heurta au coin de la Madeleine. C'était lui.
«Je vais les chercher,» dit-il.
Et Deslauriers l'accompagna jusqu'à la porte d'une maison, dans le
faubourg Poissonnière.
«Attends-moi!»
Il attendit. Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec
Arnoux, et lui fit signe de patienter encore un peu. Le marchand de
faïences et son compagnon montèrent, bras dessus, bras dessous, la rue
Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.
La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède. Arnoux marchait
doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce: une suite de
passages couverts qui auraient mené du boulevard Saint-Denis au
Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d'entrer;
et il s'arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques
la figure des grisettes, puis reprenait son discours.
Frédéric entendait les pas de Deslauriers derrière lui, comme des
reproches, comme des coups frappant sur sa conscience. Mais il n'osait
faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu'elle ne
fût inutile. L'autre se rapprochait. Il se décida.
Arnoux, d'un ton fort dégagé, dit que, ses recouvrements n'ayant pas eu
lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.
«Vous n'en avez pas besoin, j'imagine?»
A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric, et, le tirant à l'écart:
«Sois franc, les as-tu, oui ou non?
--Eh bien, non! dit Frédéric, je les ai perdus!
--Ah! et à quoi?
--Au jeu!»
Deslauriers ne répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux
avait profité de l'occasion pour allumer un cigare dans un débit de
tabac. Il revint en demandant quel était ce jeune homme.
«Rien! un ami!»
Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette:
«Montez donc, dit Arnoux, elle sera contente de vous voir. Quel sauvage
vous êtes maintenant!»
Un réverbère, en face, l'éclairait; et avec son cigare entre ses dents
blanches et son air heureux, il avait quelque chose d'intolérable.
«Ah! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette
inscription d'hypothèque. C'est ma femme qui me l'a rappelé.
--Une femme de tête! reprit machinalement Frédéric.
--Je crois bien!»
Et Arnoux recommença son éloge. Elle n'avait pas sa pareille pour
l'esprit, le cœur, l'économie; il ajouta d'une voix basse, en roulant
des yeux:
«Et comme corps de femme!
--Adieu!» dit Frédéric.
Arnoux fit un mouvement.
«Tiens! pourquoi?»
Et, la main à demi tendue vers lui, il l'examinait, tout décontenancé
par la colère de son visage.
Frédéric répliqua sèchement:
«Adieu!»
Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux
contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir,
ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu'il
attendait, voilà que l'autre, au contraire, se mettait à la chérir
et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu'au fond de l'âme.
La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait
donc à celui-là! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette; et la
mortification d'une rupture s'ajoutait à la rage de son impuissance.
D'ailleurs, l'honnêteté d'Arnoux offrant des garanties pour son argent
l'humiliait; il aurait voulu l'étrangler; et par-dessus son chagrin
planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa
lâcheté envers son ami. Des larmes l'étouffaient.
Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut
d'indignation; car son projet, tel qu'un obélisque abattu, lui
paraissait maintenant d'une hauteur extraordinaire. Il s'estimait
volé, comme s'il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric
était morte, et il en éprouvait de la joie; c'était une compensation!
Une haine l'envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de
Sénécal et se promettait de les servir.
Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une bergère, auprès
du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.
Frédéric ne retourna point chez eux; et, pour se distraire de sa
passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il
résolut de composer une _Histoire de la Renaissance_. Il entassa
pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes;
il allait au Cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine;
il tâchait d'entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail
l'apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la
sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n'en pas souffrir.
Un jour qu'il prenait des notes, tranquillement, la porte s'ouvrit et
le domestique annonça Mme Arnoux.
C'était bien elle! seule? Mais non! car elle tenait par la main le
petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s'assit; et,
quand elle eut toussé:
«Il y a longtemps que vous n'êtes venu à la maison.»
Frédéric ne trouvant pas d'excuse, elle ajouta:
«C'est une délicatesse de votre part!»
Il reprit:
«Quelle délicatesse?
--Ce que vous avez fait pour Arnoux!» dit-elle.
Frédéric eut un geste signifiant: «Je m'en moque bien! c'était pour
vous!»
Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils
échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l'entretien tomba.
Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d'un vin d'Espagne,
avec un paletot de velours noir, bordé de martre; cette fourrure
donnait envie de passer les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien
lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et,
tournant les yeux du côté de la porte:
«Il fait un peu chaud, ici!»
Frédéric devina l'intention prudente de son regard.
«Pardon! les deux battants ne sont que poussés.
--Ah! c'est vrai!»
Et elle sourit, comme pour dire: «Je ne crains rien.»
Il lui demanda immédiatement ce qui l'amenait.
«Mon mari, reprit-elle avec effort, m'a engagée à venir chez vous,
n'osant faire cette démarche lui-même.
--Et pourquoi?
--Vous connaissez M. Dambreuse, n'est-ce pas?
--Oui, un peu!
--Ah! un peu.»
Elle se taisait.
«N'importe! achevez.»
Alors, elle conta que l'avant-veille, Arnoux n'avait pu payer quatre
billets de mille francs souscrits à l'ordre du banquier, et sur
lesquels il lui avait fait mettre sa signature. Elle se repentait
d'avoir compromis la fortune de ses enfants. Mais tout valait mieux
que le déshonneur; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le
payerait bientôt, certainement; car elle allait vendre, à Chartres, une
petite maison qu'elle avait.
«Pauvre femme! murmura Frédéric. J'irai! Comptez sur moi.
--Merci!»
Et elle se leva pour partir.
«Oh! rien ne vous presse encore!»
Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles suspendu
au plafond, la bibliothèque, les reliures, tous les ustensiles pour
écrire; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes; ses
talons se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était
venue plusieurs fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux. Ils se
trouvaient seuls, maintenant,--seuls, dans sa propre maison;--c'était
un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.
Elle voulut voir son jardinet; il lui offrit le bras pour lui montrer
ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés
d'arbustes dans les angles et d'une plate-bande au milieu.
On était aux premiers jours d'avril. Les feuilles des lilas verdoyaient
déjà, un souffle pur se roulait dans l'air, et de petits oiseaux
pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la
forge d'un carrossier.
Frédéric alla chercher une pelle à feu; et, tandis qu'ils se
promenaient côte à côte, l'enfant élevait des tas de sable dans l'allée.
Mme Arnoux ne croyait pas qu'il eût plus tard une grande imagination,
mais il était d'humeur caressante. Sa sœur, au contraire, avait une
sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.
«Cela changera, dit Frédéric. Il ne faut jamais désespérer.»
Elle répliqua:
«Il ne faut jamais désespérer!»
Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte
d'encouragement; il cueillit une rose, la seule du jardin.
«Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses, un soir, en
voiture?»
Elle rougit quelque peu; et, avec un air de compassion railleuse:
«Ah! j'étais bien jeune!
--Et celle-là, reprit à voix basse Frédéric, en sera-t-il de même?»
Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme
le fil d'un fuseau:
«Non! je la garderai!»