Quelqu'un, devant lui, qui montait l'escalier, ferma la porte. Il tira

la sonnette; Delphine vint ouvrir, et affirma que Madame n'y était pas.

Frédéric insista, pria. Il avait à lui communiquer quelque chose de

très grave, un simple mot. Enfin l'argument de la pièce de cent sous

réussit, et la bonne le laissa seul dans l'antichambre.

Rosanette parut. Elle était en chemise, les cheveux dénoués; et, tout

en hochant la tête, elle fit de loin avec les deux bras un grand geste

exprimant qu'elle ne pouvait le recevoir.

Frédéric descendit l'escalier, lentement. Ce caprice-là dépassait tous

les autres. Il n'y comprenait rien.

Devant la loge du portier, Mlle Vatnaz l'arrêta.

«Elle vous a reçu?

--Non!

--On vous a mis à la porte?

--Comment le savez-vous?

--Ça se voit! Mais venez! sortons! j'étouffe!»

Elle l'emmena dans la rue. Elle haletait. Il sentait son bras maigre

trembler sur le sien. Tout à coup elle éclata.

«Ah! le misérable!

--Qui donc?

--Mais c'est lui! lui! Delmar!»

Cette révélation humilia Frédéric; il reprit:

«En êtes-vous bien sûre?

--Mais quand je vous dis que je l'ai suivi! s'écria la Vatnaz; je

l'ai vu entrer! Comprenez-vous maintenant? Je devais m'y attendre,

d'ailleurs; c'est moi, dans ma bêtise, qui l'ai mené chez elle. Et

si vous saviez, mon Dieu! Je l'ai recueilli, je l'ai nourri, je l'ai

habillé; et toutes mes démarches dans les journaux! Je l'aimais comme

une mère!» Puis, avec un ricanement: «Ah! c'est qu'il faut à Monsieur

des robes de velours! une spéculation de sa part, vous pensez bien! Et

elle! Dire que je l'ai connue confectionneuse de lingerie! Sans moi,

plus de vingt fois, elle serait tombée dans la crotte. Mais je l'y

plongerai! oh oui! Je veux qu'elle crève à l'hôpital! On saura tout!»

Et, comme un torrent d'eau de vaisselle qui charrie des ordures, sa

colère fit passer tumultueusement sous Frédéric les hontes de sa rivale.

«Elle a couché avec Jumillac, avec Flacourt, avec le petit Allard,

avec Bertinaux, avec Saint-Valéry, le grêlé. Non! l'autre! Ils sont

deux frères, n'importe! Et quand elle avait des embarras j'arrangeais

tout. Qu'est-ce que j'y gagnais? Elle est si avare! Et puis, vous en

conviendrez, c'était une jolie complaisance que de la voir, car enfin,

nous ne sommes pas du même monde! Est-ce que je suis une fille, moi!

Est-ce que je me vends! Sans compter qu'elle est bête comme un chou!

Elle écrit catégorie par un _th_. Au reste, ils vont bien ensemble;

ça fait la paire, quoiqu'il s'intitule artiste et se croie du génie!

Mais, mon Dieu! s'il avait seulement de l'intelligence, il n'aurait pas

commis une infamie pareille! On ne quitte pas une femme supérieure pour

une coquine! Je m'en moque, après tout. Il devient laid! Je l'exècre!

Si je le rencontrais, tenez, je lui cracherais à la figure.» Elle

cracha. «Oui, voilà le cas que j'en fais maintenant! Et Arnoux, hein?

N'est-ce pas abominable! Il lui a tant de fois pardonné! On n'imagine

pas ses sacrifices! Elle devrait baiser ses pieds! Il est si généreux,

si bon!»

Frédéric jouissait à entendre dénigrer Delmar. Il avait accepté Arnoux.

Cette perfidie de Rosanette lui semblait une chose anormale, injuste;

et, gagné par l'émotion de la vieille fille, il arrivait à sentir pour

lui comme de l'attendrissement. Tout à coup, il se trouva devant sa

porte; Mlle Vatnaz, sans qu'il s'en aperçût, lui avait fait descendre

le faubourg Poissonnière.

«Nous y voilà, dit-elle. Moi, je ne peux pas monter. Mais vous, rien ne

vous empêche?

--Pour quoi faire?

--Pour lui dire tout, parbleu!»

Frédéric, comme se réveillant en sursaut, comprit l'infamie où on le

poussait.

«Eh bien?» reprit-elle.

Il leva les yeux vers le second étage. La lampe de Mme Arnoux brûlait.

Rien effectivement ne l'empêchait de monter.

«Je vous attends ici. Allez donc!»

Ce commandement acheva de le refroidir, et il dit:

«Je serai là-haut longtemps. Vous feriez mieux de vous en retourner.

J'irai demain chez vous.

--Non, non! répliqua la Vatnaz, en tapant du pied. Prenez-le!

emmenez-le! faites qu'il les surprenne!

--Mais Delmar n'y sera plus!»

Elle baissa la tête.

«Oui, c'est peut-être vrai!»

Et elle resta sans parler, au milieu de la rue, entre les voitures;

puis, fixant sur lui ses yeux de chatte sauvage:

«Je peux compter sur vous, n'est-ce pas? Entre nous deux maintenant,

c'est sacré! Faites donc. A demain!»

Frédéric, en traversant le corridor, entendit deux voix qui se

répondaient. Celle de Mme Arnoux disait:

«Ne mens pas! ne mens donc pas!»

Il entra. On se tut.

Arnoux marchait de long en large, et Madame était assise sur la petite

chaise près du feu, extrêmement pâle, l'œil fixe. Frédéric fit un

mouvement pour se retirer. Arnoux lui saisit la main, heureux du

secours qui lui arrivait.

«Mais je crains..., dit Frédéric.

--Restez donc!» souffla Arnoux dans son oreille.

Madame reprit:

«Il faut être indulgent, monsieur Moreau! Ce sont de ces choses que

l'on rencontre parfois dans les ménages.

--C'est qu'on les y met, dit gaillardement Arnoux. Les femmes vous ont

des lubies! Ainsi, celle-là, par exemple, n'est pas mauvaise. Non, au

contraire! Eh bien, elle s'amuse depuis une heure à me taquiner avec un

tas d'histoires.

--Elles sont vraies! répliqua Mme Arnoux impatientée. Car, enfin, tu

l'as acheté.

--Moi?

--Oui, toi-même! au Persan!

--Le cachemire!» pensa Frédéric.

Il se sentait coupable et avait peur.

Elle ajouta, de suite:

«C'était l'autre mois, un samedi, le 14.

--Ah! ce jour-là, précisément, j'étais à Creil! Ainsi, tu vois.

--Pas du tout! Car nous avons dîné chez les Bertin, le 14.

--Le 14...? fit Arnoux, en levant les yeux comme pour chercher une date.

--Et même, le commis qui t'a vendu était un blond!

--Est-ce que je peux me rappeler le commis!

--Il a cependant écrit, sous ta dictée, l'adresse: 18, rue de Laval.

--Comment sais-tu?» dit Arnoux stupéfait.

Elle leva les épaules.

«Oh! c'est bien simple: j'ai été pour faire réparer mon cachemire, et

un chef de rayon m'a appris qu'on venait d'en expédier un autre pareil

chez Mme Arnoux.

--Est-ce ma faute, à moi, s'il y a dans la même rue une dame Arnoux?

--Oui! mais pas Jacques Arnoux», reprit-elle.

Alors, il se mit à divaguer, protestant de son innocence. C'était une

méprise, un hasard, une de ces choses inexplicables comme il en arrive.

On ne devait pas condamner les gens sur de simples soupçons, des

indices vagues; et il cita l'exemple de l'infortuné Lesurques.

«Enfin, j'affirme que tu te trompes! Veux-tu que je t'en jure ma parole?

--Ce n'est point la peine!

--Pourquoi?»

Elle le regarda en face, sans rien dire; puis allongea la main, prit

le coffret d'argent sur la cheminée, et lui tendit une facture grande

ouverte.

Arnoux rougit jusqu'aux oreilles et ses traits décomposés s'enflèrent.

«Eh bien?

--Mais... répondit-il, lentement, qu'est-ce que ça prouve?

--Ah! fit-elle, avec une intonation de voix singulière, où il y avait

de la douleur et de l'ironie. Ah!»

Arnoux gardait la note entre ses mains, et la retournait, n'en

détachant pas les yeux comme s'il avait dû y découvrir la solution d'un

grand problème.

«Oh! oui, oui, je me rappelle, dit-il enfin. C'est une

commission.--Vous devez savoir cela, vous, Frédéric?» Frédéric se

taisait. Une commission dont j'étais chargé... par... par le père Oudry.

--Et pour qui?

--Pour sa maîtresse!

--Pour la vôtre! s'écria Mme Arnoux, se levant toute droite.

--Je te jure...

--Ne recommencez pas! Je sais tout!

--Ah! très bien! Ainsi, on m'espionne!»

Elle répliqua froidement:

«Cela blesse peut-être votre délicatesse?

--Du moment qu'on s'emporte, reprit Arnoux, en cherchant son chapeau,

et qu'il n'y a pas moyen de raisonner!»

Puis, avec un grand soupir:

«Ne vous mariez pas, mon pauvre ami, non, croyez-moi!»

Et il décampa, ayant besoin de prendre l'air.

Alors, il se fit un grand silence; et tout, dans l'appartement, sembla

plus immobile. Un cercle lumineux, au-dessus de la carcel, blanchissait

le plafond, tandis que, dans les coins, l'ombre s'étendait comme des

gazes noires superposées; on entendait le tic-tac de la pendule avec la

crépitation du feu.

Mme Arnoux venait de se rasseoir, à l'autre angle de la cheminée dans

le fauteuil; elle mordait ses lèvres en grelottant; ses deux mains se

levèrent, un sanglot lui échappa, elle pleurait.

Il se mit sur la petite chaise; et, d'une voix caressante, comme on

fait une personne malade:

«Vous ne doutez pas que je ne partage...?»

Elle ne répondit rien. Mais, continuant tout haut ses réflexions:

«Je le laisse bien libre! Il n'avait pas besoin de mentir!

--Certainement», dit Frédéric.

C'était la conséquence de ses habitudes sans doute, il n'y avait pas

songé, et peut-être que, dans des choses plus graves...

«Que voyez-vous donc de plus grave?

--Oh! rien!»

Frédéric s'inclina avec un sourire d'obéissance. Arnoux néanmoins

possédait certaines qualités; il aimait ses enfants.

«Ah! et il fait tout pour les ruiner!»

Cela venait de son humeur trop facile; car, enfin, c'était un bon

garçon.

Elle s'écria:

«Mais qu'est-ce que cela veut dire, un bon garçon!»

Il le défendait ainsi, de la manière la plus vague qu'il pouvait

trouver, et, tout en la plaignant, il se réjouissait, se délectait au

fond de l'âme. Par vengeance ou besoin d'affection, elle se réfugierait

vers lui. Son espoir, démesurément accru, renforçait son amour.

Jamais elle ne lui avait paru si captivante, si profondément belle.

De temps à autre, une aspiration soulevait sa poitrine; ses deux yeux

fixes semblaient dilatés par une vision intérieure, et sa bouche

demeurait entre-close comme pour donner son âme. Quelquefois, elle

appuyait dessus fortement son mouchoir; il aurait voulu être ce petit

morceau de batiste tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait

la couche, au fond de l'alcôve, en imaginant sa tête sur l'oreiller;

et il voyait cela si bien, qu'il se retenait pour ne pas la saisir

dans ses bras. Elle ferma les paupières, apaisée, inerte. Alors, il

s'approcha de plus près, et, penché sur elle, il examinait avidement sa

figure. Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c'était l'autre.

Ils l'entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric demanda, d'un

signe, à Mme Arnoux, s'il devait y aller.

Elle répliqua «oui» de la même façon; et ce muet échange de leurs

pensées était comme un consentement, un début d'adultère.

Arnoux, près de se coucher, défaisait sa redingote.

«Eh bien, comment va-t-elle?

--Oh! mieux! dit Frédéric. Cela se passera!»

Mais Arnoux était peiné.

«Vous ne la connaissez pas! Elle a maintenant des nerfs...! Imbécile de

commis! Voilà ce que c'est que d'être trop bon! Si je n'avais pas donné

ce maudit châle à Rosanette!

--Ne regrettez rien! Elle vous est on ne peut plus reconnaissante!

--Vous croyez?»

Frédéric n'en doutait pas. La preuve, c'est qu'elle venait de congédier

le père Oudry.

«Ah! pauvre biche!»

Et, dans l'excès de son émotion, Arnoux voulait courir chez elle.

«Ce n'est pas la peine! j'en viens. Elle est malade.

--Raison de plus!»

Il repassa vivement sa redingote et avait pris son bougeoir. Frédéric

se maudit pour sa sottise, et lui représenta qu'il devait, par décence,

rester ce soir auprès de sa femme. Il ne pouvait l'abandonner, ce

serait très mal.

«Franchement, vous auriez tort! Rien ne presse, là-bas! Vous irez

demain! Voyons! faites cela pour moi.»

Arnoux déposa son bougeoir, et lui dit, en l'embrassant:

«Vous êtes bon, vous!»

III

Alors commença pour Frédéric une existence misérable. Il fut le

parasite de la maison.

Si quelqu'un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir

de ses nouvelles, allait chez l'accordeur de piano, inventait mille

prévenances; et il endurait d'un air content les bouderies de Mlle

Marthe et les caresses du jeune Eugène, qui lui passait toujours

ses mains sales sur la figure. Il assistait aux dîners où Monsieur

et Madame, en face l'un de l'autre, n'échangeaient pas un mot: ou

bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques saugrenues. Le repas

terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se cachait derrière

les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes,

comme le Béarnais. Il s'en allait enfin; et elle abordait immédiatement

l'éternel sujet de plainte: Arnoux.

Ce n'était pas son inconduite qui l'indignait. Mais elle paraissait

souffrir dans son orgueil, et laissait voir sa répugnance pour cet

homme sans délicatesse, sans dignité, sans honneur.

«Ou plutôt il est fou!» disait-elle.

Frédéric sollicitait adroitement ses confidences. Bientôt, il connut

toute sa vie.

Ses parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour Arnoux,

dessinant au bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce

temps-là), l'avait aperçue comme elle sortait de l'église et demandée

en mariage; à cause de sa fortune, on n'avait pas hésité. D'ailleurs,

il l'aimait éperdûment. Elle ajouta:

«Mon Dieu, il m'aime encore! à sa manière!»

Ils avaient, les premiers mois, voyagé en Italie.

Arnoux, malgré son enthousiasme devant les paysages et les

chefs-d'œuvre, n'avait fait que gémir sur le vin, et organisait des

pique-nique avec des Anglais, pour se distraire. Quelques tableaux bien

revendus l'avaient poussé au commerce des arts. Puis il s'était engoué

d'une manufacture de faïence. D'autres spéculations, à présent, le

tentaient; et, se vulgarisant de plus en plus, il prenait des habitudes

grossières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices

que toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son

malheur à elle était irréparable.

Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée.

Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer? Et elle lui donnait

de bons conseils: «Travaillez! mariez-vous!» Il répondait par des

sourires amers; car, au lieu d'exprimer le véritable motif de son

chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu l'Antony,

le maudit,--langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa

pensée.

L'action, pour certains hommes, est d'autant plus impraticable que

le désir est plus fort. La méfiance d'eux-mêmes les embarrasse, la

crainte de déplaire les épouvante; d'ailleurs, les affections profondes

ressemblent aux honnêtes femmes; elles ont peur d'être découvertes, et

passent dans la vie les yeux baissés.

Bien qu'il connût Mme Arnoux davantage (à cause de cela, peut-être), il

était encore plus lâche qu'autrefois. Chaque matin, il se jurait d'être

hardi. Une invincible pudeur l'en empêchait; et il ne pouvait se guider

d'après aucun exemple puisque celle-là différait des autres. Par la

force de ses rêves, il l'avait posée en dehors des conditions humaines.

Il se sentait, à côté d'elle, moins important sur la terre que les

brindilles de soie s'échappant de ses ciseaux.

Puis il pensait à des choses monstrueuses, absurdes, telles que des

surprises, la nuit, avec des narcotiques et des fausses clefs,--tout

lui paraissant plus facile que d'affronter son dédain.

D'ailleurs, les enfants, les deux bonnes, la disposition des pièces

faisaient d'insurmontables obstacles. Donc, il résolut de la posséder

à lui seul, et d'aller vivre ensemble bien loin, au fond d'une

solitude; il cherchait même sur quel lac assez bleu, au bord de quelle

plage assez douce, si ce serait l'Espagne, la Suisse ou l'Orient;

et, choisissant exprès les jours où elle semblait plus irritée, il

lui disait qu'il faudrait sortir de là, imaginer un moyen, et qu'il

n'en voyait pas d'autre qu'une séparation. Mais, pour l'amour de ses

enfants, jamais elle n'en viendrait à une telle extrémité. Tant de

vertu augmenta son respect.

Ses après-midi se passaient à se rappeler la visite de la veille, à

désirer celle du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf

heures, il se postait au coin de la rue; et, dès qu'Arnoux avait tiré

la grande porte, Frédéric montait vivement les deux étages et demandait

à la bonne d'un air ingénu:

«Monsieur est là?»

Puis faisait l'homme surpris de ne pas le trouver.

Arnoux, souvent, rentrait à l'improviste. Alors il fallait le suivre

dans un petit café de la rue Sainte-Anne, que fréquentait maintenant

Regimbart.

Le Citoyen commençait par articuler contre la Couronne quelque nouveau

grief. Puis ils causaient, en se disant amicalement des injures; car le

fabricant tenait Regimbart pour un penseur de haute volée, et, chagriné

de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa paresse. Le

Citoyen jugeait Arnoux plein de cœur et d'imagination, mais décidément

trop immoral; aussi le traitait-il sans la moindre indulgence et

refusait même de dîner chez lui, parce que «la cérémonie l'embêtait».

Quelquefois, au moment des adieux, Arnoux était pris de fringale. Il

«avait besoin» de manger une omelette ou des pommes cuites; et, les

comestibles ne se trouvant jamais dans l'établissement, il les envoyait

chercher. On attendait. Regimbart ne s'en allait pas, et finissait, en

grommelant, par accepter quelque chose.

Il était sombre néanmoins, car il restait, pendant des heures, en face

du même verre à moitié plein. La Providence ne gouvernant point les

choses selon ses idées, il tournait à l'hypocondriaque, ne voulait même

plus lire les journaux, et poussait des rugissements au seul nom de

l'Angleterre. Il s'écria une fois, à propos d'un garçon qui le servait

mal:

«Est-ce que nous n'avons pas assez des affronts de l'Étranger!»

En dehors de ces crises, il se tenait taciturne, méditant «un coup

infaillible pour faire péter toute la boutique».

Tandis qu'il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d'une voix

monotone et avec un regard un peu ivre, contait d'incroyables anecdotes

où il avait toujours brillé, grâce à son aplomb; et Frédéric (cela

tenait sans doute à des ressemblances profondes) éprouvait un certain

entraînement pour sa personne. Il se reprochait cette faiblesse,

trouvant qu'il aurait dû le haïr, au contraire.

Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur de sa femme, son

entêtement, ses préventions injustes. Elle n'était pas comme cela

autrefois.

«A votre place, disait Frédéric, je lui ferais une pension, et je

vivrais seul.»

Arnoux ne répondait rien; et, un moment après, entamait son éloge.

Elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse; et, passant à ses

qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec l'étourderie

de ces gens qui étalent leurs trésors dans les auberges.

Une catastrophe dérangea son équilibre.

Il était entré, comme membre du Conseil de surveillance, dans une

compagnie de kaolin. Mais, se fiant à tout ce qu'on lui disait, il

avait signé des rapports inexacts, et approuvé, sans vérification,

les inventaires annuels frauduleusement dressés par le gérant. Or la

compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait

d'être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts,

ce qui lui faisait une perte d'environ trente mille francs, aggravée

par les motifs du jugement.

Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la rue de

Paradis.

On le reçut dans la chambre de Madame. C'était l'heure du premier

déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès

du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les

fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux

rouges et la chevelure ébouriffée; le petit Eugène, à cause de ses

oreillons, pleurait, tout en grignotant sa tartine; sa sœur mangeait

tranquillement; Mme Arnoux, un peu plus pâle que d'habitude, les

servait tous les trois.

«Eh bien, dit Arnoux, en poussant un gros soupir, vous savez!» Et

Frédéric ayant fait un geste de compassion: «Voilà! J'ai été victime de

ma confiance!»

Puis il se tut; et son abattement était si fort, qu'il repoussa le

déjeuner. Mme Arnoux leva les yeux, avec un haussement d'épaules. Il se

passa les mains sur le front.

«Après tout, je ne suis pas coupable. Je n'ai rien à me reprocher.

C'est un malheur! On s'en tirera! Ah! ma foi, tant pis!»

Et il entama une brioche, obéissant, du reste, aux sollicitations de sa

femme.

Le soir, il voulut dîner seul, avec elle, dans un cabinet particulier,

à la Maison d'or. Mme Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de cœur,

s'offensant même d'être traitée en lorette;--ce qui, de la part

d'Arnoux, au contraire, était une preuve d'affection. Puis, comme il

s'ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale. Jusqu'à présent, on

lui avait passé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son

procès le classa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa

maison.

Frédéric, par point d'honneur, crut devoir les fréquenter plus que

jamais. Il loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque

semaine. Cependant, ils en étaient à cette période où, dans les unions

disparates, une invincible lassitude ressort des concessions que l'on

s'est faites et rend l'existence intolérable. Mme Arnoux se retenait

pour ne pas éclater, Arnoux s'assombrissait; et le spectacle de ces

deux êtres malheureux attristait Frédéric.

Elle l'avait chargé, puisqu'il possédait sa confiance, de s'enquérir

de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses

dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait néanmoins, se donnant

pour excuse qu'il devait la défendre, et qu'une occasion pouvait se

présenter de lui être utile.

Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M. Dambreuse. Le

financier lui avait offert une vingtaine d'actions dans son entreprise

de houilles; Frédéric n'y était pas retourné. Deslauriers lui écrivait

des lettres; il les laissait sans réponse. Pellerin l'avait engagé à

venir voir le portrait; il l'éconduisait toujours. Il céda cependant à

Cisy, qui l'obsédait pour faire la connaissance de Rosanette.

Elle le reçut fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme

autrefois. Son compagnon fut heureux d'être admis chez une impure, et

surtout de causer avec un acteur; Delmar se trouvait là.

Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à

Louis XIV et prophétise 89, l'avait mis en telle évidence, qu'on

lui fabriquait sans cesse le même rôle; et sa fonction, maintenant,

consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur anglais,

il invectivait Charles Ier; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe

II; ou, père sensible, s'indignait contre la Pompadour; c'était le plus

beau! Les gamins, pour le voir, l'attendaient à la porte des coulisses;

et sa biographie, vendue dans les entr'actes, le dépeignait comme

soignant sa vieille mère, lisant l'Évangile, assistant les pauvres,

enfin sous les couleurs d'un saint Vincent de Paul mélangé de Brutus

et de Mirabeau. On disait: «Notre Delmar.» Il avait une mission, il

devenait Christ.

Tout cela avait fasciné Rosanette; et elle s'était débarrassée du père

Oudry, sans se soucier de rien, n'étant pas cupide.

Arnoux, qui la connaissait, en avait profité pendant longtemps pour

l'entretenir à peu de frais; le bonhomme était venu, et ils avaient

eu soin, tous les trois, de ne point s'expliquer franchement. Puis,

s'imaginant qu'elle congédiait l'autre pour lui seul, Arnoux avait

augmenté sa pension. Mais ses demandes se renouvelaient avec une

fréquence inexplicable, car elle menait un train moins dispendieux;

elle avait même vendu jusqu'au cachemire, tenant à s'acquitter de

ses vieilles dettes, disait-elle; et il donnait toujours, elle

l'ensorcelait, elle abusait de lui, sans pitié. Aussi les factures, les

papiers timbrés pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une crise

prochaine.

Un jour, il se présenta pour voir Mme Arnoux. Elle était sortie.

Monsieur travaillait en bas dans le magasin.

En effet, Arnoux, au milieu de ses potiches, tâchait d'_enfoncer_ de

jeunes mariés, des bourgeois de la province. Il parlait du tournage et

du tournassage, du truité et du glacé; les autres, ne voulant pas avoir

l'air de n'y rien comprendre, faisaient des signes d'approbation et

achetaient.

Quand les chalands furent dehors, il conta qu'il avait eu, le matin,

avec sa femme une petite altercation. Pour prévenir les observations

sur la dépense, il avait affirmé que la Maréchale n'était plus sa

maîtresse.

«Je lui ai même dit que c'était la vôtre.»

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 14 / 17 段